JUSQU'EN
Peu d'années après la guerre contre l'Autriche en 1859, Napoléon III reprit ses projets de collaboration entre les Etats. C'est ainsi que le 5 novembre 1863, il prononça devant le corps législatif nouvellement élu un discours où il proposa la réunion d'un congrès international en vue d'arriver à un règlement durable des problèmes menaçant la paix européemie et de parvenir à des accords sur le désarmement. Il déclara notamment : „ Quoi de plus conforme aux idées de l'époque, aux vœux du plus grand nombre, que de s'adresser à la raison, à la conscience des hommes d'Etat de tous les pays et de leur dire : „ Les préjugés, les rancunes qui nous divisent n'ont-ils pas déjà trop duré? La rivalité jalouse de grandes puissances empêchera-t-elle sans cesse les progrès de la civilisation? Entretiendrons-nous toujours de telles défiances par des armements exagérés? Les ressources les plus précieuses doivent-elles indéfiniment s'épuiser dans un état qui n'est ni la paix avec sa sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses? ".^
Le lendemain fut publié un communiqué déclarant que l'empereur avait adressé des lettres à tous les chefs d'Etat européens. Plusieurs journaux français et étrangers donnèrent leur entière adhésion à l'initiative impériale, bien que quelques-uns manifestassent un certain scepticisme, notamment la „ Nationalzeitung " de Berlin qui engagea Napoléon III à procéder lui-même, le premier, à un désarmement, de sorte que d'autres Etats pussent être inspirés par un si bel exemple.
Les raisons ayant dicté la proposition de Napoléon étaient évidentes. Les questions européennes génératrices de conflits ne pouvaient absolument pas être résolues par une intervention purement française. C'était tout d'abord le cas pour l'insurrection polonaise, mais d'autres problèmes préoccupaient également l'empereur français. C'était l'appui donné par la Prusse aux revendications du Slesvig-Holstein exigeant la séparation d'avec le Danemark, les exigences de l'Italie qui réclamait la Vénétie et Rome, la question toujours en suspens du statut des principautés danubiennes. Il s'agissait mamtenant d'examiner si les autres grandes
^ AiiBERT PiNGAUD, Napoléon III et le désarmement, La Revue de Paris 1899, ni, p. 290.
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puissances étaient disposées à étudier ces problèmes sur un plan international. L'Italie donna une réponse absolument positive. Tout comme l'Italie, la Prusse devait en soi être intéressée à un certain remaniement de l'ordre européen. Elle donna quand même une réponse négative que le roi Guillaume motiva en déclarant qu'un tel congrès stimulerait „ les tendances révolutionnaires ". Il ne voulait pas mettre en jeu l'amitié avec la Russie en prenant part à un congrès. Le roi se déclara cependant prêt à des échanges de vues sur les questions essentielles, sans aucun engagement de sa part.
Du côté autrichien, on considérait cette proposition avec défiance, mais on ne la repoussa pas catégoriquement. Les conditions posées avaient cependant un caractère presque prohibitif. On exigeait en effet la conclusion d'une „ entente préalable, ayant pour objet d'écarter des problèmes dangereux et presque inoubliables ". A ce propos, le gouvernement autrichien songeait naturellement en tout premier lieu à la Vénétie. Des réserves analogues furent faites dans la réponse russe. On y soulignait que les actes du tzar — Alexandre II — avaient toujours été dictés par une sincère volonté de paix, mais que ce dernier ne pouvait absolument pas accepter de discuter „ la question polonaise " avec d'autres puissances.
Ce fut certainement la réponse de l'Angleterre qui provoqua la plus grosse déception. Le gouvernement britannique avait immédiatement demandé des précisions sur les plans du congrès, et lorsqu'il apparut que les questions litigieuses du moment seraient mises à l'ordre du jour et discutées, la réponse fut négative. Naturellement, était-il dit, le gouvernement britannique s'intéressait à la solution de ces problèmes, mais ne désirait pas voir sa liberté d'action limitée par un congrès international. Les projets de congrès furent donc abandonnés. La guerre triompha bientôt de nouveau en Europe, d'abord la Prusse et l'Autriche contre le Danemark en 1864, ensuite la Prusse contre l'Autriche en 1866. Cette dernière guerre surtout amena Napoléon III à renoncer à ses projets de désarmement. Mais au fur et à mesure que Bismarck bâtissait sa Confédération germanique, l'Autriche trouva que la menace croissante exercée contre les Etats avoisinants pouvait probablement être écartée grâce à une nouvelle tentative de la part de Napoléon III pour arriver à un accord sur le désarmement. Par l'intermédiaire d'un
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parent, le premier ministre autrichien, le comte Beust, lança en septembre 18G8 la proposition suivante: dans une lettre publique Napoléon III déclarait au roi de Prusse qu'il était disposé à accepter la paix de Prague et à procéder à un désarmement, à condition que Bimarck s'engageât à faire de même. Le projet de désarmement ébauché dans la proposition autrichienne proposait de fixer à 250 000 soldats les forces françaises et allemandes. En même temps, il serait procédé à la dissolution de la „Landwehr" et do la „ Garde Mobile". Napoléon III déclara toutefois immédiatement qu'il ne pouvait accepter cette proposition.''
En Allemagne, quelques projets avaient été soumis après 1866 à la Diète prussienne, notamment par le célèbre médecin et anatomiste Rudolf Virchow. Le gouvernement y était invité à prendre l'initiative d'une conférence internationale sur le désarmement. Mais ces propositions ne furent pas retenues.
Ce fut en janvier 1870 que la question du désarmement fut abordée pour la dernière fois sous Napoléon III, et cette fois-ci sur l'initiative de son gouvernement élu uniquement d'après des principes parlementaires. Le ministre des Affaires Etrangères, le comte Daru, essaya de lancer une proposition par l 'intermédiaire du ministre des Affaires Etrangères britannique lord Clarendon (24 janvier). Celui-ci se déclara prêt à exécuter la mission et fit discuter la question à Berlin sous forme d'une initiative britannique. Mais la réaction de Bismarck fut négative. Il affirma que la France avait une plus grande armée que l'Allemagne et que l'Autriche, après l'adoption d'une loi militaire nouvelle, serait dotée d'une force de guerre énorme. D'ailleurs, au point de vue stratégique, l'Allemagne était beaucoup plus exposée que la France. Elle ne pouvait pas sans plus compter sur la permanence de l'amitié avec la Russie. L'Autriche se proposait manifestement de former une alliance des Etats germaniques du Sud, alliance dirigée contre la Prusse; l'affaire du Luxembourg en 1867 avait prouvé d'une manière éclatante que la France était toujours occupée par l'idée d'expansions territoriales.
" Selon Pingaud, le refus de Napoléon III serait dû à vin rapport de l'af-zaché militaire français à Berlin. Dans ce rapport, il souligne les difficultés techniques que présenterait une réduction des forces armées prussiennes, et, même si elle se laissait réaliser, les troupes de réserve (,,Landwehr ") représenteraient toujours une force numérique considérable. Ibid., p. 303.
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Dans une note envoyée au début de mars 1870, Clarendon chercha à réfuter les arguments de Bismarck. Il faisait observer que la Russie était sans aucun doute plus occupée à étendre son influence en Orient qu'à entraver les ambitions de l'Allemagne, que la grandeur formidable de l'armée autrichienne existait avant tout sur le papier et qu'en France on se préoccupait surtout d'organiser la nouvelle vie politique et que le climat y était absolument hostile à la guerre. Dans la conclusion de sa note. Lord Clarendon lançait cet avertissement solennel: „Le moment viendra où l'opinion européenne se prononcera avec plus de force que jamais contre les désastreuses conséquences de la paix armée. Ce jour -là la Prusse aura à porter tout le poids de la responsabilité qu'elle a assumée, en se refusant à la mesure qui lui est suggérée ".^ L'allusion de lord Clarendon aux sentiments antibelliqueux français avait un fondement bien réel. Les guerres menées par Napoléon III avaient déjà montré que la politique de guerre ne bénéficiait que d'une adhésion relativement faible dans le peuple. Ainsi la guerre de Crimée avait été très mal accueillie par les paysans et les hommes d'affaires. Les milieux bourgeois républicains et la classe ouvrière réagissaient somme toute d'une façon plus positive, car ils considéraient la Russie comme une dangereuse puissance d'oppression. Chez les républicains, il y avait d'ailleurs une sorte d'attente „ négative ". Ils espéraient que les échecs militaires des puissances occidentales pourraient entraîner la chute de Napoléon III.* Les républicains furent aussi le seul parti à donner leur entière adhésion à la guerre d'Italie en 1859. Lors de l'insurrection polonaise en 1863 et pendant la guerre menée par la Prusse et l'Autriche contre le Danemark en 1864, se manifesta une vive sympathie pour la Pologne et le Danemark, mais en même temps la grande majorité de l'opinion estimait que la France devait s'abstenir d'intervenir. Il en fut de même pendant la guerre entre la Prusse et l'Autriche en 1866, même si plus tard l'adhésion aux demandes de compensation de Napoléon III fut assez grande.^ L'opposition démocratique était cependant absolument hostile à une telle politique. Lorsque le sénat, en janvier
» Ibid., p. 307.
* Lynn m. Case, French Opinion on War and Diplomacy dioring the Second Empire, Philadelphia 1954, p. 50.
» Ibid., pp. 191, 202 et 217.
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1868, se vit soumettre une loi sur l'augmentation des forces militaires, Michel Chevalier soutint avec force que la France n'était menacée par personne, même pas par la Prusse. Quant aux événements de 1866, Chevalier en tira l'enseignement suivant: „ Ainsi, il me semble qu'il convient de ne voir, dans l'évolution qu'a subie l'Allemagne en 1866, qu'une constatation, ou, si vous l'aimez mieux, qu'un avertissement à l'adresse de tout le monde, à savoir qu'aucune des puissances de l'Europe — la France comme les autres — ne doit plus viser à ce rôle d'arbitre ou de dominateur ".^ L'expérience prouve que toute puissance qui a essayé de s'arroger une telle hégémonie, s'est inéluctablement heurtée à l'opposition des autres Etats, parce que „ les souverains sont très monarchiques par rapport à leurs sujets, mais ils sont républicains entre eux ". Dans l'Europe moderne, les rapports de forces étaient tels qu'ils ne permettaient pas ces aspirations à la suprématie ; et même si celles-ci se trouvaient satisfaites, la valeur de l'hégémonie deviendrait à la longue assez douteuse. Tout semblait en effet indiquer que la prépondérance de l'Europe occidentale dans le monde tirait à sa fin: „ Quand le siècle disparaîtra dans l'abîme pour donner naissance au XX^ siècle, notre Europe continentale se trouvera serrée entre deux puissances, l'une à l'occident (les Etats-Unis), l'autre à l'orient (la Russie). Devant une semblable perspective, avoir des visées de prépondérance en Europe, ce serait un rêve inopportun et déplacé ".' Ces perspectives d'avenir devaient justement inciter les Etats européens à la collaboration. Car, s'ils ne se libéraient pas de leurs rancunes et méfiance réciproques, ils subiraient immanquablement le même destin que les cités grecques de l'antiquité.^
Nombreux étaient ceux qui estimaient que la France — avec l'Allemagne et une Italie renouvelée — devrait former le noyau même d'une telle confédération. L'attitude à l'égard de l'Allemagne était d'une façon générale déterminée par l'admiration qu'on éprouvait devant l'apport allemand — et notamment la contribution d'un Luther ou d'un Kant — à la vie intellectuelle. Des écrivains comme Renan et
* Discoiors prononcé par M. Chevalier sur la loi militaire, Paris 1868, p. 13. ' Ibid., p. 17.
* Les Etats Unis de l'Europe et la Paix internationale, dans Journal des Économistes 1869, 3™^ série, pp. 76 — 91.
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Michelet en sont des exemples caractéristiques.^ A ce groupe appartenait également Edgar Quinet, mais il se distinguait des autres parce que, très tôt, il eut conscience de tendances dangereuses dans le pays voisin. Dans un article de 1832, il avait soutenu que les Etats de l'Allemagne du Sud s'orienteraient vers la Prusse. Une telle union renforcerait les tendances militaristes et, sur le plan idéologique, la philosophie de la force occuperait une place de plus en plus dominante. Quinet répéta ses avertissements en 1840 et en 1867. Face à cette évolution, la France était mal préparée sur le plan intellectuel. L'aspiration à la liberté, qui avait été la force de la France, avait été trahie et déçue sous Louis-Philippe et sous Napoléon III. Mais il était encore temps d'écarter le danger, non pas en laissant la France imiter le système militaire prussien, mais en lui faisant vivre un renouveau spirituel qui aurait ensuite également des répercussions en Allemagne.^"
Dans d'autres publications, la question du „ danger allemand " fut analysée sous l'angle d'une politique de force. Dans un ouvrage paru en 1868, Prévost-Paradol exprime d'une façon particulièrement claire ce raisonnement. Il y analyse notamment la distinction toujours opérée par les milieux libéraux français et étrangers entre la guerre défensive et la guerre offensive. Paradol soutient que les grands événements politiques des dernières années avaient clairement fait apparaître combien ce raisomiement était mal fondé. En 1859, par exemple, l'Autriche avait été la première à franchir les frontières du royaume de Sardaigne, mais personne ne pouvait, pour cette raison, prétendre que dans ce cas l'Autriche avait mené une politique offensive. Il en était dans une certaine mesure de même en ce qui concernait l'intervention des puissances occidentales dans la guerre de Crimée. Techniquement parlant, ils étaient les agresseurs, mais dans un „ contexte " politique plus large, ils étaient les défenseurs. Et si, dans le conflit danois, on avait pu imagmer le Danemark se lançant dans une guerre préventive pour éliminer, si possible, la menace représentée par la Confédération germanique, on n'aurait guère pu pour cette raison qualifier le Danemark de puissance agressive. Et que signifie au fond la question du „ droit " ou du „tort";
» Joseph Reinach, Napoléon III et la paix, Revue Historique 1921, I, p. 170. lo Hans Kohn, Prophets and Peoples, New York 1946, pp. 73 — 76.
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lorsque l'existence même du pays est en jeu? „ Le drapeau rappelle que la patrie doit être servie, même si elle se trompe, parce qu'elle périt si on l'abandonne et que sa chute est un plus grand malheur que son erreur "."
Les perspectives d'avenir immédiat apparaissaient extrêmement sombres à Prévost-Paradol : „ En dépit de la volonté des hommes les choses vont à la guerre. La raison est bien simple : il est presque impossible que la Prusse, malgré sa prudence, ne fasse pas un pas de plus vers l'absorption de l'Allemagne et il est impossible que le gouvernement français, malgré sa patience, assiste à ce nouveau mouvement sans tirer l'épée. Plus on y réfléchit, plus on arrive à cette conclusion que l'amour de la paix, la philosophie, l'humanité, la ferme volonté des gouvernements ne peuvent empêcher un choc entre la Prusse grandissante et la France enfermée dans ses limites anciennes et privée de toute espérance".^^
Les pacifistes se sont toujours opposés avec force à cette forme de déterminisme politique. Et en ce qui concernait les rapports entre la France et l'Allemagne, ils attiraient l'attention sur la solution de la crise du Luxembourg en 1867 qui montrait que les gouvernements de deux pays pouvaient en fait mettre fin à une évolution apparemment déterminée vers la guerre, si seulement ils en avaient la volonté bien arrêtée. Lors de ce conflit, l'économiste politique Frédéric Passy (1822 — 1912) s'imposa pour la première fois comme champion de la cause pacifiste. Le 26 avril 1867, il publia dans Le Temps une lettre au rédacteur, l'Alsacien Nefftzer. Le même numéro contenait deux autres articles sur ce problème. En termes pathétiques, Passy chercha à mobiliser l'opinion pour éviter un conflit armé: „ Qu'un cri s'élève, assez fort pour être entendu de toutes les nations, et toutes les nations le répéteront d'une même voix: de la voix des politiques prévoyants qui savent qu'on ne joue pas avec le feu; de la voix des économistes et des industriels, qui ont fait le compte des désastres de cette destruction volontaire que l'on persiste à glorifier; de la voix des philosophes et des chrétiens aux yeux desquels la vie humaine est sacrée, et toute grandeur maudite quand elle est achetée au prix du sang innocent; de la voix
La France nouvelle, Paris 1868, pp. 275 — 279. Ibid., p. 386.
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des mères, enfin, qui depuis tant de siècles protestent contre les fureurs de la guerre, et qui se lassent d'en appeler silencieusement au ciel contre les ravisseurs de leurs fils".^^
A l'époque oii Passy publia son article, des étudiants à Paris ainsi que des machinistes à Berlin avaient adopté des appels ayant les mêmes tendances. L'article de Passy provoqua un puissant mouvement d'opinion, car il fut reproduit dans d'autres journaux français et étrangers. La conférence diplomatique de Londres au sujet de cette question a naturellement fait l'objet de préparatifs particuliers, mais on ne peut guère mettre en doute que la campagne en faveur d'une solution pacifique ait joué un très grand rôle dans la création d'une atmosphère de détente et d'apaisement. Encouragé par ces résultats, Passy se laissa facilement persuader de fonder une organisation pacifiste internationale. Il y fut notamment invité par Michel Chevalier en France et par des personnalités marquantes d'autres pays, tels par ex. Cesare Cantù d'Italie, Justus von Liebig d'Allemagne, Fredrik Bajer du Danemark, Sven Hedlund de Suède, Henry Richard d'Angleterre et Charles Sumner des Etats-Unis. La nouvelle association se vit baptiser La Ligue internationale et permanente de la Paix. Son président fut l'Alsacien Jean DoUfus assisté du secrétaire, Passy. Durant l'exposition universelle à Paris en 1867,1e président réussit à procurera la Ligue un bureau dans le pavillon de l'Alsace, où les membres purent s'inscrire et payer leur cotisation.
La même année fut fondée une autre organisation pacifiste dont la création est due, dans une beaucoup plus grande mesure, à des faits de politique intérieure. L'opposition soulignait en effet que l'affaire du Luxembourg était un exemple classique de la politique étrangère irresponsable menée par Napoléon III. L'épisode illustrait selon eux combien fragile était la paix dans les mains d'un monarque. La liberté et la démocratie sont la seule garantie sûre d'une paix durable, notamment parce que sous un régime de liberté on avait les plus grandes chances de supprimer la funeste barrière séparant la morale des individus de celle des Etats. Charles Lemonnier (1806 — 1891) fut le principal champion de cette tendance. Entouré de quelques partisans, il avait eu à Paris des
13 Frédéric Passy, Pour la paix. — Notes et documents, Paris 1909, p. 14.
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conversations avec Henry Richard et certains autres pacifistes britanniques. Les conversations n'aboutirent cependant à aucun résultat positif, car les Français, contrairement aux Britanniques, ne pouvaient accepter le régime de Napoléon III ou „la légalité du césarisme". Eclata alors — comme Lemonnicr le dira plus tard — „ une divergence de principes qui pouvait permettre une action concertée mais point commune "." Les démocrates français entrèrent alors en contact avec des personnalités libérales marquantes à Genève, et, en juin 1867, ils lancèrent une invitation à un congrès devant se tenir dans cette même ville en septembre. Le programme de principe en fut publié dans un nouvel appel un mois plus tard. Il y est notamment dit : „ Concitoyens d'Europe. Le Congrès dont nous avons pris l'initiative, est le Congrès de la paix par la liberté. Les dictatures militaires ont simplifié la question démocratique, et lui ont fait faire un énorme pas en avant; il n'y a plus que deux partis en Europe : celui des dictatures et celui de la liberté ".^^
De plusieurs côtés, on donna son adhésion à l'idée de fonder une nouvelle organisation pacifiste à programme nettement démocratique, en Angleterre elle vint notamment de John Bright et de John Stuart Mill, d'émigrés français comme Victor Hugo et Louis Blanc, de démocrates italiens, Garibaldi en tête, et de révolutionnaires russes exilés dont Michel Bakounine au nom célèbre. En Allemagne également, le projet suscita l'adhésion, alors que les hommes politiques adoptèrent pour commencer une attitude négative, car ils soutenaient qu'au futur congrès la restauration de la Pologne — si besoin par la force — devait être considérée comme la première question et la question essentielle. Au sein de l'Internationale ouvrière récemment créée, l'idée fut considérée avec beaucoup de scepticisme, notamment par Karl Marx, bien que certaines personnalités importantes de l'organisation assistassent au congrès. ^^
Le congrès se tint à Genève du 9 au 12 septembre 1867. La nouvelle organisation reçut le nom de La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté. Dès l'ouverture du congrès se manifesta un profond désaccord
^* Voir l'organe de la ligue „Les Etats-Unis d'Europe", 1873 n^s. 35 et 48. ^* Annales du Congrès de Genève 1868, p. 7.
