CHAPITRE IV
LES PREMIERS CONGRÈS DE PAIX INTERNATIONAUX
Londres 1843
Le prélude au premier congrès de paix international eut lieu au cours d'une réunion à Boston, le 29 juillet 1841. Y assistaient plusieurs des membres les plus actifs de l' American Peace Society. La réunion adopta à l'unanimité un projet proposant de tenir une conférence internationale à Londres pour étudier les possibilités d'une paix universelle. La réunion adopta également la résolution suivante : „ That the suggestion by the Honourable Judge Jay, of the insertion of a clause in ail conventional treaties between nations, mutually binding the parties to submit ail international disputes to the arbitration of some one or more friendly powers, présents a definite and practicable object of effort worthy of the serions attention of the friends of peace ".^
Les décisions adoptées à Boston furent transmises en Angleterre par Joseph Sturge qui avait lui-même pris part à la réunion. Elles furent examinées au cours d'une réunion du comité exécutif de la London Peace Society, le 15 septembre 1841. Sturge assistait avec d'autres personnalités spécialement invitées à cette réunion qui exprima son adhésion sans réserve à l'idée d'une conférence internationale et à la résolution d'arbitrage de William Jay.
^ Un compte rendu de la conférence a été publié dans le Herald of Peace, 1842—1843, pp. 363—403.
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Puis eut lieu une correspondance volumineuse, et le 14 mai 1842 se tint à Londres une conférence préliminaire groupant environ 70 participants, dont plusieurs membres du parlement et des prêtres appartenant à des communautés religieuses différentes. La conférence approuva avec enthousiasme l'idée d'un congrès international et donna pleins pouvoirs au comité de la London Peace Society pour en fixer la date. En juin, celui-ci décida que le congrès — „ The Peace Convention " — aurait lieu en 1843 à Londres, immédiatement après la conférence organisée par r „Anti-Slavery Society ", On se mit ensuite en relation directe avec r American Peace Society, et on adressa des invitations à des particuliers d'un grand nombre de pays européens. Le résultat de ces préparatifs ne répondit cependant pas à l'attente des organisateurs. Sur un total de 324 personnes, il y avait 292 Britanniques, 26 délégués venaient d'Amérique sous la conduite de Beckwith, 6 délègues de l'Europe continentale sous la conduite de La Rochefoucauld-Liancourt le jeune.
Le principe fondamental du congrès était „ that war is inconsistent with the spirit of Christianity, and the true intérêts of mankind " et son but, tel qu'U avait déjà été défini à la conférence du 14 mai 1842, „ to deliberate upon the best means, under the Divine blessing, to show the world the evil and inexpediency of the spirit and practise of war, and to promote permanent and universal peace". L'inspiration religieuse qui caractérise cette résolution marqua aussi fortement le congrès où plusieurs interventions furent surtout consacrées à montrer comment la guerre, sous toutes ses formes, est contraire aux préceptes du christianisme. A propos de l'analyse purement religieuse des relations internationales, il s'éleva d'ailleurs un différend assez intéressant dû à l'opposition entre les pacifistes ordinaires et les „ non-résistants " radicaux. Une résolution adressée aux différents gouvernements et leur demandant de renoncer à la guerre comme moyen politique fut adoptée contre deux voix ; deux délégués avaient voté contre parce qu'ils ne pouvaient s'associer à une pétition adressée à des gouvernements, même si la teneur de la résolution avait leur plein accord. On s'engageait sur une voie dangereuse si l'on croyait que des démarches à caractère politique de ce genre pouvaient aboutir à des résultats positifs en ce qui concernait le mouvement pacifiste qui ne devait s'appuyer que sur un appel religieux adressé à la conscience de chaque individu en particulier. Les deux
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dissidents attachaient tant d'importance à cette question qu'ils estimaient, à leur grand regret, devoir se retirer du congrès. Le président — Joseph Brotherton — réfuta l'argumentation des deux délégués en déclarant : „ If ail men were Chritians there would be no occasion for us to corne forward in order to put an end to war — it would not exist, but we must dévote the proper means to abolish war until aU men do become Christians. We are to obey the extemal law. But the law will be done away with when there is no disposition to break it".^
A côté des interventions d'inspiration purement religieuse, il y en eut d'autres oîi le problème de la paix était analysé de quelques points de vue différents. Ce fut notamment le cas pour l'intervention du délégué français, le marquis de La Rochefoucauld-Liancourt le jeune, qui, à l'aide de données statistiques, étudia les perturbations sociales causées par la menace imminente de guerre qui surgissait de temps à autre. Dans cet ordre d'idées, il citait comme exemple le fait que le nombre des crimes en France avait augmenté de 7 % en 1840, tandis qu'il avait baissé de 8 % pendant la période de détente amorcée l'année suivante. Il en était de même en ce qui concernait les recours en grâce des criminels. En temps de crise, ces recours étaient examinés avec sévérité, en période de détente avec compréhension et humanité. Ces exemples peuvent naturellement être de valeur douteuse, mais ils montrent d'une façon intéressante comment un représentant de la Société de la Morale Chrétienne, qui se consacrait avant tout à une activité d'information sociale et à des œuvres de prévoyance et de bienfaisance, cherche, à partir de considérations sociologiques, à jeter quelque nouvelle lumière sur le problème de la guerre. A ce propos, La Rochefoucauld- Liancourt soulignait comment la tendance sociale elle-même semblait parler en faveur de conditions plus humaines et citait comme preuve le déroulement pacifique de la Révolution de juillet. Quant aux projets d'organisation internationale, ils ne pouvaient plus être tout bonnement rejetés comme utopiques, car, depuis 1815, la collaboration entre les grandes puissances en prouvait avec force la possibilité.
