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IDÉES INTERNATIONALISTES EN FRANCE

paremment ils s'ignorent. D'autre part les idées qu'ils préconisent — chacune prise isolément — ne sont nullement originales; c'est la sy< stématisation qui leur appartient. Nous avons déjà vu que Grotius, vivant à Paris pendant les années dont il s'agit, a émis des idées qui se rapprochent de celles de Crucé", sans pourtant qu'il ait été pos* sible de prouver qu'il y a là une connexion réelle.

Crucé publia son Cynée en 1623, une deuxième édition en parut l'année suivante. Grotius fit paraître son Droit de la guerre et de la Paix en 1625. Sully fit imprimer les deux premiers volumes de ses Mémoires en 1638 ; il y avait travaillé pendant plus de vingt ans. — En 1625 un ancien ministre d'Etat, qui a su garder l'anonymat, adressa au chancelier Etienne d'Aligre' un livre, «Le Caton du Siècle, ou conseil salutaire d'un ancien ministre d'Etat pour la con» servation de la paix universelle». Il y recommenda toute une poli» tique de paix: que la France et l'Espagne concluent cette paix solide, se contentant chacune de leurs territoires puisqu'aussi bien la nature a posé entre elles des bornes, en dressant comme une barrière les Pyrénées. Ces deux nations qui sont comme les bras du corps dont le pape est la tête, devenues amies, imposeraient la paix à toutes les puissances. Que si elles veulent faire absolument la guerre, qu'elles se tournent vers l'Orient; que l'empire des Ottomans soit le champ de leurs armes*. — Ces idées se rapprochent de très près de celles de Sully. — Nous avons vu aussi quel rôle joue, surtout en France, avant et après 1600, les formules «paix universelle» et «République chrestienne».

Il est en tout cas permis de constater que bien des idées et des conceptions, sur lesquelles se basent les projets systématiques que

' Voir plus haut. Chap. VIII, § 4, pp. 323-24.

• 1550-1635. Chancelier depuis 1624.

* Ce résumé est emprunté à l'article de Pfister sur les «Economies royales» de Sully, Revue historique, Vol. LVl (1894), p. 330. -- Je n'ai pu e.xaminer per» sonnellement le livre du ministre d'Etat.

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nous allons étudier, ont été pour ainsi dire dans l'air en France pen« dant le premier quart du XVIJe siècle: elles appartiennent à tous et ne sont la propriété particulière de personne.

§ 4. - EMERIC CRUCÉ

Au point de vue chronologique il faut d'abord parler de Crucé, bien que, sous le rapport de l'évolution des idées que nous pour» suivons, son traité représente une étape beaucoup plus avancée que celle du «Grand Dessein» de Sully.

Nous sommes assez mal renseignés sur la personnalité et la vie d'EMERic Crucé. Qiaelques rares mentions en ont été relevées, au XVIIe siècle. Leibnitz a lu son «Nouveau Cynée», et en parle dans une lettre à l'Abbé de Saint^Pierre ; l'auteur lui en est inconnu'. Long» temps son nom à été cité comme étant Emmeric de Lacroix^. Le savant internationaliste, Ernest Nys, a réussi à reconstituer les cir* constances de sa vie, au moins dans les grandes lignes'.

Emeric Crucé naquit vers 1590. Il paraît qu'il était moine et qu'il s'occupait surtout d'enseignement à côté de ses travaux littérai» res. En 1618 il publia une édition annotée des oeuvres du poëte latin Papinius Statius. Cette oeuvre (plus de 1400 pages in»4"!) fut l'objet d'une critique violente du philologue anversois, Jean Gaspard Gevaerts, qui qualifie Crucé de «certain petit maître d'école» — magisteîlum quendam. Plus tard l'allemand Gronovius, qui devint

' Nys, Etudes de Droit international, I (18%), p. 305, avec référence.

' Ainsi Nouvelle Biographie générale, pub. par Firmin Didoi, Vol. 28, p. 586.

" Voir les deux études par Nys dans la Revue de Droit international (Bruxel» les), [le série] XXII (1890) pp. 371-84 (réimprimé dans Etudes . . . , l (1896), pp. 301—17), et 2e série, XI (1909), pp. 594-99. Comp. Seroux d'Agincourt. Ex» posé des Projets de Paix perpétuelle de l'Abbé de Saint»Pierre, Paris, 1905, pp. 178—81 ; Balch, Le nouveau Cynée d'Emeric Crucé, Pliiiadelpliia, 1909, Introduc» tion, passim, et même auteur, Emeric Crucé, Philadelphia, 1900, p. 24 ss.

