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V. Moyens de réalisation des projets, pp

Crucé adresse son Discours «aux Monarques et Princes Souue* rains de ce temps». C'est d'eux qu'il attend l'établissement d'une paix générale; elle sera un moyen «d'asseurer» leurs états. C'est le point de vue que nous avons déjà constaté chez Erasme et les au= très humanistes, et il était pour ainsi dire évident et naturel à l'âge de l'absolutisme naissant. Il était en outre conforme aux principes de la politique intérieure, que va développer plus loin notre auteur. La cause de la paix est celle des princes. «S'il ne s'agissoit en cela de vostre interest particulier, celuy du public suffiroit pour vous exhorter d'auoir compassion du genre humain, qui d'une voix com« mune vous demande la paix, et vous coniure par la considération de vous mesmes, d'arrester le cours de ces misères, et de mettre fin aux abus que la fureur des armes a cy^devant produict.» (p. 2).

Du reste il suffit de remarquer combien sont frivoles les causes de la guerre. Crucé fait abstraction des «mutineries dont nous par< lerons en autre endroict», et réduit à quatre les motifs des «guerres estrangères» : elles «s'entreprennent pour l'honneur, ou pour le prof» fît, ou pour réparation de quelque tort, ou bien pour l'exercice. On pourrait adiouster la religion, si l'expérience n'eust faict cognoistre qu'elle sert le plus souvent de prétexte. le ne fais point aussi men« tion de la nécessité, laquelle a iadis contrainct plusieurs nations de sortir en troupe de leur pays, et chercher par force nouuelles de* meures. De là viennent tant de colonies mentionnées dans les his* toires: mais aujourd'huy ces debordemens de peuples sont rares, tel* lement que nous ne pouuons recognoistre d'autres fins et causes mouuantes de la guerre sinon les quatre cy dessus spécifiées, dont

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la première est la plus commune et semble la plus légitime.» (pp. 3-4).

Cette façon d'envisager le problème paraît formaliste à notre époque. A nos yeux, accoutumés à envisager «historiquement» l'évolution de l'humanité, il semble que Crucé néglige le point de vue sociologique : la guerre comme fonction des sociétés humaines dans leur lutte pour l'existence. Il semble vouloir aborder ce pro« blême en parlant de la «nécessité», mais finit par l'écarter; nous allons voir qu'il croit à la possibilité de rendre permanent l'état politique du monde'*. C'est, à nos yeux, une manière de voir fort utopique; mais il serait puéril d'en faire un grief à un auteur du XVIIe siècle.

Examinons maintenant avec Crucé les quatre motifs de guerre. Pour ce qui est de l'honneur, Crucé conteste le principe même de l'honneur guerrier : il n'y a point d'honorabilité à tuer et à nuire. «Il ne faut pour cest effect qu'vn petit aspic, vne seule mousche- Ce qui deuroit suffire pour raualer l'arrogance de ces fendans qui se glorifient d'en auoir tant tué es rencontres et batailles. C'est honneur, disent«ils, de supplanter son ennemy. Et auons»nous d'autres enne* mis que les bestes farousches ?» (pp. 5—6). Et l'auteur insiste de nouveau sur la solidarité des hommes : «Il y a une amitié et parenté entre les hommes, fondée sur vne conformité de naturel et de figure». La force, le courage physique sont des qualités inférieures. «le dis vaillance vulgaire, afin de la distinguer de ceste magnanimité qui con» siste en vne fermeté de courage, et mespris de toutes aduersitez. Ce sont les effects de la vraye vaillance, repousser l'iniure, et non pas la faire : endurer généreusement la mort et tous autres accidens quand ils se présentent, et non pas les aller chercher, soubs l'espoir d'vne honneur ie ne sçay quel, dont la vanité est en fin recogneuë par ceux qui en ont fait estât toute leur vie . . . O que l'honneur est une misérable chose s'il le faut acheter auec effusion de sang!» (P- 7; p. 11).