" E. H. Carr, The League of Peace and Freedom, International Affairs, 1935, pp. 837—844.
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ooncernant les fins et les moyens. Cela s'exprima d'une manière symbolique par le fait qu'un des délégués français exigea qu'on enlevât le drapeau impérial français, tandis que les Suisses qui composaient la moitié de l'Assemblée et assumaient la présidence s'opposèrent catégoriquement à ce que leur pays fût ainsi mêlé à un conflit diplomatique avec la France. Dans les discussions ultérieures, deux questions révélèrent surtout de profondes divergences. L'une était l'attaque de Garibaldi contre le pape (à ce sujet un délégué français alla jusqu'à rendre le christianisme même responsable de la guerre), qui se heurta à l'opposition des hommes politiques radicaux suisses qui recherchaient l'appui des électeurs catholiques. L'autre question était relative aux revendications exigeant de profondes réformes sociales et économiques qui furent posées avec beaucoup de force par les délégués de l'Internationale. L'un d'eux — le Français Dupont — souligna, dans une intervention, que la paix ne pouvait être considérée comme un principe mais comme un résultat. Pour aboutir à ce résultat, il fallait non pas créer une nouvelle religion comme l'avait proposé Garibaldi, mais transformer tous les citoyens en une seule classe d'ouvriers, en un mot accepter la révolution sociale avec toutes ses conséquences. Le programme révolutionnaire reçut l'appui de Michel Bakounine qui souligna en outre qu'il ne fallait pas avoir le culte de la „ nationalité " comme d'un principe à caractère normatif. Le principe directeur devait toujours être la liberté. „ Nous devons abandonner, une fois pour toutes, ce faux principe de nationalité, qui n'a été inventé dans ces dernières années par les despotes de France, de Russie et de Prusse que pour étouffer le principe suprême de la liberté. La nationalité n'est point un principe, c'est un fait légitime comme l'individualité. Chaque nationalité, petite ou grande, a le droit incontestable d'être elle-même, de vivre selon sa nature propre, ce droit n'est qu'une conséquence du principe universel de la liberté".^'
Un véritable renouvellement, déclarait Bakounine en s 'appuyant sur les théories de Proudhon, ne pouvait être réalisé qu'en liquidant les Etats centralisés existants en faveur de fédérations fondées sur des communes autonomes. Car „ tout Etat centralisé, quelque libéral qu'il se dise, fût-il même constitué en république, est nécessairement l'oppresseur,
^' Annales du Congrès de Genève, p. 190.
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l'exploiteur des masses populaires et laborieuses au profit d'une classe privilégiée ". Une décentralisation très poussée était d'ailleurs nécessaire pour créer une confédération européenne, car on ne pouvait guère imaginer une confédération où la France figurerait à côté du grandduché de Bade, la Russie à côté de la Molda-Valachie.^^
Bakounine exerça une influence importante dans le comité nommé par le congrès. Dans l'ébauche d'une déclaration de programme que ce comité avait élaborée pour le prochain congrès de Berne en 1868, on souligne que la religion est une affaire privée, que les Etats-Unis d'Europe doivent se développer à partir de confédérations libres et qu'une modification radicale du système économique en vigueur est une nécessité. Au congrès même se manifesta cependant une vive opposition contre ces postes du programme, et la violence dont fit preuve Bakounine dans son argumentation contribua à la rendre encore plus compacte. Sans doute Bakounine fut-il soutenu par les délégations polonaise et russe, par la plupart des Italiens et par l'unique délégué des Etats-Unis. Mais la majorité, comprenant les délégués de France, de Grande-Bretagne, d'Allemagne, de Suisse, d'Espagne et du Mexique, était contre. Finalement Bakounine rompit avec la Ligue.^^ Les profondes divergences au sein de l'organisation en ce qui concernait les questions nationales et sociales contribuèrent à affaiblir son influence et sa force politiques. On ne peut guère dire non plus que l'accord régnait au sujet de la ligne à suivre dans le domaine de la politique pacifiste, car plusieurs soutenaient qu'on avait le droit de mener une guerre de libération, tandis que d'autres — notamment Lemonnier — estimaient qu'on ne pouvait accepter la guerre que comme le suprême moyen pour détourner une agression. ^o
En Allemagne, la révolution de mars 1848, avait provoqué un renouveau d'intérêt pour les idées internationales. Les dirigeants se rendaient parfaitement compte que les événements de France et d'Europe centrale ne pouvaient manquer d'avoir d'importantes répercussions sur les relations entre Etats. Plusieurs craignaient que la Russie ne procédât à une intervention militaire en faveur des régimes autoritaires. En face de ce danger, les peuples amis de la liberté devaient s'unir et conclure
" Ibid.
» E. H. Cakr, Michael Bakunin, London 1937, p. 336 et pp. 340—341.
»» Les Etats-Unis d'Europe, 1873, n^s. 35 et 48.
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des accords de désarmement de nature telle que les mouvements révolutionnaires nationaux ne fussent pas entravées du fait qu'on se soupçonne réciproquement de vouloir satisfaire des aspirations nationales par la force. L'assemblée nationale de Francfort-sur-le-Main avait nommé un comité chargé spécialement de questions de droit international et qui devait élaborer les directives de principe que devait suivre la politique étrangère. Dans son rapport, ce comité souligna que l'unité et l'indépendance de l'Allemagne constituaient sans doute l'objectif essentiel et primordial, mais il faisait en même temps observer que l'Allemagne — dans son intérêt aussi — devait s'abstenir de toute intervention dans les affaires intérieures d'autres pays. L'auteur philosophique et politique Arnold Ruge (1803 — 1880) présenta également une proposition. Ruge était entré en contact avec des milieux radicaux à l'étranger — lors d'un séjour à Paris, il avait notamment fait la connaissance d'Heinrich Heine et de Karl Marx. Dans l'assemblée nationale, il siégeait sur les bancs d'extrême-gauche. Le texte de la résolution qu'il voulait faire adopter déclarait que l'assemblée nationale prendrait l'initiative de faire réunir un congrès des peuples en vue de réaliser un désarmement européen. Il était en effet manifeste que la paix armée avec ses armées permanentes faisait peser un fardeau économique écrasant sur les peuples européens en même temps qu'elle menaçait la liberté des citoyens. Dans son intervention, Ruge rappelait les déclarations de Lamartine, les efforts de désarmement en Angleterre et la décision des Etats-Unis qui avaient renoncé à avoir une armée permanente. Maintenant l'Allemagne, la France et l'Angleterre devaient pouvoir tomber d'accord pour signer une convention.
Tout comme l'initiative de Francisque Bouvet à l'assemblée nationale française, la proposition de Ruge n'obtint pas la majorité. Mais son collaborateur et partisan, Julius Frobel (1805 — 1893), continua la campagne en faveur d'une organisation internationale et lança l'idée d'une forme plus concrète à lui donner.^^ Frobel fut envoyé à Vienne en tant que représentant de l'assemblée nationale de Francfort. Il s'intéressait beaucoup aux rapports entre les mouvements nationaux et les
*^ Sur Frobel et les autres idéologues internationalistes allemands, voir surtout GoUwitzer, Europabild und Europagedanke.
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tentatives d'union européenne et aboutit à la conclusion que l'idée de nationalité représentait un grave danger du fait qu'on avait nettement tendance à en faire un facteur d'importance souveraine. (Frobel avait sans doute été effrayé par les forts courants panslavistes qui s'étaient manifestés au sein de la monarchie des Habsbourg). Dans une brochure intitulée „ Wien, Deutschland und Europa ", il soutint que l'essentiel à cette époque, ce n'était malgré tout pas un mouvement national, mais un penchant pour une démocratie fédérale comme aux Etats-Unis et en Suisse. A cet égard, l'Autriche pouvait aussi servir d'exemple. Car le système de Mettemich était, certes, condamnable, mais l'organisation étatique nationale de l'Autriche pouvait au fond en soi servir d'enseignement aux démocrates. Frobel pensait que l'Allemagne, une fois la révolution terminée, inviterait à la formation d'un système fédéral pour l'Europe centrale, avec Vienne comme siège des autorités centrales. Au cas où Vienne ne pourrait se charger de cette tâche, elle ne pourrait éviter de devenir une ville frontière près de la Russie. ^^
L'année 1849 mit fin aux espoirs des démocrates aussi bien sur le plan national que sur le plan international. Frobel lui-même avait été condamné à mort pour participation à l'émeute à Vienne en octobre 1848, mais fut gracié et se réfugia aux Etats-Unis où il devait bientôt considérer la situation en Europe dans une perspective plus „ mondiale ". Il devint „ cosmopoliticien ", pour reprendre sa propre caractéristique. Dans un article paru dans le New York Times en 1852, il souligne que l'Europe avait, certes, beaucoup de ressources, mais il était moins certain qu'elle fût également apte à se renouveler sur le plan politique. Frobel ne croyait en tout cas pas qu'une révolution pût en soi résoudre les problèmes essentiels, et il avait renoncé à l'idée d'une transplantation éventuelle du fédéralisme américain en Europe.
La possibilité d'un conflit futur entre les Etats-Unis et la Russie, représentant chacun un principe contraire — liberté et autorité — , est une question qui préoccupe toujours davantage Frobel. L'Europe deviendrait alors de plus en plus l'objet d'influences émanant de l'est et de l'ouest. La façon dont Frobel envisage cette situation rappelle par bien des côtés les considérations faites par de Pradt. Après son retour
^ Gollwitzer, op. cit., pp. 386 — 387.
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en 1855, Frôbel fut de plus en plus convaincu que pour l'Europe menacée d'une vie végétative à l'ombre des grandes puissances, le salut résidait dans la France de Napoléon III. L'Allemagne ne pouvait plus aspirer à la place prépondérante, l'évolution vers une „ politique mondiale " l'ayant écartée de la situation centrale qu'elle occupait jadis. Les chances d'une union de l'Europe sous l'égide de la France augmenteraient, selon Frôbel, au même rythme que la pression exercée par les Etats-Unis et la Russie. On serait alors en présence d'une troisième puissance qui permettrait en même temps le développement d'un nouveau principe social. Celui-ci se distinguerait nettement de la concurrence effrénée de l'ouest et de la prévoyance publique de l'est. Le résultat serait une espèce de socialisme démocratique, un ordre social fondé sur ce que Frôbel appelait „ das Assekuranzprinzip ". Selon lui, l'empire français avait la possibilité de hâter une telle évolution. Mais il fallait en même temps se rendre compte que ni la France ni aucun autre Etat n'avait la possibilité de jouer un rôle indépendant et normatif, à l'instar des Etats-Unis et de la Russie. (Après la chute de Napoléon III et la formation de l'unité allemande en 1871, Frôbel reprit l'idée de l'Allemagne comme centre d'une confédération européenne).
Du côté conservateur, on lança les mêmes perspectives politiques mondiales que celles évoquées par Frôbel. De même que ce dernier, JosEF Edmund Jôrg (1819 — 1901), prédisait un futur antagonisme entre les Etats-Unis et la Russie résultant en une pression accrue exercée sur l'Europe. Conservateur comme il l'était, il estimait que ce serait commettre une erreur que de rechercher l'appui de la Russie. Outre la pression slave qui en résulterait, Jôrg craignait déjà les courants révolutionnaires en Russie. Pendant la guerre de Crimée, il écrivit notamment : „ Noch einmal wer weiss ob das rechte Heerlager der Kommunisten nicht einst Russland heissen wird ".^ Jôrg envisageait l'éventualité d'une guerre entre les Etats-Unis et la Russie avec l'Europe servant de champ de bataille, et, contrairement à Frôbel, il n'était pas très optimiste en ce qui concernait les possibilités d'une union européenne. Il considérait notamment avec scepticisme la Prusse protestante (Jôrg lui-même était catholique), car elle s'orientait vers la Russie, et
" Gollwitzer, op. cit., p. 368.
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à l'égard de l'Angleterre, il se montrait directement hostile. Il partageait par ailleurs l'opinion de Frôbel sur Napoléon III, surtout si ce dernier parvenait à établir une collaboration avec l'Autriche.
Nous retrouvons la même tendance anti-prussienne chez l'écrivain protestant Constantin Frantz (1817 — 1891). Dans son livre „Untersuchungen ûber das Europâische Gleichgewicht " paru en 1859, il montre comment le système européen des grandes puissances, la „ pentarchie ", avait été conçu pendant la guerre de Sept ans, était né sous les guerres de libération menées contre Napoléon, était mort sous la guerre de Crimée et avait été enterré lors de la guerre d'Italie. Ce qui expliquait sa brève durée, c'était que l'une des grandes puissances, à savoir la Russie, ne faisait pas partie de l'Europe. Elle n'était même pas sincèrement engagée dans la Sainte-Alliance. Car, comme Philippe de Macédoine, le tzar était avant tout intéressé à diviser les autres Etats. En outre, la Russie, tout comme l'Angleterre, avait des intérêts de plus en plus grands en dehors de l'Europe, ce qui ne contribuait d'ailleurs qu'à consolider la situation de la Russie vis-à-vis de l'Europe occidentale. Contrairement aux colonies anglaises, les nouvelles régions en Asie devinrent en effet une part organique de l'Etat colonisateur. „E8 (Russland) kann sich zeitweilig genug absichtlich von Europa zuriickziehen, um seinen Nachbam keine Sorge zu machen, arbeitet aber inzwischen um so tâtiger in Asien, und gewinnt dort die Machtmittel, um in nâher Zukunft eine nur um so wirksamere Tàtigkeit m Europa zu entfalten".24
La France aussi était d'ailleurs en train de fonder un empire colonial. En fait on ne pouvait plus parler d'un groupe homogène de „ grandes puissances". Il serait plus exact d'utiliser les termes de „puissances mondiales " et „ puissances locales ". La vraie tâche consistait à créer une „ puissance d'équilibre " ayant son centre en Allemagne et à établir ainsi un nouveau système d'équilibre. Contrairement à Jôrg, Frantz estimait que la France n'était pas du tout apte à se charger d'une telle tâche. Tout d'abord le pays était devenu, depuis la grande révolution, un foyer de la démocratie, du principe des nationalités et d'une civilisation matérialiste, bref de forces négatives qui menaçaient de détruire
** Untersuchungen ûber das europâische Gleichgewicht, pp. 76 — 77.
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le système étatique européen. En outre, Napoléon III visait manifestement à la monarchie universelle. D'une certaine manière, cet objectif louche pouvait d'ailleurs conduire à des résultats positifs. Il provoquerait en effet l'opposition du „ Germanenthum ". Placée à la tête de cette opposition, l'Allemagne avait la possibilité d'unir l'Europe dans l'esprit du conservatisme.
La caractéristique de la nouvelle Allemagne ne serait pas le constitutionnalisme, mais le fait d'être un „ Etat de paix " doté d'un ordre social corporatif. Un empire chrétien allemand verrait le jour et s'opposerait à l'empire païen français et à l'empire „ schismatique " russe.
Outre ces considérations sur la politique de force, Frantz exposa des vues bien arrêtées sur le droit des gens. Dans celui-ci, il fallait attacher une importance majeure aux facteurs moraux. Ce que l'Eglise avait réalisé au Moyen Age, on pouvait l'obtenir de nos jours grâce à une collaboration entre institutions politiques et à des réunions de congrès. Dans cet ordre d'idées, Frantz proposa la création d'une académie internationale de recherches historiques et de sciences politiques. Elle devrait pouvoir jouer le rôle d'une sorte de tribunal international et constituer un correctif salutaire du nationalisme.
Une proposition analogue fut d'ailleurs présentée en 1865 par le professeur P. Kaufmann de Bonn. On procéderait à la création d'une institution scientifique internationale formée par des délégués des académies des sciences d'Angleterre, de France et d'Allemagne. Elle aurait pour but de juger les litiges entre les six grandes puissances (Angleterre, France, Etats-Unis, Autriche, Prusse et Russie) et d'élaborer „ un code international ". D'après le projet, l'académie devait avoir son siège à Bruxelles, Gand ou Anvers. Le professeur Kaufmann voulait aussi donner une acception plus large à la notion de droit international, de manière à pouvoir y intégrer également des recherches sociologiques et politiques. Dans un mémoire publié en 1865, il établit les grandes lignes de cette nouvelle discipline scientifique.^^ Elle devait comprendre deux parties principales — „ Friedenslehre " et „ Friedenspflege " ou „ Friedenspolitik ". Parmi les sujets de recherches immédiats, Kaufmann mentionnait une analyse historique du rôle de la guerre dans la société, analyse visant à expliquer l'évolution à partir des conséquences en partie posi-
" Die Wissenschaft des Weltfriedens im Grundrisse, Bonn 1866.
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tives de la guerre (notamment les inventions) jusqu'à ses conséquences uniquement négatives. En outre, il fallait étudier l'aptitude éventuelle du communisme et du socialisme à établir une paix durable ainsi que l'importance du christianisme dans le même domaine. De plus, ces centres de recherches auraient à élaborer des plans montrant comment des armées permanentes pouvaient être utilisées pour exécuter des tâches civiles, comme par exemple le creusement d'un canal à travers le Panama. L 'antibellicisme croissant des „ classes productives " pouvait être encouragé encore davantage par la création de fonds de paix, de publications pacifistes, de concours et d'une „ Académie mondiale de droit international ". Enfin, et ce n'était pas le moins important, on devait se proposer d'étudier l'histoire de l'opinion publique, son importance pour le destin de l'humanité.