Dans leurs interventions, d'autres délégués attachèrent surtout de l'importance aux facteurs psychologiques et soulignèrent combien était
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illogique la conduite de parents chrétiens apprenant à leurs enfants à adopter une attitude favorable à la guerre, tendance qui se révélait déjà lorsqu'on donnait des jouets à caractère militaire aux petits enfants. On faisait aussi observer que si les femmes renonçaient à leur prédilection pour les hommes en uniforme, phénomène jusqu'ici très répandu, cela aurait des conséquences heureuses.
La plupart des interventions étaient d'ordre très général. Mais certaines d'entre elles avaient aussi trait à des problèmes politiques actuels à cette époque. Fait significatif, ces interventions émanaient des hommes politiques présents au congrès. Dès la première réunion du congrès, le Président, Charles Hindley, M. P., examina le conflit tahitien entre l'Angleterre et la France, en partant du principe qu'il importait plus de se rendre compte de la façon dont on pouvait résoudre des conflits que de décréter qu'ils ne devaient pas se produire. A propos du conflit tahitien, il rapporta une conversation qu'il avait eue avec Lord Aberdeen et où il avait proposé la nomination d'une commission impartiale chargé d'examiner si la reine Pomare désirait effectivement un protectorat français; Lord Aberdeen avait alors fait la déclaration surprenante que le conflit pouvait peut-être provoquer la guerre entre l'Angleterre et la France. Depuis, la France avait annexé l'île, ce à quoi la reine Pomare avait dû se résigner. L'annexion devait indubitablement être caractérisée comme un abus de force de la part de la France. Mais il ne s'ensuivait pas que l'Angleterre devait réparer cette injustice en déclarant la guerre. La seule solution, ce serait une opinion pacifiste devenue assez puissante pour que ni l'Angleterre, ni la France, ni quelque autre puissance n'osassent abuser de leur force contre quelqu'un de plus faible. Les guerres de l'Angleterre en Chine (guerre de l'opium) et en Afghanistan firent également l'objet de discussions. Au sujet de ces guerres, William Sharman Crawford, M. P. déclara que „ no war in which this country has ever been engaged were more completely hostile to the principles of Christianity, or the principles of liberty and the rights of the people, than thèse two wars mentioned in this paper — the wars of China and Afghanistan ". Sur sa proposition, l'assemblée adopta la résolution suivante : „ That the récent wars in China, Afghanistan, and Scinde, are, in the opinion of this convention, gross violations of ail équitable and Christian principles, and directly calculated to pre-
judice the réception of evangelical truth in those heathen nations, as well as to depreciate the character and influence of the British people throughout the whole civilized world. And that a copy of this resolution be forwarded to the members of the British Government and Parliament ".^
Bruxelles 1848
Elihu Burritt joua un rôle de premier plan dans les préparatifs du second congrès de paix international. En août 1848, il séjourna à Paris pour étudier les possibilités d'y tenir un congrès. Il se heurta cependant à certaines difficultés dues en partie à ce qu'il était assez difficile d'obtenir l'autorisation d'organiser des réunions publiques, et en partie — c'était certainement la raison essentielle — à ce que les milieux libéraux français craignaient qu'un tel congrès ne pût être interprété comme une approbation de l'attitude très réservée adoptée par le gouvernement à l'égard de l'Italie révolutionnaire. A cet égard, on ne saluerait pas avec beaucoup d'enthousiasme les nombreux délégués anglais qui ne manqueraient certes pas de se rendre au congrès.*
Burritt proposa alors en échange Bruxelles comme lieu de réunion. Il y recontra beaucoup d'empressement; le ministre belge de l'Intérieur le mit en relations avec Auguste Vischers, haut fonctionnaire connu et estimé ainsi qu'écrivain et philanthrope. Il fut élu président du congrès lors de son ouverture le 20 septembre 1848.
