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CHAPITRE V

NATIONALISME ET INTERNATIONALISME 1850 — 1871

§ 1. NAPOLÉON III

Entre 1815 et 1850, quatre courants principaux marquèrent le développement de l'internationalisme : l'idéologie autoritaire qui considérait la Sainte- Alliance comme une garantie de paix, le mouvement libéral qui soutenait, au contraire, que la suppression de l'alliance des grandes puissances était une condition essentielle du développement de l'idée de paix, le radicalisme utopique qui se fondait sur une transformation radicale de la société, et enfin le mouvement organisé de paix qui n'était pas le moins important et qui mettait surtout l'accent sur un renouveau intellectuel et spirituel en vue d'assurer le triomphe du désarmement total.

Après 1850, ce sont les mouvements nationaux qui vont former l'élément dominant de ce développement. Les chefs de ces mouvements sont souvent des démocrates dont la thèse fondamentale est que nationalisme et internationalisme, loin d'être des notions qui s'opposent, se complètent au contraire réciproquement. Dans le domaine pratique, cette idée fut souvent exploitée par les hommes politiques en vue d'atteindre des objectifs dictés par la politique de force. C'est précisément à un tel point d'intersection du nationahsme et de l'internationalisme que se trouve une partie essentielle des objectifs politiques de Napoléon IIL

Dès sa jeunesse, Louis-Napoléon, étrange mélange de rêveur et de tacticien, s'était penché sur l'internationalisme. A ce sujet existe un

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document intéressant, une lettre de 1835, aiuiée où il habitait à Genève avec sa mère et était capitaine d'artillerie dans l'armée fédérale. Ils étaient les voisins de J. J. de Sellon qui, comme nous l'avons vu, avait été en son temps très lié à la famille Bernadotte ; aussi essaya-t-il maintenant de gagner la mère et le fils à ses idées pacifistes. Dans une lettre à Louis-Napoléon il donna un résumé de ses différentes brochures. Dans une réponse en date du 26 mars 1835, Louis-Napoléon déclarait qu'il était certes d'accord sur les principes fondamentaux, mais il doutait que l'ère d'une paix durable fût proche. Il écrivait notamment : „ En jetant un regard sur le passé, on acquiert, il est vrai, la douce conviction que plus nous allons et plus nos mceurs s'adoucissent, la guerre a suivi les progrès successifs de la civilisation, non seulement on est aujourd'hui humain avec les prisonniers et moins cruel envers les vaincus, mais, ce qui est encore plus essentiel, les causes de guerre deviennent de jour en jour plus difficiles, ce n'est plus dans le but unique d'envahissement et pour satisfaire au caprice d'un souverain que les peuples se battent ; mais au contraire, pour soutenir des principes, pour secouer un joug et pour assurer leur bien-être ".^

Cette lettre mentionne, en outre, les projets de Napoléon I relatifs à une „ Sainte-Alliance des peuples ". A ce propos, Louis -Napoléon affirme que son célèbre oncle aurait sans aucun doute réalisé ces projets, s'il était revenu de Moscou en vainqueur.

Louis-Napoléon précisa ces idées fondamentales dans son livre „ Idées napoléoniennes " paru en 1840. Il y soulignait comment les vainqueurs de 1815 avaient trahi les peuples et comment les chefs responsables — surtout en Angleterre — avaient entravé la réalisation des projets de réformes internationales du grand empereur. (Comme on le voit, une exploitation très habile de la crise de 1840 en faveur du bonapartisme). De son côté, le régime au pouvoir en France menait une politique à la petite semaine, sans plan bien défini. Cela se manifesta notamment d'une façon très nette dans ses efforts pour " pacifier " l'Algérie. Les problèmes ne pouvaient vraiment y être résolus que dans le cadre d'un projet de paix général — analogue à celui qu'avait lancé Henri IV ou à celui qu'avait proposé Napoléon.^ D'après Louis-Napoléon, la révo-

» Voir Revue historique, 1937, pp. 368 — 371.

' J. M. Thompson, Louis Napoléon and the Second Empire, Oxford 1954, p. 68.

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lution de 1848 offrait à la France de nouvelles possibilités de mener une politique qui, ferme dans ses principes, permettrait de renverser l'artificielle „ restauration " de 1815. La France pourrait alors prendre un nouveau départ en se fondant sur les idées de 1789 en vue d'établir „ les Etats-Unis d'Europe " où chaque Etat pourrait trouver sa place, avec le régime qu'il désirerait lui-même, où tous vivraient dans la concorde et où il y aurait libre échange de marchandises et d'idées.^

Comme président, Louis-Napoléon assura qu'il lutterait pour réaliser ces projets sans recourir aux armes, et la propagande en faveur de l'empire se fit, comme on le sait, sous la devise : „ L'empire, c'est la paix ".

La plupart des membres de l'opposition étaient convaincus que les idées pacifistes du nouvel empereur étaient uniquement dictées par des considérations d'ordre tactique et qu'il n'hésiterait pas à déclarer la guerre, si on ne donnait pas satisfaction par voie diplomatique à sa demande de re vision des frontières de 1815. Ils se ralliaient tous à l'anathème que, de son exil, Victor Hugo jetait sur „ Napoléon le petit ". D'autres libéraux à orientation internationale prirent en revanche ses assurances au sérieux pour commencer. Ce fut notamment le cas de Francisque Bouvet qui, en 1848 et 1849, avait en vain présenté un projet de fédération internationale. Bouvet estimait que cette idée, qui avait été rejetée sous la république, pourrait peut-être avoir sa chance maintenant, sous l'empire. En 1855, il publia un important ouvrage „ Introduction à l'établissement d'un droit public européen ". A cette époque. Napoléon III avait déjà entraîné la France dans une guerre (la guerre de Crimée), mais Bouvet n'y voyait aucune entrave à son projet.* Au contraire, pour lui cette guerre était une preuve montrant

» Ibid., p. 104.

* Dans une brochvire parue à Londres en 1854 et rédigée, ou en tout cas inspirée par Napoléon III, l'auteur trace une ébauche d'un nouvel ordre politique en Europe après la guerre en cours (la guerre de Crimée). D'après cette ébauche. la Finlande serait rendue à la Suède. On ne pourrait guère restaurer la Pologne comme royaume indépendant, mais sa partie russe devrait être réunie à la Prusse. L 'Autriche se verrait attribuer la Moldavie et la Bessarabie, et la Turquie aurait la Crimée et les contrées caucasiennes russes comme compensation. En échange de sa grande expansion, l'Autriche devrait céder la Lombardie au Piémont. Pour elle-même la France n'exigeait rien : ,, La grandeur d'un pays ne se mesure pas

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que la France était sortie de son isolement, ce qui lui permettrait de contribuer d'une façon décisive aux efforts entrepris pour créer un système de paix durable, efforts maintenant facilités par le fait que la Turquie faisait maintenant partie de la communauté européenne. A propos des négociations franco-britanniques avec le gouvernement autrichien la même année, il écrit: „ Jamais l'occasion ne fut plus favorable à la France qu'aujourd'hui pour faire écouter sa parole. Le haut prestige qu'a acquis l'Empereur en Europe fixerait sérieusement l'attention des diplomates et de tous les hommes d'Etat, s'il plaisait à son plénipotentiaire, aujourd'hui à Venise, de proposer, après la conclusion de la paix, si elle a lieu, un moyen d'assurer définitivement cette paix ".^ Le but devrait être d'établir un congrès de juridiction internationale. Ce congrès assurerait l'élaboration d'un code international, examinerait en outre les traités conclus entre les Etats et veillerait à ce qu'ils fussent respectés. Rien qu'un fait comme la publication de tous les traités contribuerait, selon Bouvet, à favoriser le développement d'une solidarité internationale. Le congrès ne s'occuperait pas seulement de tâches purement juridiques, mais s'efforcerait aussi d'assurer la coordination d'une série de fonctions culturelles et économiques. Bouvet soulignait aussi avec force qu'il pourrait être nécessaire d'avoir recours à des moyens de forces militaires pour assurer un ordre juridique international. A ce sujet, il mettait en garde contre l'attitude et les réactions sentimentales caractérisant les ligues de paix américames et britanniques. Celles-ci étaient d'une façon générale par trop influencées par des fanatiques religieux et des commerçants bornés qui, dans des situations graves, estimaient pouvoir résoudre les difficultés rien qu'en criant: „ La paix, la paix ". Dans le domaine international, il fallait aussi avancer pas à pas, comme l'avait montré Hugo Grotius dans ses ouvrages. Plusieurs autres publications contenaient aussi des articles invitant Napoléon III à prendre l'initiative de la création d'une fédération européenne. Dans la plupart d'entre elles, on cite l'exemple de la confédéra-

à l'étendue de son territoire, mais à l'influence de sa politique et à la force expansive de ses idées. " Avec l'Angleterre ,, elle agit dans le sens de la tradition nationale, mais dans le sens aussi de la liberté du monde". „La revision de la carte de l'Europe," pp. 13 — 14.

* Pour plus de détails, voir ter Meulen II, 1, pp. 342 — 348.

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tion germanique pour réfuter l'objection selon laquelle il est extrêmement difficile de coordonner la politique de plusieurs Etats. La façon dont les auteurs de ces publications envisagent l'idée de la libération des nationalités opprimées, si nécessaire par la force des armes, n'est pas toujours très nette. Ils n'attachent en tout cas pas une importance particulière à une solution fondée sur ces méthodes. D'autres vont plus loin et soutiennent qu'un tel programme de libération nationale entraverait ou rendrait directement impossible l'établissement d'un système de paix durable. Parmi ces auteurs, il convient de citer notamment Emile de Girardin (1806 — 1881) Dans son journal „ La Presse", il avait en 1840 attaqué de la façon la plus sévère l'atmosphère de chauvinisme qui régnait à cette époque et mené une vive campagne contre la fortification de Paris. En 1838, il avait dans un tract recommandé d'utiliser l'armée pour la réalisation de grands travaux publics, en 1844, il exigea la suppression du service militaire obligatoire, en 1848, il mena une campagne de signatures pour amener le gouvernement provisoire à agir dans ce sens ; la France devrait suivre l'exemple de l'Angleterre et réduire l'armée à ne plus représenter qu' 1/200 de la population. Une milice composée de 175 000 volontaires devrait suffire.^ (De Girardin néglige manifestement le fait que c'est la flotte qui constitue l'essentiel de la défense de l'Angleterre.)