Les contributions allemandes à l'étude des problèmes de l'internationalisme à cette époque étaient donc assez importantes par bien des côtés. Mais elles n'étaient pas typiques, comme le furent en revanche les considérations positives inspirées par le mouvement unitaire allemand qui devait son impulsion à Bismarck. Dans ce domaine, l'idéologue le plus marquant fut Heinrich von Treitschke (1834 — 1896). Il fondait ses considérations sur la théorie de la valeur intrinsèque de l'Etat. Les individus devaient agir en partant de cette norme et non pas du sentiment d'un devoir humain universel. Dans un discours prononcé à l'occasion du 100« anniversaire de la naissance de Fichte, il décrivit l'évolution du célèbre philosophe qui de cosmopolite était passé nationaliste, et il souligna que l'esprit de Fichte continuerait à vivre si seulement les citoyens se montraient capables de développer en eux le caractère du guerrier prêt à se sacrifier lui-même aux intérêts de l'Etat. Et lorsque Treitschke abordait l'étude d'un phénomène comme la formation de l'unité italienne, c'était avant tout à la puissance de la Sardaigne qu'il attachait de l'importance, puissance fondée sur une organisation aristocratique de la société et sur une armée bien organisée. La Prusse jouait le même rôle en Allemagne. L'Allemagne devrait conclure une alliance permanente avec l'Italie pour rompre la suprématie de la France et ainsi assurer la paix en Europe.
Par ailleurs, Treitschke estimait qu'une paix durable n'était ni réalisable, ni souhaitable. L'idée de lancer un message universel, comme
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l'avait fait Mazzini par exemple, lui était tout à fait étrangère. Il s'appuyait sur la doctrine éprouvée de la „ Staatsràson " et sur la théorie de Clausewitz considérant la guerre comme une poursuite de la politique avec d'autres moyens. Se fondant sur la théorie hégélienne de la „ Sittlichkeit " plus élevée de l'Etat, il soutenait que c'est l'idéalisme politique qui provoque la guerre, alors que le matérialisme vil la repousse .^^
Les idées de von Treitschke sur les relations internationales ne furent d'ailleurs publiées qu'après sa mort, mais elles expriment pourtant très certainement les points de vue qu'il professait déjà avant la formation définitive de l'unité allemande.^'' Selon Treitschke, il n'y a pas à proprement parler de droit international, si ce n'est le terme collectif désignant les traités conclus entre eux par les Etats préoccupés de sauvegarder leurs propres intérêts. Ces traités ne sont respectés qu'aussi longtemps qu'ils sont conformes aux conjonctures d'intérêts existant au moment de leur conclusion. Aucune autorité internationale ne peut forcer un Etat à maintenir des traités plus longtemps que ses intérêts ne le lui conseillent. Une tout autre chose, c'est qu'un Etat a aussi intérêt à se conformer à certaines règles morales. Sinon, il risque en effet d'être banni par les autres qui jetteront l'interdit sur lui,
„Le droit international", tel qu'il était généralement conçu par les juristes et les hommes d'Etat réformistes, était en revanche, selon Treitschke, non seulement une notion abstraite, mais était aussi directement nuisible aux relations entre les Etats, les petits Etats comme les Pays-Bas, la Belgique et la Suisse jouant un rôle par trop prépondérant dans son élaboration. Un petit Etat est en effet un Etat sans puissance, et un tel Etat représente quelque chose d'inachevé. Les petits Etats vivent dans la crainte perpétuelle d'être envahis par de plus grandes
^* ,, Was war mm dièse besondere ôffentliche Moral, die Treitschke lehrte, anders als eine Nachwirkung der Hegelschen Lehre an der hôheren Sittlichkeit des Staates und letzten Endes des Hegelschen Bediirfnisses nach Identitàt von Geist und Natur .... Die Gerechtigkeit des Krieges beruht einfach auf dem
Bewusstsein einer sittlichen Notwendigkeit. " Friedrich Meinecke, Die
Idée der Staatsràson, Miinchen und Berlin 1924, pp. 508 — 509.
*' Politik. Vorlesungen gehalten an der Universitàt zu Berlin. Hgb. von Max Coricelius, Leipzig 1899.
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puissances. Leur conception des relations internationales s'empreint de ce fait de sentimentalisme et devient donc erronée.
Pour faire contrepartie à Treitschke, il convient de citer le jugement porté par un autre historien allemand sur l'Etat puissant, tel l'Etat allemand constitué sous l'égide de la Prusse. Ce jugement est dû à Georg Gottfried Gervinus (1805 — 1871). Après sa mort fut publiée une „ lettre à la maison royale de Prusse ", où il attirait l'attention sur l'évolution néfaste qui avait eu lieu après 1866 et qui avait, en fait, transformé les 2/3 de l'Allemagne en un Etat guerrier toujours prêt à l'agression : „ Durch die Sprengung des deutschen Bundes im Jahre 1866 ist das deutsche Gebiet zu zwei Dritteln in einen allzeit angriffsfàhigen Kriegsstaat umgebildet worden, in dem man eine stete Bedrohung fiir die Rulie des Welttheils, fur die Sicherheit der Nachbarstaaten argwohnen konnte, ohne ein Feind von Preussen und Deutschland zu sein ".28
Pour éviter les malheurs que pouvait engendrer un tel système et qui nuiraient également à l'Allemagne, Gervinus proposa une constitution fédérale décentralisée avec une capitale susceptible de symboliser une culture pacifique d'une façon plus convaincante que Berlin, bref quelque chose d'analogue à ce qui, après la chute de l'empire en 1918, fut symbolisé par l'expression „ la République de Weimar ", bien que Berlin fût toujours capitale.
Il paraissait naturel à Gervinus de choisir Hambourg comme capitale, — elle représentait l'ouverture sur le monde, de même qu'Alexandrie en Egypte ou Saint-Pétersbourg en Russie. En même temps Francfort serait le siège d'un „Bundesgericht". „Eine Haupstadt wie dièse wûrde Deutschland entschieden auf die Wege einer friedlichen zivilisatorischen Politik hinweisen, die der Art des deutschen Geistes, der Natur des deutschen Characters allein zusagt und geziemt ".^^
Pendant la crise décisive dans les relations entre la France et l'Allemagne au cours de l'été 1870, on déploya du côté pacifiste une vive activité pour empêcher la guerre.
** Denkschrift zum Frieden. An das Preussische Kônighaus. Publié dans Hinterlassene Schriften von G. G. Gervinus, Wien 1872, p. 22. » Ibid., pp. 28.
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C'est ainsi que le 9 juillet, Frédéric Passy envoya à tous les journaux de France un appel où il lançait une exhortation intense au maintien de la paix. Il estimait qu'il y avait tout lieu de croire qu'un tel appel aurait les mêmes résultats favorables que lors de la crise du Luxembourg en 1867. La haine de la guerre avait augmenté considérablement au cours des trois dernières années, et de même que la forteresse du Luxembourg, la question de la succession au trône d'Espagne ne pouvait pas non plus représenter une question d'intérêt vital pour l'une ou l'autre des parties.^"
Le 18 juillet, le pasteur Martin-Paschould, collaborateur de Passy, adresse un appel de caractère religieux à Napoléon III et au roi Guillaume de Prusse. Après la défaite de Sedan, la Ligue envoya un appel demandant une paix raisonnable d'abord à la reine, ensuite au roi de Prusse.
Les lettres échangées entre le théologien David Strauss et Ernest Renan sont aussi des documents caractéristiques de l'époque. En août, Renan avait écrit une lettre élogieuse sur une étude de Voltaire publiée par Strauss. Dans sa réponse à cette lettre, Strauss profita de l'occasion pour exprimer certaines considérations sur la guerre en cours. La cause profonde en était les aspirations traditionnelles de la France à la suprématie en Europe. La guerre avait tout simplement été imposée à l'Allemagne.
Dans sa réponse en date du 13 septembre, Renan souligna qu'il estimait lui aussi que l'idée de nationalité était justifiée, mais il ne pouvait reconnaître que la France eut cherché à faire obstacle à son développement .
Et l'Allemagne n'avait en aucun cas le droit de mutiler la France en lui enlevant l 'Alsace-Lorraine. A cela Strauss répondit en déclarant que si on baissait une voix dans un chœur, cela n'équivalait pas à la faire taire.
Ce qu'il y avait d'ailleurs d'intéressant dans ces lettres de Renan, c'est qu'il y soutenait que les questions litigieuses européennes devaient
*" ,, On a fini par reconnaître, bien qu'on eût déjà la main sur l'épée, qu'un tas de pierres, même hérissé de canons, ne valait pas de mettre l'Europe en feu. Il serait par trop étrange qu'il fallût absolument en venir là pour savoir si, dans l'étang au delà des Pyrénées, les grenouilles, lasses de l'état démocratique, feront choix d'un soliveau ou d'une grue. " Frédéric Passy, Pour la paix, pp. 205 — 206.
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dans leur totalité être résolues d'une manière collective. Dans un article publié à peu près simultanément, il expose ses vues d'une façon particulièrement claire: „ Toute nation exerçant l'hégémonie prépare par cela seule sa ruine en armant la coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue que par l'intérêt commun de l'Europe, ou, si l'on aime mieux, par la ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre deux parties contendantes n'a aucune chance de triompher, mais entre dix parties contendantes la justice l'emporte, car il n'y a qu'elle qui offre une base commune d'entente, un terrain commun ".^^
Pacifiste, Renan ne l'était pas; dans ses jeunes années, il avait même nié que la paix fût nécessaire à l'épanouissement de la vie culturelle : „ L'histoire démontre, au contraire, que le mouvement, la guerre, les alarmes, sont le vrai milieu où l'humanité se développe, que le génie ne végète puissamment que sous l'orage, et que les grandes créations de la science et de la poésie sont apparues dans les sociétés fort troublées". Pour démontrer le bien-fondé de cette affirmation, Renan citait le riche épanouissement culturel de l'Italie et de l'Allemagne au 16^ siècle.^^
L'opinion de Renan sur ce point était liée à sa conception générale qui était celle d'un aristocrate intellectuel. Le but final de l'humanité n'était pas le bonheur, mais la perfection intellectuelle et morale. Le plus grand danger serait de voir les sociétés dominées par une majorité compacte uniquement occupée à assurer sa propre sécurité et sa propre tranquillité. Dans une telle situation, il fallait placer l'espoir d'un renouveau dans les barbares toujours présents. Et lorsque les barbares de r extérieur avaient épuisé leurs forces, on avait des réserves sûres dans les barbares de l'intérieur du pays.^^
Les malheurs de sa patrie amenèrent Renan à modifier ses idées sur le rôle positif de la guerre et de „1 'inquiétude", mais son orientation aristocratique ou „ hiérarchique " marqua également de son empreinte sa nouvelle conception des relations internationales. Dans sa lettre à Strauss, Renan critique sévèrement la doctrine de l'égalité des races et
*^ La guerre entre la France et l'Allemagne, La revue des deux Mondes, 1870, p. 279.
'* Questions contemporaines, Paris 1868, p. 298. *" Ibid., pp. 306—307.
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des individus. Il y avait sans aucun doute une hiérarchie fondée sur la qualité, „ mais les nations européennes telles que les a faites l'histoire sont les pairs d'un grand sénat où chaque membre est inviolable. L'Europe est une confédération d'Etats réunis par l'idée de la civilisation ".^ Dans une confédération européenne, chaque nation se devait de respecter les particularités des autres nations et d'en tirer tous les enseignements possibles. Imposer l'hégémonie de sa propre nation, voilà qui mènerait à l'uniformisation et à la décadence culturelle. Comme tant d'autres, Renan envisageait aussi la possibilité d'une pression future exercée par les Etats se trouvant hors de l'Europe centrale et occidentale. Pour le moment, il ne tenait pas compte des Etats-Unis, mais le „ danger russe" le préoccupait beaucoup: „La Russie n'est un danger que si le reste de l'Europe l'abandonne à la fausse idée d'une originalité qu'elle n'a peutêtre pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du centre de l'Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes, mais capables de discipline et fort susceptibles, si l'on n'y prend garde, de se grouper autour d'un Gengiskhan moscovite ".^^
§ 5. LE MOUVEMENT OUVRIER
Durant les années 1830 et 1840, un mouvement ouvrier politique autonome se développe en France et en Angleterre, La collaboration qui s'était établie entre bourgeois et ouvriers pendant la révolution de Juillet ne fut pas de longue durée. Dès 1831, l'antagonisme se manifesta clairement lors du soulèvement ouvrier de Lyon. Plus tard éclatèrent également des conflits ouverts en même temps que se constituaient des sociétés secrètes qui, sous l'influence des idées égalitaires de Babeuf (diffusées par le vieux révolutionnaire Buonarroti), se fixèrent comme but le bouleversement de la société existante. Le chef du mouvement révolutionnaire fut Auguste Blanqui. Tout comme Mazzini en Italie, il avait une foi inébranlable dans l'efficacité des sociétés secrètes et des coups de force audacieux et téméraires. Il consacra toute sa vie à cette activité et dut endurer de longs et fréquents séjours en prison. Aucun de ses coups de force ne réussit, mais l'ardeur et l'éloquence avec lesqu-
'* La réforme intellectuelle et morale, Paris 1872, p. 197. " Ibid., p. 125.
LE MOUVEMENT OUVRIER
elles il menait campagne et la fascination qu'exerçait sa personnalité en firent comme un personnage légendaire qui inspira les milieux révolutionnaires tant en France que dans d'autres pays.^ Mais pour l'évolution politique ultérieure, les idées de Louis Blanc relatives à une république fondée sur le socialisme et promotrice d'un programme d'„ Organisation du travail " furent bien plus importantes: l'établissement d'ateliers nationaux dévoilerait le manque d'efficacité des formes de production capitalistes qui disparaîtraient alors peu à peu et d'elles-mêmes. Ceci, à son tour, entraînerait la disparition des principaux maux sociaux — le paupérisme et la criminalité. Dans la nouvelle société, tous ceux qui avaient les aptitudes et les forces nécessaires obtiendraient du travail dans les ateliers nationaux, et la direction de ces ateliers serait assurée par les ouvriers eux-mêmes. Les tâches y seraient proportionnelles aux aptitudes et aux forces et les droits aux besoins. Selon Louis Blanc, l'égalité consisterait dans „ le droit de développer également des facultés inégales ". Dans cette société, le travail aussi bien que le gouvernement seraient fondés sur la doctrine de la fraternité. (Quant à l'influence des courants socialistes sur le développement des idées internationales, nous l'avons déjà étudiée, en ce qui concerne la France, dans le chapitre II.)
En Angleterre, Robert Owen (1771 — 1858) joua un grand rôle dans le développement du mouvement ouvrier, et cela grâce à la réalisation de tout un programme de réformes pratiques et à sa théorie d'une nouvelle société fondée sur la collaboration de communautés communistes, collaboration qui peu à peu s'étendrait au monde entier.
Les idées internationalistes de Robert Owen s'inspiraient de sa conception de la situation de l'individu dans la société. Il attaque avec force ceux qui soutiennent que chacun agit en toute indépendance, selon son propre jugement. Il est en effet manifeste que personne ne peut soi-même décider où il naîtra, de quelles aptitudes spéciales il sera doué, dans quelle classe de la société il sera élevé, queUe religion, quelle langue ou quelles mœurs lui seront enseignées ou inculquées, quels professeurs, quels camarades il rencontrera ou quels événements fortuits ou non marqueront sa vie du berceau à la tombe. Des circonstances de cette
^ En ce qui concerne ce passage, voir surtout Akne Ording, Den forste Internasjonale, Oslo 1936.
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nature décident de l'évolution des individus dans le monde entier, quel que soit le peuple auquel ils appartiennent. Cette connaissance d'une connexion universelle se révélera sans aucun doute être la plus élevée et la plus importante à laquelle les hommes aient jamais pu atteindre: „ It wiU make ail men to become rational, and it will secure peace and goodwill, prosperity and happiness, over the earth. It will open up the means by which ail from the birth will become good and wise, and hâve their greatest pleasure in promoting the progress in excellence and happiness of ail human kind ".^
Ayant acquis cette connaissance, les hommes devaient retrouver „ les lois naturelles ", exterminer tous les préjugés et détruire toutes les institutions nuisibles créées par l'ignorance et les idées fausses. Pour les facultés humaines, tout cela était du domaine des possibilités. Car Dieu décidait, à l'aide des lois de la nature, des qualités dont était doué tout homme à sa naissance, mais c'était à la société de donner au développement de ces qualités un sens raisonnable ou absurde. Si l'on choisit la première alternative, l'avenir de l'humanité sera un progrès continuel tant au point de vue de la paix que de la concorde, de la sagesse et du bonheur.^
Abordant la question d'une organisation internationale, Owen estimait que c'étaient avant tout les Etats-Unis qui avaient les possibilités matérielles et spirituelles nécessaires „to found and sustain a great empire in peace with ail the world ". C'était maintenant aux chefs de coordonner ces forces dans le cadre d'un nouvel ordre social fondé sur une connaissance scientifique. „ In this new state, wars, contentions, or opposition between individuals or nations, will be unknown; the change through each stage of its progress will be effected through the évident interest of ail that it should proceed ".*
Une fois réalisé, un tel ordre social exercerait une attraction magnétique sur les Etats faibles et petits, notamment à cause du niveau de vie plus élevé qui en serait le résultat. Ils reconnaîtraient les avantages
* Address to the Human Race, London 1854, p. 20. ' Ibid., p. 10.
* Manifesto addressed to ail Governraents and Peoples to become civilized and to improve permanently the Condition of ail Classes in ail Countries, Washington 1849, pp. 4 — 5.
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qu'il y a à adhérer à un tel système, fonderaient de nouveaux Etats fédératifs indépendants adhérant à l'union existante, jusqu'à ce que ce groupe embrasse l'ensemble du continent américain. Dans ce grand royaume occidental, il n'y aurait plus de conflits, d'intrigues, de violences ou de trahisons dans les rapports entre Etats. De même que les Etats- Unis assumaient la direction du monde occidental, la Grande-Bretagne l'assurerait dans le monde oriental. Dans les deux hémisphères naîtront peu à peu une langue commune ainsi que des mœurs et coutumes communes : „ It would be the interest of every individual within thèse two Empires, that they should also be cordially mixed, that they might maintain peace over earth and in seeing that no injustice should be practised by any one portion of society over another, and the laws and language of both empires might be the same, and the people meet every where as kindred of the same family ".^
En Angleterre et en Amérique, les premiers syndicats ouvriers virent le jour autour de 1830. Une des toutes premières à se rendre compte très rapidement des perspectives universelles présentées par le nouveau mouvement fut la publiciste américaine Franges Wright. Dans un article paru en 1830, elle résuma ses impressions sur le syndicalisme naissant dans les vUles côtières de l'Amérique et sur la révolution de Juillet à Paris. Elle soutenait que la lutte à laquelle préludaient ces événements se distinguait d'autres luttes antérieures analogues par le fait qu'elle était une lutte de classes consciente et de caractère universel.*
En Angleterre, le sentiment de solidarité internationale se manifesta nettement dans une adresse rédigée par la „ National Union of Working Classes of England " et destinée au peuple irlandais (1831). On y exprimait l'espoir que les peuples pauvres et opprimés de tous les pays uniraient leurs sentiments et leurs activités pour le bien de l'humanité entière.''
L'organisation collective anglaise „ the Grand National Consolidated Trades Union " — fondée en 1834 — reçut de la part d'ouvriers de Nantes une invitation à établir des contacts entre des ouvriers de Londres et de Nantes et par ailleurs d'autres villes d'Europe. Cette pensée ne
* Ibid., p. 7.
* Lewis C. Lorwin, Labor and Internationalism, London 1929, p. 14. ' Ibid., pp. 14—15.