Au cours des discussions du congrès, une intervention fut particulèrement remarquée parce qu'elle se distinguait nettement par son analyse originale et strictement logique des phénomènes de l'époque ; c'était celle du délégué espagnol Ramon de la Sagra. Le raisonnement présenté dans cette intervention (et qui fut plus tard précisé dans un livre) se résume ainsi: La paix n'est pas un principe qu'on peut appliquer, elle sera le résultat d'une organisation sociale rationnelle qui rendra la guerre superflue. De même, la guerre n'est pas un mal naturel inhérent à la société, mais la conséquence d'une mauvaise organisation sociale.
» Ibid., 1842—1843, p. 375.
* Merle Curti, The American Peace Crusade, p. 167.
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Pour abolir la guerre, il faut donc commencer par éliminer les causes qui rendent la guerre inévitable et la paix irréalisable. Qu'est-ce qui rend nécessaire l'emploi de la force, de la guerre? En étudiant l'histoire de l'humanité, on s'apercevra que le droit a deux sortes de „ sanctions ", l'une religieuse, l'autre matérielle. Jadis, on croyait que la loi émanait de Dieu, que la désobéissance à la loi était punie, non pas seulement ici-bas, mais dans l'au-delà. Mais après la libération de la pensée, la foi fut exterminée d'un point de vue social; il en résulte que la foi ne peut plus servir de sanction à la loi. Ainsi, les autorités, n'ayant pas de fondement religieux, ne peuvent s'appuyer que sur la force: „Aujourd'hui la loi n'a donc de sanction que la force brutale. Les dissensions internationales ne peuvent être réglées que sous la garantie de la force, qui soutient et fait respecter les décisions de l'autorité. C'est pour cela que les vœux d'un Congrès humanitaire à une époque où dominent les opinions, deviennent utopiques, car même en les supposant possibles, leur application augmenterait l'anarchie qui domine déjà l'époque actuelle. Ainsi la suppression des armées lorsque la force est la seule garantie qui reste à l'autorité, est une idée hautement révolutionnaire et anarchique ".^
La solution que La Sagra propose au problème est la suivante: Puisque la foi est éliminée comme facteur social et que la force conduit à un état absurde, il faut s'appuyer sur la raison et, en utilisant celle-ci comme fondement, élaborer une norme sociale avec une sanction morale qui ne pourra avoir d'autre caractère que religieux. (Les rapports de La Sagra avec la religion sont manifestement de nature pragmatique.) „ Alors l'humanité acceptera la loi sociale, parce qu'elle sera acceptable par la raison. Alors la paix régnera dans l'humanité. En attendant la découverte de la vérité, fondée sur la justice universelle, et qui aura pour sanction une justice éternelle, il ne reste d'autre alternative que le despotisme de la force ou l'anarchie de la liberté actuelle ".^
La Sagra soutient donc qu'une organisation internationale serait impossible, si elle n'était fondée sur la raison et la religion. Sur le plan pratique, elle soulèverait d'ailleurs de sérieux problèmes, notamment le
* Utopie de la Paix, Paris 1849, pp. 15 — 16.
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suivant: Les délégués à une telle organisation seront-ils nommés par les gouvernements ou par les peuples? Dans ce dernier cas, il serait nécessaire d'introduire le suffrage universel dans tous les pays, et il était extrêmement douteux que cela représentât une garantie de collaboration internationale harmonieuse et durable. La fameuse „ opinion publique " était en tout cas un facteur d'instabilité.'
Un des délégués belges — l'Abbé Louis — partageait ce scepticisme à l'égard de l'opinion publique et déclara à ce propos qu'il n'y avait pas loin du souhait de bienvenue „ Hosanna " au cri de condamnation „ Crucifiez, crucifiez ". Il estimait également que ce qu'on pouvait appeler „ la raison publique ", inspirée par la conscience religieuse de chaque individu, était le seul fondement possible d'une collaboration internationale. D'un autre côté, il ne pouvait accepter l'assertion de La Sagra qui prétendait qu'un congrès international était une absurdité, car il devait nécessairement être fondé sur le suffrage universel et aboutissait donc à l'anarchie. Si tel était le cas, les discussions au sujet d'un ordre plus harmonieux du monde seraient elles-mêmes absurdes.