EMERIC CRUCÉ

en 1653 professeur à Leyde, engagea une polémique assez acerbe avec Crucé, au sujet de Stace également; il s'exprime ainsi: «Emeri» eus Crucéus monachus et, nescio, in quo collegio Parisiensi paeda» goges». La polémique avec Gronovius dure de 1637 à 1640. Dans une réplique de 1639 «P. Papinii Statii Siharum fiondatio sive antidiatribe, Emerico Cruceo auctore», Crucé insiste sur son nom, dont son adversaire s'était moqué, mais dont il est fier, et sur ses oeuvres. Il rappelle qu'autrefois il a célébré les vertus et les triomphes du Roi Très Chrétien*, il rappelle plusieurs de ses ouvrages, entre autres le Cynêe. — Deux autres savants allemands qualifient l'adversaire de Gronovius de «ludimagistellus Parisiensis» — petit maître d'école de Paris — ou de «theologus Parisiensis». — En tout cas Crucé ne pou« vait pas être considéré comme l'égal de son adversaire, qui fut l'ami de Hugo Grotius, qu'il avait connu à Hambourg. Gronovius envoya sa critique de Crucé à Grotius, qui l'en remercia par une lettre du 19 octobre 1639, en faisant l'éloge de l'ouvrage. Grotius n'y fait pas mention expresse de Crucé"*.

D'autres indications semblent également prouver que les condi» tions de Crucé furent plutôt modestes. Le passage suivant de son «Nouveau Cynée» (pp. 101—02) montre qu'il partage, probablement par suite d'expériences amères, les sentiments du menu peuple : «C'est l'ordinaire des ambitieux de pallier leurs desseings d'une apparence de zèle et charité, d'avoir le bien public et reformation de Testât en

* En effet il .ivait publié, déjà en 1613, une pl.iquette en prose intitulée: Adonia seu Mnemosynon Hemici Magni. «Dans ce panégyrique il glorifiait Henri IV, non d'avoir songé à la paix perpétuelle, dont il n'est pas question, mais sini' plement d'avoir assuré l'ordre à l'intérieur du royaume et d'avoir mis sa valeur guerrière au service de justes revendications.» - &Quem si fata servassent, Gallia jura daret orbi terrae, palmasque Idumeas e quarum possessione ab immanissima gente dejecta est postliminio recuperaret.» Voir Seroux d'Agincourt, 1. c, p 179 —80. — Dans cet ouvrage de jeunesse Crucé n'est donc pas encore internatio' naliste. .

° Nys, Revue . . . , 1909, p. 599. Quand même Grotius — ce qui n'est pas du tout certain aurait connu I.e nouveau Cynée, il pouvait ignorer que ce lut l'oeuvre de Crucé, le titre>page ne portant que les initiales de l'auteur.

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la bouche, mais l'expérience a tousiours monstre qu'ils n'avoient rien moins dans le coeur. Et comment seroit»il possible que les grands voulussent procurer le soulagement du peuple puisqu'ils le foulent aux pieds, et ne font non plus scrupule de battre ou tourmenter un villageois et habitant de ville, que si c'estoit un chien, ou quelque beste de voiture? Et pour rendre telle injustice plus légère, tournent en dérision ces noms de Bourgeois, contadin et manant, lesquels ils ont en tel mespris, qu'ils rebutent leur conversation, se scandalisent de leur rencontre, . et se desguisent en toutes façons, afin de ne point ressembler à ceux qu'ils appellent vilains. Ils voudroient n'avoir rien de commun avec eux. Ils sons faschez de respirer un mesme air, d'avoir une mesme figure. Ils formeroient volontiers complainte de ce que Dieu a donné esgalement à tous un mesme Ciel pour as« pect, une mesme terre pour fondement.»

On ne saurait méconnaître le ressentiment de quelqu un appar* tenant à la classe inférieure, et il paraît probable que, dans les paro» les amères sur ceux qui «tournent en dérision ces noms de Bourgeois, contadin et manant», il faut constater une réminiscence de la boutade de Gevaerts — en 1619 — contre le nom de Cruceus: «abeat unde nomen habet»".