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fut pas réalisée du premier coup, notamment parce que „ Grand National " s'effondra rapidement; mais l'idée même continua son existence chez certains chefs chartistes, surtout chez George Julian Hakney (1817 — 1897). Dans son journal „ The Northern Star ", il mit en garde, en 1844, contre des tendances insulaires au sein du chartisme et souligna que le progrès des masses en Angleterre dépendait aussi de ce qui se passait dans d'autres pays. La lutte pour les droits politiques de la population ouvrière anglaise ne devait pas affaiblir la solidarité avec les autres peuples d'Europe qui luttaient pour obtenir une constitution ou pour conquérir l'indépendance. Mais Harney insistait en même temps sur le fait que l'égalité sociale était la seule chose pouvant assurer une liberté durable. A ce propos, il observait que les Etats-Unis étaient indubitablement une source d'inspiration dans la lutte contre l'absolutisme en Europe; mais il fallait aussi se rendre compte que l'abolition de la monarchie et de la noblesse n'équivalait pas à une garantie absolue de la liberté du peuple. Aux Etats-Unis précisément, on pouvait constater l'apparition de nouvelles classes qui se servaient de leur puissance économique pour asservir le peuple.^
A Londres, Harney entra en relations assez étroites avec plusieurs groupes d'émigrants aux idées politiques bien arrêtées. Les groupes allemand et français se fondaient sur des principes socialistes, tandis que le groupe italien de Mazzini avait comme objectif essentiel la libération nationale, et que le groupe polonais était divisé en une fraction aristocratique et une fraction démocratique. En 1844, William Lovett tenta de réunir les démocrates britanniques, polonais, allemands et français en une organsisation „ The Démocratie Friends of ail Nations ". Mais cette tentative échoua. Les émigrants révolutionnaires étaient en effet mécontents du programme élaboré par Lovett, premièrement parce qu'il s'en tenait à des considérations par trop générales, deuxièmement — et c'était certainement le plus important — parce qu'il condamnait le recours à la force physique. A cette époque, Harney entra en contact avec les groupes d'émigrants et, en septembre 1845, ils fondèrent leur nouvelle organisation „ Fraternal Democrats ". Harney avait beaucoup plus de facilité que Lovett à s'entendre avec les révolutionnaires étran-
* Albert R. Schoyen, The Chartist Challenge, London 1958, pp. 127 — 128.
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gers. Comme eux, il se fit l'avocat d'une politique communiste fortement inspirée par les idées sociales de Babeuf. Et même s'il avait peu à peu été amené à condamner le recours à la force brutale lorsqu'il s'agissait de défendre les intérêts de la classe ouvrière en Angleterre, il estimait que le droit à la révolte était chose évidente pour les peuples opprimés du continent. Mais parallèlement à une libération nationale devait s'opérer un nivellement social. Voici comment il s'exprima à ce sujet dans un discours prononcé lors de la première assemblée annuelle de „ Fraternal Democrats " en 1846 : „ We believe the présent state of Society which permits idlers and schemers to monopolize the fruits of the earth and the productions of industry .... to be essentially unjust. The principle of universal brotherhood commands that labour and rewards should be equal ".'
Ce même principe de fraternité universelle devait aussi aboutir à une condamnation des haines nationales entretenues par les classes dirigeantes pour favoriser leurs propres intérêts. A ce sujet, Hamey faisait observer combien était nuisible et désastreux le fait que la presse fût aux mains des puissances d'argent. De cette façon, les démocrates des différents pays étaient tenus dans l'ignorance de leurs activités mutuelles, de sorte qu'ils agissaient séparément et même quelquefois en arrivaient à se contrecarrer. Le but devait être de remplacer ce système par une information objective afin d'établir une coordination dans la lutte pour la cause commune.
Parmi les questions d'actualité ayant trait aux relations internationales dans la politique britannique, c'était la loi sur l'armée — Militia Bill — de 1846 qui attirait surtout l'attention de Hamey. L'opinion générale estimait que ce projet de loi avait été présenté à la suite du conflit avec les Etats-Unis au sujet des frontières de l'Orégon. Et Harney l'analysa de son point de vue révolutionnaire. Tout d'abord la classe ouvrière n'était nullement intéressée à soutenir une augmentation des dépenses d'armements puisqu'elle n'avait aucun droit de vote. „ No Vote ! No Musket! " déclarait-il. Si les masses pauvres — sans droits poUtiques — étaient maintenant appelées sous les drapeaux pour défendre la patrie, elles devraient répondre que c'était là une tâche à assumer
• Ibid., p. 136.
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par les classes dirigeantes qui avaient tout monopolisé à leur propre avantage. Les conflits de frontières ou les guerres coloniales comrae la guerre avec la Chine par exemple, tout servait les intérêts de ces classes. Comme on le voit, l'attitude adoptée par Harney et Fratemal Democrats dans ces questions différait essentiellement de celle prise par les pacifistes anglais sous la direction de Joseph Sturge. Abstraction faite du point de vue de classe dictant cette attitude, la différence consistait en ce que les „ Fraternal Democrats " ne condamnaient pas en toute circonstance le recours à la force militaire. Ainsi, lorsque les Polonais de Cracovie s'insurgèrent en 1846, l'association recommanda à l'Angleterre d'intervenir auprès de l'Autriche en envoyant des navires de guerre dans la mer Adriatique.
Parlant d'une révolte au Portugal en 1847, Harney insista de la façon suivante sur la solidarité internationale : „ The people are beginning to understand that foreign as well as domestic questions do affect them ; that a blow struck at Liberty on the Tagus is an injury to the friends of Freedom on the Thames ; that the success of Republicanism in France would be the doom of Tyranny in every other land, — and the triumph of England's démocratie charter would be the salvation of the miUions throughout Europe ".^^
Dans l'établissement de contacts internationaux, les émigrants politiques allemands jouèrent un rôle de premier plan. En 1833 fut fondée à Paris une organisation d 'émigrants révolutionnaires. Elle prit le nom de „ Bund der Geâchteten" et publia la revue „Der Geâchtete". Ce groupe était cependant très peu homogène au point de vue politique et fut dissous dès 1836. Un groupe communiste d'ouvriers artisanaux et d'intellectuels forma ensuite une organisation secrète particulière „ Bund der Gerechten ". Cette association participa à la tentative d'émeute manquée de Blanqui en 1839, et ses chefs — l'étudiant Schapper et l'ouvrier cordonnier Bauer — durent s'enfuir à Londres. L'association fut cependant réorganisée par Wilhelm Weitling (1808 — 1871). Tailleur de son métier, il était influencé par les idées de Fourier en matière politique et avait acquis une conviction révolutionnaire au cours de sa collaboration avec Blanqui. Weitling se rendit en Suisse, où il
" Cité chez M. Stehlof, History of the first International, London 1928, p. 24.
LE MOUVEMENT OUVRIER
fonda un mouvement révolutionnaire assez important. La société secrète eut de nombreuses sous-sections qui exercèrent leur activité au sein de différentes „ sociétés éducatives ouvrières " admises par la loi. A Londres, Schapper et Bauer fondèrent une section de l'association et, en outre, un „ Deutscher Arbeiter-Bildungs-Verein " où se rencontraient Allemands, Suisses, Hongrois, Polonais et Scandinaves. C'étaient des gens émanant de ces milieux qui participèrent à la fondation de „ Fraternal Democrats " sous la devise „ Tous les hommes sont frères " imprimée sur la carte de membre en 20 langues différentes.
En France, Flora Tristax lança, en 1843, l'idée d'une „ Union universelle des ouvriers et des ouvrières ". En termes véhéments, elle caractérisa les conditions dans lesquelles vivait la classe ouvrière : „ Ouvriers, votre condition dans la société actuelle est misérable, douloureuse. En bonne santé vous n'avez pas droit au travail. Malades, infirmes, blessés, vieux, vous n'avez même pas droit à rhôpital. Pauvres, manquant de tout, vous n'avez pas droit à l'aumône, car la mendicité est défendue par la loi ".^^ Parmi les droits de l'homme confirmés par la constitution de 1830, elle recherchait en vain „le droit de vivre" qui, en ce qui concerne les ouvriers, signifie „ le droit au travail ". L'union qu'elle ébauchait ne devait pas nécessairement être une „ association ". Elle devait être créée à l'aide d'une cotisation annuelle de 2 francs. Même si les salaires ouvriers étaient bas, cela ne représentait pas une somme impossible à imposer. En revanche, cela s'élèverait au total à des montants considérables qui pourraient procurer à la classe ouvrière des avantages sociaux importants sous forme de maisons de retraite pour les vieux et les infirmes, d'enseignement pour les enfants etc.
L'histoire avait prouvé que des associations entre gens ayant des intérêts communs ne représentaient pas quelque chose d'impossible à réaliser. Durant des siècles, les rois avaient eu leur „ union " et, aussi bien en 1789 qu'en 1830, la bourgeoisie avait démontré qu'elle était capable de s'unir. Il n'était guère douteux que, maintenant, la classe ouvrière avait sa chance. Les idées de Flora Tristan n'aboutirent cependant pas à des résultats pratiques, et les organisations existantes, „ Fraternal Democrats " et „ Bund der Gerechten " ne furent pas non plus à même de créer im véritable mouvement international.
^^ Union, ouvrière, devixième édition, Paris 1844, pp. 4 — 5.
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
Un chapitre essentiellement nouveau fut abordé lorsque Karl Marx (1818—1883) et Friedrich Engels (1820—1895) firent leur apparition. Au cours des années 1844 — 1845, ils avaient — d'abord indépendamment l'un de l'autre, ensuite en collaboration — entrepris d'élaborer la doctrine du „ matérialisme historique ". Dès 1843, lors de son premier séjour en Angleterre, Engels avait fait la connaissance de plusieurs chartistes — notamment Harney — et des émigrants communistes allemands. A Paris, Marx était entré en contact avec des milieux analogues. L'été 1845, ils étaient ensemble à Londres et, à partir de 1846, ils se consacrèrent à des travaux d'organisation à Bruxelles où ils créèrent notamment un „ comité international de correspondance " dans le but d'établir une organisation communiste internationale.
En 1847, la „ Bund der Gerechten " tint à Londres un congrès auquel assista Engels. Son action au congrès contribua grandement à rendre plus radicale cette association, ce qui se traduisit par le fait que celle-ci changea de nom et devint „ l'Association Communiste " en même temps que la devise „ tous les hommes sont frères " était remplacée par „ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous'". Plus tard, au cours d'un nouveau congrès en 1847, Marx et Engels réussirent, après une lutte sévère, à obtenir la majorité pour leurs idées fondamentales; on leur confia la tâche d'élaborer les grands principes directeurs du mouvement. A la fin de janvier 1848, ils avaient terminé leur travail — „Manifest der kommunistischen Partei" — connu plus tard sous le titre de „ Das kommunistische Manifest ". Parmi les problèmes traités dans cet écrit célèbre figurait aussi l'internationalisation des formes de production et de société que représentaient l'expansion du capitalisme et la domination de la bourgeoisie: „Die Bourgeoisie hat durch die Exploitation des Weltmarkts die Produktion und Konsumption aller Lânder kosmopolitisch gestaltet, Sie hat zum grossen Bedauern der Reaktionàre den nationalen Boden der Industrie unter den Fussen weggezogen. Die uralten nationalen Industrien sind vernichtet worden und werden noch
tâglich vernichtet. An die Stelle der alten, lokalen und nationalen
Selbstgenugsamkeit und Abgeschlossenheit tritt ein allseitiger Verkehr, eine allseitige Abhàngigkeit der Nationen von einander. Und wie in der materiellen, so auch in der geistigen Produktion. Die geistigen Erzeugnisse der einzelnen Nationen werden Gemeingut. Die nationale Einseitigkeit und
LE MOUVEMENT OUVRIER
Beschrânktheit wird mehr und mehr unmôglich, und aus den vielen nationalen und lokalen Literaturen bildet sich eine Weltliteratur. " ^^
Des auteurs antérieurs — notamment les libre-échangistes — avaient aussi souligné ce phénomène, mais personne ne l'avait fait d'une manière aussi intense et surtout : personne ne l'avait considéré à la lumière du matérialisme historique et de la doctrine de la lutte des classes. L'idée d'une prochaine lutte décisive et inévitable entre la bourgeoisie et le prolétariat dictait à la fois la conception que se faisaient Marx et Engels des relations internationales dans une future société communiste et la façon dont ils jugeaient les conflits étatiques et les mouvements nationaux du moment.
En ce qui concernait les conditions mêmes des relations humaines envisagées dans leur ensemble, Marx distinguait entre „ la nature humaine en général " et „la nature humaine historique ", cette dernière étant l'objet d'une transformation continuelle. Le développement économique était avant tout influencé par les conditions naturelles, il n'y avait par exemple rien de fortuit dans l'essor de l'industrie dans les zones tempérées — et non pas dans les tropiques. ^^
Analysant la question de la nationalité, Marx soulignait que la culture, la langue, les traditions avaient certes leur importance, mais que la nationalité elle-même était malgré tout en dernier lieu déterminée par le rattachement des individus à des facteurs économiques et à des facteurs de classe, ainsi qu'aux objectifs politiques et sociaux en question. De cette manière, la nationalité devenait une condition objective et non pas une préférence subjective. ^'^
La lutte pour la libération nationale était toujours jugée par Marx et Engels sous l'angle de la révolution sociale à venir. Dans l'année révolutionnaire 1848, ils soutinrent par exemple le mouvement slesvicoholsteinois en partant du raisonnement qu'il pouvait favoriser la révolution en Allemagne même et contribuer à renverser la monarchie réaction-
** Das kommunistische Manifest. Siebente autorisierte Aiisgabe, Berlin 1906, p. 26.
" SoLOMON F. Bloom, The World of Nations. — A Study of the National Implications in the Work of Karl Marx, New York 1941, p. 16.
" Ibid., p. 22.
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
naire de la Prusse qui n'avait soutenu qu'à contre-cœur le mouvement insurrectionnel dans le Slesvig-Holstein. Que le conflit pût aboutir à une guerre contre la Russie et l'Angleterre (qui était présumée soutenir le Danemark) n'était pas pour effrayer Marx. Cela déclencherait une véritable guerre populaire allemande et conduirait à une alliance avec la France révolutionnaire et à une collaboration avec les mouvements de libération en Pologne et en Italie. En outre, la guerre provoquerait vraisemblablement l'établissement d'une dictature jacobine en Allemagne.^^
Tout comme Mazzini et Considérant, Marx mettait l'Angleterre au nombre des puissances „ réactionnaires ". Il décrivait le pays comme „ le rocher contre lequel vient s'écraser la vague de la révolution ". La condition préalable de la victoire du socialisme dans les autres pays, c'était sa victoire en Angleterre, car l'Angleterre dominait le marché mondial, et la bourgeoisie dominait l'Angleterre.
Parmi les autres mouvements nationaux, Marx et Engels soutinrent l'insurrection hongroise, tandis qu'ils ne considéraient le panslavisme que comme un produit artificiel destiné en fait à être un instrument aux mains du tzar russe. Pour favoriser une révolution européenne, les chefs de la classe ouvrière devaient toujours travailler à affaiblir la Russie, principale puissance réactionnaire du continent. Aussi donnèrentils leur appui à l'intervention britannique en faveur de la Turquie en 1854 et attaquèrent-ils violemment Cobden et les pacifistes anglais qui, à leurs yeux, exigeaient la neutralité britannique pour de mesquines raisons d'intérêts commerciaux (blé russe — textiles anglais), ce qui les rendait naturellement russophiles sans le moindre scrupule. Marx et Engels exigèrent qu'on menât la guerre d'une manière plus efficace et accusèrent Napoléon et Palmerston de saboter consciemment les efforts de guerre. Lors de la campagne qu'il mena pour une conduite plus efficace de la guerre, Marx entra en contact avec David Urquhart, bien qu'il considérât les idées pro-turques de celui-ci comme entièrement dépourvues de réalisme. ^^
^^ Arne Ording, op. cit., pp. 30 — 3L
" Dans vme lettre adressée à Lassalle en 1860 Marx écrit notamment au sujet d'Urquhart: ,, Er ist allerdings subjektiv reaktionâr (romantisch zwar nicht im Sirm einer wirklichen reaktionàren Partei, sondern metaphysisch sozu-
LE MOUVEMENT OUVRIER
La profonde aversion qu'ils éprouvaient pour la Russie des tzars dicta dans une grande mesure l'attitude de Marx et d'Engels au cours de la guerre d'Italie. Ils considéraient avec sympathie la libération de l'Italie, mais se défiaient beaucoup de l'intervention de Napoléon III. Ils pensaient que son but était de s'assurer l'Italie du Nord et de profiter en même temps de l'occasion pour attaquer la Confédération germanique et conquérir la rive gauche du Rhin ; pour des actions de cette espèce, il s'était sans doute assuré le concours de la Russie qui se vengerait ainsi de l'attitude hostile de l'Autriche pendant la guerre de Crimée. Si une telle situation se présentait, il était évident que l'Allemagne entière se devait de soutenir l'Autriche. Ce raisonnement apparut cependant extrêmement dangereux à un autre dirigeant socialiste — Ferdinand Lassalle (1825 — 1865). Selon lui, l'Allemagne devait s'efforcer de rester neutre le plus longtemps possible, surtout parce que l'Autriche représentait un obstacle majeur à la formation de l'unité allemande. Au cas d'une victoire franco-italienne, toute la situation serait changée, car elle provoquerait la dissolution de la monarchie des Habsbourg et forcerait l'Autriche allemande à s'intégrer à une Allemagne unifiée. Lassalle décrivait en même temps, en forçant la note, les conséquences néfastes d'une guerre franco-allemande. Elle équivaudrait à une violente décadence culturelle et encouragerait la réaction, comme cela arrive toujours quand la haine nationale est poussée à son paroxysme. Par ailleurs, Lassalle n'était pas plus pacifiste par principe que Marx et Engels. Bien au contraire, il estimait que la Prusse devait profiter de la situation pour procéder à une action dans „ la question slesvico-holsteinoise " : „ Die einzige, wùrdige und grosse, eben 80 sehr in den Interessen der deutschen Nation als in denen Preussens gelegene Haltung wàre folgende Sprache Preussens: „Revidiert Napoléon die europâische Karte nach dem Prinzip der Nationahtâten im Suden, gut, so thun wir dasselbe im Norden. Befreit Napoléon Italien, gut, so nehmen wir Schleswig-Holstein". Und mit dieser Proklamation unsere Heere gegen Danemark gesendet," "
sagen) ; dies verhindert die Bewegung in der auswârtigen Politik, die er leitet, durchaus nicht objektiv revolutionàr zu sein. " Karl Kautsky, Sozialisten iind Krieg, Prag 1937, p. 129.
" Der italienische Krieg, Berlin 1859, pp. 68—69.