Dans d'autres interventions, on reprocha à La Sagra de sous-estimer les forces spirituelles de l'époque. Les événements révolutionnaires de 1848 avaient en tout cas appris aux souverains que se baser sur la force militaire, c'était bâtir sur un fondement peu solide. La confiance du peuple constituait un appui plus efficace et plus durable. La valeur d'une mobilisation spirituelle s'était nettement manifestée dans la lutte contre les „ corn-la ws " en Angleterre. En outre, plusieurs exemples prouvaient qu'il y avait une volonté accrue d'arriver à une solution pacifique des conflits entre nations, ce dont on ne pouvait que se réjouir. A titre d'exemples, on citait les Pays-Bas et la Belgique qui avaient soumis leur conflit à l'Angleterre et à la France ; l'Angleterre et les Etats-Unis avaient fait appel à la Russie et aux Pays-Bas pour trancher leur différend ; les Etats-Unis et le Mexique avaient eu recours à la Prusse. Et aujourd'hui — on était en automne 1848 — l'Angleterre avait réussi à obtenir l'arrêt des hostilités entre la Prusse et le Danemark tandis que le fracas des armes s'était apaisé en Italie après médiation commune de l'Angleterre et de la France.®
■> Herald of Peace, 1848, pp. 174—175.
Paris 1849
300 Britanniques, 230 Français, 23 Belges, 23 Américains et quelques rares particuliers venus d'autres pays participèrent au congrès de paix de Paris, du 22 au 24 août 1849.* Parmi les délégués britanniques, il y en avait 6 qui étaient membres du parlement, notamment Cobden, les autres étaient des ecclésiastiques représentant différentes communautés religieuses, des industriels et des commerçants. Parmi les Français, il y avait 8 membres de l'Assemblée Nationale, les autres appartenaient au monde des affaires ou aux milieux de l'administration publique. Parmi les ecclésiastiques, le pasteur protestant Athanase Coqurel et l'abbé catholique Déguerry se firent particulièrement remarquer par leur apologie de la tolérance religieuse ; comme preuve concrète du nouvel esprit de conciliation et de tolérance ils se tendirent la main sous les applaudissements de l'assemblée. Parmi les Français, il y avait aussi plusieurs représentants de la „ Société d'Economie Politique " — Bastiat, Molinari, Joseph Garnier, Wolovski, Horace Say. Plus de la moitié des délégués américains étaient des ecclésiastiques.
Au programme du congrès figuraient trois questions essentielles : arbitrage, désarmement et création d'un congrès mondial. Condition absolue : au cours des débats, il ne fallait ni aborder de problèmes politiques actuels, ni adopter de points de vue favorables en certains cas à la guerre. En ce qui concernait l'arbitrage, on était d'accord sur le principe lui-même, mais en ce qui concernait la manière de procéder, les opinions furent partagées. Le délégué britannique, Henry Vincent, estimait que, pour commencer, on devrait se contenter de lancer un appel général aux gouvernements et aux peuples pour les amener à approuver le principe d'arbitrage, quitte plus tard à en étudier les modalités d'application. L'Américain Asa Mahan, en revanche, soutenait qu'il était d'importance essentielle de savoir ,dès le début de la campagne, quelle était la voie à suivre. En ce qui concernait les gouvernements, on ne pouvait, par exemple, laisser à deux parties en conflit le soin de
' Compte rendu du congrès dans ,, Report of the Proceedings of the second General Peace Congress held in Paris ", London 1849, et dans ,, Congrès des amis de la paix universelle " par M. Joseph Gakniek, Paris 1850. Voir en outre: Pierre Renouvin, Le congrès international de la Paix. (1849), dans II 1848 nella storia d'Europa, Roma 1949, pp. 409 — 427.
