JACQUES CALLOT
«Attire le soldat, sans crcinte des dangers, Du lieu de sa naissance aux Pais estrangers»;
la violence des combats, qui
&n'estonne point l'invincible courage De ceux dont la valeur scait combatre l'orage, Et qui pour sacquerir le tiltre de guerriers, Du sang des ennemis arrouscnt leurs Lauriers.»"
Il continue en nous montrant les horreurs des pillages, et l'in» croyable cruauté et brutalité des soldats. Personne n'oubliera l'image torturée du propriétaire de la ferme, pendu par les pieds au dessus du feu de sa propre maison (5e gravure).
L'esprit guerrier se déploie même en dehors des champs de bataille envers les voyageurs paisibles, qui sont pillés et assassinés. La justice veille cependant; les malfaiteurs sont ramenés au camp, et toute une série de gravures (10—14) nous permettent d'assister aux punitions barbares auxquelles étaient alors soumis les soldats coupables: estrapade, pendaison, bûcher, supplice de la roue.
Si encore les guerriers pouvaient attendre avec calme leur vieil» lesse; mais Callot leur montre (grav. 15—17) la détresse et les misères qui les guettent, lorsque, estropiés et impotents, ils ne peuvent plus suivre leur métier:
«Que du pauvre soldat déplorable est la chance 1 Quant la guerre finit, son malheur recommence. ' Alors il est contraint de s'en aller gueusant.»
La scène qui clôt la série des gravures de Callot, représente une cérémonie à la Cour, où le Prince,
«plein de reconnoissance
. . . punit les méchans et les bons recompense . . .
Elle nous dit que, si Callot a bien vu et vivement dépeint les malheurs et les misères de la guerre, il n'est pas arrivé à embrasser
•" Les vers, d'après Brunet, 1. c, seraient dus à I'Abbé de Marolles (1610-81), littérateur et traducteur très fertile.
DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE PACIFISTE
des idées pacifistes ; en tout cas il n'a pas osé révéler ce sentiment, s'il l'a connu.
Car la moralité qu'il tire est seulement celle«ci: que la scène représentée
«Doit picqucr les soldats d'un aiguillon d'honneur, Puisque de la vertu dépend tout leur bonheur, Et qu'ordinairement ils reçoivent du vice La honte, le mespris et le dernier supplice.»
Il s'agit seulement de s'abstenir des crimes de la guerre; il ne s'agit pas de combattre le crime de la guerre.
Un contemporain de Jacques Callot, le poëte silésien Friedrich VON LoGAU,*' qui également avait vu la guerre de près, a exprimé dans plus d'une de ses épigrammes des sentiments analogues à ceux qui avaient inspiré Callot.
«Eine Heldenthat» (I. 4. 47) est une description ironique d'un pillage ordinaire. Il finit ainsi :
«Hôrt! seht! und steigt empor! macht aile Locher weiter: Dort fliehen Helden her, dort lauffen dreissig Reuter, Die greiffen kiihnlich an ein wiistes Gartner«Haus Und schmeissen Ofen ein und schlagen Fenster aus.»
On dirait le texte de la 4e gravure de chez Callot. — Et «Ab» gedanckte Soldaten» (II. 9. 69) conviendrait aussi pour servir de texte à d'autres gravures dont nous venons de parler:
«Wurmer im Gewissen, Kleider wol zerrissen, Wolbenarbte Leiber, Wolgebrauchte Weiber, Ungewisse Kinder, Weder Pferd noch Rinder,
" 1604—55. Sous le pseudonyme Salomon von Golaw il a laissé plus de trois mille «Sinngedichte», épigrammes dont beaucoup se distinguent par la forme comme par le fond. — Il est intéressant de noter qu'en 1648 Logau fut ads mis dans la société secrète «Der Palmbaum» (voir plus haut, p. 349); il est facile de voir par ses vers qu'il a été inspiré par l'humanitarisme de ce milieu.
FRIEDRICH VON LOGAU
Nimmcr Brot im Sacke, Nimmer Geld im Packe Haben mit genummen, Die wom Kriege kummen . . . .»
Il est évident que ces images de la misère guerrière n'ont été que trop bien connues au poëte silésien comme au graveur lorrain.