" Ainsi (p. 146) il dit expressément: «. . . auiourd'huy que les conquestes semblent avoir pris fin». — Ecrit en l'an de grâce 16231 —

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L'auteur quitte le terrain moral pour se placer au point de vue utilitaire: «Faut»il que les monarchies s'établissent par massacres et boucherie? Abus . . . Mais supposons que la guerre fut nécessaire pour fonder les monarchies. Auiourd'hui qu'elles sont establies, il n'est plus besoing à ceux qui en ioiiissent de remplir le monde de carnage» (p. 12). — On trouve ici une idée sur laquelle reviendra Crucé, et qui forme une des bases essentielles de son système : main* tien du statu»quo politique. La paix servira à consolider les mo< narchies, alors que la guerre est sans «profifit», parce qu'elle fait chanceler même les trônes. Philippe II l'a appris à ses dépens; le Grand Seigneur également. «Dautre part les Chrestiens n'aduancent pas mieux leurs affaires: Et encore ont»ils ce malheur que s'ils ob» tiennent quelque victoire, ils n'en ioiiissent pas longtemps, au con< traire les Turcs se maintiennent, et ne se laissent point aisément des* saisir de leurs possessions. le confronte ces deux peuples, pour ce qu'ils sont par manière de dire ennemis naturels, et ont diuisé près* que tout le monde en deux parties, à cause de la diuersité de leur religion, tellement que s'ils se pouuoient accorder, ce seroit vn grand acheminement pour la paix vniuerselle». (p. 14). — Crucé dit ici clairement ce qu'il avait fait entrevoir dans sa préface, qu'il n'envi» sage pas seulement l'union de la chrétienté, mais une organisation vraiment mondiale.

«La réparation des torts» n'est pas une cause plus sérieuse de guerre. Car «les monarchies ne s'acquièrent pas comme vn autre héritage. Elles viennent immédiatement de Dieu, et sont establies par la seule prouidence qui donne les sceptres et les oste quand bon luy semble, en ostant pareillement le moien de les recouurer» (p. 1 5) . . . L'auteur ne veut pas repousser entièrement le droit de défense : «C'est bien faict à vn Prince de s'opposer valeureusement à celuy qui veut empiéter son pays. Mais depuis qu'il en est totalement privé, et que pour son impuissance il ne se peut rehabiliter, il doibt céder, je ne diray pas aux hommes, mais à Dieu, qui est ialoux des Monar» chies comme de ses plus beaux oeuvres, esquels il a graué l'image

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de sa maiesté, les characteres de sa vertu et s'en déclare protecteur par des effects visibles, principalement depuis qu'elles sont fortifiées d'vne longue possession ... Il n'est pas en la puissance des hom» mes de rompre un ordre divinement establi, comme celuy des Mo< narchies. Les princes qui s'y trouuent intéressez ou pour la ruine totale de leur estât ou pour la diminution d'iceluy, doiuent sçavoir que Dieu n'est pas tenu de continuer sa bénédiction en vn endroict.» (p. 17).

C'est la doctrine pure de la légitimité monarchiste, empreinte en outre d'une grosse part de fatalisme. On ne voit pas clairement où intervient, d'après Crucé, le jugement de Dieu, à quelle étape de la lutte un prince «doibt céder». Il paraît que pour lui la considération qui domine, c'est l'intérêt de la paix, l'absence de troubles. Au demeurant, Crucé recommande aux princes dépossédés un expédient : c'est l'arbitrage. Son raisonnement est à retenir : «... ils devroient prendre vne autre voye et auparavant que venir aux armes, se rap« porter à l'arbitrage des Potentats et Seigneurs souuerains: Ce faisant ils gaigneroient l'amitié de leurs semblables, pour s'en preualoir con» tre leurs ennemis, au cas qu'ils ne voulussent se soubsmettre au iu» gement d'vn tiers. Or si vn Prince reçeuoit vn iuge qui voulust impérieusement s'ingérer de vuider les differens, cela véritablement raualeroit sa grandeur : mais d'accepter volontairement les arbitres, c'est une chose iadis pratiquée et qui se pratique encore par les Monarques. Que si on termine à l'amiable les querelles esmeuës pour la possession des souueraines Principautez, on pourra plus aisément pacifier d'autres contestations et débats qui surviennent entre les grands pour leurs limites, pensions, tributs et autres droicts de moindre importance comme aussi pour quelques actions ou paroles offensives qui causent souvent de cruelles guerres, faute d'vn tiers qui pourroit addoucir les affaires en moyennant quelque satisfaction honneste, pour contenter celuy qui auroit esté offensé. Et à cecy serviroit grandement l'assemblée générale de laquelle nous parlerons cyapres» (pp. 18—19).