En politique extérieure, de Girardin exigeait le plein maintien du principe de non-intervention. La politique de „ demi-mesures " longtemps pratiquée par la France et qui avait été poursuivie après la révolution de 1848, était dangereuse, car elle limitait, d'une façon lourde de conséquences, la liberté d'action du pays : „ Qu'il s'agisse de la Pologne, ou de l'Italie, de l'Egypte ou de l'Espagne, la France est suspendue entre ces deux extrémités : faiblesse si elle recule, folie si elle avance "J Pour pouvoir jouer le rôle qui lui incombe, la France doit mener une politique aux objectifs bien déterminés. Ces objectifs, elle les trouvera en se plaçant à la tête de ceux qui travaillent à la création d'une fédération européemie. Une des tâches primordiales d'une telle fédération devrait être de conclure un accord au sujet des condi-

* Odyssée-Barot, Histoire des idées au XIX^ siècle, Paris 1866, pp. 268 — 269. ' ,, La Presse, " 15 août 1848.

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lions de travail. (En France de telles idées, qui annoncent l'organisation internationale du travail, avaient d'ailleurs été lancées quelques années auparavant par Daniel Le Grand. Voir pp. 237 — 239.)

A ceux qui prétendaient qu'un tel système fédératif européen n'était pas réalisable, de Girardin répliquait en déclarant que la politique menée par la France à cette époque était en tout cas absurde : „ Elle veut faire tenir une société industrielle en équilibre sur une baïonnette: elle n'y réussira pas .... Elle veut être chevaleresque et mercantile, double prétention que l'Angleterre n'a jamais eue. Elle veut être révolutionnaire à l'extérieur et ne l'être pas à l'intérieur, ce qui est pour le moins une inconséquence ". L'expérience avait montré qu'une politique d'intervention de la part de la France n'avait jamais profité au pays. C'était aussi bien le cas pour l'intervention en Espagne en 1823 que pour l'intervention en faveur de la Grèce en 1828 ou pour l'expédition d'Anvers en 1831, ou pour celle d'Ancône l'année suivante ou bien encore pour l'aide à Méhémet Ali en 1840.^

Dans sa politique étrangère, la France devrait, au lieu de cela, prendre exemple sur le „ principe de non-intervention " que Washington avait inculqué aux Etats-Unis dans son testament politique. A l'époque contemporaine, la puissance d'un pays résidait dans le déploiement de ses ressources économiques et culturelles: „ Autrefois, l'état le plus puissant était celui qui se fait craindre, aujourd'hui celui qui se fait envier. Croit-on que les libertés dont l'Angleterre jouit depuis mi siècle et demi n'aient pas fait pour sa grandeur et sa suprématie, plus encore que toutes les guerres qu'elle a soutenues ? "*

Sous Napoléon III, lorsqu'on se servit du principe d'intervention sous prétexte que c'était pour défendre la cause de la liberté, de Girardin souligna constamment combien absurde était cette argumentation. Au sujet de la guerre de Crimée, il écrivait notamment: „ De toutes les guerres commencées au nom de la liberté, je n'en connais aucune qui a fini par l'assurer .... Le remaniement de la carte de l'Europe à la pointe de la baïonnette et du sabre est une chimère caduque ".^"

« Ibid.

• Ibid., 2 avril 1849.

^^ La Paix, Paris 1855, pp. 18—19.

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Assurer la liberté des mers en abolissant „ la féodalité des mers " était bien plus important que d'insister sur l'indépendance des différents pays. Cette liberté serait réalisée grâce à une collaboration dans l'exécution d'entreprises communes comme la construction des canaux de Suez, de Corinthe et du Panama. De cette façon, on aurait fait un grand pas vers l'internationalisation des voies d'eau que la paix de Vienne avait décidée pour les grands fleuves. ^^ La France devrait rechercher l'appui d'autres nations pour faire aboutir ses revendications concernant la liberté des mers; qu'on eût consenti, après la guerre de Crimée, à réduire la flotte russe, ce qui ne pouvait que consolider encore davantage l'hégémonie navale de l'Angleterre, était un exemple typique illustrant bien le manque de clarté et de continuité de la politique française.^^

Examinant l'aide apportée par Napoléon III à l'Italie en 1859, de Girardin analyse de plus près la doctrine du „ droit des nationalités ". Il n'était pas capable de participer au culte ordinairement voué au concept de „ nationalité " : „ Qu 'on ne se laisse point abuser par la grandeur exagérée du mot: Nationalité. Ramené à son sens vrai, il n'est qu'une des acceptions du mot: Force. En effet, toute nationalité procède de la force, et l'on ne pourrait citer une seule nationalité ayant fini par être opprimée qui n'ait commencé par être oppressive ".^^

De Girardin soutenait qu'il serait vain d'abolir ce qu'on nomme volontiers „ le droit de conquête ". Cela entraînerait le démembrement de l'Europe, déclencherait des guerres idéologiques qui, tout comme les guerres de religion passées, causeraient plus de ravages et de destructions que les pures guerres de conquêtes. D'ailleurs, la liberté n'était pas conditionnée par la nationalité. Là oîi chaque citoyen avait son existence assurée et jouissait de la liberté individuelle et de la sécurité publique, là se trouvaient aussi les germes de l'avenir, que ce fussent des „ étrangers " ou des gens du pays qui gouvernassent, que la constitution fût monarchique ou républicaine. Ce qu'on devrait se proposer de réaliser n'était donc pas un „ remaniement européen ", mais un „ désarmement européen ". Pour préparer ce dernier, on commencerait par résoudre des problèmes concrets et isolés — et tout d'abord

^* Solutions de la question d'Orient, Paris 1853, p. 87.

^^ L'Empereur Napoléon III et l'Europe, Deuxième édition, Paris 1860, p. 15.

" La Guerre, Paris 1859, pp. 14—15.

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par réaliser l'internationalisation des Dardanelles. Une détente générale de cette sorte favoriserait l'augmentation du secteur de la liberté, conséquence organique des progrès économiques dus à la construction de chemins de fer et à l'expansion du commerce et de la navigation. Les Etats autoritaires ne pourraient manquer d'être peu à peu influencés par l'opinion démocratique, notamment grâce à la multiplication des voyages.^^ A ceux qui estimaient que les efforts entrepris pour améliorer les conditions matérielles d'existence étaient une manifestation du „ matérialisme ", de Girardin répondait que ces efforts contribuaient au contraire à libérer les hommes des choses matérielles. Les inventions représentaient avant tout des triomphes de l'esprit humain.^^

De Girardin affirmait également au sujet de l'insurrection polonaise de 1863 que seule une solution commune des problèmes européens pouvait être utUe aux Polonais aussi : „ — devant le désarmement européen se poseront les questions qui jusqu'à ce jour y ont fait obstacle, question de Pologne, question de Venise et de Rome. Insolubles séparément et directement, peut-être ces questions ne le seraient-elles pas collectivement et indirectement ".^^

§ 2. FORMATION DE L'UNITÉ ITALIENNE

La conception de l'indépendance nationale comme condition absolue d'une paix durable n'a guère été exprimée de façon plus intransigeante que chez Giuseppe Mazzini (1805 — 1872). Grâce à lui, l'idée d'une Italie unie a vraiment pénétré l'opinion éclairée et — ce qui envisagé de notre point de vue est particulièrement important — grâce à lui l'œuvre d'unité nationale et d'indépendance est directement rattachée aux efforts poursuivis en vue de réaliser l'unité de l'Europe. A ce propos, c'était surtout le Vieux Monde auquel songeait Mazzini, même si on retrouve constamment dans ses écrits le terme „ umanità ". Les prédécesseurs de Mazzini — les carbonari — avaient au fond aussi été marqués par ime disposition d'esprit cosmopolite. Ils avaient leur plus haute „ loge "

" L'équilibre européen, Paris 1859, p. 28.

" Désarmement et matérialisme, Paris 1860, p. 21.

'« Paix et liberté, Paris 1864, pp. 443—444.

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à Paris — avec des groupes actifs partout en Europe, et même avec des relations outre -atlantiques. En pratique, leurs activités étaient cependant d'un caractère nettement local.^

C'est ici que Mazzini représente quelque chose d'essentiellement nouveau. Le but des organisations qu'il fonda à l'étranger était de mener la lutte pour une Italie unie. Le premier pas fut fait en 1831 avec „ La giovine Italia " à Marseille. Ce qui était nouveau dans le programme de cette organisation, ce n'était pas tant l'idée d'une Italie unie sous forme d'une république démocratique — de telles idées avaient aussi été lancées antérieurement. Ce qui était nouveau, c'était l'ardent appel à la conscience de chacun — tous les Italiens devaient considérer l'œuvre de libération comme une mission et se déclarer sans hésitation prêt à mourir pour elle. En d'autres termes: ils ne devaient plus mettre leur confiance dans le développement à l'étranger — comme ils l'avaient fait le lendemain de la Révolution de juillet à Paris, il ne leur fallait pas compter non plus sur l'aide de certains souverains italiens. Le peuple mènerait lui-même la lutte grâce à sa propre puissance. „ Italia farà da se " sans insister sur ses „ droits démocratiques" inspirés par la Révolution française.^ Cela ne signifiait toutefois pas que l'Italie devait s'isoler. Au contraire, en accomplissant sa „ mission", le pays contribuerait à la libération d'autres pays. Cette idée de la solidarité dans la lutte pour l'indépendance nationale se traduisit d'une façon concrète par la création de „ La giovine Europa " en 1834.

Cette organisation était beaucoup moins importante que ne l'indiquait son nom. Elle ne se composait que de 17 représentants personnels de „ La giovine Italia ", „ La giovine Germania " et „ La giovine Pologna ". Mais le programme lui-même exprimait des vues aux larges perspectives. Il précisait que l'idée d'union était seule apte à donner libre jeu aux talents et dons de l'humanité, à réaliser sa „ loi vitale ". Les principes fondamentaux du mouvement furent définis comme suit: Un Dieu unique. Un seul seigneur et maître. Sa loi. Un interprète de cette loi — l'humanité.^

^ E. E. Y. Hales, Mazzini and the secret Societies, London 1956, p. 46.

2 Ibid., p. 62.

» Ibid., pp. 138—139.