Le poëte, cependant, va plus loin que l'artiste. Il pose la question de savoir ce que vaut la guerre en soi. C'est un pro» blême qui le préoccupe beaucoup, et plusieurs de ses épigrammes expriment ses opinions dans cet ordre d'idées.
«Vom Kriege» (I. 4. 33) constate le caractère destructif de la guerre. Elle ne paraît rien laisser de positif:
«Mars, wie es scheint, hat nur vier Sinnen, Dieweil cr nicht wil fiihlcn kiinnen, V^ann er die Welt so gar verheeret, Dasz er sein eignes Fleisch verzehret.»
Logau a vu l'immoralité de la guerre, et combien elle crée d'in» justices :
«Wann mein Feld mir so viel Garben, als der Krieg trug Unrecht, tragt, Wil ich haben grosse Schatze gar in kurtzem hinterlegt.»"'
Les rapports réciproques de la guerre et de la paix le retiennent :
«Ein Krieg ist kôstlich gut, der aufF den Frieden dringi Ein Fried ist schàndlich arg, der neues Kriegen bringt.»"
En d'autres mots: la paix est l'état normal, qu'il s'agit de consolider.
Mais lorsque la paix revient enfin, en 1648, dans les pays aile» mands, Logau n'ose guère croire à sa durée, ni aux bienfaits qu'elle devait garantir :
" Des Krieges Fruchtbarkeit, III. 6. 51. — Je cite d'après l'édition de Gustav Eitner, Stuttgart, 1872 (Bibl. des Litterar. Vereins, CXIII). " Friede und Krieg, I. 8. 4.
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«Kricg hat den Harnisch weg gelegt, der Friede zeucht ihn an ; Wïr wissen was der Krieg verubt; wer weisz was Friede kan?»'"
et autre part:
«Dreissig Jahr und driiber noch hat gewehrf das deutsche Kriegen; Wehrt der Friede dreissig Jahr, last ihm ieder wol geniigen.»"
Il a très bien vu que la fin de la guerre n'apporterait peut«étre pas la paix durable et bienfaisante, et le titre qu'il donne à la première des deux épigrammes, «Gewaffneter Friede», fait soupçon* ner qu'il a vu dans les stipulations du traité de paix des germes de nouveaux conflits.
Aussi dit'il avec mélancolie quelque part:"
«Schlechte Kunst ist Krieg crwecken; Schwere Last ist Krieg erstrccken; Grosse Kunst ist Krieg erstecken.»
Au fond il croit que pour arriver à une paix vraiment durable, il faut une réforme profonde de l'homme lui«même:
«Wann wir immer wider uns, nimmer stritten wider Gott, Ware Friede stets bey uns, ware keines Streites noth.»
C'est le fond religieux du 17c siècle qui se révèle ici. Comme les Quakers, comme le jésuite Fullon, comme les humanistes avant eux, Logau voit la source des guerres dans le péché.
Chez l'auteur de contes fantastiques, Hans Jakob Christoffel VON Grimmelshausen, également contemporain de la Guerre de trente ans, nous rencontrons les mêmes sentiments. Grimmelshau* sen, né vers 1625, avait fait la guerre encore enfant; il serait devenu mousquetaire à dix ans. Après la guerre il devint fonctionnaire et magistrat en Bade (à partir de 1665). C'est alors qu'il se voua à
'» Gewaffaeter Friede, I. 8. 2.
" Der ietzige Friede, II. 5. 6.
" Kriegen, Zugabe, 140.
GRIMMKLSIIAUSEN
la littérature. A côté du o^Simplicissimus*,^* son ouvrage le plus connu, il faut mentionner «Der teutscbe Michel», dans lequel il raille les corrupteurs de la langue allemande. Les deux titres sont devenus célèbres; ils sont en tout cas mieux connus que les ouvra* ges eux»mêmes.
La vie aventureuse de l'auteur, les dures expériences par les* quelles il avait passé, lui avaient inspiré une large tolérance, une compréhension intelligente des hommes et des choses. Sa tolérance s'étendit aux questions religieuses: il avait été élevé dans le protes* tantisme, mais devint plus tard catholique sans aucun fanatisme ; il dit luiomême qu'il est «weder petrisch noch paulisch». Il est pénétré d'un esprit chrétien, et il rêve l'union de tous les disciples du Christ dans une grande conciliation. C'est l'idéal de Comenius, son con» temporain.