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
En 1864, l'idée d'une union internationale des travailleurs devint réalité. Cela était dû au renouveau d'intérêt qui s'était manifesté dans le domaine des relations internationales. Cet intérêt avait en effet été considérablement affaibli par la répression du mouvement révolutionnaire de 1848. En Angleterre, les ouvriers étaient particulièrement intéressés dans la création d'une organisation internationale, parce que, grâce à elle, ils pourraient empêcher „ l'importation " de main-d'œuvre du continent, lorsque les ouvriers britanniques syndiqués faisaient grève. En outre, ils organisèrent de grandes réunions publiques en faveur des mouvements de libération d'autres pays et en faveur des Etats du Nord dans la guerre de Sécession américaine ; ils furent aussi les premiers à témoigner leur admiration pour Garibaldi, lors de sa visite en Angleterre en 1863, et ils donnèrent leur appui à l'insurrection polonaise. Les contacts avec les travailleurs français furent fortement développés, après qu'une délégation ouvrière française de 700 hommes eut visité l'exposition universelle de Londres en 1862. Les bases d'une véritable organisation furent discutées et établies lors d'une réunion en juin 1863 en faveur de la Pologne. Y assista une délégation ouvrière française sous la conduite du bronzeur Tolain. A cette réunion, on convint de fonder une organisation en faveur de la Pologne et pour la défense commune contre le capitalisme. Après un échange de lettres entre dirigeants ouvriers français et britanniques, l'Internationale ouvrière fut proclamée lors d'une grande réunion publique à Londres, le 28 septembre 1864. On nomma un comité chargé d'élaborer des directives plus précises. Dans ce comité, ce fut Marx qui exerça une influence prépondérante. La déclaration des principes — „ l'Adresse inaugurale " — avait été rédigée par lui. Elle développait les idées contenues dans „ Das kommunistische Manifest, " décrivait le déclin politique de la classe ouvrière depuis 1848, mais insistait d'autre part sur les avantages que représentaient la légalisation de la journée de dix heures et le développement de la coopération. L'influence de Marx fut également décisive dans le „ conseil général " qui fut établi. Comme par le passé, Marx souligna la nécessité pour la classe ouvrière de mener sa propre politique étrangère; elle devait surtout s'attacher à ruiner l'influence de la Russie. Pour ces raisons, il présenta à la réunion du conseil général, en janvier 1865, une résolution affirmant qu' „ une Pologne unie et indépendante était une condi-
LE MOUVEMENT OUVRIER
tion nécessaire pour une Europe démocratique". La résolution fut adoptée après une discussion assez serrée qui força notamment Marx à modifier l 'expression „une Pologne unie et indépendante " qui devint „une Pologne sociale et démocratique ".
L'opposition la plus vive émanait des délégués français. Sous la conduite d'un blanquiste français — Vésinier — fut fondé à Londres un groupe d'opposition qui soutenait que le principe des nationalités était réactionnaire en soi et constituait un moyen de favoriser les intérêts politiques de Napoléon III.
Pour répondre à ces attaques, Engels écrivit, à la demande de Marx, trois articles sur l'attitude de la classe ouvrière à l'égard de la Pologne. Il y soutint notamment qu'une Pologne libre et indépendante n'entraînait pas seulement un affaiblissement de la Russie, mais amenait aussi r Allemagne à se libérer des liens de dépendance la rattachant en fait à la Russie. Quant à la Russie elle-même, on ne pouvait pas distinguer entre le tzar et le peuple russe avant que ne se fût développé un mouvement ouvrier russe propre et qui reconnaîtrait le droit de la Pologne à l'indépendance. Engels réfuta l'affirmation selon laquelle Napoléon III aurait inventé le principe des nationalités. La classe ouvrière avait toujours soutenu les exigences démocratiques concernant l'indépendance nationale des grands peuples européens ayant prouvé leur vitalité nationale — l'Italie, la Pologne, l'Allemagne et la Hongrie. Pour ces pays, la liberté extérieure était la condition essentielle de la liberté intérieure et, partant, de l'ascension de la classe ouvrière.
Engels trace donc des limites bien définies aux exigences relatives à l'indépendance nationale. Celles-ci ne sont justifiées qu'au cas oh le fait de leur apporter satisfaction servirait „ les forces progressives ". Marx partageait entièrement cette opinion. Il est caractéristique à cet égard qu'analysant la situation d'une région comme la Bohême, il n'envisageait pas du tout la possibilité d'un Etat national tchèque, au cas où la monarchie des Habsbourg se dissoudrait. Pour lui, la question revenait alors tout simplement à savoir si ce seraient les Russes ou les Allemands qui exerceraient leur domination sur cette région."
En 1866, l'Internationale dut définir sa position dans le conflit entre la Prusse et l'Autriche. Marx et Engels estimaient que la Russie encou-
" Kautsky, op. cit., p. 136.
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rageait la Prusse, tandis que la France soutenait l'Autriche. Ils comptaient sur la victoire de l'Autriche et pensaient qu'une défaite de la Prusse provoquerait une révolution à Berlin. Aussi bien l'Autriche que la Prusse étaient des obstacles sur le chemin de ce qui devait être le but: une république démocratique de „ la Grande Allemagne". Au cours de la discussion sur la guerre au Conseil Général, les représentants français soulignèrent de nouveau que l'idée de nationalité avait survécu à elle-même et devait, le plus tôt possible, être remplacée par l'idée de confédérations spontanées groupant de petites communes autonomes. Le conseil général adopta d'ailleurs une résolution oîi il était déclaré qu'étant donné que la guerre en cours n'était menée que dans l'intérêt des gouvernements, les travailleurs devaient rester neutres et, par ailleurs, affermir leur solidarité. En outre, l'Internationale donna une réponse positive à un appel lancé par 500 étudiants français aux étudiants allemands et italiens, appel où avaient été flétries la guerre et la haine nationale.
En 1867, La Ligue pour la Paix et la Liberté chercha à entrer en contact avec l'Internationale. Un représentant de la Ligue vint trouver Marx à Londres pour le persuader de se faire l'avocat d'une collaboration. Mais Marx repoussa la proposition à la fois parce qu'il estimait qu'une telle collaboration placerait l'Internationale sous une influence bourgeoise et parce qu'il n'était pas partisan d'un désarmement de l'Europe occidentale qui ne servirait éventuellement qu'à accroître l'influence de la Russie. Marx réussit à faire partager son point de vue par la majorité du Conseil Général: l'Internationale n'enverrait pas de délégués à la conférence de la paix à Genève, Mais, au congrès de l'Internationale à Lausanne du 2 au 8 septembre 1867, il fut décidé que l'Internationale y serait représentée. En même temps, on adopta cependant une autre proposition précisant que la principale cause de guerre, c'était la pauvreté. Pour abolir la guerre, il ne suffisait donc pas de mettre fin aux armées permanentes, il fallait aussi créer un ordre social plus juste. La condition préalable d'une collaboration avec les pacifistes bourgeois devait être leur acceptation de ce point de vue. Comme on pouvait s'y attendre, la majorité de la Ligue s'opposa à cette condition. L'année suivante, lors de son congrès à Bruxelles, l'Internationale décida que si certains de ses membres désiraient parti-
LE MOUVEMENT OUVRIER
ciper à la Ligue, ils pourraient le faire à titre individuel. En même temps, le congrès précisa la façon dont l'Internationale elle-même concevait le problème de la paix. Dans la résolution, il était dit que la guerre „ n'est qu'un moyen de subordination des peuples par les classes privilégiées ou les gouvernements qui les représentent ", Pour la première fois y est évoqué dans le camp socialiste la grève militaire : „ Les peuples peuvent donc diminuer dès maintenant le nombre des guerres en s 'opposant à ceux qui les font ou les déclarent. Ce droit appartient surtout aux classes ouvrières qui pour cela ont un moyen pratique légal et immédiatement réalisable. Il suffit aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques. Le congrès recommande à cet effet aux producteurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. Le congrès compte assez sur l'esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre ".^*
Pendant la guerre franco-allemande de 1870 — 71, Marx se vit confier la tâche de rédiger un manifeste sur la guerre. Il est daté du 23 juillet et débute par une violente attaque contre Napoléon III qui avait essayé d'accroître son prestige déclinant au moyen d'une politique étrangère agressive. Dans la situation critique du moment, l'Allemagne était le pays attaqué, mais il ne fallait pas oublier que les intrigues du gouvernement prussien avaient aussi contribué à hâter la guerre; en tout cas, il appartenait aux ouvriers allemands de veiller à ce que la guerre gardât son caractère défensif. Si elle dégénérait en une guerre contre le peuple français, cela atteindrait aussi la classe ouvrière allemande, que la guerre se termine par une victoire ou une défaite. Dans une nouvelle adresse en date du 9 septembre, après qu'il fut devenu évident que, du côté allemand, la guerre prenait le caractère d'une guerre de conquête, Marx souligna combien étaient inacceptables et non fondées les exigences de l'Allemagne qui voulait s'assurer l 'Alsace-Lorraine au nom „ de son droit historique et de la nécessité stratégique ". Dès le 5 septembre 1870, le comité directeur du parti de Brunswick avait adopté
^' La résolution est reproduite intégralement dans James Guillaume, L'Internationale. Documents et souvenirs (1864 — 1878), Paris 1905, Tome I, pp. 68 — 69.
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
un manifeste protestant contre l'annexion de l 'Alsace-Lorraine. Les membres du comité furent condamnés à la prison où vinrent plus tard les rejoindre Liebknecht et Bebel qui avaient voté contre les crédits de guerre dans la diète de l'Allemagne du Nord. Tous furent accusés d'avoir trahi leur pays.
Marx et Engels avaient toujours fondé leurs idées relatives à une future organisation internationale sur la thèse que la révolution prolétarienne éclaterait simultanément, en tout cas dans les principaux pays industriels du monde. Dans son livre sur „ les principes du communisme " paru en 1847, Engels cite à ce propos l'Angleterre, les Etats-Unis, la France et l'Allemagne. Partant de ces pays, la révolution exercera aussi son influence sur les autres pays, de sorte que le monde entier sera, en fait, l'arène de la révolution. ^^
Ceci resta longtemps l'idée centrale et fondamentale du mouvement ouvrier, bien qu'on pût certes, plus tard, rencontrer l'idée du „ socialisme dans un pays " basée sur le raisonnement que le capitalisme ne se développe aucunement au même rythme dans les différents pays et que, partant, l'idée d'une „ révolution simultanée " n'avait aucun fondement réel.21
Dans „Das kommunistische Manifest", Marx et Engels tracèrent les grandes lignes directrices définissant l'attitude des communistes vis-àvis des Etats nationaux existants et leur conception d'une future organisation des relations entre les peuples du monde : „ Die Arbeiter haben kein Vaterland. Man kann ihnen nicht nehmen, was sie nicht haben. Indem das Prolétariat zunàchst sich die politische Herrschaft erobem, sich zur nationalen Klasse erheben, sich selbst als Nation konstituieren muss, ist es selbst noch national, wenn auch keineswegs im Sinne der Bourgeoisie.
Die nationalen Absonderungen und Gegensàtze der Vôlker verschwinden mehr und mehr schon mit der Entwicklung der Bourgeoisie, mit der Handelsfreiheit, dem Weltmarkt, der Gleichfôrmigkeit der industriellen Produktion und der ihr entsprechenden Lebensverhâltnisse.
"» Elliot R. Goodman, The Soviet Design for a World State, New York 1960, p. 2.
21 Ibid., p. 4.
LE M(3UVEMENÏ OUVRIER
Die Herrschaft des Prolétariats wird sie noch mehr verschwinden machen. Vereinigte Aktion, wenigstens der zivilizierten Liinder, ist eine der ersten Bedingungen seiner Befreiung.
In dem Masse, wie die Exploitation des einen Individuums durch das andere aufgehoben wird, wird die Exploitation einer Nation durch die andere aufgehoben.
Mit dem Gegensatz der Klassen im Innern der Nation fâllt die feindliche Stellung der Nationen gegen einander ".^^
Cette rédaction du manifeste exprime l'idée fondamentale du marxisme, à savoir que l'oppression et les antagonismes — entre classes aussi bien qu'entre nations — sont les conséquences de l'exploitation économique. Si celle-ci cède la place à une collaboration sociale, ses résultats disparaîtront en même temps. Aussi les différentes idées lancées de temps en temps au sujet d'une fraternité entre les peuples européens appartenaient -elles au domaine des rêves et des vains désirs. La bourgeoisie avait en effet ses intérêts particuliers dans chaque pays, aussi son horizon serait-il toujours limité par le nationalisme. La classe ouvrière, en revanche, avait les mêmes intérêts, le même ennemi, la même lutte à mener dans tous les pays ; dans l'ensemble, les ouvriers étaient exempts de préjugés nationaux, leur conception fondamentale était humanitaire et anti-nationale. C'était donc cette classe seule qui par la lutte et la révolution pouvait réaliser l'idée d'une fraternité entre les nations. ^^
Pour Marx et Engels, l'objectif final devait être la création d'une „ République mondiale ". Ils saluèrent donc la Commune de Paris, en. 1871, comme le début prometteur d'une telle évolution. Ils soutenaient en même temps qu'on ne pouvait considérer la Commune comme une source d'impulsions pour le fédéralisme, puisque son programme économique visait à une centralisation très poussée.
L'idée d'une „ République mondiale " n'était pas nécessairement, identique à celle d'un „ Etat mondial ". „ L'Etat " était en effet aux yeux du marxisme un instrument aux mains des classes dirigeantes» La classe ouvrière avait aussi besoin d'un tel instrument au lendemain de la prise de pouvoir, c'est ce qui ressort de l'expression „ la dictature du prolétariat ". Mais ce régime serait peu à peu liquidé. A cet égard
** Das kommiinistische Manifest, p. 36.
" Ibid., pp. 7—8.
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
également, la Commune de Paris pouvait, selon Marx, servir d'exemple. Elle avait notamment supprimé la vieille bureaucratie et, grâce à un nouveau système d'administration, elle avait empêché la création d'une nouvelle. A une plus grande échelle, c'est la même chose qui aura lieu là oii sera réalisée une organisation socialiste de la société. L'Etat disparaîtra peu à peu, la gestion planifiée de la société se poursuivra grâce à une collaboration disciplinée. Les nouvelles formes de production elles-mêmes mobiliseraient des forces de l'âme humaine auparavant gênées dans leur épanouissement et surtout le besoin de contact entre les différents individus et les groupes. La différence entre les travailleurs intellectuels et les travailleurs corporels disparaîtrait de même que l'opposition entre la campagne et la ville.
On a émis des opinions divergentes sur la façon dont Marx et Engels envisageaient le rôle des nations dans la société future. Certains ont soutenu que, puisque le concept d'Etat selon eux était identique aux différentes nations, celles-ci fusionneraient dans une unité supérieure, lorsque l'Etat aura joué son rôle. D'autres, s'appuyant sur l'importance accordée par Marx et Engels aux „ nations progressives ", estiment qu'ils n'étaient absolument pas orientés vers le cosmopolitisme, mais qu'à cet égard, ils étaient internationalistes dans l'acception traditionnelle du terme.2* Il est difficile de décider lequel de ces points de vue est juste, car ni Marx, ni Engels ne se sont prononcés d'une façon tout à fait claire sur ce point. Il est en tout cas certain que les expériences qu'il fit dans l'Internationale amenèrent Marx à modifier ses idées sur la solidarité des ouvriers et à l'envisager comme étant uniquement une solidarité de classe. Il constata plusieurs fois que le sentiment national et la fierté nationale éclataient aussi chez ceux qui proclamaient à haute voix que le concept de nation était périmé et sans valeur. Mais même si Marx tenait compte du sentiment national comme d'un facteur à ne pas négliger dans la classe ouvrière, cela ne l'empêchait pas d'être convaincu que la solidarité de classe était malgré tout la plus forte, — c'était elle qui devait faire triompher la révolution et aussi marquer de son empreinte les relations internationales dans une future société socialiste.
** Goodman, op. cit., p. 20.
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Au sein de l'Internationale, Marx et Engels eurent à soutenir une longue lutte avec les partisans de Joseph Proudhon (1809 — 1865). Son système différait sur des points essentiels du marxisme. Proudhon soutenait que la libération des travailleurs devait s'opérer par la création d'entreprises coopératives; le crédit nécessaire serait fourni par les ouvriers qui fonderaient des banques à l'aide de leurs propres économies. Peu à peu, le crédit céderait la place à des „ banques d'échange ", où tous pourraient échanger un produit de leur travail contre un autre produit représentant autant de travail. Cette réciprocité spontanée et libre — le mutuellisme — constituait le centre même du système de Proudlion. L'Etat deviendrait peu à peu superflu du fait de la croissance graduelle de ce système. C'était d'ailleurs là aussi le but du marxisme, mais Proudhon ne croyait pas du tout que cela pût avoir lieu au moyen de la conquête du pouvoir étatique par la classe ouvrière. Cela n'aboutirait qu'à un nouveau pouvoir étatique centralisé, comme cela avait été le cas avec le „ jacobinisme " sous la Révolution française. Dans ces circonstances, l'individu reste impuissant en face d'un Etat oligarchique qui exerce souverainement son pouvoir en s 'appuyant sur le principe abstrait de „ la volonté générale ". Au point de vue économique, les alternatives seraient alors ou bien le capitalisme privé, ou bien le communisme d'Etat. Dans les deux éventualités, le simple citoyen est en fait dépourvu de tous droits et de toute influence.
Tant que dominera „ le concept d'Etat jacobin", les relations entre les différents Etats n'auront jamais un caractère harmonieux. Chez des Etats au gouvernement centralisé, il y aura en effet toujours un désir d'expansion. Le régime „ jacobin " est en fait, à cet égard, plus dangereux que l'absolutisme monarchique, où des qualités humaines positives comme la raison, la compassion ou peut-être un égoïsme rationnel, pouvaient amener le souverain à réfréner ses désirs d'agression. Les idées de Proudlion sur l'Etat dictaient aussi son point de vue sur le principe des nationalités. En 1848, il éprouvait une vive et totale sympathie pour les tentatives de libération, mais, plus tard, il procéda à une analyse plus précise du phénomène et aboutit à la conclusion que l'idée de nationalité renfermait à la fois des contradictions et des obscurités. La devise selon laquelle „ le peuple doit être maître chez lui " était certes belle, mais on n'indiquait pas comment devait s'exprimer la
NATIONALISME ET INTERNATIONALISME
volonté du peuple, et surtout : rien ne garantissait que les différents individus vivraient heureux dans des Etats nationaux. L'histoire de la France prouvait plutôt le contraire. Le scepticisme manifesté par Proudhon à l'égard des mouvements nationaux fut accru par le fait que Napoléon III s'en fit le champion. Contrairement à beaucoup de révolutionnaires, Proudhon ne pouvait comprendre que la guerre de Crimée fût apte à favoriser la cause de la liberté. En réalité, cette guerre était davantage dirigée „ contre les libertés de l'Europe que contre le tsar ".^*
L'idée d'une libération de l'Italie était en soi sympathique à Proudhon, mais il craignait que cette libération n'abouît à une union, dominée par un Etat centralisé. A cet égard, il éprouvait aussi une certaine crainte à l'idée qu'une Italie à nouveau unie pourrait représenter une menace contre la France. Il soulignait ensuite comment la lutte pour l'unité nationale avait tendance à affaiblir le sens des idéaux démocratiques. A ce propos, il caractérise Garibaldi avec une mordante ironie : „ Non content de patronner dans son pays d'adoption la monarchie constitutionnelle, Garibaldi, chef du parti de l'action, fait l'alliance avec toutes les aristocraties de l'Europe. Garibaldi est partisan de la restauration polonaise. Il conspire avec Kossuth et les Magyars. Il fait la cour aux lords d'Angleterre ".^^ Dans la lutte d'indépendance des Hongrois, Proudhon voyait avant tout une tentative faite par l'aristocratie pour s'emparer du pouvoir politique dans le pays. Abstraction faite de ces tendances féodales, un affaiblissement de la monarchie des Habsbourg serait nuisible aux précieux germes de véritable internationalisme qui se développaient grâce à la coexistence de peuples différents au sein de ce régime : „ Ces mélanges se légitimaient par de sérieuses considérations. Elles apprenaient aux peuples que la justice comme la religion, est au-dessus de la langue, du culte et de la figure; que ce qui fait la patrie, bien plus que les accidents du sol et la variété des races, c'est le droit "."