Il faut donc penser que notre auteur, né dans des conditions humbles, s'est fait religieux afin de pouvoir satisfaire son besoin d'études et de science (car nous allons voir que son sentiment reli« gieux n'a rien du fanatique); qu'il s'est adonné à l'enseignement; que, s'il a pu suivre ses propres inclinations, il a surtout enseigné les mathématiques'; qu'il a trouvé la plus profonde satisfaction dans ses méditations et ses recherches, dont nous trouvons surtout le ré» sultat dans l'ouvrage qui va nous occuper;' ses autres ouvrages sont sans intérêt spécial. — Crucé mourut en lééS"*.

» Cité par Nys, 1. c, p. 597.

' Cp. plus bas, p. 416.

' Vhsnitch, Revue d'hist. dipL, 1911, p. 66—67, a fixé la date et donné des détaiU de son enterrement.

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Son ouvrage principal, Le Nouveau Cynée, est très rare"; il pa» raît, toutefois, qu'il en a paru plusieurs éditions. Nys" cite comme suit le titre de l'ouvrage: «Le nouveau Cynée ou discours d'Estat représentant les occasions et moyens d'establir une paix generalle et la liberté de commerce par tout le monde. Aux monarques et prin» ces souverains de ce temps. Em. Cr. Par. A Paris chez Jacques Vil» lery, au Palais, sur le perron royal. 1623. Avec privilège du roy.» Le livre comprend 226 pages, sans compter la préface et la table des matières. — Le même titre est donné par Balcm, qui doit l'avoir copié d'après Nys ; car l'exemplaire de Harvard est sans titre*page". — L'exemplaire de l'Institut Nobel porte le titre suivant: «Le nou» veau Cynee. Ou discours des occasions et moyens d'establir une paix générale et la liberté du commerce par tout le monde. Em. Cr. P. A Paris etc.» (l'année est indiquée en chiffres romains). — Cette édition a également 226 pages, et elles sont absolument conformes au texte de Balch. — Serait-ce la même édition, seulement avec un titre légèrement modifié? ou M. Nys, aurait»il fait erreur dans la transcription du titre? — D'autre part Pfister (1. c, p. 330) cite ainsi le titre d'une édition de 1624: «Le Cinée d'Estat sur les occur» rences de ce temps, aux monarques et potentats de ce monde, par

° On voit, cependant, h ce sujet des exagérations. Ainsi Darby, Internatio» nal Tribunals, 4th. Ed. (London, 1904), p. 22, dit que «the only known copy is in the Bibliothèque nationale in Paris». Nys y a lu une édition de 1623, Pfister (Rev. Hist., LVI, p. 330) cite une autre, avec un titre différent, de 1624. Balcii a copié l'exemplaire appartenant à l'université de Harvard, à laquelle il avait été légué par Charles Sumncr, l'homme d'état bien connu. L'Institut Nobel norvégien en a acheté en 1905 à un libraire de Paris un exemplaire pour 30 francs, prix qui ne paraît pas indiquer que le livre soit considéré comme très rare. — Vesnitcii (Revue d'hist. dipl., 1911, p. 62) dit qu'un exemplaire de l'édition de 1623 se trouve à la Bibliothèque Mazarine.

'" Etudes ... I, p. 308.

" Bai.cii, 1. c, Introduction, p. XXV. — 11 est curieux que Balch n'ait pas copié le titre qu'il cite p. XXIV, d'après un compte rendu dans ï'Eclectic Review, Aug. 1849, fait sur l'exemplaire de Sumner; il est identique à celui de l'exemplaire à l'Institut Nobel. — Le titre aurait donc été égaré entre 1849 et 1874 (mort de Sumner).

26 — Publ Je rinstitut. Nobel norvigien. IV. 401

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Em. Cruce. A Paris chez Jacques Villery MDCXXIV. - Balch'» dit expressément que les deux éditions se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris, mais il ne cite pas le titre de la seconde. — Le privilège est du 26 novembre 1622 ; il ne cite que le titre «Le now veau Cynée».

S'il est exact qu'il y ait eu deux, peut-être même trois éditions, le livre doit avoir trouvé des lecteurs et des acheteurs ; car le o^magi» stellus^ n'avait certainement pas les moyens de distribuer gratuite* ment, en plusieurs éditions, son ouvrage. Il est d'autant plus curieux que nous ne trouvions pas de trace d'un écho contemporain quelcon« que de ce traité". Le livre l'aurait mérité, certes; mais d'autre part les idées qu'il défend sont à tel point avancées, qu'il ne faut pas s'étonner du peu d'attention qu'elles ont éveillé.