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Notons d'abord que l'auteur prévoit une sorte de sanction à sa procédure d'arbitrage: l'arbitre désigné se joindrait au plaignant con» tre celui qui repousserait un règlement arbitral. — D'autre part, l'au» teur n hésite pas à proposer l'arbitrage pour les questions qui seraient certainement considérées comme les plus graves, comme «touchant à la souveraineté et à l'indépendance de l'Etat»; le règlement arbitral une fois admis pour ces conflits, il ne saurait être repoussé pour les litiges de moindre importance. Il est caractéristique que dans les graves questions d'ordre politique, Crucé veut confier les fonctions d'arbitres aux Princes, alors que son «Assemblée générale» suffirait dans les autres controverses; c'est peut-être une conséquence de sa grande vénération pour les têtes couronnées ; mais il n'est pas inter» dit de penser qu'incidemment il ait eu en vue une sanction efficace, afin de garantir l'application de l'arbitrage.

Crucé passe à la quatrième cause des guerres, — qu'elles sont faites «pour l'exercice» — «à laquelle ie confesse qu'il est plus diffi* cile de remédier, attendu que tant de peuples sont naturellement im« patiens de repos, et surtout les gens de guerre» (p. 19). Aussi notre auteur discute4»il avec assez d'ampleur le point de savoir com» ment il faut procurer de «l'exercice», en premier lieu aux soldats proprement dits, mais aussi aux hommes en général. Ses développe» ments sont intéressants parce qu'il est ainsi amené à exposer sa théo« rie des valeurs morales.

Crucé ne conteste pas que la force armée ne soit nécessaire pour maintenir les monarques sur leurs trônes; mais que les princes y prennent garde : les soldats peuvent devenir dangereux, et il cite les exemples des prétoriens romains, des janissaires turcs. Il est même amené à envisager la possibilité d'un désarmement : «Que s'ils [les monarques] vouloient reçeuoir vn conseil pacifique, et conspirer vna^ nimement auec les autres Monarques pour le repos public, ils n'en» dureroient point ces brauades, seroient mieux servis, et ne depen» droient aucunement des caprices des hommes turbulens, ausquels ils

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sont contraincts d'accorder tout. L'empereur Probe'' considérant cecy disoit franchement qu'il disposeroit les affaires en telle sorte, qu'on se passeroit bien de soldats. Grands Princes, il est en vous d'effec» tuer ceste saincte resolution. Tous les hommes en gênerai, et vos peuples en particulier vout en seront obligez . . . On loiiera vostre règne comme ayant esté le commencement ou le retour du siècle heureux» (pp. 22—23). Il va sans dire que Crucé se prononce contre l'esprit de conquête: «... il ne faut pas estimer que la grandeur d'vn Roy consiste en l'estendue de sa seigneurie ... La vraye gran» deur d'vn Souverain gist en la prompte obéissance de ses subiects, et ferme iouïssance de son estât, ce qui ne luy peut arriver tant qu'il s'engagera en vne guerre . . .» (p. 24).

L'auteur prévoit l'objection «que la valeur [3: vaillance] seroit abastardie par le moyen d'une paix générale». — «le pourrois leur respondre que tout le monde estant d'accord on n'a que faire de s'aguerrir, et qu'il vaut mieux estre coiiard que brutal et barbare.» Toutefois, il n'insiste pas sur cet argument, mais fait valoir qu'il y a des tournois et autres jeux d'armes; il y a la chasse — «exercice noble, et biens^seant aux gens de guerre, sur tout à ceux qui sont qualifiez;» — il y a enfin la guerre contre les peuples sauvages: «le mets au rang des bestes les peuples sauuages qui n'usent point de raison. Ils donneront pareillement vn iuste subiet de guerre, aussi bien comme les pirates et voleurs qui ne font estât que de brigan» der.» — Nous sommes loin du point de vue élevé vraiment idéaliste et humanitaire duquel un Franciscus a Victoria envisagea les rela» tions des peuples civilisés avec les «barbares». Mais avant tout, Crucé fait valoir qu'il y a d'autres métiers honorables que celui des armes. «L'agriculture et le trafic sont deux vacations nécessaires, et ne sont pas moins honorables. En l'vne et en l'autre paroissent le trauail, le courage, l'industrie, et preuoyance d'vn homme. Le la» bourage nourrit un estât: le trafic l'aggrandit. Et c'est vn abus de

'• Voir Chap. I, § 1, p. 21.