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demander à un troisième gouvernement de jouer le rôle d'arbitre. On ne pouvait en effet tenir pour certain que ce troisième gouvernement était capable de juger la cause en toute objectivité. Le premier devoir d'un gouvernement était, somme toute, de sauvegarder les intérêts de son propre pays, et dans un tel „ rôle d'arbitrage ", on risquait fort que le pays ayant les relations les plus étendues — notamment au point de vue commercial, — ait quelque chance de susciter une certaine bienveillance chez l'instance d'arbitrage. Pour éviter ce risque, les causes internationales devraient être soumises à un tribunal d'arbitrage permanent dont les membres seraient désignés par les gouvernements des différents pays. Mais l'idée d'un tel tribunal fut combattue notamment par les libre-échangistes. Au cours de son intervention, Richard Cobden soutint que la crainte exprimée par Mahan au sujet d'une instance d'arbitrage nommée, le cas échéant, par un gouvernement devait être due à un malentendu. La condition d'un arbitrage devait être que, dans chaque cas particulier, on ait recours à des experts comme arbitres, par exemple à un général ou à un amiral pour une question d'étiquette militaire, à un homme d'affaires pour une question commerciale, etc. La résolution présentée et adoptée était aussi empreinte de l'idée d'une initiative gouvernementale dans les affaires d 'arbitrage : „ La paix pouvant seule garantir les intérêts moraux et matériels des peuples, le devoir de tous les gouvernements est de soumettre à un arbitrage des différends qui s 'élèvent entre eux et de respecter les décisions des arbitres qu'ils auront choisis ".
Dans les discussions sur le désarmement, Henry Vincent et Richard Cobden firent surtout valoir les principes de la morale chrétienne, tandis que les libre-échangistes français présentèrent des points de vue plus spécifiquement économiques et financiers. En ce qui concernait le processus à suivre pour le désarmement, Athanase Coquerel souligna qu'il devrait avoir lieu graduellement. Au cours de son intervention, il déclara notamment d'une façon paradoxale que la création d'armées permanentes avait été le premier pas sur la voie du désarmement, car elle représentait une nouvelle phase, la première étant celle de tout le peuple en armes. La présence d'armées permanentes permettait, en outre, d'avoir une vue d'ensemble de la situation, ce qui facilitait les efforts de désarmement. Si cela se révélait nécessaire, Coquerel n'avait aucune objection
à ce que la France se mette à la tête du mouvement, notamment parce que le pays était en mesure d'improviser une défense, si, contre toute attente, les autres Etats trahissaient la confiance qu'il plaçait en eux. Emile de Girardin souhaitait la suppression du service militaire obligatoire et une sérieuse réduction des forces. De même que Coquerel, il n'avait pas, lui non plus, d'hésitations à laisser la France prendre la tête du mouvement.
Voici la teneur de la résolution sur le désarmement : „ Il est utile d'appeler l'attention de tous les gouvernements sur la nécessité d'entrer dans un système de désarmement, afin de réduire les charges des Etats et en même temps faire disparaître une cause permanente d'inquiétude et d'irritation entre les peuples ".
Elihu Burritt présenta le projet d'un Congrès des Nations qui serait composé de représentants désignés par les assemblées nationales ou les chefs d'Etat. Les décisions du congrès devraient être ratifiées par les assemblées nationales. Ses deux tâches principales seraient l'élaboration d'un code international et la création d'une haute cour des nations. A ceux qui objectaient en demandant ce qu'il fallait faire si un Etat refusait de laisser soumettre un conflit à un tribunal international, Burritt réphqua que l'opmion publique pourra forcer tous les gouvernements à adopter une attitude favorable et positive. Il ne mentionna pas la possibilité de sanctions militaires ou autres, car c'était là un sujet par trop dangereux pour les pacifistes absolus. Les sanctions ne furent pas mentionnées non plus au cours de la discussion du projet, de sorte que, sur ce point, on s'en tint aux généralités. Un des délégués britanniques souleva, par exemple, le problème de l'existence d'un „ instmct de lutte " dans la nature humaine. Il optait pour son existence, mais déclara que ce serait une fatale erreur de l'identifier à un „ instinct de guerre ". Bien au contraire, la guerre était une perversion de cet instinct qui tendait avant tout à vaincre les difficultés empêchant les progrès de la philanthropie et de la religion. Une fois la guerre supprimée en tant qu'institution, cet „ mstinct de lutte " trouvera alors cette voie qui lui est propre et naturelle. Parmi ceux qui, par ailleurs, participèrent aux débats, deux anciens esclaves nègres venus des Etats-Unis se firent spécialement remarquer. L'un d'entre eux soutint que les efforts entrepris pour faire abolir l'esclavage étaient en même temps une œuvre de paix.
Car, disait-il, l'esclavage ne peut exister sans guerre. Sa conclusion selon laquelle l'abolition de l'esclavage signifiait l'abolition de la guerre, était certes sympathique, mais guère tout à fait logique. Voici les termes de la résolution relative à un congrès international : „ Le Congrès recommande à tous les Amis de la paix de préparer l'opinion publique, dans leurs pays respectifs, à la formation d'un Congrès des Nations, dont l'unique objet serait la rédaction de lois internationales et la constitution d'une Cour suprême à laquelle seraient soumises toutes les questions qui touchent aux droits et aux devoirs réciproques des nations ".