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Les idées fondamentales de Mazzini s'inspiraient dans une large mesure de Saint-Simon. Comme ce dernier, Mazzini considérait la Révolution française beaucoup plus comme la conclusion d'une époque révolue que comme l'introduction à une nouvelle ère. A la tradition antique, la révolution devait l'idée de la liberté, du „ Moi " souverain ; au christianisme, la doctrine de la liberté, de l'égalité et de la fraternité qui découle de l'évangile. Très tôt, les droits de l'individu avaient toutefois évolué et étaient devenus le droit au bien-être („ benessere ") aux dépens des devoirs qui constituaient la condition même pour que cette trinité idéologique devînt réalité. Voilà l'œuvre que le mouvement national révolutionnaire se devait de mener à bien sous la devise „ Dio e Popolo ". En outre, les Italiens, en tant que peuple élu, — „ il popolo Messia " — devaient convoquer les nations européennes à un congrès. Mazzini soutenait que l'idée de l'internationalisme deviendrait forte et puissante grâce à l'esprit même d'association inhérent à la nature humaine. En même temps, il réfutait l'argument selon lequel certains facteurs invariables rendraient pour toujours impossible une union de l'humanité: „ Non crediamo ail' eternità délie razze. Non crediamo ail 'omnipotente influenza dei climi sullo sviluppo dell' attività umanitaria ". A l'origine de telles thèses se trouve l'idée que des „ lois partielles " régissent l'existence de l'humanité. En fait celle-ci est soumise à une loi universelle: „ Crediamo allô sviluppo progressivo, in tutto cio che si referisce aile facoltà e aile forze, o facoltà in azione, verso questo scopo definitivo al rawicinamento, ail' associazone come al suo solo metodo "* L'idée d'une fraternité des peuples était un résultat de l'ennoblissement progressif de ce „ spirito d'associazione ". La loi du progrès ne se dément jamais „ tramuntando insensibilmente lo schiavo in servo, in vassallo, in borghese, in uomo libero ; trasformando la proprietà : combattendo il feudalismo colla monarchia, il dispotismo coll'aristocrazia del sangue, colla potenza dell'oro e l'insolenza dell'oro colla influenza délia capacità ".^ Les vues de Mazzini étaient conformes à celles des utopistes religieux et des saint-simoniens en ce qui concernait l'idée d'une tendance universelle à une communauté humaine. Mais, par ailleurs, il s'opposait sur bien des points aux saint-simoniens en tant que représentants du

* Scritti editi ed inediti, Imola 1906—1943, vol. VII, p. 209. « Ibid., vol. II, pp. 258—259.

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„ type cosmopolite ". Certes, Mazzini et les cosmopolites avaient tous deux le même but: l'unité de l'humanité. Mais le moyen d'atteindre ce but était essentiellement différent. Mazzini se fondait sur la nation, les cosmopolites sur V individu. Mazzini estimait que la divergence sur ce point était essentielle, en fait presque aussi profonde que celle qui existe entre les partisans de l'idée de communauté et les champions d'une liberté illimitée.^

Le système des cosmopolites est fondé sur un programme à priori. Aussi leurs théories affaibliront et aviliront-elles inéluctablement l'humanité. Dans le domaine social, les saint-simoniens anéantiront la liberté individuelle sous la devise „ Prospérité pour tous ". Dans sa conception des conjonctures internationales, le cosmopolite — si on lui demandait des précisions — se révélait souvent être — ô paradoxe ! — un patriote assez borné, et même un régionaliste, et cela précisément parce qu'il lui manquait le fondement solide que, seul, peut procurer le fait de s'identifier à sa propre nation.

Au cours de son existence mouvementée, Mazzini esquissa plusieurs projets visant à instaurer un nouvel ordre européen. Il souhaitait notamment une union de l'Espagne et du Portugal, une union Scandinave, une union entre les Pays-Bas et la Belgique dans un cadre républicain, une expansion territoriale considérable de la Suisse et de la Grèce et une restauration de la Pologne. Au sujet de son propre pays, Mazzini déclare que c'est le pays d'Europe que la nature a le mieux délimité, tel qu'il s'étend de la Sicile au sud jusqu'aux contreforts des Alpes au nord.'

Une Italie unifiée devait éviter de conclure des alliances avec de „ vieux " Etats, et au contraire chercher à entrer en relations avec des mouvements populaires, jeunes et révolutionnaires, avant tout au sein de la monarchie des Habsbourg. Au commencement, Mazzini mettait aussi l'Angleterre au nombre des „ vieux " Etats. Il estimait qu'elle était „rultima terra del feudalismo, quindi délia tendenza all'individualismo " — bref, un point de vue assez analogue à celui de Victor Consdérant.^

• Scritti editi, vol. XXVI, pp. 35—36.

'' Voir pour plus de détails, Gaetano Saxvemini, Mazzini, Firenze 1925, pp. 74 — 77.

8 Scritti, vol. II, pp. 258—259.

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Plus tard, Mazzini changea d'avis sur ce point. Après l'unification de l'Italie en 1870, il conseilla au pays de prendre l'initiative en vue de créer une „ troisième puissance " en Europe de concert avec l'Espagne, le Portugal, les pays Scandinaves, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, la Grèce, et les principautés danubiennes. Selon lui, il ne serait pas difficile d'amener l'Angleterre à donner son appui à une telle alliance.

Bien des circonstances peuvent avoir entraîné Mazzini à changer d'opinion: les conséquences démocratiques de la réforme électorale de 1832, ses expériences personnelles d'émigré politique et enfin une conviction croissante quant à la nécessité de l'équilibre des puissances.^

A côté du républicanisme, un autre courant dit „ néo-guelfisme " marqua les efforts italiens d'unification. L'idée directrice de ce courant, c'était que le catholicisme devait constituer le fondement organique de la vie nationale italienne, et qu'en conséquence, l'unification du pays devait avoir lieu sous l'égide du pape. Des idées de ce genre avaient déjà été mentionnées dans l'œuvre d'Alessandro Manzoni, mais reçurent leur expression théorique dans l'ouvrage de Vincenzo Gioberti „ Il primato civile e morale degli italiani " paru en 1843. Gioberti (1801 — 1852) avait été prêtre à la cour de Charles- Albert, alors prince héritier de Sardaigne. Mais, en 1833, il fut jeté en prison comme suspect d'entretenir des relations avec la „ giovine Italia ". Par la suite, il dut passer la plus grande partie de son existence en exil. Son destin avait donc bien des ressemblances avec celui de Mazzini. Leur but — l'unification de l'Italie — était aussi le même. Mais autrement, ils différaient pro-

• Citons comme un exemple caractéristique du rôle joué par les idées internationalistes dans le mouvement de libération italien le manifeste adressé aux peuples de l'Europe par le gouvernement révolutionnaire de Milan en 1848. Dans ce manifeste (reproduit en français par E. T. Moneta), on déclarait notamment : ,, Le jour n'est pas éloigné peut-être, où tous les peuples, oubliant les vieilles rancunes, se recueilleront sous le drapeau de la fraternité universelle et, cessant toute dispute, cultiveront entre eux des relations absolument pacifiques, dont le commerce et l'industrie resserreront les liens solides. Nous attendons ce jour : libres, indépendants, Italiens, nous nouerons alors volontiers les liens de la paix fraternelle, même s'ils le veulent, avec les peuples qui forment actuellement l'empire d'Autriche. "

Ernesto Teodorg Moneta, La Paix et le droit dans la tradition italienne, Conférence Nobel 1909, p. 4.

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fondement. Tandis que Mazzini se faisait le champion de la démocratie absolue, Gioberti soulignait qu'un but démocratique ne devait pas faire oublier qu'une démocratie, pour être viable, exigeait une collaboration entre la masse et l'élite, la masse ou „ le peuple " représentant l'intuition, l'élite la réflexion dans la vie nationale. Et alors que Mazzini rêvait d'une république italienne fondée sur des communes libres, Gioberti soutenait l'idée d'un Etat fédéral sous l'égide du pape et avec le royaume de Sardaigne comme puissance militaire garante. Et enfin, tandis que Mazzini, dans son idéologie, avait foi dans l'évolution et l'avenir, ce qui s'exprimait par la devise „ Dio e popolo ", Gioberti se fondait sur la tradition qui, en ce qui concerne l'Italie, est représentée par l'église catholique romaine. Les idées internationales des deux penseurs étaient naturellement aussi très différentes, même s'ils étaient d'accord pour considérer la nation comme un élément organique d'un ensemble plus vaste.

Le raisonnement de Gioberti peut se résumer de la façon suivante : Pour une nation qui veut vivre, il est nécessaire de toujours manifester son originalité intellectuelle et spirituelle, sa „ spiritualità ", ce qui provoque fréquemment des conflits entre les nations ; ces conflits peuvent cependant être apaisés et même résolus du fait que la „ spiritualità " des nations est, à son tour, subordonnée à un principe supérieur, une „ mentalità pura ".^^ De tous les pays européens, l'Italie est celui qui, par ses manifestations intellectuelles et spirituelles, s'est révélé être la plus puissante force d'unification, et ce notamment parce que le pays est le centre de l'église catholique romaine. Cette institution divine représente l'unité parfaite reposant sur un fondement dialectique: elle accueille en son sein et résout des oppositions apparemment irréductibles. La Réforme provoqua une rupture fatale de cette unité, et le monde ne trouvera sa tranquillité que lorsque sera restaurée l'autorité de l'église catholique. Les projets de réunir les nations en une unité supérieure ont épousé des formes différentes au cours des temps — depuis la monarchie universelle qu'on a, en partie, essayé de réaliser par la violence et la force — jusqu'aux projets de création d'un congrès international élaborés par des philosophes amateurs de réformes. Le fait que

" Sur les idées politiques de Gioberti voir Giuseppe Saitta, Il pensiero di Gioberti, Firenze 1927, pp. 391 — 411.