Ce n'est que de nos jours qu'Emeric Crucé a été reconnu comme l'homme remarquable qu'il fut, et qu'il a été l'objet d'une de ces résurrections, «adorées par la postérité», dont il vient d'être parlé au sujet de son compatriote, Pierre Dubois.

Le livre de Crucé mérite une analyse détaillée et une étude ap» profondie. C'est le premier traité tant soit peu complet du problème d'une organisation internationale qui se concilierait avec le principe de la souveraineté des états. Crucé est également le premier auteur qui, courageusement, adopte le principe d'une organisation universelle des états, dans laquelle seront admis les peuples non chrétiens, même

" Introduction, p. III.

'* Voici ce qu'écrit Leibnitz, d'après Nys, L c. : «Etant fort jeune, j'ai eu con» naissance d'un livre intitulé : Nouveau Cyneas, dont l'auteur inconnu conseilloit aux souverains de gouverner leurs Etats en paix et de faire juger leurs différends par un tribunal établi; mais je ne saurois plus trouver ce livre et je ne me souviens plus d'aucunes particularités. L'on sait que Cyneas étoit un confident du roy Pyrrhus qui lui conseilla de se reposer d'abord, puisqu'aussi bien c'étoit son but, comme il le confessoit, quand il auroit vaincu la Sicile, la Calabre, Rome et Cars thage». — (L'anecdote sur l'entretien entre Pyrrhus et l'orateur Kineas, élève de Démosthène, se trouve chez Plutarch, Vie de Pyrrhus). — Leibnitz, né en 1646, n'a guère pu lire le Nouveau Cynée «fort jeune», avant 1663, quarante ans après l'apparition du livre.

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le Turc. Il discute les principes de radmiiiistratioii intérieure des Etats au point de vue des intérêts de la paix extérieure, et bien que ses solutions ne puissent plus être considérées comme admissibles de nos jours, c'est un mérite que d'avoir posé le problème. Il a également, avant tout autre auteur, étudié les problèmes économiques, comme «la liberté du commerce», dans leurs rapports avec ceux de la paix. Dans cette voie il est un précurseur des économistes du XVIIIe siècle, et notamment d'AoAM Smith.

Il va sans dire que nombreuses seront les objections qu'il faut formuler contre ses théories: c'est le sort des initiateurs des mouve* ments nouveaux et hardis. Néanmoins on ne pourra pas assez re« commander la lecture de son ouvrage. Il déborde d'idées et de sug* gestions fertiles; il est en outre écrit dans un style vif et clair; avec raison on a appelé Crucé un élève de Montaigne.

La Préface déjà est charmante'*, quoique non sans un certain orgueil: «Ce livre feroit volontiers le tour de la terre habitable, afin d'estre veu de tous les Roys, et ne craindroit point aucune disgrâce ayant la vérité pour escorte, et le mérite de son subiect, qui luy doit servir de lettres de recommandation et de créance. L'Autheur ne ressemble pas à l'ingénieur Dinocrate, qui âuoit de beaux desseins, et relevez, mais inutiles. Il porte les voeux et désirs des gens de bien, il présente un aduis salutaire, dont l'exécution dépend de ceux

" Je cite l'exemplaire appartenant à l'Institut Nobel, qui — je viens de le dire — est identique pour la pagination à la reproduction de Balch. — L'ouvrage est analysé par Nys, Etudes ... 1, 310—16. (Cp. Nïs, Théories politiques en France, 2e éd. (1899), pp. 118—26). Melamed, 1. c, copie des extraits de Nys sans référence; SchOcki.ng, Org. der Welt, p. 577, ne fait que le mentionner; Darby, International Tribunals, 4th. Ed., London, 1904, pp. 22—33, est basé sur l'analyse de Nys; il en est de même de Balch, 1. c. (1900); (Hirst) The Arbiter in Council, pp. 291—95; Skroux d'Agincourt, 1. c. (1905), parallèle détaillé et instructif d'avec le «Grand Dessein» de Sully, pp. 256—84; Vesnitch, 1. c, donne des extraits assez ira» portants, pp. 67—75. Ter Meui.en, 1. c, analyse très bonne; Redslob, 1. c, analyse assez superficielle, pp. 182—86 (Il est étonnant que cet auteur place Crucé entre Saint«Pierrc et Bentham. Lorsque St.»Pierre écrivit son Projet, il ignorait l'existence du Nouveau Cïnée, sur lequel Leib.nitz attira son attention en 1717).