Malgré l'interdiction de traiter des problèmes du moment, on ne put éviter que certains orateurs n'abordassent la question nationale. Dans cet ordre d'idées, un des délégués français — Gueroult — présenta, dès le premier jour, le projet suivant: „ Le Congrès invitera les gouvernements d'Angleterre, des Etats-Unis, de France et de Belgique, à déclarer que, dans l'intérêt et pour hâter l'établissement de la paix universelle, ils adopteront désormais pour base de leur politique le principe que les nationalités s'appartiennent à elles-mêmes, et qu'ils sont décidés à faire prévaloir ce principe, même par la force, si cela est nécessaire ". Cette dernière déclaration souleva de vives protestations. Un autre orateur français — Francisque Bouvet — se fit particulièrement remarquer par une vigoureuse intervention en faveur de la libération nationale. Il déclara notamment : „ Un article du règlement interdit toute allusion à la politique du moment. C'est peut-être exiger que le médecin guérisse la plaie sans la voir, et sans la toucher .... Hier déjà, sous l'impression douloureuse d'une nouvelle funeste, j'ai renoncé à l'honneur qui m'était offert d'ouvrir la série des discussions. Il m'avait paru un instant, je l'avouerai, qu'une bouche française ne pouvait prononcer le mot saint de paix, le jour où l'on apprenait à Parie que les Hongrois avaient succombé dans la lutte héroïque livrée pour l'indépendance légitime de leur patrie, en même temps que Venise se débat dans l'agonie d'une mort certaine, et que la république romaine, frappée au cœur, périt avec la dernière espérance de l'Italie .... Là où succombe la démocratie, succombe en même temps la cause sacrée de la paix ".^°
" Discoxirs de M. Francisque Bouvet, représentant du peuple au congrès de la Paix, tenu à Paris, 1849, pp. 2 — 4.
Les champions de l'idée de nationalité ne furent guère soutenus par le congrès où dominait l'élément purement pacifiste. Même ceux qui — tel par exemple le Britannique John Burnett — mettaient en garde contre une attitude par trop dogmatique, estimèrent devoir déconseiller à certains de soulever des questions susceptibles de réveiller les passions nationales. De même, il fallait empêcher les conflits d'opinions. L'idée de nationalité ne fit qu'une très pâle apparition au congrès. On s'en rend le mieux compte en constatant que Victor Hugo — qui avait assuré une large publicité au congrès en acceptant d'en assumer la présidence — é^^ta avec soin de soulever ce problème des nationalités dans son magnifique discours d'ouverture. Il se laissa, en revanche, entraîner dans de vastes vues prophétiques, montrant comment les nations s'uniraient irrésistiblement en une communauté, comme cela avait été le cas pour d'anciennes régions plus ou moins indépendantes qui forment, de nos jours, des parties organiques d'une nation.
Par ailleurs, Victor Hugo avait déjà montré et montrera plus tard que, dans son activité internationale, il se fondait sur l'idée d'une libération nationale conmie condition nécessaire de l'union de l'Europe. Le développement technique et économique était certes un facteur très important, mais l'inspiration même venait de la Révolution française avec ses idées d'indépendance nationale et de liberté politique dans une république démocratique.^*
Francfort-sur-le-Main 1850
Le congrès se tint à Francfort, en 1850, dans la St. Pauls Kirche.*^ Plusieurs orateurs exprimèrent leur gratitude à l'égard du conseil de paroisse protestant qui avait mis à la disposition du congrès de paix les locaux mêmes qui avaient abrité les négociations du Parlement de Francfort en 1848 — 49. Les amis de la paix feraient de leur mieux pour réaliser les idéaux pour lesquels le Parlement avait lutté en vain: la paix et la fraternité entre peuples libres. Au congrès, une grande partie des discussions fut consacrée aux dépenses d'armements sans cesse
" Voir Walter Faber dans Die Friedens-V/arte, 1941, pp. 179 — 180.