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des projets dans ce sens n'aient pas abouti à des résultats pratiques ne doit pas induire les hommes à en repousser l'idée même comme absurde. La raison de leur échec était, dans le premier cas, que l'emploi de la force suscita une réaction en sens contraire, dans le second cas, que les projets n'étaient pas véritablement fondés sur des forces spirituelles vitales. Dans les deux cas, on avait sous-estimé l'élément national d'une façon fatale. Pour réaliser l'idée d'unité, il faut viser à réunir les nations sous une direction spirituelle qui, au cours des siècles, a prouvé sa force unificatrice: „ Ma se la monarchia universale è un sogno, come l'alleanza dei popoli immaginata da certi filosofi, si puô bene sperar, senza assurdo, una confederazione morale e civile di tutte le nazioni, a mano a mano che esse entreranno nel giro délia fratellanza délia paternità spirituale, stabilita del Christianesimo. L'unica paternità di tal génère, che non solo sussista, ma sia radicata da molti secoli e abbia tali fondamenti, che i suoi nemici non osano promettersene la ruina, è il Papa; il quale è quindi l'unico principio acconcio ad attuare la fraternità dei popoli, mettendo fine allô scisma falegico, et rinnovando la beata concordia délia loro culla. Il congresso stabile e perpetuo è pure un disegno ineffettuabile, se non si ammette un centro, intorno a cui si raccozzi, il quale sia fermo, autorevole e sovrastante ai capricci e agli interessi volubili degli uomini."^^

Cette idée du pape comme centre d'une fédération européenne avait souvent été lancée, en dernier lieu par Taparelli d'Azeglio (voir p. 21) Ce qui constituait l'originalité de Gioberti, c'est qu'il attachait beaucoup plus d'importance que les autres penseurs à l'idée de nationalité. La critique qu'il adresse à d'Azeglio, et où il lui reproche de sous-estimer l'idée de nationalité, est significative à cet égard. Les points de vue dynamiques de Gioberti l'opposèrent de toutes les manières à des groupes influents au sein de l'Eglise, surtout aux jésuites, et ce ne fut que pendant une courte période, sous la papauté réformiste de Pie IX, qu'il lui fut possible de travailler à la réalisation de ses idées. D'août 1848 à mars 1849, il occupa différentes fonctions au sein du nouveau gouvernement démocratique de l'Etat pontifical. Mais après que la réaction se fut emparé de Pie IX, il vécut en exil volontaire à Paris, et les idées „ néo-

^* Del primato morale e civile degli italiani, Bruxelles 1846, pp. 161 — 162.

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guelfiennes " n'eurent jamais plus tard aucune chance dans la politique italienne.

S 'opposant d'une façon marquée à Gioberti, Giuseppe Garibaldi (1807 — 1882) ne voyait dans la papauté qu'un obstacle à la libération de l'Italie. A ses yeux, la papauté était une pure institution politique dont l'idéologie était une arme efficace pour réprimer ou affaiblir les champions de la vérité et du droit. En 1849, il participa à la défense de la république romaine démocratique et essaya, plus tard, de conquérir la Rome du pape, pour faire de la ville la capitale de la nouvelle Italie.

La plus grande partie de la vie de Garibaldi fut consacrée à la guerre et, sur le plan militaire, il devint le héros du siècle. Mais, fait paradoxal, ce lutteur acharné était au fond un adversaire de la guerre. C'est ainsi qu'au cours de son séjour à Londres en 1864, il déclara à ses compatriotes qui y vivaient, qu'il s'était fait soldat uniquement pour, les armes à la main, chasser de la maison voleurs et bandits. ^-

Fait qui illustre bien l'attitude positive adoptée par Garibaldi visà-vis des idées pacifistes: en octobre 1860 — peu de temps après son entrée triomphale à Naples — il publia un „ Mémorandum aile Potenze d'Europa " où il faisait observer combien étaient absurdes les immenses armements : „ Tutti parlano di civilità e di progresse .... A me sembra invece che, eccettuando il lusso, noi non differiamo molto dai tempi primitivi, quando gli uomini si sbranavano tra loro per strapparsi una preda "."

La seule solution à cet état de choses était une unification de l'Europe de façon à ce que les sommes consacrées aux armements pussent être affectées à des fins civiles. Garibaldi envisageait malgré tout la situation avec optimisme. Sa foi dans la libération nationale et sociale comme facteur de paix, il pouvait l'étayer en montrant comment un autocrate comme Alexandre II était en train d'abolir le servage, comment un roi comme Victor-Emmanuel se plaçait à la tête du mouvement de

^^ Edizione nazionale degli scritti di Giuseppe Garibaldi, Bologna 1934, vol. V, p. 223.

" Ibid., vol. IV, p. 339.

Selon Bertha von Suttner, ce serait le héros hongrois Stefan Tiirr qui aurait inspiré à Garibaldi la rédaction de ce manifeste (Voir Bertha von Suttner, Memoiren, Stuttgart und Leipzig 1909, p. 221.)

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libération en Italie, et comment cette libération était accueillie avec la plus vive sympathie par la reine et le peuple de Grande-Bretagne. Quant à la France, elle avait plus que jamais la possibilité de jouer le rôle de médiateur dans les affaires européennes: „ La Francia finalmente, per la massa délia sua populazione concentrata, per il valore dei suoi soldati, e per il prestigio récente del piu brillante periodo militare, chiamata al arbitra dell'Europa "M Maintenant que la rivalité entre la France et l'Angleterre avait disparu, ces deux Etats devraient prendre l'initiative de la création d'une fédération européenne. Alors les autres — les grands et les petits Etats — et même „ la gigantesca Russia " — suivraient certainement. Garibaldi ne craignait nullement que l'abolition de la guerre engendrât le chômage. Si on arrivait à supprimer les dépenses d'armements, la production dans tous les domaines du secteur civil augmenterait certainement d'une façon si énorme qu'on pourrait assurer l'existence d'une population deux fois plus nombreuse que celle du moment. Il fallait toutefois continuer à maintenir une certaine organisation de défense sous forme de milices populaires nationales, et ceci à la fois parce qu'une instruction militaire à caractère démocratique constitue une exhortation morale et parce que cette organisation est un instrument au service de la sécurité collective : „ Ma quello che non sarebbe inutile è di mantenere il popolo nelle sue abitudini guerrière e generose, per mezzo di milizie nazionali, le quali sarebbero pronte a reprimere i disordini e qualunque ambizione tentasse infrangere il patto europeo ".^^

Le manifeste de Garibaldi suscita un intérêt considérable dans les milieux réformistes, et même les milieux typiquement pacifistes partageaient l'admiration générale pour le grand défenseur de la liberté. Pendant son séjour en Angleterre en 1864, il y eut toutefois, il est vrai, un correspondant du Herald of Peace pour regretter que Garibaldi, au „ cœur si généreux " ne fût pas encore parvenu à la vérité chrétienne que toute guerre est condamnable. Mais lorsqu'un autre correspondant alla jusqu'à critiquer ceux qui participaient à l'hommage rendu à un guerrier comme Garibaldi, la rédaction désapprouva cette déclaration et

" Scritti, vol. IV, p. 340.

" Ibid., p. 342.

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rappela qu' il fallait se garder d'être injuste — même envers un soldat.^® En 1867, lors de l'assemblée constituante de „ La ligue de la Paix et de la Liberté " à Genève, Garibaldi présenta une nouvelle fois ses idées sur une organisation internationale. Il commença son discours en assurant qu'il ne compromettrait pas la neutralité de la Suisse. Mais il ne fallait pas être neutre au point de désavouer la cause des nations opprimées en se servant de la facile excuse que tout pays a le régime qu'il mérite. Cela ne voulait pas dire que, d'une façon générale, les défenseurs de la liberté dussent se proposer de renverser les monarchies au profit du régime républicain. C'était le régime despotique qu'il fallait anéantir pour pouvoir, sur ses ruines, fonder le règne de la liberté et du droit. Les relations entre les nations libres seraient réglées par la fondation d'un congrès, oii chaque Etat aurait droit de vote, indépendamment de son nombre d'habitants. Parmi les principes d'un nouvel ordre international, Garibaldi lança une déclaration de guerre sans équivoque à la papauté: „I1 papato, essendo la piu nociva délie sette, è dichiarato decaduto". Sur le plan religieux, elle serait remplacée par un déisme fondé sur la raison : „ La religione di Dio è addotata dal Congresso e ciascuno dei suoi membri si obliga di propagarla. Intendo per religione di Dio la religione délia verità e délia ragione '\" La façon dont aussi bien Mazzini que Gioberti et Garibaldi envisageaient l'unification de l'Italie et son rôle en Europe était, dans une grande mesure, déterminée par de puissantes inspirations d'ordre idéologique. Avec Camillo Cavour (1810 — 1861), la politique italienne s'enrichit d'un élément essentiellement nouveau. Lui aussi représentait, bien sûr, une certaine idéologie, mais, pour lui, les idées n'étaient pas des grandeurs primordiales, comme pour tant de grands hommes d'Etat, elles étaient avant tout des instruments à employer dans certaines situations. Le royaume de Sardaigne constituait le „ point de départ " de Cavour. Pour que l'Italie puisse s'unifier sous la conduite de ce royaume, il devait apparaître comme un Etat modèle. Une réorganisation intérieure y était donc d'importance essentielle même envisagée dans un cadre national plus étendu. L'amélioration des communications, l'application des principes libre-échangistes, la réduction de l'influence de l'église catholique dans le domaine culturel,

" Herald of Peace, 1864, pp. 52—54 et p. 84. " Scritti, vol. V, p. 411.

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tout cela faisait partie de la mise en exécution de ce programme. Cavour condamna sévèrement les nombreuses tentatives faites par Mazzini pour réaliser l'unité nationale au moyen de coups de main rapides et inattendus. Et tandis que Mazzini, dans le domaine social, se fondait sur la grande masse du peuple et sur des idées d'inspiration socialistes, Cavour s'appuyait sur la haute bourgeoisie et les principes du libre-échange.

Au point de vue international également, la différence était nette. Alors que Mazzini et ses partisans se proposaient de libérer l'Italie au moyen d'un soulèvement révolutionnaire et dans une alliance de solidarité avec d'autres nations opprimées, Cavour, lui, analysait la conjoncture du moment et les possibilités d'offensives diplomatiques efficaces qu'elle offrait. Ce travail, il l'accomplit sans se laisser, en aucune façon, influencer par la dogmatique nationale des républicains. Il n'attachait au fond aucune valeur absolue à la notion de „ national ". Pour lui, l'indépendance était avant tout un instrument permettant de réaliser un renouveau politique, économique et moral. A tous ces égards, il représentait „ le juste milieu ", et rares sont ceux qui, à un tel point, ont respecté le principe définissant la politique comme l'art du possible.

Dans le cadre de ses intrigues et manœuvres diplomatiques, Cavour se livrait souvent à des actes fort surprenants. Les milieux patriotiques ne furent pas loin d'être atterrés lorsqu'il laissa la Sardaigne participer à la guerre de Crimée à côté des alliés afin de pouvoir faire valoir les intérêts de l'Italie à la conférence de paix.