Des considérations de cette nature amenèrent Proudhon à juger d'un point de vue favorable le règlement européen réalisé par le Congrès de
" Madeleine Amondry, Proudhon et l'Europe, Paris 1945, pp. 50 — 5L 2« Ibid., p. 81.
" Si les traités de 1815 ont cessé d'exister? Actes du futur congrès, Paris 1863, p. 55.
LE MOUVEMENT OUVRIER
Vienne. Sans doute le congrès garantissait-il en même temps un régime autoritaire, mais celui-ci était nécessairement très limité dans le temps. Ce qui était durable dans ce règlement, c'était le maintien de „ l'équilibre européen", ce qu'avait recomiu même Napoléon III, d'abord lors du traité de Paris en 1856, plus tard dans sa proposition de 18G3 visant à la réunion d'une conférence du désarmement: „ Ces traités, de même que celui de Westphalie, sont donc indestructibles; seuls ils nous donnent l'intelligence du présent et de l'avenir; et, comme leur maintien est désormais le seul gage de la paix du monde, les atteintes que l'ignorance et un faux patriotisme ne cessent de leur porter dans l'opinion sont la cause première du trouble de l'Europe ".^
Dans cet ordre d'idées, Proudhon condamnait sévèrement l'insurrection polonaise. Tout d'abord, elle était, comme celle des Hongrois, de caractère nettement féodal; ensuite les Polonais avaient, au cours de leur existence comme nation indépendante, fait preuve d'une incapacité complète de collaboration politique: ,, En Angleterre, l'aristocratie s'entend avec la bourgeoisie pour dompter la royauté; en France, c'est la royauté qui s'unit aux communes pour réduire la noblesse; en Allemagne, la Confédération se forme autour du pivot impérial. La Pologne est réfractaire à toutes les combinaisons ".^^
Le jugement porté par Proudhon sur les mouvements nationaux s'apparente — comme on le voit — à celui d'Emile de Girardin. Les deux hommes entretenaient des relations depuis la Révolution de février. A l'occasion des articles de Girardin sur la question polonaise durant les années 1860, Proudhon lui envoya son livre „ Le Principe fédératif " en le félicitant d'avoir attaqué „ non seulement au point de vue de l'Italie, mais à celui de la France elle-même, le système unitaire ". Sur ce point, Proudhon avait manifestement mal compris de Girardin. Celui-ci condamnait les mouvements nationaux, non parce qu'il était partisan d'un Etat décentralisé, mais parce qu'il estimait que ces mouvements représentaient une menace constante pour la paix de l'Europe et consolidaient ainsi le militarisme et l'absolutisme.^"
"* Ibid., p. 26.
« Ibid., p. 77.
'" Madeleine Amondry, op. cit., pp. 128 — 129.
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Proudhon loue donc les règlements régionaux du traité de Vienne ; pour assurer une paix durable il faut toutefois modifier les régimes des différents pays dans un sens fédéraliste. La commune était l'unité politique naturelle. Lorsque les pays auront fait l'objet de cette réorganisation et que la coopération économique sera devenue le facteur dominant de leur politique, ils pourront passer des accords entre eux, de sorte que l'Europe devienne une confédération de fédérations autonomes mais travaillant en collaboration intime. Ainsi, la guerre cesserait d'être un facteur dans la vie des peuples.
La conception que Proudhon se faisait du problème de la guerre était d'ailleurs dictée par sa dialectique toute particulière. Dans son ouvrage „ La Guerre et la Paix " paru en 1861, il adopte apparemment une attitude positive vis-à-vis de la guerre en tant que phénomène. Il réfute l'argument selon lequel elle est indigne des hommes, cruelle et absurde. Du point de vue des individus, c'est certainement exact, mais non pas du point de vue de la conscience collective : „ Le peuple, ne vous en déplaise, a la religion de la force ".^^
La force a aussi le droit d'être jugée en toute justice. Comme il existe un droit du travail et un droit de l'amour, un droit de l'intelligence et un droit de l'ancienneté, il doit aussi y avoir „ un droit de la force ". Sans doute Proudhon estimait-il qu'un penseur comme Hobbes allait trop loin dans son acceptation de la force comme facteur générateur de justice, mais il fallait, d'autre part, se garder de la mettre entièrement à l'écart du domaine de la justice et du droit, comme Grotius avait tendance à le faire. En fait, seule la guerre pouvait décider de litiges entre êtres collectifs qui, chacun de leur côté, étaient persuadés qu'ils avaient le droit pour eux.
C'est seulement la guerre en tant qu'idée qui est envisagée de façon positive par Proudhon. Lorsqu'il en arrive à analyser ses manifestations dans leur réalité concrète, son jugement est tout autre. Il y découvre alors la cruauté, la trahison, la licence effrénée — tout ce qui à ses yeux est contraire à „ l'idéal de guerre ". Il condanme aussi le gaspillage qu'on y fait de la vie des soldats, phénomène qui explique notamment pourquoi les victoires de Napoléon furent relativement éphémères.
" La guerre et la paix I, p. 51.
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Une des causes principales de la guerre a été la cupidité qui, à son tour, est une conséquence logique de la disharmonie qui règne dans la société sur le plan économique. Dans les temps modernes, le „ paupérisme " constitue la cause essentielle de la guerre. Tandis que la „ pauvreté naturelle " — due à l'insuffisance des moyens — est saine et stimulante, le „ paupérisme ", résultat d'une organisation sociale injuste, est une force destructive qui est à la source de révolutions sociales et de guerres injustes. La guerre n'est au fond qu'une des séquelles de l'anarchie économique représentée par le capitalisme. ^^
Tout comme les saint-simoniens, Proudhon estimait que l'industrialisme triompherait de la guerre dans sa forme conventionnelle. Mais il avait, par ailleurs, une opinion tout à fait divergente en ce qui concernait la manière dont seraient organisées les conditions sociales. Les saintsimoniens étaient enclins à penser qu'une fois donné libre cours au désir d'association humain, toutes les contradictions disparaîtraient peu à peu. A rencontre de cette théorie, Proudhon soutenait que la contradiction était un élément nécessaire de la coexistence humaine et qu'elle pouvait même exercer un effet stimulant. Pas plus sur le plan interne que sur le plan international, la collaboration n'exclurait la compétition. Ainsi „ l'idéal de guerre ", tel qu'il était interprété par Proudhon, pourrait continuer à exister.^
Le programme fédéraliste fut également lancé par l'autre grand adversaire de Marx, Michel Bakounine (1814 — 1876). Autrement les conceptions de Bakounine différaient sur bien des points de celles de Proudhon. Il se fit notamment l'avocat convaincu du droit des nationalités — bien que, comme Proudhon, il ne pût accepter „ la nation " comme une idée ayant force obligatoire. C'était surtout au sujet de la question polonaise que leurs opinions étaient extrêmement divergentes, car Bakounine participa activement à l'insurrection polonaise en 1863. Bakounine fut, durant de longues périodes de sa vie, panslaviste à sa manière, qui était originale. Contrairement à la plupart des slavophiles, il n'avait cependant pas le culte du passé qui, pour lui, ne représentait qu'oppression politique et ignorance ténébreuse. Ce en quoi il avait foi,
" C. BouGLÉ, La sociologie de Proudhon, Paris 1911, pp. 278 — 283. » Ibid., pp. 289—290.
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c'était en un avenir prometteur qui donnerait aux peuples slaves la force de se libérer du joug. Dans une publication parue à la fin de 1848, il prophétise que la libération du peuple russe et des autres peuples aura lieu à Moscou même, qu'elle aura des répercussions sur le reste de l'Europe et que, issue du sang et du feu, naîtra à Moscou une étoile guidant l'humanité libérée et lui annonçant l'avènement d'une ère nouvelle.^
Dans sa „ Confession " au tzar, écrite en prison en 1851, Bakounine exposa ces idées sur un renouveau slave sous une forme très modifiée. Il y soulignait la nécessité de voir le renouveau s 'opérer sous la direction d'un souverain puissant, car les différentes formes de „ constitutionnalisme" en Europe occidentale avaient démontré leur impuissance complète dans des situations décisives. Un tzar „ populaire " devait engager la lutte contre ceux qui menaçaient la liberté des Slaves, notamment les Allemands que Bakounine ne cessait de considérer avec suspicion et haine. Dans une phase ultérieure, Bakounine avait renoncé à son idée d'un tzar „ populaire ", Il voyait maintenant le salut dans les insurrections populaires spontanées, comme celles des grands chefs aventuriers — Stenka Rasin et Pougatchev — dans l'histoire de la Russie. Après la répression de l'insurrection polonaise en 1863, son attitude slavophile fut beaucoup moins marquée. Selon lui, l'insurrection avait mis au jour des forces nationalistes dangereuses non seulement chez les Russes, mais aussi chez les Polonais. Le pays en lequel il plaçait maintenant ses espoirs, c'était l'Italie, oii il organisa un groupe révolutionnaire secret et combattit Mazzini parce que celui-ci se faisait le champion d'un nationalisme extrême, d'une démocratie centralisée et d'une religiosité sentimentale ayant pour devise: „ Dio e popolo ". Dans un écrit publié en 1871, Bakounine soulignait que l'idée de „ Dieu " avait en réalité, consciemment ou inconsciemment, servi de prétexte pour sauvegarder des intérêts égocentristes, — que tous les oppresseurs réactionnaires s'étaient rassemblés sous „ l'étendard de Dieu ".^^
Dans cette même publication, Bakounine condamnait nettement le panslavisme qui avait notamment créé un contremouvement comme le pangermanisme. Celui-ci était devenu si fort qu'il influença aussi les
** Hans Kohn, Panslavism, p. 75.
^' La théologie politique de Mazzini et l'Internationale, Neuchâtel, 1871, p. 95.
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dirigeants sociaux-démocrates allemands, de sorte qu'ils mélangaient les concepts de pangermanisme et de cosmopolitisme, en tout cas lorsqu'il s'agissait des peuples slaves.
Considéré sous l'angle des relations internationales, cet écrit est particulièrement intéressant, car l'auteur s'y occupe beaucoup des régions „ sous-développées ", et surtout de celles de l'Asie. Selon Bakounine, celles-ci représentent tout d'abord un danger pour l'Europe, au cas où les grandes masses populaires qui y habitent en venaient à former de nouveaux Etats dynamiques et efficaces : „ Les premiers Etats historiques, on le sait, ont pris naissance dans l'Asie. L'Asie fut le berceau de toutes les religions, de tous les despotismes; et aujourd'hui c'est encore l'Asie qui menace la liberté et l'humanité du monde civilisé ".^^
Il est en effet évident qu'à la longue, ni la Russie, ni l'Angleterre ne pourront contenir ces masses populaires par la force. Toutefois, le commerce est en soi par trop déterminé par des motifs purement égoïstes pour, à lui seul, être capable de civiliser et d'humaniser l'Orient. Aussi d'autres facteurs doivent-ils également entrer en jeu. A ce sujet, Bakounine place son espoir dans les grandes masses ouvrières chinoises qui sont en train de se répandre par le monde et dans les impulsions culturelles qu'elles recevront peu à peu; — „ ces centaines de mille ouvriers Chinois font aujourd'hui en Australie et dans la Californie l'apprentissage de la liberté, de la dignité, des droits et du respect humain ".^'^
A cet égard, l'idée de la libération des ouvriers joue un rôle essentiel: „ Il faut que le principe de la justice de la liberté et de l'égalité par le travail et dans le travail solidaire, qui agite aujourd'hui les masses ouvrières de l'Amérique et de l'Europe, pénètre également et complètement dans l'Orient. Le salut de l'Europe n'est qu'à ce prix, car c'est le vrai principe constitutif de l'humanité, et aucun peuple ne saurait être complètement et solidairement libre dans le sens humain de ce mot, si l'humanité tout entière ne l'est pas ".
Ce n'est qu'en se basant sur ces données qu'on pourra créer „ une grande République Fédérative fondée sur le travail émancipé et solidairement organisé ".^
»» Ibid., p. 99.
»' Ibid., pp. 110—111.
»8 Ibid., p. 38.
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Quant aux conquêtes russes en Extrême-Orient (le long de l'Amour), Bakounine prédit qu'elles ne seront pas durables. A ce propos, il attire l'attention sur les Japonais qui ont fait preuve d'une capacité de renouvellement étonnante: „ C'est ainsi que commença Pierre-le-Grand. Ils commencent à construire déjà une flotte de guerre, et tout cela marche et se développe avec une rapidité inouïe.
Gare aux possessions russes sur l'Amour, je ne leur donne pas cinquante ans. "^^
Pour sauver l'Europe, il faut civiliser l'Asie et sauver le respect de la dignité humaine. Cela ne peut se faire par les missions religieuses, car la religion a toujours été l'ennemie de la liberté, et les peuples d'Asie ont déjà trop de conceptions religieuses et métaphysiques qui les assujettissent. Le commerce, en revanche, est un facteur de civilisation beaucoup plus important: „ L'invasion pacifique des marchandises de l'Europe doit nécessairement entraîner avec elle, d'une manière fort lente il est vrai, l'introduction successive au moins de quelques coutumes, et ces habitudes sont indissolublement liées à certaines idées, certains sentiments et certains rapports sociaux, jusque là inconnus en Asie; il y pénètre furtivement, insensiblement, au moins quelques gouttes de ce respect humain que l'Asie ignore tout à fait, et qui sont la vraie, l'unique base de toute morale et toute civilisation ".^°
En dehors du mouvement ouvrier politique, nous rencontrons avant 1860 certaines tentatives visant à améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière, en réalisant une législation ouvrière sur un plan international. En 1818, Robert Owen avait élaboré deux mémoires, l'un destiné aux gouvernements d'Europe et d'Amérique, l'autre tout spécialement aux puissances alors représentées au congrès d'Aix-la-Chapelle. Dans ces mémoires, il n'était cependant fait allusion à aucune mesure concrète. Rédigés en tournures très générales, ils recommandaient, à peu de choses près, un système fondé sur les principes d'éducation rationnelle d'Owen et sur les grandes lignes directrices qui avaient été suivies lors de la formation de sa société industrielle modèle à New Lanark.
L'idée de réaliser des réformes à l'aide d'une législation internationale fut d'abord lancée par l'économiste français Jérôme Adolphe
«» Ibid., p. 102.
" Ibid., p. 104.
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Blanqui qui, dans un ouvrage paru en 1838, souleva la question de savoir s'il n'était pas possible de faire signer entre les différents pays des traités ayant une teneur marquée aussi par des tendances favorables à la vie — contrairement aux accords diplomatiques traditionnels qui ne contenaient que l'obligation de tuer des gens."*^
La même idée fut reprise à peu près simultanément par le docteur Villermé qui, dans une publication, souligna qu'une véritable amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière ne pouvait être réalisée que grâce à des accords passés entre les industriels de tous les pays.
Le premier à donner une forme plus concrète à ces idées fut l'industriel français (originellement suisse) Daniel Le Grand (1783 — 1859). Il était profondément marqué par les idées philanthropiques du 18« siècle; mais contrairement à Owen, il était extrêmement religieux. Son attitude pacifiste se manifeste clairement dans une lettre adressée au ministre de l'intérieur français en 1832 au sujet des insurrections ouvrières à Paris, Lyon et Grenoble. Il y soutenait que les troubles étaient un résultat de la misère économique, et celle-ci, à son tour, avait sa source dans les objectifs belliqueux et les grands armements du régime antérieur. Il mettait fortement en garde le gouvernement de la monarchie de Juillet pour qu'il ne mobilise pas de troupes afin de calmer les troubles à l'intérieur ou pour se défendre contre les Etats voisins. La France n'avait aucune raison de craindre une invasion de leur part. Il ne leur manquait encore que la confiance nécessaire dans la stabilité du nouveau régime français .^^
Sur le plan social, Le Grand avait longtemps mené campagne en faveur d'une législation sociale ouvrière, lorsqu'il adressa, en 1840, un appel aux gouvernements allemand et suisse, où il demandait des consultations mutuelles dans de telles affaires. Il y critiquait sévèrement les champions de la liberté absolue dans les relations industrielles et démontrait (comme Owen) qu'une réduction des heures de travail — abstraction faite des considérations humanitaires — était un avantage même d'un point de vue purement économique: „ Les heures enlevées aux intérêts moraux de l'ouvrier, à sa santé, à son repos de la nuit
" Raymond Weiss, Daniel Le Grand, Paris 1926, pp. 6 — 7. " Ibid., pp. 73—74.
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et au libre développement des facultés physiques et morales de ses enfants, planent comme une malédiction sur l'industrie. Elles détruisent l'équilibre entre la production et la consommation dont le résultat inévitable est la réduction des prix de vente, réduction qui peu à peu change une industrie prospère en une industrie ruineuse ".^^
A ce propos, Le Grand cite l'exemple de l'Angleterre où on a voté une loi qui limite les heures de travail dans l'industrie à 12 heures.
Mais, en même temps, Le Grand se rendait compte que même si de telles réformes étaient utiles, également d'un point de vue purement économique, il y avait sans aucun doute beaucoup de patrons qui n'étaient pas capables de reconnaître cela immédiatement. Aussi une inspiration morale devait-elle promouvoir les réformes. Dans une des trois lettres qu'il adressa à Guizot à ce sujet (1844, 1845 et 1847), il analysait ainsi l'état des choses: „ Il y a, dans l'état actuel de l'industrie européenne, certains faits que les nations isolément, individuellement, ne peuvent régler et qui ne le seront que par un accord des puissances qui y sont intéressées ".*
En 1847, Le Grand s'adresse également à l'ambassadeur de France à Londres pour amener celui-ci à travailler en faveur d'une collaboration franco -britannique dans le domaine des réformes sociales, ce qui contribuerait, dans une large mesure, à donner un caractère positif à l'entente entre les deux pays. Puis en 1841, Le Grand présenta une proposition concrète adressée à l'assemblée nationale et relative à une législation sociale ouvrière, à caractère à la fois national et international.
En 1853, il présenta à nouveau ses propositions et souligna alors avec force l'importance que ces réformes revêtiraient pour la paix intérieure et extérieure: „ Depuis 1789, les masses populaires comptent dans la société et dans l'Etat autant que les autres. Le développement moral est le devoir le plus sacré des pouvoirs sociaux qu'il faut remplir parce que c'est bon, c'est humain, c'est chrétien. Il le faut de plus parce que le repos et le salut de la société sont à ce prix ".
En ce qui concerne la paix extérieure „ les conventions internationales pour sauvegarder les grands intérêts de l'humanité et non pour
" Ibid., pp. 255—256.
** Ibid., pp. 262—263.
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des intérêts purement politiques, seront une planche de salut pour les princes et les peuples ayant pour but la civilisation chrétienne et pour moyen la justice, la miséricorde et la paix ".^^
La concurrence effrénée au sein de l'industrie avait clairement fait apparaître ses conséquences néfastes. Elle était d'ailleurs contraire à la tendance principale de l'époque qui allait dans le sens d'une „ interdépendance " toujours croissante dans les relations intellectuelles et économiques entre les Etats, ce qui ouvrait la voie à une législation sociale ouvrière internationale.