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qui tiennent le ressort des affaires du monde. Il ne taxe personne: il flatte encore moins, et on ne peut dire qu'il se soit fouruoyé du chemin de la vérité, pour l'amour de son pays ou de sa religion, bien que ces deux charactères soient tellement grauez dans son ame, que la mort mesmes n'est pas capable de les effacer. Son but n'est pas de décider les controuerses, ny de faire un Panégyrique ou in« uectiue. Il laisse ces discours aux Théologiens et orateurs, et toutes; fois desireroit qu'ils employassent leur éloquence et plume dorée en ceste matière si noble et importante. Plusieurs triomphent d'expliquer les mystères de la religion, et de les prouver contre les mescreans par authoritez irréprochables. Cela est bon : mais il faut auant toute chose desraciner le vice le plus commun et qui est la source de tous les autres, à sçavoir l'inhumanité.»

Voilà le point de départ de l'auteur: c'est l'amélioration morale que veut Crucé, et il estime que ses propositions dans cet ordre du dées ne sont point utopiques.

Il ne sert à rien de discuter les problèmes théologiques: «Car on ne croit plus aysement aux écrits ny aux paroles, et plusieurs reçoiuent des propositions pour indubitables en leur ieunesse, qui leur sont après fort suspectes, quand ils viennent à faire une reflec* tion en eux mesmes, et à considérer l'oracle du Royal Prophète : que tout homme est suiect à mentir.»

Il est étonnant de trouver une telle indépendance, exempte de tout préjugé théologique chez ce moine, qui va jusqu'à dire: «L'hé» résie ne se trouve pas en tout âge, ny en toutes nations. L'athéisme est encore plus rare, et n'y a homme si brutal ou opiniastre qui re« gardant le ciel ne soit contrainct de confesser une divinité. Nous voyons une infinité d'hommes qui ne s'estiment obligez de croire sinon ce que la raison les monstre, par le moyen de laquelle ils recognoissent bien un Dieu, mais ils ne peuvent consentir aux autres articles de la foy, pour ce qu'ils n'en sont esclaircis par ceste lumière naturelle la« quelle doibt régler, disent^ils, toutes persuasions, et opinions, non pas y estre assubiectie. Neantmoins ils n'oseraient se descouvrir et

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s'accomodent extérieurement à la créance et coustume de leur pays, de peur d'estre descriez comme atheistes, encore que véritablement ils ne le soient pas, et seroit plus à propos de les nommer incrédules, dautant qu'ils ne suiuent que la raison, et mesprisent la foy theolo» gale comme si c'estoit une vertu imaginaire. Le nombre de telles gens s'augmentent tous les iours.»

L'auteur n'hésite pas même à mettre en doute le dogme fonda» mental de l'enfer! — Il expose comment les chrétiens risquent de perdre toute considération auprès des nations étrangères par leurs luttes mutuelles. La vie, la morale est plus importante que la doc» trine. «Tant y a que la religion ne se peut bien entretenir que par la preud'horamie et vertu morale, à laquelle il faut exhorter les grands et les petits, les Roys et les peuples, sans s'arrester si longuement à ces disputes scholastiques, qui font plus de bruit que de fruict. le sçay qu il est besoing de réfuter les hérésies, mais ie n'en trouve point de plus grande, que l'erreur de ceux qui mettent la souveraine gloire en l'iniustice, et ne recognoissent rien de louable que les armes. Esperonsmous de voir aucun aduancement en la religion, ou tranquil» lité en lestât, tant que ceste damnable opinion sera receuë? Et néant» moins on la laisse couler dans les esprits, on n'en parle non plus que si elle n'importoit aucunement : au contraire il semble qu'on l'ap» prouve par un silence et consentement tacite. Ce qui m'a occasionné de mettre au iour cest aduertissement et conseil pacifique, que le Lecteur trouvera nouueau, s'il considère la forme de son oeconomie, et l'estendue de la matière qu'il traicte.»

Voilà l'auteur arrivé au coeur de son sujet. Il ne faut pas ou» blier que nous nous trouvons à l'époque des guerres de religion. Il était nécessaire de parler de cette source fertile de conflits entre na» tions, et au sein des nations, que fut la discorde sur la foi. Mais l'auteur ne vise pas seulement une trêve de ces conflits par la tolé» rance religieuse; il combat la guerre en soi, comme inhumaine, com» me injuste, comme contraire à la morale et à l'intérêt bien compris

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des états et des individus. Et il fait une profession de foi pacifiste bien nette.