Grimmelshausen avait connu la guerre; aussi trouvons^nous dans son «Simplicissimus», qui contient d'importants éléments auto* biographiques, des chapitres qui nous rappellent les gravures de Cal* lot."* D'autres nous font voir les aspirations idéales de l'auteur. Le quatrième chapitre du troisième livre est intitulé: «Von dem Teut* schen Held, der die gantze Welt bezwingen und zwischen allen Vôlckern Frieden stiften wird.»
Simplicius rencontre un voyageur à pied qui se trouve être Jupiter, et qui lui révèle ses projets:
«Ich wil einen solchen Helden schicken, der keiner Soldaten
" «Neueingerichteter und vielverbesserter Abentheurlicher Simplicissimus, Das ist: Beschreibung desz Lebcns eines seltzamen Vaganten, genannt Melchior Stern» fels van Fuchshaim, wie, wo und welcher gestalt Er nemlich in dièse Welt kom» men, was er darin gesehen, gelernet, erfahren und auszgestanden, auch warum er solche wieder freywillig quittirt hat. Oberausz lustig, und manniglich niitziich zu» lesen. An Tag gegeben von German Schleifheim von Sulsfort.»
" I. 4. Cap. «Simplicii Residenz wird erobert, gepliindert und zerstôret, darin die Krieger jammerlich hausen.» (Je cite d'après une réimpression de l'édition la plus ancienne connue (1669) en «Neudrucke deutscher Litteraturwerke des XVI und XVII Jahriuindcrts,» No. 19-25. Halle 1880.)
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bedarfF, und doch die ganzte Welt reformiren soll Vulcanus
soll ihm in Hora Martis seine WafFen, sonderlich aber ein Schwert schmiden mit welchem er die gantzeWelt bezwingen und aile Gott» losen niedermachen wird . . . zuletzt wird er den grôsten Potentaten in der Welt befehlen, und die Regierung iiber Meer und Erden so lôblich anstellen, dasz beydes Gôtter und Menschen ein Wolgefal» len darob haben sollen.» (pp. 209—11). — L'Allemagne sera réorga» nisée sous la direction d'un Parlament, composé de deux représen» tants de chaque Etat, désignés par le héros. Constantinople sera conquise, et l'Allemagne aura le gouvernement du monde.
Le chapitre suivant développe «Wie er (der Held) die Religi< onen mit einander vereinigen, und in ein Model giessen wird» (III. Buch, 5. Capitel, pp. 214-15).
Il ne sert à rien d'examiner de plus près ces rêves d'avenir fantastiques. Il faut retenir seulement que Grimmelshausen repré» sente au plus haut degré les aspirations vers la paix politique et religieuse. Mais nous pouvons constater, toutefois, que, pas plus que Friedrich von Logau, il n'ose espérer une amélioration pro» chaîne: «Simplicius .... vernimt in gestalt Mercurij vondemjove, was er eigentlich wegen des Kriegs und Friedens im Sinn habe.»''*
Jupiter lui avoue que la guerre n'a pas amélioré les hommes. «O Mercuri, sagte er zu mir als er mich sahe, was bringst du neues von Miinster? vermeynen die Menschen wol ohn meinen Willen Friden zu machen? Nimmermehrl Sie hatten ihn, warum haben sie ihn nicht behalten? Gingen nicht aile Laster im Schwang, als sie mich bewegten, ihnen den Krieg zu senden? womit haben sie seithero verdienet dasz ich ihnen den Frieden wiedergeben solte ?» (p. 386)
La famine, la disette — tout cela ne sert à rien. Au fond, les hommes ne désirent point la paix.
Mais cette note de désespoir comique n'est pas maintenue.
" III. Buch. 5. Cap., pp. 384-90.
GRIMMELSHAUSEN - CYRANO BERGERAC
Dans le dernier livre (VI. Buch. 2. Cap., pp. 472—75) nous pouvons voir «Wie sich Lucifer verhielt als er frische Zeitung vom geschlos< senen Teutschen Frieden kriegte».