Cette „ tendance principale de l'époque " n'était cependant pas assez forte pour que pût se réaliser le programme de réformes élaboré par Le Grand. Et, de notre propre temps, nous constatons d'ailleurs aussi que l'interdépendance en question ne supprime pas nécessairement les intérêts particuliers dans le domaine économique et national. L'organisation internationale du travail, telle qu'elle existe de nos jours, n'a pas non plus été à même de donner directement force de loi aux accords internationaux; il se révèle toujours extrêmement difficile de les faire ratifier par les différents Etats membres.
Un autre facteur susceptible d'avoir retardé la réalisation des idées de Le Grand, c'est que sa conception fondamentale était de nature essentiellement patriarcale. Il opérait avec deux grandeurs: l'Etat et les patrons. Il ne s'était pas encore rendu compte qu'une véritable réforme des conditions de travail exigeait que fût représentée une „ troisième puissance ", à savoir la classe ouvrière elle-même .*^
§ 6. LES GRANDS CONFLITS ET LES MOUVEMENTS PACIFISTES EN ANGLETERRE ET AUX ETATS-UNIS
Après le coup d'Etat de Louis-Napoléon le 2 décembre 1851 et sa campagne ultérieure en faveur de l'empire, l'opinion anglaise fut très bouleversée. On commençait déjà à entrevoir le fantôme de l'invasion, et on exigea avec une force grandissante des armements plus importants. Dans ce climat d'excitation, Cobden publia, en 1853, une brochure intitulée „ 1793 and 1853, in Three Letters " où il essaya d'amener
" Ibid., pp. 257—258.
" Ibid., p. 244.
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le public à des jugements plus réfléchis et moins passionnés. En même temps, le Herald of Peace demandait oii étaient les preuves démontrant que la devise de Napoléon III „ L'Empire, c'est la paix " n'était qu'un artifice de tactique.^ On ne réussit cependant pas à éviter qu'une augmentation des crédits attribués à la défense nationale ne fût votée, ni que „ The Militia Bill " ne fût adoptée par le Parlement.
L'année 1853 fut encore plus difficile pour les pacifistes. Voici qu'un nouveau climat de guerre se fait sentir, dirigé cette fois contre la Russie. Et avec les brusques sautes, retours et changements qui caractérisent fréquemment la politique des grandes puissances, Napoléon III, auparavant si craint, est à partir de ce moment décrit comme un précieux et fidèle allié dans la lutte contre le despotisme russe. Dans ces conditions, les partisans du mouvement pacifiste durent passer à la défensive. Certes, ils luttèrent avec ardeur au moyen de réunions, de brochures et d'articles de journaux, mais ne purent endiguer le raz-de-marée nationaliste qui déferlait sur le pays. Joseph Sturge sentit qu'il lui fallait prendre une initiative, mais — et cela caractérise bien la situation — il n'exposa pas son idée dans la „ Peace Society", mais dans le „ Meeting for Suffering " des quakers en janvier 1854. Il projetait de rendre visite au tzar Nicolas I pour lui présenter une adresse lui demandant instamment de trouver une solution aux problèmes sans recourir à la guerre. Les quakers estimaient qu'un tel appel avait de sérieuses chances de réussir, car ils pouvaient rappeler les liens amicaux qui avaient existé entre la „ Société " et le frère du tzar Alexandre I.
Le 10 février 1854, Joseph Sturge et deux de ses partisans furent reçus par Nicolas I. Au cours de la conversation, celui-ci souligna la profonde estime qu'il avait pour la reine Victoria, mais regretta que la lettre qu'il lui avait adressée eût été mal interprétée comme expression d'une avidité de conquête. (Il évita à ce sujet de citer l'occupation russe des principautés danubiennes). Les quakers n'étaient cependant nullement intéressés à entrer dans les détails des questions. Ils voulaient tout simplement savoir quelle attitude le tzar adoptait en ce qui concernait la paix et la guerre. Sa réponse fut qu'il voulait éviter la guerre par tous les moyens. Il ne recourrait aux armes qu'en cas de légitime
1 Année 1852, p. 125.
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défense. Mais, en toute circonstance, il lui fallait défendre l'honneur de son pays. Les quakers comprirent alors qu'il y avait peu de chances pour que la paix fût maintenue, mais le voyage avait par ailleurs confirmé l'opinion de Joseph Sturge qui pensait que la Russie aurait peu à se reprocher au cas où une guerre éclaterait. Les autres pacifistes essayaient également de lutter contre l'ambiance et le climat anti-russes. A ce propos, voici ce qu'écrivit le Herald of Peace : „ The panic terror of Russia overflowing Europe, and burying ail Western civilization beneath a déluge of Cossack barbarism, which now possesses the public mind in défiance of ail reason and probability, is precisely parallel to the frenzy which seized our forefathers, as to the designs of republican France, and which drove them madly into that war, which was reaUy the occasion of the French invasion of Europe ".^
La revue ne se contentait cependant pas de combattre l'ambiance et le climat anti-russes. Elle se montrait aussi favorable aux objectifs poUtiques de la Russie. Le désir de s'assurer un libre accès à la Méditerranée est, selon le rédacteur, en réalité le fait d'un „ perfectly natural instinct, apart from ail projects of conquests, or the lust of universal dominion".^
Oui, même si les Russes allaient conquérir Constantinople, cela ne signifierait pas qu'ils veuillent opprimer toute l'Europe et la rendre barbare. Au contraire : cela offrirait aux idées de l'Europe occidentale de nouvelles possibilités de pénétrer en Russie, ce qui était en fait le seul moyen de renverser le despotisme. Malgré la campagne d'injures lancée contre les Russes, il n'était guère douteux que les nations slaves apporteraient d'importantes contributions au développement de la civilisation. Le tzarisme n'était pas une institution éternelle.
Cobden et Bright étaient aussi favorables à une certaine expansion russe. Ils estimaient que la réalisation du libre-échange civiliserait tous les pays — y compris la Russie — et mettrait fin à l'oppression nationale, notamment en Pologne. Cobden ne voulait cependant pas aller jusqu'à décharger le tzar russe de toute responsabilité dans la guerre de Crimée. Par ailleurs, tous les deux — et surtout Bright — concentraient
• Année 1854, p. 32.
» Ibid., pp. 116—118.
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leurs attaques contre le gouvernement, de sorte que le public avait vraiment l'impression que, sur ce point également, ils partageaient l'opinion de Sturge. Cette attitude, montrant que les attaques dirigées contre la politique belliqueuse du gouvernement du pays peuvent implicitement conduire à accepter dans une certaine mesure les tendances impérialistes de l'adversaire, est d'ailleurs un phénomène bien connu, surtout dans l'histoire politique anglaise. On le trouve notamment dans l'opposition de Charles Fox contre William Pitt pendant la Révolution française et l'épopée napoléonienne ainsi que dans les attaques menées par E. D. Morel contre le gouvernement pendant la première guerre mondiale*
Bright soutenait notamment que les tendances interventionnistes avaient fait leur apparition dans la politique britannique avec la révolution de 1688. Sans doute avait-on eu de grands hommes politiques pacifistes comme Robert Walpole, Charles James Fox, Earl Grey et Robert Peel, mais ils n'étaient malheureusement que des exceptions confirmant la règle. D'une façon générale, le pouvoir appartenait à ceux qui travaillaient à favoriser les mesquins intérêts de l'aristocratie, ce qui se traduisit notamment par „la liberté de l'Europe ", „ les intérêts du protestantisme " et „ l'équilibre européen ".^
Ni Cobden, ni Bright n'étaient d'ailleurs des pacifistes absolus. Ainsi, dans son discours à la Chambre des Communes, le 31 mars 1854, Bright souligna qu'il ne voulait pas discuter de la guerre „ on the abstract principle of peace at any price, as it is termed, which is held by a small minority of persons in the country, founded on religions opinions which are not generally received " ^
Et, au sujet de la révolte des Cipayes en 1857, il écrivit dans une lettre à Joseph Sturge : „ Does our friend Southal think our Government should rest quiet and allow every Englishman in India to be murdered ? I don't think so. They must act on their principles, seeing
* Voir A. J. P. Taylor, John Bright and the Crimean War, dans Englishmen and Others, London 1956, pp. 44 — 64.
' Discours tenu à Birmingham, le 28 octobre 1858, pubUé dans Charles K. Adams, Représentative British Orations, London 1884, Vol. 3, pp. 159 — 203.
* Margaret E. Hirst, The Quakers in Peace and War, London 1923, pp. 276—276.
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they admit no others. I hâve never advocated the extrême non-resistance principle in public or in private. I don't know whether I would logically maintain it". '
Dans l'opposition à la guerre de Crimée, on pouvait, en tout, distinguer trois mouvements: l'un, sous la conduite de Sturge et de Richard, qui condamnait la guerre d'une façon générale, le deuxième, sous la direction de Cobden et de Bright, qui soutenait que la guerre était inutile et nuisible, et le troisième, sous l'égide de Gladstone, qui estimait certes que la guerre était en soi justifiée, mais affirmait simultanément que le gouvernement avait commis une grave faute en n'ayant pas réussi à établir la paix lors des négociations de Vienne au printemps de 1855.^
Les efforts des partisans de la paix restèrent vains. La guerre fut menée jusqu'au bout. Mais lorsque les préliminaires de paix commencèrent à Paris au printemps de 1856, les pacifistes prirent une nouvelle initiative, cette fois-ci pour assurer une paix durable. Une députation, où figuraient notamment 20 membres du parlement, souligna avec force vis-à-vis de Palmerston et de son gouvernement „ the importance of proposing at the conférences then sitting, some System of international arbitration which may bring the great interests of nations within the cognisance of certain fixed rules of justice and right ".^ Comme Palmerston se montrait très réservé à l'égard de ce projet, Henry Richard décida d'aller trouver les délégués à la conférence de paix, et il fut accompagné par Joseph Sturge et Charles Hindley, M. P.
A Paris, ils s'entretinrent avec le ministre britannique des Affaires Etrangères, Lord Clarendon qui promit de faire une tentative. Il toucha deux mots de l'affaire à Palmerston qui adopta une attitude plus encourageante due au cours favorable des négociations. Lord Clarendon rédigea ensuite cette ébauche d'un passage du traité de paix: „The Représentatives of the High Contracting Parties having now brought their labours to a happy termination cannot separate without performing an act of duty, which as it may tend to prevent the effusion of blood and
' Ibid., pp. 285—286.
* Gakvin Burns Henderson, Crimean War Diplomacy and other Historical Essaya, Glasgow 1947, p. 142.
» Henry Richard, Meraoirs of Joseph Sturge, London 1865, p. 497.
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to prolong the blessings of Peace they humbly trust will be acceptable to the Almighty.
In order therefore to guard as far as possible against a renewal of war and the calamities which it entails, the said RR. engage for the High Contracting Parties, their Heirs, and Suocessors, that neither of them will déclare war against the other until the cause of différence which might lead to war has been submitted to the médiation of some Third Power to be mutually agreed upon between them, and that if there should be danger of war between one of High Contracting Powers and some other Power not a party to this engagement, then that the High Contracting Powers shall use their best endeavours to induce that other Power to pursue the same course as they themselves hâve agreed to adopt.
Further the High Contracting Powers agrée to adress a Collective Note to ail Governments inviting them to accède to this engagement ".
Fait digne d'attention: dans ce document, Clarendon avait réussi à faire passer — avec l'approbation de Palmerston — le terme d'„ engagement ", et non pas seulement „ expression of désire ".^^
Le gouvernement français n'était toutefois pas disposé à aller aussi loin qu' „ engagement ". On a déclaré à ce sujet que c'était à cause des projets de Napoléon III relatifs à une future invasion en Italie. Les négociations aboutirent à la résolution suivante : „ M.M. les plénipotentiaires n'hésitent pas à exprimer au nom de leurs gouvernements, le vœu que les Etats entre lesquels s'élèverait un dissentiment sérieux avant d'appeler aux armes, eussent recours, en tant que les circonstances l'admettraient, aux bons offices d'une puissance amie "."
La forme définitive de cette clause fut donc très modérée par rapport à la rédaction primitive. Mais les pacifistes y virent quand même un triomphe de leurs idées. Ils enregistrèrent également comme un succès la déclaration sur la situation des Etats neutres en temps de guerre, déclaration qui interdisait la course, exigeait le respect du pavillon neutre même lors du transport de marchandises destinées à l'ennemi — à l'exception de la contrebande de guerre — , décidait que des marchandises destinées à un pays neutre et transportées sous pavillon ennemi
" Henderson, op. cit., pp. 147 — 148.
" L. DE Braiz, Le traité de Paris, Paria 1856, I, p. 534.
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seraient soustraites à la confiscation, et faisait savoir que, pour être respecté, un blocus devait être efficace. ^'^ Jusqu'en 1856, la pratique dans ce domaine avait beaucoup varié, surtout si l'on compare l'Angleterre et la France. Les Britanniques confisquaient les biens ennemis, mais respectaient les biens neutres. Les navires ennemis étaient pris, mais les marchandises neutres qui se trouvaient à bord échappaient à l'embargo. Les Français, de leur côté, avaient attaché plus d'importance au pavillon qu'aux biens que celui-ci couvrait. En d'autres termes: si le navire battait pavillon neutre, la cargaison pouvait passer, même si elle était propriété ennemie. Si le navire battait pavillon ennemi, la cargaison était aussi confisquée, même s'il s'agissait de biens „ neutres ".^^
Dès l'année suivante, en 1857, les pacifistes se virent à nouveau obligés de lancer une protestation, cette fois-ci contre la seconde guerre de Chine et la répression de la révolte des Cipayes. En ce qui concernait cette dernière, Cobden souligna que les peuples de l'Inde préféreraient sans aucun doute être mal gouvernés (aux yeux des Européens) que d'être exposés à l'humiliation d'être gouvernés par de „ meilleurs " conquérants étrangers. Toute l'autorité britannique aux Indes reposait sur la conviction que les indigènes étaient disposés à servir d'instruments à leur propre humiliation. Et la conviction des Britanniques était si ferme qu'ils offrirent aux Hindous les lumières de l'évangile et la liberté de la presse, en même temps qu'il leur paraissait impossible que les Hindous eussent assez d'intelligence pour établir des parallèles entre les droits qu'ils avaient eux-mêmes et ceux, beaucoup plus étendus, des Britanniques. Bien des Anglais furent choqués par le „ Re Bomba " à Naples. Mais en même temps la surprise fut grande à la Chambre des Communes, quand quelques représentants soutinrent qu'il fallait respecter le principe de la liberté en ce qui concernait aussi les Indes. Il était décourageant de constater que les commerçants britanniques ne considéraient la Chine et les Indes — ces deux grands pays — que comme des marchés qu'il fallait tenir ouverts par la force, tout en veillant à écarter les autres nations. Cela montrait, disait Cobden, combien peu
" Mabtens, Nouveau recueil général de traités, tome XV, p. 768.
" Sir Francis Piggot, The Déclaration of Paris, London 1919, pp. 23 — 24.
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les peuples avaient compris ce que représentaient réellement les principes libre-échangistes.i*
Quant à la guerre d'Italie en 1859, les pacifistes y voyaient uniquement le résultat d'intrigues diplomatiques et dynastiques. Il était facile de constater qu'à l'origine des facteurs essentiels de toute cette partie de jeu se trouvait la guerre de Crimée. Pour Napoléon III, il importait de consolider la position que lui avait procurée cette guerre, de manière à pouvoir réaliser son rêve qui était de devenir l'arbitre suprême des affaires de l'Europe. De son côté, la Sardaigne était fermement décidée à se servir de sa participation à la guerre de Crimée pour s'assurer une expansion territoriale, et il ne déplaisait pas à la Russie de voir s'affaiblir la situation de l'Autriche, étant donné notamment l'attitude anti-russe adoptée par ce pays durant la guerre de Crimée.
Par ailleurs l'évolution depuis 1854 avait clairement montré combien les arguments contre le mouvement pacifiste international étaient dénués de fondement. Les adversaires avaient notamment soutenu que les réunions pacifistes internationales autour de 1850 étaient inutiles, puisque l'Europe, en gros, avait joui de 35 ans de paix. Mais, maintenant, on avait été témoin de la rapidité avec laquelle les conjonctures pouvaient changer tant que le recours à la force militaire était un moyen reconnu et accepté dans les règlements internationaux. D'abord était venue la guerre de Crimée, puis la révolte des Cipayes, ensuite la seconde guerre contre la Chine directement liée à la révolte des Taïpings, et enfin maintenant la guerre d'Italie. C'était toutefois une consolation de savoir que, cette fois-ci, l'Angleterre ne se mêlerait manifestement pas au conflit.^^ Les pacifistes menèrent également une campagne active pour la „ nonintervention " dans l'insurrection polonaise de 1863. Certains activistes avaient à ce sujet rappelé que la Russie, en opprimant les Polonais, avait violé les décisions de la paix de Vienne. A cela, on pouvait répondre que l'Angleterre avait auparavant toléré de telles violations, ayant accepté par exemple de voir la Belgique se séparer de la Hollande et la Lombardie de l'Autriche. D'une façon générale, c'était d'ailleurs une affaire extrêmement douteuse que d'intervenir en faveur de „ ce qui est juste ",
" John Morley, The Life of Richard Cobden, II, pp. 207, 209, 214. » The Herald of Peace, 1859, p. 193.
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car sur ce point les avis sont bien partagés. D'aucuns estimaient que, dans ce domaine, c'était à „ l'Ordre " que revenait la plus haute priorité, alors que d'autres voulaient l'attribuer à la „ Liberté ", De plus, si on acceptait le principe d'intervention dans ce cas-ci, on risquait de voir le principe lui-même gagner en force, ce qui se révélerait alors ne pas être à l'avantage de la liberté. Et enfin: „ If we are to act on the fine-looking and fine-sounding principle of always fighting for the right or for what we deemed to be right, see in what responsibilities that would involve us. We should hâve to constitute ourselves Quixotes of universal humanity ".^® Il convenait d'ailleurs de se rendre compte que les relations entre la Russie et la Pologne avaient souvent été décrites d'une manière erronée. La Pologne était volontiers présentée comme un Etat pacifiste et libéral opprimé par le despotisme russe. En réalité, la Pologne était dominée par une aristocratie animée de puissants désirs d'expansion aux dépens des voisins. i'
En Angleterre, on était, en outre, étonnamment indifférent aux efforts réellement entrepris en Russie pour faire évoluer le pays de la barbarie à la culture, du féodalisme à la liberté. La libération des serfs par exemple avait eu lieu sans par trop attirer l'attention de l'opinion britannique. Les mauvais côtés du régime russe étaient en revanche l'objet d'une grande publicité. La condamnation d'une nation qui en opprime une autre était certes justifiée. Mais alors il fallait aussi être conséquent à l'égard de son propre pays, lorsque celui-ci procédait par exemple à la répression sanglante de la révolte aux Indes. ^^
En analysant la situation de la Russie, on abordait aussi le problème des Indes. L'expansion russe en Asie Centrale, qui avait éveillé de si grandes craintes pour la frontière des Indes, n'avait certainement pas pour but de menacer la domination britannique. Mais si les Britanniques voulaient consolider leur position aux Indes, il serait beaucoup plus important de pratiquer là une politique de réformes que d'augmenter le potentiel militaire : „ The Indian Mutiny taught us one of the best securities against its récurrence to be a due regard to native rights, associating the natives with us in ail branches of the administration,
" Ibid., 1863, pp. 193—194.