«La paix est un subiect triuial, ie le confesse, mais on ne la pourchasse qu'à demy. Quelques uns y exhortent les Princes Chre* stiens, afin que par leur union ils se fortifient contre leur ennemy commun : et mesmes un fameux personnage a monstre les moyens d'exterminer les Turcs dans quatre ans ou enuiron'*, et plusieurs autres belles conceptions qui sont fort aysees à mettre par escrit. Il y en a qui limitent encore plus leur stile, ils donnent des inuentions pour policer et enrichir leur pays, et se soucient si peu des estran» gers, qu'ils estiment une prudence politique de semer parmy eux des diuisions, afin de iouyr d'vn repos plus asseuré.»

On voit que Crucé se tourne d'abord contre ces intemationali» stes «à demy», qui veulent obtenir l'union de la «république chresti* enne» en montrant le danger turc, puis — à plus forte raison — contre les nationalistes — s'il est permis d'employer ce terme — qui ne pensent qu'au bien particulier de leur propre patrie; on peut penser qu'il vise Bodin, chez qui nous avons relevé un raisonnement tout pareil à celui qu'il cite'®. — Voici comment il expose sa propre doctrine :

«Mais ie suis bien d'vn autre aduis, et me semble quand on voit brusler ou tomber la maison de son voisin qu'on a subiect de crainte, autant que de compassion, veu que la société humaine est un corps, dont tous les membres ont vne sympathie, de manière qu'il est im« possible que les maladies de l'vn ne se communiquent aux autres.»

C'est la déclaration très nette de la solidarité humaine et inter* nationale, de l'interdépendance des nations. Ce n'est que chez Suarez,

'° Il s'agit sans doute de La Noue; voir plus haut, pp. 336 ss Ainsi également Seroux d'Agincourt, 1. c, p. 179, et ter Meulen, 1. c, p. 144. — Il est incomprés hensible que Vesnitch (Revue d'histoire diplomatique, 1911, pp. 23ss) ait cru que Crucé aurait pensé à Pierre Dubois. — Nous avons vu qu'au XVlIe siècle D. n'é» tait certainement point «fameux»; il était totalement inconnu.

" Voir plus haut, p. 144.

EMERIC CRUCfi

l'aîné de Crucé, que nous avons rencontré une conception aussi élc vée. Crucé aurait^I lu le Tractatus de legibus ac de Deo legislatore, qui parut à Coïmbra en 1612 et à Anvers en 1614?

Encore une fois Crucé se défend contre le reproche d'utopie qu'il prévoit. L'humanité a connu la paix «sous l'Empire d'Auguste». «Et du règne de François premier on a veu fleurir la paix quelques années par toute l'Europe. Qui nous empesche d'espcrer vn bien, dont les siècles passez ont jouy?»

Si seulement «les Princes Chrcstiens le veulent entreprendre et notamment nostre Hercule François, Loys le Iuste», «il n'y a rien si facile que cest affaire». Et Crucé conclut :

«Il ne faut donc point dire que les propositions qui se font de la paix vniuerselle sont Chimériques et mal fondées. Chacun iugera de ce livre selon son plaisir, l'espère qu'il trouuera place dans le cabinet des grands, et que les hommes iudicieux en feront estât, mal» gré l'enuie.»''

Le livre de Crucé n'est pas divisé en chapitres; il n'y a pas même d'alinéas, ou, pour être exact, il n'y en a que deux dans l'ou* vrage entier! La table alphabétique, de 14 pages, qui se trouve à la fin du volume, ne sert pas à grand'chose. Voici comment on pour* rait rédiger la table méthodique des matières :

L Guerres et Causes des guerres, pp. 1—59.

a. Honneur (p. 4); b. Profit (p. 12); c. Réparation des torts (p. 15); d. Guerres faites «pour l'exercice» (p. 19); e. Diversité d'humeur et de religion (p. 47).

II. Solidarité internationale; Organisation de la paix, pp. 59-73.

III. Principes du gouvernement intérieur des états, pp. 73—191.

Régime absolutiste, mais gouvernement modéré (p. 73);

Justice sévère (p. 86); Limitation des dépenses des citoyens

La préface n'est pas paginée. Elle comprend 9 pages.

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(p. 124); Récompense des mérites (p. 130); Règlement des pro^ ces (p. 157); Impôts (p. 168); Récréations licites (p. 175); Censura morum (p. 181).

IV. Liberté du Commerce; Unification de la monnaie, des poids

ET MESURES, pp. 191—220.

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