Homme politique ayant avant tout un sens extrêmement aigu des réalités, Cavour ne s'intéressait naturellement guère à de vastes projets de réorganisation internationale. Sans doute avait-il dans sa jeunesse, au contact de son oncle J. J. de Sellon, appris à connaître les courants d'idées de cette nature, mais, déjà à cette époque, il affirmait qu'une guerre était nécessaire pour libérer l'Italie. Dans une lettre adressée à son oncle en 1830, il écrivait notamment: „ Qualunque sia il mio orrore per il sangue, io non posso assolutamente desiderare una pace che prolungherebbe lo stato di marasmo nel quale viviamo .... Une guerra itaUana sarebbe un segno sicuro délia prossima indipendenza, e ci solleverebbe dal fango in cui invano ci dibattiamo di tanti secoli ".^^

" Cité chez Costanzo Rinaudo, Il risorgimento italiano, Torino 1910, pp. 487—488.

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Lorsque Cavour, plus tard, expose ses idées sur les relations internationales, c'est toujours dans le cadre d'une argumentation en faveur d'une manœuvre diplomatique. Il suit rigoureusement lei^rincipe d'utiliser des idées, ce qui est particulièrement manifeste lorsqu'il justifie la participation de la Sardaigne à la guerre de Crimée. Il reprend alors de vieilles théories bien connues sur la Russie comme danger permanent pour la liberté en Europe et montre comment une victoire éventuelle de la Russie la rendrait maîtresse absolue de la Mer Noire. Selon toute probabilité, la Russie aurait des chances de conquérir également la suprématie en Méditerranée et deviendrait ainsi le facteur déterminant de l'évolution ultérieure de l'Italie. Il garde le véritable argument pour la fin: „ Ora, o signori, io credo che la principale condizione pel miglioramento délie sorti d'Italia, quella che sovrasta à tutte le altre, si è di rialzare la sua riputazione, di far si che tutti i popoli del mondo, e governanti e govemati rendano guistizia alla sua qualità. E per cio due cose sono necessarie: primo, di provare all'Europa che l'Italia ha senno civile abbastanza per governarsi regolarmente, per reggersi a libertà, che essa è in condizione di assumere le forme de governo le piu perfette che si conoscano: secondariamente, che il suo valor militare è pari a quello degli avi suoi ".^^

Plus tard, en 1856, lorsque Cavour fit un exposé sur le congrès de Paris, ce fut naturellement aussi sur la place de l'Italie en Europe qu'il insista le plus : „ Rispetto alla questione italiana non si è, per vero, arrivati a grandi risultati positivi ; tuttavia si sono guadagnate, a mio parère, due cose : la prima che la condizione anomala ed infelice dell'Italia è stata denunziata all'Europa gia da demagoghi, da rivoluzionari esaltati, da giornalisti appassionati, da uomini di partit© , ma bensi da rappresentanti délie primarie potenze dell'Europa, da statisti che seggono a capo dei loro Governi, da uomini insigni avvezzi a consultare assai piii la voce délia ragione che a seguire gl'impulsi del cuore.

Ecco il primo fatto che io considero come di una grandissima utilità.

Il secondo si è che quelle stesse potenze hanno dichiarato essere necessario non solo nell'interesse d'Italia, ma un interesse europeo, di

^* Discorsi parlamentari di conte Camillo di Cavour, Firenze 1870, vol. IX, pp. 116—117.

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arrecare ai mali d'Italia un qualche rimedio "^° A ce sujet, Cavour fit remarquer, d'une façon qui causa beaucoup d'effet, le changement de climat qui avait eu lieu dans la politique des grandes puissances européennes. Auparavant, lorsque celles-ci avaient discuté „la question italienne " aux congrès de Laibach et de Vérone par exemple, leur but avait été d'aggraver la situation en Italie. Maintenant, en revanche, plusieurs de ces puissances avaient intérêt à ce que l'Italie devînt unie et libre. 2^

Un des problèmes que Cavour ne réussit pas à résoudre fut celui des rapports du nouvel Etat et du pape, question qui avait naturellement de grandes incidences internationales. Du côté catholique, on soutenait à ce propos que la devise de Cavour „ libéra chiesa in libero stato " représentait une solution tout à fait insatisfaisante. En effet, ce principe placerait en réalité l'Eglise sous la dépendance de l'Etat, tant au point de vue de ses fonctions religieuses et culturelles dans le pays même qu'au point de vue des rapports du Vatican avec les autres pays. Au cours des années 1860, cette question devint de plus en plus brûlante et donna lieu à des raisonnements très subtils de la part des deux camps.

Un des plus ardents défenseurs de la cause du pape fut David Urqu- HART (1805 — 1877). Ecossais protestant, il ne paraissait guère désigné pour devenir le champion de l'église romaine; chose étrange d'ailleurs: il ne se convertit pas. Son attitude pro -papale était dictée par des considérations appartenant aux domaines de la politique et du droit international. 22 Dans sa jeunesse, il avait en 1827 — 1828 participé, sous lord Cochrane, à la lutte d'indépendance grecque. Plus tard, comme diplomate, il avait beaucoup voyagé en Turquie, pays qui l'avait énormément intéressé et qui, selon lui, était riche de possibilités. A partir de ce moment, il soutint que l'Angleterre devait aider la Turquie contre la Russie (voir p. 124). Contrairement à Cobden par exemple qui était russophile, Urquhart soutenait que la Russie représentait une menace permanente pour le reste de l'Europe. Cette russophobie dicte sa conception des questions internationales. En 1840, il s'inquiétait par exemple

*« Ibid., pp. 457—458.

" Ibid., p. 459.

" Sur la vie d 'Urquhart et sur l'évolution de sa pensée, voir Gertrude RoBiNSON, David Urquhart, Oxford 1920.

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beaucoup de ce que l'Angleterre acceptât la participation de la Russie à un accord dirigé contre la France, et au sujet de la déclaration de Paris de 1856, il soutint que les décisions relatives à la guerre navale constituaient une victoire pour la Russie, car elles limitaient la liberté d'action de l'Angleterre.

Urquhart était aussi fermement convaincu que le mouvement révolutionnaire italien était essentiellement dû à des intrigues russes, et c'est à la lumière de cette conviction qu'il jugeait la guerre de libération de l'Italie. La solution naturelle à la „ question italienne " ne pouvait être qu'une fédération sous l'égide du pape, comme l'avait proposé Gioberti. Cela garantirait que l'unité italienne était le résultat d'une évolution purement intérieure et aucunement influencée par les calculs politiques de puissances étrangères. Une restauration de l'autorité juridique du pape équivaudrait en outre à un rétablissement de l'ordre et de la loi à l'intérieur des différents pays ainsi que dans les relations entre les Etats. Urquhart se sentait de plus en plus convaincu que le droit des gens avait une origine plus ancienne et plus précieuse que les principes établis par Hugo Grotius et d'autres grands jurisconsultes. Ce droit avait jadis été fondé sur la loi canonique, et on ne réussirait pas à donner un caractère d'harmonie véritable aux relations entre les Etats avant que ne soit rétablie l'autorité de cette loi. Le pape Pie IX l'avait au fond souligné avec force en 1863, dans une réponse à Napoléon III qui lui avait fait part d'un projet de réunir un congrès européen où l'on discuterait notamment le problème du désarmement. Pie IX déclara qu'il donnait son accord au projet „ afin que les principes de la justice aujourd'hui si méconnus et foulés aux pieds soient rétablis à l'avantage de la société troublée: admis pour être revendiqués en faveur de ceux qui ont eu à souffrir de leur violation, et surtout que l'on rétablisse spécialement dans les pays catholiques la prééminence réelle qui appartient naturellement à la religion catholique comme étant la seule vraie "P Selon Urquhart, l'affaiblissement de l'autorité de la loi canonique n'était pas seulement dû à la victoire de la réforme dans bien des pays, mais aussi à ce que, dans les temps les plus récents, l'Eglise catholique, en matière de foi, avait exigé davan-

^^ Joseph Mûller, Das Friedenswerk der Kirche in den letzten drei Jahrhunderten, Berlin 1927, 1, p. 297.

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tage de ses fidèles qu'auparavant, ce qui l'amenait souvent à se montrer moins sévère en matière de conduite. Urquhart concevait avant tout l'église catholique comme une institution juridique à caractère normatif : „ The Church of Rome is in form and was in spirit, more of a légal than a religions body. How else could her jurisdiction hâve extended beyond the diocèse? The Fathers, the writers on Canon law, the moralists were ail lawyers, making the Law, executing the Law, teaching it to boys, enjoining it on Kings".^* Tant que l'Eglise n'avait pas reconnu le principe que la politique et la religion sont deux choses distinctes, on pouvait avoir bon espoir quant aux possibilités de rétablissement des principes canoniques.

En 1869, Urquhart lança un appel au pape Pie IX pour que cette question fût examinée par le consistoire qui allait bientôt être convoqué. Dans cet appel, il propose la création de tribunaux nationaux à la décision desquels toutes les nations soumettraient les questions où il s'agit de paix ou de guerre. En outre, le collège „ Diplomatia Sacra " serait transformé en une école pour diplomates laïques ; son programme serait l'étude et la codification des principes fondamentaux du droit. Les diplomates ayant reçu une telle formation travailleraient à augmenter la compréhension pour les droits des peuples de façon à empêcher les gouvernements de mener des guerres injustes.