Son épouvante n'est égalée que par son dépit. Bellial lui pro* met, toutefois, que l'Europe ne jouira pas longtemps de son repos: «Wir wissen ja beyde meine profession, vermittelst deren ich wenig Feyertage halten: Sondern mich dergestalt thumlen werde, deinen Willen und Wunsch zuerlangen, das lerna malorum noch langer bey Europa verbleiben; oder doch dièse Dam andere Kletten ins Haar kriegen soll ; allein wird deine Hochheit auch bedencken, dasz ich nichts erzwingen kan, wan ihr das Numen ein anders gônnet.» (p. 475).
Les deux auteurs allemands, Logau et Grimmelshausen, trahis» sent la même manière de voir; ils n'osent, ni l'un, ni l'autre, espérer un avenir tranquille et paisible pour l'Europe meurtrie.
On s'étonnera peut-être de trouver le nom de Savinien de Cyrano Bergerac dans une histoire des idées internationalistes. Le drame d'EDMOND Rostand'" a fait apparaître ce Gascon combatif et spirituel comme le représentant de l'esprit de «panache». Le person» nage historique fut certainement pénétré de cet esprit dans sa vie; il fut le duelliste le plus renommé de l'époque. Mais cela ne suf» fit pas à sa personnalité débordante de force et de vitalité. D'après ses biographes «il allia à un libertinage effréné les plus fortes études». Il suivit les cours du philosophe Gassendi, et y rencontra Molière. Il fréquenta Campanella, qu'il va placer plus tard dans l'un des «Estats et Empires du Soleil» — séjour tout indiqué pour l'auteur de la Civitas Soîis. Il connut d'autres célébrités contempo» raines. On sait que dans sa jeunesse il avait fait la guerre; plus tard on ne connaît qu'imparfaitement l'histoire de sa vie. Né en 1620 il mourut jeune en 1655. Il laissa des tragédies dont la mieux
C'est k tort que Rostand l'appelle Cyrano de Bergerac.
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connue est «La Mort d'Agrippine», la comédie «Le pédant joué», et les contes fantastiques dont nous aurons à nous occuper. Plusieurs auteurs on fait des emprunts à Cyrano, depuis Corneille et Molière jusqu'à Swift*' et Edgar Poe.
En 1643 il publia «L'autre monde ou les Estats et Empires de la Lune».** On y trouve fréquemment des boutades contre l'esprit guerrier. Cyrano, qui à l'aide d'un avion très ingénieux a débarqué dans la lune, s'entretient sans grande difficulté avec les habitants. Il apprend que pour régler les diflférends qui ne sont pas réglés à l'amiable, on s'efforce de créer un équilibre absolu par des «arbitres», et si l'issue est douteuse, «ils tirent à la courte paille à qui se pro« clamera victorieux» (p. 167).
«Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles, et j'alléguais, pour exemple d'une bien plus forte politique, les coutumes de notre Europe, où le monarque n'a« vait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre, et voici comme elle me parla:
«Apprenez*moi, me dit»elle,'^ vos princes ne prétextentsils leurs armements que du droit de force?» — «Si fait, lui répliquaisje, de*" la justice de leur cause.» — Pourquoi donc, continua^tselle, ne choisissent»ils des arbitres non suspects, pour être accordés? Et, s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeu» rent comme ils étaient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute? Et, cependant qu'ils font
*' On pense à Swift, lorsque l'étourneau dit dans «Le Royaume des Ois seaux» : «. . . . pour faire le salut de mon ame, je ne veux contribuer en façon quelconque à la durée d'un monstre tel que l'Homme.» p. 177.
" Je cite d'après l'édition de Léo Jordan (Gesellschaft fiir Romanische Lite» ratur, Band 23, Dresden, 1910). — Le texte est rendu dans l'ortographe moderne.
*' C'est la fille de la reine, avec qui Cyrano s'entretient.
" Jordan conjecture un et devant de; il ne me semble pas invraisemblable que Cyrano ait voulu se donner un air naïf, afin de se moquer de la politique des armements: la justice de la cause dépendrait du droit de force. Aucun des Mss. n'a cet ei, d'après Jordan.