** Sur les débats du congrès, voir Report of the Proceedings of the Third General Peaoe Congress held in Francfort. London 1851. Voir en outre Veit Valentin Die 48er Demokratie und der Vôlkerbiindsgedanke, Berlin 1919, pp. 20 — 32.
croissantes. Emile de Girardin affirma que, depuis 1815, on avait en m.oyenne employé un milliard de francs pour les armements; près de la moitié de cette somme avait été utilisée par la France. Avec un total de 35 milliards de francs en frais d'armements, on aurait pu à la fois développer les moyens de transport de façon à relier les pays du monde et réussir à supprimer le paupérisme. En se fondant sur les renseignements communiqués par le statisticien allemand, le baron von Reden, Richard Cobden attira l'attention sur les dépenses d'armements indirectes. Si on supposait qu'en 1850, il y avait en tout un total de 4 millions de soldats en service en Europe et si on mettait à £ 9 environ le salaire annuel moyen, on arriverait à un total de 36 millions de livres. En 1850, il y avait en fait 500 000 soldats de plus que sous Napoléon, et cela malgré que l'époque n'eût guère été marquée par des différends particulièrement menaçants entre les Etats. Mais il régnait une suspicion constante, une paix armée qui, de bien des manières, était encore pire que la guerre elle-même. Car la guerre présentait tout de même un avantage: celui de se terminer une fois; elle se dévorait elle-même, mais personne ne pouvait entrevoir la fin de la paix armée.
Comme au congrès de 1849, on attacha beaucoup d'importance au rôle des facteurs économiques dans la création d'une atmosphère de détente et d'apaisement. Le Hollandais Drucker affirma notamment que les pays typiquement créanciers, comme le sien par exemple, étaient animés des dispositions les plus pacifistes tant en politique intérieure qu'en politique extérieure. Dans cet ordre d'idées, il proposa au congrès de créer une commission permanente chargée de contrôler si les emprunts des différents Etats étaient faits en vue de réaliser des objectifs de caractère utile ou agressif. Dans ce dernier cas, on devrait exhorter tous les amis de la paix à boycotter la souscription aux emprunts.
Comme dans les congrès précédents, il était interdit de discuter de questions concernant la politique du moment. Mais cette fois-ci, on ne réussit pas non plus à éviter que ne fût soulevée la question nationale. A ce propos, il s'établit une différence très nette entre les représentants allemands et les autres délégués. Tandis que des orateurs, comme Emile de Girardin et Richard Cobden par exemple, accusaient les gouvernements de leurs pays respectifs de favoriser le militarisme, le délégué allemand Theodor Creizenach soutenait qu'en ce qui concernait l'Allemagne,
le problème se posait pour plusieurs raisons d'une manière plus compliquée. Si, par exemple, la participation allemande au congrès avait été relativement faible, c'était parce que le peuple allemand considérait toujours les souvenirs de la guerre de libération contre Napoléon comme quelque chose de précieux et de positif. Ces guerres n'étaient en effet pas „ darauf berechnet unschuldige indische Volksstàmme dem Handelsegoismus zuliebe zu unterjochen oder dem Ruhmesphantom einer zweideutigen Stromgrenze nachzujagen ; sondern deutsche Bildung und Volkseigentiimlichkeit vor Vernichtung zu schûtzen ". Ce „ caractère particulier" du peuple allemand représentait aussi un élément précieux dans l'œuvre entreprise pour faire triompher la cause de la paix. Cela se manifestait notamment dans la vie intellectuelle. Tandis que les savants britanniques se plongeaient souvent dans l'étude de pures curiosités, comme par exemple certains détails de la religion chinoise, et que les chercheurs français étaient occupés à répandre leur propre renommée de par le monde, les savants allemands considéraient comme leur première tâche d'inculquer des principes d'humanité et de liberté à la jeunesse. Dans son intervention, le dr. Creizenach aborda aussi la question du Slesvig-Holstein et déclara que s'il avait existé un tribunal d'arbitrage, celui-ci aurait accordé aux Slesvico-Holsteinois leur droit le plus évident, cela ne pouvait faire l'ombre d'un doute. Mais — poursuivit-il — si jamais il avait à choisir entre la rupture avec le mouvement pacifiste ou le manque de loyalisme envers ses frères du Slesvig-Holstein, il choisirait sans aucun doute la première alternative. A propos de cette question, un autre représentant allemand proposa au congrès de prendre l'initiative de nommer un comité chargé d'établir un rapport sur le conflit et, si possible, de le résoudre. Certes, c'était là un problème politique, mais ne pouvait-on dire la même chose du système des armées permanentes au sujet duquel le congrès se prononçait pourtant en toute liberté? Le président — le dr. Jaup, compatriote du dr. Bodenstedt — estima cependant devoir repousser la proposition. Les résolutions adoptées s'en tinrent donc aux généralités. Elles avaient trait à la condamnation de la guerre, à la recommandation de l'arbitrage et en même temps du désarmement, à la désapprobation des crédits accordés pour la réalisation de fins belliqueuses. De plus, on y mentionnait l'interdiction des duels et le vœu de voir créer un congrès international. Une résolution