Le pape réserva un accueil favorable à l'appel lancé par Urquhart, mais déclara qu'il ne pouvait guère prendre d'initiative lui-même. Urquhart réussit alors à lancer ce projet en amenant le patriarche de l'Asie Mineure à signer une pétition au nom de 20 évêques arméniens réunis en synode à Constantinople. Ce „ Postulatum " reprenait la proposition d 'Urquhart visant à la création d'instances juridiques indépendantes chargées de décider si une déclaration de guerre est justifiée ou non. On y proposait en outre la création d'un tribunal international suprême dont les délibérations et les décisions seraient protégées par l'infaillibilité pontificale. Pendant plusieurs années déjà, Urquhart avait été en relations avec les chefs des communautés chrétiennes arméniennes sur lesquels il comptait beaucoup pour la diffusion de ses idées internationales. Contrairement à bien d'autres projets de paix à teneur chrétienne,

** Cité chez Robinson, op. cit., p. 224.

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les idées d'Urquhart n'étaient pas influencées par une attitude d'hostilité à l'égard de la Turquie. Il ne faisait pas partie de ceux qui voulaient créer l'unité de l'Europe chrétienne en entreprenant une croisade contre la Turquie. Au contraire, il soutenait qu'il serait facile d'amener le monde musulman à contribuer à l'établissement d'un ordre juridique international, car, tout comme l'église catholique, l'islamisme attachait beaucoup d'importance à ce qu'une guerre fût „ juste". (La russophobie pouvait donc amener un protestant turcophile à en arriver jusque là !) En février 1870, l'initiative d'Urquhart reçut encore un autre appui sous forme d'une pétition signée par 40 évêques catholiques romains, mais tout cela n'aboutit pas à des résultats concrets. Le „ Concile du Vatican " s'occupa exclusivement de discussions et de divergences politico-religieuses. A peine le „ dogme de l'infaillibilité " eut-il été adopté le 18 juillet, que le concile dut être dissous à la suite des grands événements politiques qui déclenchèrent la guerre franco -allemande. Le 20 septembre, les troupes du roi d'Italie entrèrent à Rome. L'unité de l'Italie était maintenant réalisée sur ces mêmes bases nationales et laïques que Gioberti et ses partisans avaient essayé d 'éviter en proposant d'instaurer une „ primatie " italienne et catholique. Sans doute le prestige international du pape s'accrut-il après ces événements, mais cela ne modifia guère le fondement „ laïque " du droit international ou de la politique des Etats.

§ 3. LE PANSLAVISME

A l'origine du panslavisme — l'idée de faire l'union de tous les Slaves, la conviction que les Slaves ont une tâche particulière à remplir, une mission — se trouvent à la fois les conceptions du siècle des lumières et les idées chères au romantisme.^ Le mouvement — appelé d'une façon plus générale „ slavophilie " — doit au siècle des lumières ses idées sur la bonté et la perfectibilité originelles de la nature humaine. Dans l'œuvre de Herder, les slavophiles voyaient confirmer que les

^ Ce chapitre se fonde surtout sur Erik Krag, Kampen mot Vesten i russisk ândsliv, Oslo 1932 et Hans Kohn, Panslavism — Its history and ideology, Notre Dame, Indiana, 1953.

LE PANSLAVISME

Slaves illustraient au plus haut point ces idées. Dans son ouvrage „ Ideen zur Philosophie der Geschichte " paru en 1790, Herder avait souligné combien les peuples slaves étaient bons, hospitaliers, ennemis du vol et du pillage. Maintenant que l'esprit belliqueux de l'Europe était en train pe céder la place au travail et aux relations pacifiques, il y avait de fortes chances pour que les peuples doués de telles qualités pussent s'épanouir en toute liberté. La façon dont Rousseau avait insisté sur la noblesse du „ peuple " contribuait également à raffermir la foi dans les possibilités des peuples slaves encore „ vierges ". L'idée de la mission historique des Slaves se fondait dans une grande mesure sur la doctrine de Hegel relative au „ Weltgeist " qui s'était manifesté chez les grands peuples civilisés de l'antiquité, chez les Latins et les Germains et qui maintenant, selon toute probabilité, se manifesterait chez les peuples slaves.

Le panslavisme se distingue des mouvements nationaux en Europe occidentale par le fait que ses promoteurs n'essaient pas de l'intégrer à une norme commune de civilisation européenne. Tous opèrent plus ou moins avec des types différents de culture. Certains prônent directement la supériorité qualitative du type slave, d'autres s'efforcent davantage à établir un bilan objectif devant servir de fondement à l'élaboration d'une idéologie slave. Le principal représentant de cette dernière tendance qui, la plupart du temps, se sentait fortement opposé aux slavophiles proprement dits, était Pjotr Jakovlevitsj Tchaadaev (1794 — 1856). Dans ses „ Lettres philosophiques" publiées à son insu en 1836, il examine la véritable position culturelle de la Russie. Il y sou- Hgne combien la Russie est rétrograde comparée à l'Europe occidentale. Cela est dû avant tout à la différence existant entre leurs consciences culturelles. Malgré leurs divisions politiques, les peuples occidentaux avaient quelques concepts essentiels communs, tandis que les Russes — le grand peuple parmi les Slaves — étaient toujours plus ou moins à la dérive, sans correctifs et partant aussi sans véritable puissance de création. La religion avait joué un rôle essentiel dans la formation de la communauté culturelle de l'Europe occidentale. Tchaadaev ne songeait, à ce propos, pas tellement aux idées chrétiennes elles-mêmes qu'à la forme particuhère qu'avait reçue en Europe occidentale la foi chrétienne. Dans ce domaine, l'idée de la „Civitas Dei " due à saint Augustin et aux

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théologiens du Moyen Age avait été, par son caractère unificateur, d'une importance capitale dans le développement de l'idée d'unité. Elle constituait, à vrai dire, une atmosphère spirituelle, et les hommes appartenant à ce milieu culturel se voyaient inculquer, dès leur plus jeune âge, des notions bien définies comme le devoir, la loi, l'ordre, notions indissolublement rattachées aux événements mêmes qui créaient ces sociétés et formaient un élément indispensable de la structure sociale de ces pays, Tchaadaev estimait que tout cela était devenu progressivement plus que de l'histoire, plus que de la psychologie, c'était tout simplement devenu la physiologie de l 'Européen. ^

Dans une phase ultérieure de son raisonnement, Tchaadaev s'efforce cependant de démontrer comment ce retard dans l'évolution offre en soi de grandes possibilités au peuple russe, si tout d'abord pouvait apparaître une élite culturelle consciente de sa mission. Voici ce qu'U déclare à ce sujet : „ Je pense que si nous sommes arrivés plus tard que les autres, c'est parce que nous devons faire mieux que les autres, éviter leurs erreurs et leurs méprises. Il s'agit autrement dit de choisir, non pas de se lancer dans une imitation aveugle. Ceux qui estiment que nous devons répéter une série de bêtises que des peuples moins heureux que nous ont faites, ont une étrange conception du rôle qui nous est assigné. Je suis fermement convaincu que nous sommes appelés à résoudre bien des problèmes sociaux et à trouver une réponse à beaucoup de questions qui préoccupent l'humanité." ^

S 'opposant à l'attitude critique adoptée par Tchaadaev, des sentiments slavophiles agressifs sont exprimés par nombre d'auteurs, parmi lesquels se trouve Constantin Aksakov (1817 — 1860), Dès sa tendre enfance, son attitude foncière respirait la méfiance, voire même la haine, à l'égard de toutes les valeurs culturelles occidentales hautement prisées par une grande partie de l'élite russe. Il soutenait que dans l'ancienne Russie, il y avait eu des rapports harmonieux entre 1' „ Etat " représenté par le tzar et la „ Terre " représentée par des délégués de toutes les classes. Le peuple n'exigeait pas que le souverain lui demandât conseil. Et le souverain ne craignait pas de demander son avis au peuple, Pierre le Grand avait détruit ces rapports harmonieux en établissant une sépara-

* Krag, op. cit., p. 29.

8 Ibid., p. 36.

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tion artificielle entre 1',, Etat " et la „ Terre " — le premier ayant sa capitale à Saint-Pétersbourg, l'autre son centre à Moscou. Mais le peuple russe avait gardé ses qualités fondamentales, à savoir la piété et la douceur. Ces qualités marquaient aussi les rapports des Russes avec les autres nations, même les conquêtes du tzar n'avaient rien changé à cet état de choses. Faire la guerre avait toujours été quelque chose d'étrange et d'inconnu pour les vieux Russes. C'est de plein gré qu'ils avaient fait appel à Rurik, et Pierre avait introduit tout un système militaire qui n'était qu'une imitation de celui de l'Occident. Les Russes étaient satisfaits s'ils avaient leur liberté morale et portaient le royaume du Christ dans leur cœur. Ils formaient un monde à part et constituaient en même temps une expression vivante de toute l'humanité. On ne savait cependant pas encore quand et comment il leur serait possible de laisser s'épanouir leurs qualités régénératrices. Cela n'aurait en tout cas pas lieu à l'aide de révoltes comme en Occident où les peuples étaient devenus les véritables esclaves du nouvel évangile de la révolte.

Ces idées furent développées et approfondies par Nicolas JakovleviTSJ Danilevski (1822 — 1885) dans son livre „ La Russie et l'Europe " paru en 1870. Il y expose ses théories sur les différents types de cultures : si on étudie l'histoire du monde, on trouvera des groupes de peuples qui se distinguent les uns des autres non par certains aspects de leur vie, non par certaines formes particulières d'activité, non pas parce qu'on trouve chez l'un quelque chose qui manque chez l'autre et vice-versa et non pas parce qu'ils présentent une certaine variation de traits analogue à celle qu'on peut constater dans certains organes et certaines fonctions chez les mammifères et les poissons. Non, il y a des peuples et des cultures qui, au cours de leur entier développement, réalisent en quelque sorte un autre plan que les autres nations. Danilevski rompt donc d'une façon bien consciente avec l'universalisme humaniste. Pour lui, „ l'humanité " était une notion purement abstraite. Entre les différents types de cultures, il y aura toujours des antagonismes. Les temps modernes voyaient se dérouler les conflits entre les „ types " germanolatin et slave, ce qui se reflétait clairement, selon Danilevski, dans les événements politiques du moment. Dans cet ordre d'idées, il établit un parallèle entre la guerre de Crimée et l'attaque conjuguée de la Prusse et de l'Autriche contre le Danemark en 1864. Dans le premier

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cas, les puissances occidentales soutenaient la Turquie barbare et militariste, dans le second cas, elles étaient les témoins passifs de la défaite du paisible petit Danemark . Les raisons de cette attitude étaient bien évidentes : elle était dictée par la haine portée par les puissances occidentales à la Russie. Cette haine n'avait apparemment aucune cause rationelle, car en fait 1',, impérialisme " russe dont on parlait toujours n'existait pas. La Russie n'avait en effet jamais mené de guerre dans un but de conquête, mais seulement pour étendre les frontières du pays. Aussi, contrairement à l'Angleterre, n 'eut-elle jamais de colonies. Moscou continuait toujours à être le centre naturel du pays, quelle que fût l'extension de celui-ci. Et les Russes n'étaient jamais considérés comme oppresseurs, sinon par les Polonais qui, selon Danilevski, avaient trahi la cause des Slaves. Il était contraire aux aspirations russes de mener une politique de force. Mais pour se défendre, ils devaient rechercher toute occasion de jeter le trouble dans le soi-disant équilibre européen: „ L'équilibre poHtique en Europe est nuisible et même franchement funeste à la Russie, mais s 'il est rompu — quel que soit celui qui en profite — , c'est notre bonheur. — Aussi nous faut-il renoncer à l'idée d'une collaboration et d'une communauté avec l'Europe ".*

La haine de la Russie, qui, aux yeux de Danielevski, était le facteur dominant de la politique des autres puissances, ne pouvait s'expliquer que par l'intuition instinctive que l'hégémonie passerait bientôt du type culturel romain-germanique au type culturel slave. La dislocation du système d'équilibre devrait représenter une tâche essentielle pour les Russes, s'ils voulaient se préparer à la grande lutte décisive qui était inéluctable.