" Ibid., pp. 232—234.
» Ibid., 1864, pp. 38—40.
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thus giving them a co-partnery interest, and while maintaining a native aristocracy not handing over peasantry to grasping landlords, or reckless chief tains. Russian serf émancipation is known to the natives of India, who will form very disparaging contrasts, if the Indian peasant is placed in a position inferior to that of the Russian ".^^
Lors du conflit germano -danois en 1864, les milieux pacifistes soulignèrent comment la politique allemande dévoilait de nouveau l'influence néfaste de l'idée de nationahté. Elle grandissait en ItaUe et en Hongrie, en Pologne, dans les provinces européennes de la Turquie et maintenant, avec une force renouvelée, dans le Slesvig-Holstein. C'était une illusion que de croire qu 'on pouvait „ résoudre " le problème des nationalités en accordant l'autonomie totale à tous les groupes nationaux. Cela entraînerait un démembrement de la plupart des Etats européens et provoquerait une décadence culturelle aux conséquences néfastes. C'était justement à cause de cela qu'on se trompait si lourdement en identifiant l'indépendance nationale à la Uberté, car la liberté ne peut s'épanouir que dans un milieu harmonieux où l'on tient compte des intérêts des différents groupes, et oii la conduite de l'Etat n'est pas à la merci de passions nationalistes. La seule solution viable, c'était donc d'accorder l'indépendance aux nationalités dans le cadre d'un plus vaste ensemble, tout comme Alexandre II y avait songé au sujet de la Pologne, jusqu'à ce que l'insurrection de 1863 vînt mettre une fin tragique à ses tentatives. Ces considérations — qui concordaient d'ailleurs entièrement avec le point de vue qu'Emile de Girardin avait soutenu en France — furent exposées dans un éditorial du „ Herald of Peace " qui définissait nettement la conception que les pacifistes se faisaient du problème : „ Now, we must avow a very strong conviction, which we hâve long cherished, though its avowal may, perhaps, at first shock the préjudices of many whom we respect, that this idea of nationality is a poor, low, selfish, unchristian idea, at variance with the very principle of an advanced civUization, and must, so long as it is cherished and pursued with the headlong and passionate zeal which its advocates now display, prove fatal, not only to peace, but to aU progress in liberty and good govemment''.^"
^* Russia, Central Asia and British India, by a British Subject (James Long). London 1865, p. 22.
*» The Herald of Peace, 1864, p. 18.
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Cette condamnation sévère de l'idée de nationalité n'amenait toutefois pas les pacifistes à estimer que l'Angleterre devait aider le Danemark contre l'Allemagne. De toute façon, la guerre était une manière répréhensible de résoudre les conflits internationaux. Et même si la Prusse dans ce cas était apparemment l'agresseur, il n'appartenait pas au gouvernement britannique de s'ériger en juge dans cette affaire en constatant d'une façon sommaire que l'une des parties avait le droit pour elle. Comme tous les conflits internationaux, celui-ci était aussi dû à une série de causes assez complexes. A ceux qui soutenaient que l'Angleterre était obligée d'intervenir conformément à l'accord de Londres en 1852, les pacifistes répondaient que cet accord ne concernait qu'un règlement provisoire de questions litigieuses dans des circonstances bien déterminées. On ne pouvait l'interpréter comme une obligation de le maintenir, les armes à la main, durant une assez longue période.^^ Les pacifistes prirent aussi des mesures pratiques pour empêcher une intervention britannique. En janvier 1864, le comité directeur de la Peace Society remit un mémoire au ministre des Affaires Etrangères Lord RusseU. Ce mémoire, qui portait les signatures de Joseph Pease, Henry Richard et Samuel Guemey, déclarait notamment : „ Your Memorialists hâve observed with satisfaction and gratitude the resolute spirit with which her Majesty's Government hâve adhered to the principle of nonintervention in the case of America and Poland. It appears to your MemoriaUsts that the Dano-German question far from offering any ground for departing from this salutary principle, présents none of even those plausible pretexts usually urged in favour of armed intervention in other cases. — Neither clear political right on one side or the other, nor treaty obhgations on our part, nor the supposed complicity of British interests in the point of issue, nor respect for popular sympathies, can be pleaded in excuse for staking the blood and treasure of England on this unintelligible quarrel ".^
La guerre prusso-autrichienne de 1866 fut ime conséquence de la lutte pour le Slesvig-Holstein, mais n'eut aucune répercussion internationale, et cela surtout parce que la victoire de la Prusse fut si
« Ibid., p. 40.
« Ibid., p. 20.
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rapide et si décisive. Aussi les pacifistes britanniques n'eurent-ils pas à combattre une activité quelconque en faveur d'iuie intervention. Us se contentèrent de regretter que la popularité de Bismarck en Angleterre augmentât uniquement parce que sa politique cynique, fondée sur la force, avait été couronnée de succès. En ce qui concernait les événements mêmes de la guerre, ils laissèrent tomber quelques remarques ironiques au sujet de la Croix-Rouge internationale, récemment fondée par des gens bien-pensants qui croyaient pouvoir combiner la philanthropie et la guerre. 2^
Lors de la guerre franco-allemande de 1870, les pacifistes britanniques encouragèrent leurs partisans français dans leurs efforts pour empêcher la guerre ; la guerre étant devenue réalité, ils concentrèrent leurs efforts à empêcher une intervention de la part de la Grande-Bretagne. Une question d'une brûlante actualité à ce propos, c'était le danger que courait la Belgique de voir violer sa neutralité. A ce sujet, Henry Richard déclara que l'Angleterre ne pouvait guère être liée par le traité de 1839 en toutes circonstances. Car que serait-il arrivé si la Prusse en son temps avait accordé à la France le droit d'annexer la Belgique? Dans ces conditions, l'Angleterre aurait été incapable de remplir quelque garantie que ce fût. Elle n'aurait en tout cas pas pu compter sur une aide quelconque de la part de l'Autriche ou de la Russie, cela les événements de 1832 l'avaient clairement montré. Alors que nombre de pacifistes considéraient le traité de 1839 comme une phase importante dans les efforts entrepris pour assurer la paix en Europe, Richard soutenait qu'il n'était que le résultat d'une activité diplomatique traditionnelle et cynique .2* Richard et ses partisans combattaient aussi, dans la mesure de leurs moyens, la campagne menée pour que l'Angleterre, par suite de la guerre sur le Continent, procédât à une augmentation considérable de ses dépenses d'armement.
Les pacifistes américains adoptaient à l'égard des conflits nationaux européens une attitude qui, dans ses grandes lignes, s'apparentait à celle de leurs partisans britanniques; d'ailleurs, pour des raisons toutes naturelles, ils n'avaient besoin, dans aucun des cas, de mener campagne
»» Ibid., 1866, p. 90.
M Ibid., 1870, p. 119.
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contre une intervention de la part des Etats-Unis. Il leur arrivait en revanche d 'intervenir pour empêcher que des appels, émanant de défenseurs de la liberté combattant en Europe, n'émeuvent l'opinion américaine et surtout les milieux d'immigrants. Caractéristique à cet égard est la réaction qu'ils manifestèrent lorsque Lajos Kossuth séjourna aux Etats-Unis et lança un appel aux puissances occidentales, leur demandant d'empêcher une intervention de la Russie en cas d'iui nouveau soulèvement hongrois. Dans une lettre à George Beckwith, William Jay, alors président de r American Peace Society, écrivit que, même compte non tenu de ce que le recours à la force armée ne devait avoir lieu qu'en cas d'extrême nécessité, la „ loi de l'humanité " invoquée par Kossuth était une notion très obscure. Car „ if we may not suffer Russia to aid Austria in crushing Hungary, why should we suffer Austria to crush her? Why should the „ law of humanity " require us to permit England to crush Ireland, Canada or Jamaica, or Russia to crush Roland, or the French Republic to crush the Roman RepubHc? " Il fallait d'ailleurs se rappeler que la cause de la liberté n'est jamais favorisée ni soutenue par le recours aux armes, mais qu'au contraire, plus la force militaire est puissante au début et plus la liberté est menacée. Aussi une campagne pacifique et une résistance passive sont-elles les moyens les plus efficaces pour à la fois obtenir et maintenir un régime libre.^^ L'attitude des pacifistes américains était donc nette et claire en ce qui concernait les conflits européens — et aussi d'ailleurs pour ce qui était des conflits où était engagé leur propre pays, comme le conflit de l'Orégon et la guerre contre le Mexique. La situation se présenta cependant tout autrement lorsqu'ils se virent placés en face de la guerre de Sécession et de ses problèmes particuliers.
Jusqu'à la veille du déclenchement des hostilités en 1861, le point de vue pacifiste avait apparemment de fortes chances de recueillir l'adhésion des parties en présence. Des deux côtés, on s'efforçait intensément de trouver une solution pacifique. Si plusieurs personnalités marquantes du mouvement pacifiste ne crurent pas pouvoir encourager sans réserve ces efforts, c'était parce qu'elles craignaient de voir une telle solution épouser le caractère d'un compromis imphquant l'accepta-
» Ibid., 1852, pp. 32—33.
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tion du maintien de l'esclavage au sein de l'union. Une société libre et une société fondée sur l'esclavage ne pouvaient plus, à leur avis, coexister. Même la guerre était préférable à un compromis dans cette question. Cette conception fut soutenue avec une force toute particulière par Amasa Walker qui, dans une lettre à Charles Sunmer, l'engagea à s'en faire l'avocat au sénat. Sumner fut naturellement assailli d'un autre côté, et notamment par le professeur T. C. Upham qui l'exhorta instamment à travailler au maintien de la paix en toute circonstance. Cette dernière intervention fut cependant vaine, car Sunmer partageait l'opinion de Walker sur ce sujet. George Beckwith exposa un point de vue qui rallia d'assez nombreux suffrages. La véritable mission du mouvement pacifiste, déclarait-il, est de travailler à éviter la guerre entre Etats. Il ne lui appartenait pas de prendre parti lorsqu'il s'agissait, au sein d'un Etat isolé, d'une révolte que les autorités légales réprimaient par la force. En même temps, Beckwith soulignait cependant combien il était nécessaire de rester fidèle aux principes pacifistes fondamentaux. Il menait campagne contre la guerre et veillait à ce que les appels de paix émanant de la London Peace Society fussent diffusés d'une manière efficace. La guerre une fois déclenchée, il l'accepta cependant comme un fait inévitable, comme en témoigne sa déclaration à une réunion de l 'American Peace Society à Boston, le 27 mai 1861. Il apparut également que son point de vue était soutenu par une solide majorité. Le président de la société — Gerry Smith — qui n'avait pu prendre part à la réunion — envoya une lettre dans laquelle il soutenait que cette guerre serait une guerre pour mettre fin à la guerre. „ When slavery is gone from the whole world, the whole world will then be freed not only from a source of war, but from the most cruel and horried form of war. For slavery is war as well as the source of war ".^^ Cette conception eut des adhérents même parmi les „ non-résistants ", ce qui montre à quel point l'esclavage était devenu un sujet d'indignation et un objet d'exécration,
Burrit en revanche adopta un tout autre point de vue. Il soutenait que la tyrannie et l'oppression aboutissaient toujours à la guerre. Pour éviter la guerre, il fallait supprimer ces maux, et naturellement aussi
*• Merle Curti, Peace or War, p. 54.
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l'esclavage qui était la pire forme d'oppression. Mais comme les Nordistes s'étaient aussi rendus coupables de cette ignominie, ils se devaient de prendre une véritable initiative pour arriver à la faire supprimer. Cela ne pouvait avoir lieu que par la libération des esclaves nègres contre dédommagement à leurs propriétaires. Plusieurs membres du mouvement pacifiste partageaient le point de vue de Burrit, mais, comme groupe, seuls les quakers restaient sur leurs positions de pacifistes absolus, ils refusaient de servir en temps de guerre ou de se faire remplacer, ce qui les exposa aux poursuites des autorités, dans le Nord comme dans le Sud.^'
L'attitude résignée, voire même dans plusieurs cas positive, adoptée par les membres du mouvement pacifiste américain à l'égard de la guerre, créa un certain climat d'opposition entre eux et les pacifistes anglais. Henry Richard réagit d'une manière particulièrement incisive. Il soutenait que mener une guerre pour faire abolir l'esclavage, c'était comme d'essayer d'exorciser le diable à l'aide de Belzébuth et que les arguments des Nordistes semblaient suspects lorsqu'ils faisaient valoir que l'abolition de l'esclavage serait un moyen efficace pour triompher des Sudistes.28
Comme à plusieurs reprises auparavant, Cobden et Bright avaient une conception plus nuancée des événements. Bright soulignait que même s'il était par principe partisan de la paix, il fallait à tout moment juger les phénomènes d'une façon objective et réaliste. „ I cannot for the life of me see upon any of those principles upon which States are governed now — I say nothing of the literal words of the New Testament — I cannot see how the state of affairs in America with regard to the United States Government could hâve been différent from what it is at this moment ",^
Même si Cobden aussi bien que Bright sympathisaient avec les Nordistes, ils soulignaient dans des lettres adressées à Charles Sumner que les Nordistes, par leur politique protectionniste, s'étaient créé de nombreux ennemis en Angleterre. Ni les libéraux, ni les dirigeants du
" Voir M. E. Hirst, op. cit., pp. 430— 45L *• The Herald of Peace, 1861, pp. 246—248. " Hirst, op. cit., p. 288.
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mouvement ouvrier ne se laissèrent cependant entraîner à considérer de ce fait les Sudistes comme les champions des idées libre-échangistes. Lorsqu'on fit valoir cet argument à une réunion en 1861, le dirigeant Ernest Jones répondit: „ Free trade in what? Free trade in the lash, free trade in the branding-iron, free trade in chains? ".^
Le gouvernement Palmerston soutint cependant les Sudistes, notamment en les reconnaissant comme belligérants. Cette décision fut saluée avec satisfaction par Henry Richard qui affirmait que la situation était maintenant la même que lors de la guerre d'indépendance des Grecs, de la libération des colonies sud-américaines se délivrant du joug de l'Espagne, ou de la guerre de libération des colonies nord-américaines se débarrassant de la tutelle de l'Angleterre. Richard avait dès l'origine été partisan de la „ sécession " des Etats du Sud, ce qui l'amena logiquement à les reconnaître comme une nation propre. L'attitude de Richard dans cette affaire est un exemple extrême de la manière dont certains pacifistes peuvent considérer un état de paix formel comme une valeur absolue, sans prendre en considération si cet état est maintenu en opprimant la liberté et la dignité humaine ou s'il porte nettement en germe une nouvelle épreuve de force beaucoup plus vaste.^^
D'un autre côté, le pacifisme absolu de Richard l'amena à lutter sur le même front que Cobden et Bright, lorsqu'il s'agit d'apaiser l'indignation et l'excitation provoquées par „ l'affaire du Trent", où un navire de guerre des Etats du Nord avait arraisonné un bâtiment britannique et avait fait prisonniers deux envoyés du gouvernement sudiste qui se trouvaient à bord. En même temps que les partisans du mouvement pacifiste luttaient contre le climat toujours plus belliqueux qui régnait en Angleterre, ils insistaient auprès de leurs alliés en Amérique pour qu'ils fassent comprendre aux Nordistes que ceux-ci, après leur violation du droit international, devaient donner satisfaction à l'Angleterre et libérer les prisonniers. A ce sujet, les lettres adressées par Bright à Sumner revêtirent une importance particulière. Elles furent présentées au gouvernement de Lincoln et firent d'autant plus impression que leur auteur était connu comme un honnête avocat de la cause des Nordistes
»« G. D. H. CoLE, Chartist Portraits, London 1941, p. 353.
" Lewis Appleton, Memoirs of Henry Richard, London 1889, pp. 60 — 61.
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en Angleterre. Le litige se termina d'ailleurs par la libération des prisonniers. Un autre conflit de caractère grave vit aussi le jour au cours de la guerre de Sécession: „ l'affaire de l'Alabama ", qui devait son nom à un navire construit en Angleterre et destiné à servir dans la guerre de course contre les Nordistes. Alors même que „ l'Alabama " était en voie de construction, le consul américain à Liverpool avait protesté et exjgé la confiscation du navire. Les autorités britanniques demandèrent à des légistes de la couronne d 'émettre leur avis, et l'affaire traîna en longueur. Entre-temps „ l'Alabama " avait pris la mer, apparemment pour procéder à un tour d'essai, mais en réalité pour commencer son activité belliqueuse. Des navires britanniques lui procurèrent l'équipement nécessaire en canons et en munitions soit dans les eaux territoriales britanniques, soit dans le voisinage des Açores. Outre „ l'Alabama ", trois autres bâtiments furent équipés de la même façon en Angleterre. „ L'Alabama " était le plus rapide d'entre eux et causa de grands dommages à la navigation des Nordistes jusqu'à ce qu'un des croiseurs leur appartenant réussit à le couler dans la Manche en 1864. Ces courses suscitèrent l'indignation en Amérique, indignation qui fut loin de diminuer lorsque le gouvernement britannique repoussa une proposition américaine présentée en pleine guerre et suggérant de soumettre l'affaire à l'arbitrage. Du côté britannique, on soutint qu'une loi de 1819 empêchait les autorités de mettre l'embargo sur des bâtiments non armés; soumettre l'affaire à l'arbitrage, c'était presque se reconnaître coupable. Ce point de vue fut également maintenu après la fin de la guerre. Et lorsque le gouvernement britannique adopta enfin luie attitude plus positive à l'égard de la proposition d'arbitrage, les négociations échouèrent parce que les Etats-Unis augmentèrent leurs revendications et demandèrent réparation pour toute l'attitude neutre de l'Angleterre pendant la guerre. Cela n'empêcha cependant pas les pacifistes britanniques de continuer à exercer une pression sur le gouvernement pour l'amener à continuer ses efforts dans la voie de l'arbitrage. Lors d'une rencontre avec une délégation de la Peace Society en mars 1868, le ministre des Affaires Etrangères, Lord Stanley, s'exprima avec optimisme sur les chances d'un règlement pacifique. Les aimées passées aux Etats-Unis lui avaient appris que la langue colorée et quelque peu violente des Américains n'était sans doute qu'un moyen de canaliser le mécontente-
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ment du peuple. Si on en venait à des négociations concrètes, ils se révéleraient sans aucun doute beaucoup plus raisonnables. ^^
Il apparut toutefois peu facUe d'apaiser l'atmosphère d'indignation qui régnait, et, fait caractérisant bien la situation, les dirigeants du mouvement pacifiste américain n'étaient pas très „ chauds " dans l'affaire d'arbitrage. Certains d'entre eux — et notamment Charles Sunmer — estimaient même qu'on devait forcer l'Angleterre à verser d'importantes compensations .^
Après de nouvelles et difficiles négociations, on réussit cependant, le 8 mai 1871, à conclure un traité américo-britannique et à soumettre „ l'affaire de l'Alabama " à une cour d'arbitrage. Les règles établies dans le traité et le cours ultérieur de l'affaire feront l'objet d'un prochain chapitre.
" The Herald of Peace, 1868, p. 45.
" Merle Curti, op. cit., p. 9L