LES PREMIERS CONGRES DE PAIX INTERNATIONAUX
de non-intervention dans les affaires intérieures des différents Etats avait un caractère d'actualité plus prononcé. Pour beaucoup (notamment de Girardin), il s'agissait essentiellement d'empêcher tout soutien à des mouvements révolutionnaires nationaux; on fut témoin d'un exemple éclatant de la manière dont les pacifistes sous-estimaient les idées nationales, lorsque Cobden exprima sa satisfaction de voir le général Haynau — un de ceux qui étaient à la tête de l'oppression austro-russe de la Hongrie — assister au congrès. Par ailleurs, on souligna combien il était encourageant de voir représentées au congrès tant de races et de confessions, ce qui fut exprimé à la fois par un rabbin de Francfort, Stein, qui déclara que la Genèse — en montrant que nous remontons tous à un seul couple humain — souligne la communauté et la solidarité, et par l'ancien chef indien Ka-Ge-Gah-Bouh — „Firmstanding " — devenu le pasteur Copway, qui procéda à la remise solennelle d'un calumet de paix. Le délégué britannique, Edward Miall, souligna que les champions de la paix devaient se préparer à un travail de longue haleine. Ils ne devaient pas avoir peur d'être à cause de cela ridiculisés comme visionnaires. Cette dérision était souvent due à la crainte que leurs idées ne deviennent réalités, crainte fréquemment dictée par l'amour du conventionnel et de la routine. A la longue, ceux qui étaient capables d'amener les gens à se rallier à un idéal vivant triompheraient de tous les „ hommes pratiques " qui mettent un signe d'égalité entre le difficile et l'impossible et qui battent en retraite chaque fois qu'ils se trouvent en face de quelque chose susceptible de menacer leur propre bien-être et confort.
Londres 1851
Le congrès de la paix suivant se tint à Londres en 1851. Les discussions n'apportèrent rien d'essentiellement nouveau.^* Mais il était tout naturel que la première exposition mondiale qui s'y tenait en même temps provoquât certaines déclarations optimistes de la part de plusieurs participants. Certains mettaient toutefois en garde contre la conception selon laquelle la multiplication des transports et les progrès techniques étaient en soi capables de garantir la paix. Il y fallait aussi les efforts
1' Voir Report of the Proceedings of the Fourth General Peace CongresB, London 1851.
LES PREMIERS CONGRÈS DE PAIX INTERNATIONAUX
et l'activité de chaque individu. En effet, si les progrès techniques n'étaient pas accompagnés d'un puissant développement intellectuel, moral et religieux, ils pourraient au contraire augmenter le danger d'une explosion. Aussi ne suffisait-il pas de constater que les progrès matériels lient les hommes les uns aux autres. Un changement de mentalité s'imposait aussi pour permettre aux gens de vraiment sentir, grâce à ces progrès, une solidarité croissante. Il appartenait au mouvement pacifiste d'expliquer ces faits et de les inculquer.
Parmi les projets de résolution examinés, l'un, portant sur le problème colonial, présentait un intérêt particulier. En voici les termes: „ This Congress expresses its strong abhorrence of the System of aggression and violence practised by civilized nations upon aboriginal and uncivilized tribes, as leading to incessant and exterminating wars eminently unfavourable to the progress of religion, civilisation and commerce ".
A ce sujet, Emile de Girardin prétendit que l'emploi de certains mots dans le projet prêtait à confusion. Aux termes de „ civilized " et d'„ uncivilized " il voulait faire substituer ceux de „ strong " (nations) et de „ weaker " (tribes). Non-civilisés étaient en effet ceux qui passaient à l'attaque, civilisés ceux qui ne causaient pas préjudice à autrui. Par ailleurs, le congrès constata avec satisfaction que l'idée de paix gagnait sans cesse du terrain. Il n'en voulait pour preuve que le message encourageant reçu de Thomas Carlyle dont le „ heroworship " et l'attitude sceptique vis-à-vis des mouvements réformistes de l'époque ne semblaient pas, de prime abord, indiquer de bienveillance à l'égard du mouvement pacifiste.
Mais les grands espoirs furent, hélas, déçus. Le congrès de Londres devait longtemps rester le dernier congrès international. Quelques années plus tard, l'Europe entra dans une période troublée, marquée par de nombreuses guerres, et notamment par celles inhérentes à la formation de l'unité italienne et de l'unité allemande.