Les mêmes perspectives de catastrophe marquent également l'œuvre de Constantin Léontiev (1831 — 1892). Par ailleurs, leurs conceptions étaient fort différentes. Danilevski était moralisateur et, du moins en principe, adversaire de l'impériaUsme et de la guerre. Léontiev en revanche était esthéticien et hédoniste ; la guerre ne représentait pour lui rien d'effrayant, c'était une manifestation nécessaire de la dynamique de l'histoire ; elle avait une grande valeur dramatique: „ J'avais toujours craint — écrit-il — qu'il n'y eût pas dans ma vie une grande

* Ibid., p. 156.

LE PANSLAVISME

guerre sérieuse, mais par bonheur le destin me fit connaître à la fois la Crimée et la guerre". (Il y participa comme médecin militaire), Dans son roman „ Chez nous " paru en 1864, il exprima d'une façon frappante cette conception esthétique et amorale dans les répliques placées dans la bouche du personnage principal, Milkejev : „ Où vivent des hommes véritables, seront aussi réalisées de grandes choses. L'époque sanglante, mais en plein épanouissement intellectuel de la Renaissance n'est-elle pas à préférer à un Danemark, à une Hollande ou à une Suisse quelconques convenables, aisés et modérés ? Le Beau est le but de la vie, et les bonnes mœurs sont les manifestations du Beau. Plus un homme est évolué, et plus il croit au Beau, et moins il croit à l'Utile ". Dans cette vue d'ensemble, la guerre se voit aussi réserver une place. „ L'effusion de sang peut très bien s'accorder avec une bonté céleste. Jeanne d'Arc fit couler le sang, n'était-elle pas pourtant bonne comme un ange? Qu'importe au fond notre existence physiologique? Elle ne vaut pas un liard. Un arbre centenaire a dans sa majesté plus de prix qu'une vingtaine d'hommes dénués de personnalité, et je ne l'abattrai pas pour acheter à mes paysans des médicaments contre le choléra ".^

En ce qui concernait le génie d'une nation, Leontiev soutenait que, dans les temps modernes, cette notion avait été faussée par le nationalisme. Le génie national signifie originalité, le nationalisme, en revanche, conduisait au mélange et à la monotonie. Leontiev n'éprouvait aucune passion pour le panslavisme, et il n'était pas non plus slavophile dans l'acception ordinaire du terme. Sa foi dans l'avenir de la Russie n'était pas fondée sur de grands espoirs placés dans les qualités particulières du peuple russe, mais sur la conviction que la Russie avait la possibilité de rétablir le „ byzantinisme ". Il étaya ces idées d'une façon plus précise dans son livre „ Le byzantinisme et les Slaves " paru en 1874. Ce qui, selon Leontiev, fait la grandeur du byzantinisme, c'est qu'il représente l'opposé de la conception exagérée de la valeur de l'individu, conception introduite dans l'histoire par les Germains. L'idéal moral byzantin avait un tout autre fondement, à savoir une conception entièrement dépourvue d'illusions sur toutes choses ici-bas, une méfiance invétérée à l'égard des théories sur le bonheur terrestre, la bonté et la perfectibilité de l'âme humaine. Le byzantinisme rejetait aussi tout espoir

' Ibid., p. 168.

NATIONALISME ET INTERNATIONALISME

d'une félicité générale pour tous les hommes, d'un paradis terrestre pour les peuples. Par là, le byzantinisme contraste de la manière la plus marquée avec les idéaux modernes du cosmopolitisme et du socialisme. C'est l'héritage de Byzance dans les domaines politique, religieux et d'ordre familial qui a créé la grandeur de la Russie. Cet héritage permettra aussi aux dirigeants russes de résister à la pression des tendances de nivellement toujours plus m^arquées de l'Europe occidentale. Dans les temps modernes, ces tendances se sont développées dans une grande mesure sous l'influence d'un nationalisme démagogique, fruit des idées égalitaires de la Révolution française, idées qui avaient séparé, d'une façon fatale, le ,, national" de la religion, entraînant „1 'égalité" des individus et des nations — sans considération de force ni de qualité. Voici comment Leontiev exposa le développement : „ Les peuples qui, au cours du XIX^ siècle, libérèrent ou unirent leurs frères de race, voulaient quelque chose de national, mais une fois leur but politique atteint, il se révéla qu'ils avaient produit quelque chose de cosmopolite, c'est-à-dire quelque chose qui nivelle de plus en plus les différences nationales dans la vie quotidienne et la culture, qui mélange de plus en plus ces frères de race libérés avec d'autres tribus et d'autres nations, de sorte qu'un type commun — la classe moyenne européenne amie du progrès — règne partout. Le cosmopolitisme démocratique et le nationalisme politique ne sont que deux aspects d'une et même chose ", Les résultats se manifestaient clairement aussi bien en Grèce qu'en Italie et surtout en Allemagne. Le nationalisme moderne avait en réalité ouvert la voie à une république démocratique paneuropéenne et plus tard peut-être mondiale. Une telle évolution aboutirait à l'écroulement du vieil édifice étatique européen qui serait miné par la religion de la nouvelle époque dont le symbole de foi se résume ainsi : „ Le bien-être matériel et moral de l'humanité."

Jusqu'à nouvel ordre, cette évolution sera entravée par les dynasties nationales, mais peu de choses suffisent pour menacer l'existence de celles-ci. A ce propos, Leontiev prophétise le destin de l'empire allemand: „ Pour renverser la monarchie en Allemagne, il suffit d'un faux pas en matière de politique étrangère, d'une défaite dans la lutte avec les forces réunies des Slaves et de la France." ®

• Ibid., p. 213.

LE PANSLAVISME

La seule chose susceptible d'arrêter cette fatale évolution vers une telle république démocratique, c'était un renouvellement profond de la Russie. Dans ce cas, les dirigeants devaient résoudre le problème social d'une manière autoritaire. Le problème capital-travail ne pouvait être résolu que dans le cadre de ce que Leontiev appelle „ un socialisme monarchique ". Celui-ci était caractérisé par de nouveaux groupes sociaux maintenus par la force, l'établissement de nouvelles couches sociales, des républiques ouvrières à caractère totalement autoritaire — quelque chose d'analogue à des cloîtres laïques, de nouveaux privilèges garantis par la loi pour personnes, classes et corporations. La ressemblance entre le sj'stème social de Leontiev et celui que le fascisme essaya d'établir de nos jours, saute aux yeux. L'identité des points de vue apparaît aussi dans l'idée qu'avec une vie sociale rendue aussi efficace, le pays en question deviendrait une nation dominatrice. Selon Leontiev, la Russie engloberait l'Europe occidentale d'un point de vue culturel et, pour une grande partie, également d'un point de vue territorial. Lorsqu'en 1870, on demanda à Leontiev ce qu'il pensait devoir être le résultat de la guerre franco -allemande, il répondit : „ La France est Athènes, la Prusse est Sparte et la Russie est Rome ".

Cette assurance imperturbable servait cependant à cacher une crainte — l'inquiétude de voir la Russie impuissante à accomplir sa mission historique. Leontiev se rendait en effet parfaitement compte qu'en Russie les garanties conservatrices étaient malgré tout assez faibles, si le fondement venait à s'ébranler. Certes, il espérait bien qu'un tzar russe se placerait à la tête du mouvement socialiste et lui donnerait une organisation — tout comme Constantin l'avait fait pour le christianisme. Mais il pouvait soudain être pris d'angoisse à la pensée que la mission des Russes était peut-être tout autre. „ Qui sait — dit-il — si nous autres Russes ne donnerons naissance à l'Antéchrist d'une façon aussi inattendue que les Juifs virent, avant qu'ils ne se doutent de rien, le Prédicateur d'une nouvelle foi naître au sein de leur peuple? ".''

Ainsi, déclare le biographe de Leontiev, Nicolas Berdiaev, le „ messianisme " russe aboutit à l'attente d'un Antéchrist issu du peuple russe,

FÉDOR Dostoïevski (1821 — 1881) s'intéressait également beaucoup aux idées panslavistes. Dès 1856, alors qu'il était encore en Sibérie, il

' Ibid., p. 232.

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soulignait dans une lettre qu'il avait toujours été un nationaliste, très imbu de l'idée de la „ mission " de la Russie. Par la suite, il devint peu à peu impérialiste panslaviste partageant l'opinion assez généralisée selon laquelle l'Europe occidentale était un monde culturel en continuel décUn. La Russie sortirait victorieuse de la grande lutte décisive qui ne pouvait manquer d'avoir lieu entre ces deux mondes. Ses prétentions à l'hégémonie dans le monde étaient fondées sur l'humilité et l'amour de la paix qui étaient les qualités primordiales du peuple russe. Aussi Dostoïevski glorifiait-il la guerre quand elle était menée par la Russie. Ce fut une telle guerre que la Russie déclara en 1877 à la Turquie et, dans ses considérations publiées dans „ Le Journal d'un écrivain ", Dostoïevski soulignait que cette guerre non seulement provoquerait la libération des peuples slaves dans les Balkans, mais contribuerait aussi à un renouveau du peuple russe lui-même. Car la guerre était menée pour une idée sacrée, et la victoire marquerait le premier pas sur le chemin devant mener à la réalisation de l'idée de paix éternelle.

Analysant les objectifs de guerre immédiats, Dostoïevski rejeta l'idée de Danilevski qui proposait de faire de Constantinople la capitale commune du peuple russe et d'autres peuples slave . Une telle égalité était exclue. Il fallait assurer à la Russie un contrôle durable de Constantinople et des Dardanelles

L'antipathie qu'éprouvait Dostoïevski pour l'Europe occidentale l'amena à insister davantage que les autres slavophiles sur le danger que représentait l'église catholique romaine. Cette institution avait toujours visé à conquérir l'hégémonie mondiale et avait utilisé le Christ comme moyen d'atteindre ce but. Cette tentative avait cependant suscité des oppositions — le protestantisme qui s'était surtout fortement développé en Allemagne. A ce propos, Dostoïevski modifia ses idées sommaires sur „ un règlement avec l'Occident "; il se fit maintenant l'avocat d'une alliance durable entre l'Allemagne et la Russie. Une telle alliance permettrait notamment à la Russie d'essayer de conquérir l'hégémonie en Asie.

Dans le grand discours en l'honneur de Pouchkine (8 juin 1880) qu'il prononça peu de temps avant sa mort, Dostoïevski définit son panslavisme d'une manière plus universelle et moins empreinte de considérations politiques basées sur la force : „ L'homme russe est sans

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conteste total et universel. Sa mission est de devenir panhumain. Au fond de l'âme profonde et fervente du Slave se trouve le don d'absorber et de concilier d'une manière parfaite toutes les contradictions européennes ". Même la dangereuse „ occidentalisation " des peuples slaves pouvait de cette façon aboutir à des résultats positifs.^

En Russie même, le panslavisme était donc d'une façon générale identique au rêve de voir la Russie devenir la première puissance d'Europe. Dans ces conditions, il ne pouvait être question d'égalité ou d'éventuelle alliance entre peuples slaves. Ce point de vue ne fut naturellement pas accepté par les petites nations slaves, mais autrement le climat était nettement favorable à une union organique avec la Russie, surtout au lendemain de la chute de Napoléon. En Pologne, plusieurs écrivains se firent les avocats de cette idée, entre autres Stanislave Staszic (1755 — 1826), prêtre catholique qui, sous l'influence des idées du siècle des lumières, avait fondé une association „ les Amis de la Science " à Varsovie.^ Dans un écrit en date de 1815 „ Réflexions sur l'équihbre politique en Europe ", il faisait l'éloge d'Alexandre I et se prononçait pour une union de tous les Slaves dans le grand royaume russe, fondé sur une égalité fraternelle. Une telle union entraînerait fatalement la création d'une confédération européenne et rendrait la guerre impossible. Selon Staszic, confédération et union constituaient une loi naturelle. Ce qui jusqu'ici les avait empêchées de se développer en Europe, c'était le manque de sympathie régnant entre les Latins et

* Comme exemple d'un mélange harmonieux d'amour-propre national et de conceptions universelles émanant d'une tout autre source, on peut citer une publication à tendance sioniste due à MosES Hess, parue en 1862 et intitulée ,, Rome et Jérusalem ". L'auteur cherche à y démontrer que les prophètes juifs avaient prévu et prédit un processus historique devant aboutir à xine collaboration pacifique entre nations ayant chacune son caractère distinctif. L'apparition et l'essor des idées de liberté et d'égalité étaient en train de hâter ce processus, où les Juifs, étant donné leurs traditions, étaient appelés à jouer un rôle décisif. En permettant aux Juifs de devenir un peuple libre et indépendant, on résoudrait le dernier problème des nationalités, et les Juifs pourraient donner libre cours à leurs dons d'universalité. Herbert Tingsten, Det hotade Israël, Stockholm 1957, pp. 16—17.

» Kohn, op. cit., p. 32.

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les Germains. Ces peuples étaient aussi handicapés d'autre manière : les Latins par des luttes intestines tirant leur origine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les Germains par leur sectarisme ainsi que par leur esprit de conquête et leur soif de cruauté effrénés. Seuls les Slaves étaient animés du sentiment de solidarité nécessaire pour former une vaste union fondée sur la puissance de la Russie et avec la nation polonaise comme élément culturel primordial.

Des idées analogues furent lancées par un philosophe et mathématicien plus jeune, Joseph Marie Hoene-Wronski (1778 — 1853), qui passa la plus grande partie de sa vie à Paris, mais était par ailleurs tout particulièrement influencé par les philosophes allemands et notamment par Kant. Pour prouver que les Slaves étaient les plus désignés pour prendre l'initiative d'une confédération européenne, il attirait l'attention sur les forces intellectuelles et spirituelles dont disposait la Russie. Alors que la France symbolisait les droits de l'homme et la révolution, la Russie était la forteresse du droit divin. Dans l'état de désagrégation qui menaçait l'Europe, l'aide viendrait des Slaves qui avaient déjà sauvé l'humanité en écartant deux dangereux ennemis de la civilisation: l'Islam et le jacobinisme. La France n'avait fait que réaliser des idéaux étatiques et avait, partant, sombré dans l'autocratie du peuple. L'Allemagne de son côté avait réalisé des idéaux purement ecclésiastiques et avait fini par proclamer l'infaillibilité de la raison. Maintenant, les Slaves allaient réaliser la philosophie absolue, élaborée par un Slave (Hoene-Wronski lui-même). Grâce à la fusion qu'ils avaient opérée entre l'Eglise et l'Etat, et la raison et la foi, ils pourraient en outre également faire disparaître les oppositions sociales.

Un troisième écrivain polonais — le comte Auguste Cieszkovski (1814 — 1884) — conçut ses idées sous l'influence de Hegel, de Herder et de Saint-Simon. Il ne pouvait accepter „ l'étape prussienne " de Hegel comme la phase définitive. Pour Cieszkovski, la „trinité" de l'histoire se présentait ainsi: la première étape était l'antiquité, caractérisée par l'affirmation de la vie et la sensualité; la seconde étape, l'étape actuelle, c'était l'ère du christianisme oîi les concepts d'abnégation et de spiritualité étaient primordiaux. La troisième étape serait réalisée dans l'avenir et créerait l'harmonie entre la vie sensuelle et la vie spirituelle. . . Cieszkovski rêvait donc d'un „ tiers empire ", de quelque chose

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d'analogue à ce que prêchait Ibsen dans „ Empereur et Galiléen ". Le penseur polonais précisa cependant en même temps que les Slaves étaient appelés à créer ce tiers empire où la fraternité entre les peuples serait la loi primordiale, de même que la fraternité entre les individus avait été la loi du christianisme — celle qui conduisait à la liberté et à l'égalité. Aucun des trois écrivains mentionnés ne posa de conditions bien définies pour la réalisation de cette idée d'union. C'est ce que fit en revanche Bronislow Trentowski (1808 — 18G9). Il soutenait qu'une collaboration ne pouvait s'établir qu'avec une Russie libérale et estimait que 1848, l'année des révolutions, annonçait l'avènement d'une nouvelle ère où la Sainte-Alliance serait remplacée par un Congrès des peuples.

L'opposition au régime existant en Russie se manifeste d'une façon encore plus marquée dans la vie et l'œuvre du grand écrivain Adam MiCKiEVicz (1789 — 1855). En termes passionnés, il décrit la lutte et la défaite de la Pologne — son pays lui apparaît comme le Christ crucifié parmi les nations. Sa patrie avait été assassinée parce qu'elle était le porte-parole d'un idéal que réprouvaient les autres Etats — l'idée de la liberté et de la fraternité entre les peuples. Mais la Pologne se relèverait. De même que la résurrection du Christ avait marqué la fin des sacrifices humains, de même la résurrection de la nation polonaise marquerait la fin de toutes les guerres au sein de la chrétienté. Les émigrants polonais étaient les pèlerins d'une véritable religion de la fraternité. Dans son livre „ Les Pèlerins ", il déclare notamment :„ La patrie, disent les égoïstes, est là où on est bien. Et le Polonais dit au contraire: La Patrie est là où on est mal. Car partout en Europe où il y a oppression de la liberté, et combat pour la liberté, là aussi il y a combat pour la Pologne, et tous les Polonais doivent livrer ce combat".^"

Mickievicz rêvait d'une fédération des Slaves occidentaux capable d'affirmer son indépendance vis-à-vis de la Russie. Il soulignait en même temps qu'Us ne devaient pas tomber sous la dépendance de l'Europe occidentale. Même si le peuple russe n'avait pas les traditions de liberté dont étaient fiers les Polonais, il avait quand même les mêmes qualités d'abnégation de soi, le même attachement au monde spirituel et intellectuel. A ce propos, Mickievicz choqua un de ses confrères en déclarant

1" Geobges Weill, L'Europe du XIX^ siècle et l'idée de nationalité, Paris 1938, p. 62.

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qu'il soutenait une confédération anti-occidentale et anti -latine des nations paysannes slaves. ^^

De telles tendances chez les nationalistes polonais suscitaient de graves inquiétudes parmi leurs amis en Europe occidentale, et cela aussi parce que ces derniers estimaient qu'une fédération des Slaves occidentaux ne pourrait à la longue résister à une pression éventuelle de la Russie. Ceci fut souligné par Mazzini qui, d'un point de vue intellectuel, s'apparentait pourtant par tant de côtés à Mickievicz. Dans un appel aux peuples slaves, il les exhorta en effet à oublier leurs vieilles rancunes et à former une confédération avec Constantinople comme „ ville amphictyonique, ouverte à tous et asservie à personne ".^^

Chez les écrivains tchèques, nous trouvons aussi des courants divergents. Certains — tel Ludevic Stur (1815 — 1856) n'entrevoyait qu'une issue pour les peuples slaves: s'intégrer à la Russie et adopter la langue russe et la religion catholique orthodoxe. L'autre point de vue extrême est représenté par l'historien FrantiSek Palacki (1778 — 1876). Il était adversaire de tout rapport avec la Russie et soutenait que les Tchèques devaient, pour leur compte, travailler à consolider l'Autriche en créant, au sein de la monarchie des Habsbourg, une confédération de nations égales en droit, de façon à pouvoir résister à la fois aux agressives tendances d'hégémonie de l'Allemagne, de la Russie et des Magyars de la Hongrie. Au point de vue culturel, le mouvement tchèque devait chercher à établir des contacts étroits avec la tradition libérale de l'Europe occidentale.

Ce sont également ces contacts qui inspirent l'appel adressé le 1®^ mai 1848 aux „ frères slaves " par le congrès panslaviste de Prague: „ Voici maintenant une ère féconde qui affranchit les peuples et les délivre du fardeau sous lequel pliaient leurs épaules. Nous aussi, nous pouvons dire ce que nous avons si longtemps senti, résoudre et pratiquer ce qui nous convient. Les peuples de l'Europe s'entendent et s'accordent."^^

" Kohn, op. cit., p. 43.

" Ibid., p. 44.

" Georges Weill, op. cit., p. 162.

§ 4. LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE

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