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penser que ces mestiers soient mechaniques ou qu'ils dérogent à la Noblesse» (p. 29).

C'est l'idéal du tiers«état travailleur qui ainsi se trouve opposé à l'idéal guerrier. Crucé exalte surtout le commerçant. «Certainement il ne faut dénigrer le marchand, principalement celuy qui d'vne reso* lution généreuse entreprend des voyages hazardeux, afin de s'enrichir luy et son pays ... Ce qui apporte des commoditez à vne Monar» chie ce n'est point la multitude des prestres ministres, ny Religieux, iaçoit que leur dignité soit grande et nécessaire pour attirer la faueur du Ciel: ce ne sont point aussi les practiciens et officiers de iustice qui ne deuvroient estre en si grand nombre comme ils sont en quel« ques endroicts. Bref il n'y a mestier comparable en vtilité à celuy du marchand, qui accroist légitimement ses moyens aux dépens de son trauail, et souuentefois au péril de sa vie, sans endommager n'y offenser personne : en quoi il est plus louable que le soldat, dont l'aduancement ne dépend que des despoiiilles et ruines d'autruy» (pp. 29—30). Certes, ce moine a des vues hardies, et il les exprime courageusement. Cet éloge du marchand l'amène à exposer des théo» ries économiques non moins révolutionnaires: il est adversaire déterminé des droits de douane excessifs d'alors, qui ne font que renchérir la vie: «Il est raisonnable que le Prince tire quelques .de* niers sur les marchandises qu'on apporte et transporte hors de sa Seigneurie: mais il doibt en cela vser de modération autant qu'il luy sera possible, et principalement pour le fait des marchandises nécessaires à la vie, comme bled, vin, sel, chairs, poissons, laines, toiles, et cuirs, afin que les marchands y trafiquent plus librement et que le peuple les aye à meilleur pris . . .» (p. 31).

Le développement du commerce sera même «le plus beau fruict» de la paix universelle. Afin de faciliter le trafic, il faut canaliser les rivières, les rendre navigables. Il propose même de «joindre deux mers» par un canal, il en cite des exemples historiques, et suggère la construction d'un canal en Languedoc, conformément au plan qu'en aurait préconisé François premier. Et il s'écrie avec une émotion qui

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se communique au lecteur : «Quel plaisir seroit»ce, de veoir les hom« mes aller de part et d'autre librement, et communiquer ensemble sans aucun scrupule de pays, de cérémonies, ou d'autres diuersitez sem« blables, comme si la terre estoit, ainsi qu'elle est véritablement, vne cité commune à tous?» (p. 36).

Contre «les sauuages et voleurs», corsaires et pirates qui tâchée raient d'empêcher «un si grand bien», Crucé, en dépit de sa douceur pacifiste, veut tout de même user de la force. C'est une honte que non seulement on tolère les corsaires, mais qu'on leur donne même «des lieux d'importance pour retraicts, comme Alger en Barbarie.»

Néanmoins, «ie serois d'aduis, de tenter auparauant la voye de douceur, et leur offrir quelque honneste appointement. La pauureté contrainct plusieurs de mener une vie illicite: ceste cause cessant, ils se soubsmettront à la police commune» (p. 38). On pourrait leur assigner des terres en friche et des lieux marécageux à cultiver. Cependant : «Si quelques uns veulent continuer leur volerie, il les faut poursuivre, et chastier sans aucune miséricorde ... Il ne tien< dra qu'aux Monarques de ce temps, que les chemins de la mer ne soient asseurez» (p. 41).

A défaut du commerce, «il y a d'autres mestiers qui conuiennent au menu peuple. Non que pour cela ils soient mesprisables : car l'architecture, la peinture, l'orfeurerie, l'horlogerie, l'ouurage des soyes, des toiles et autres arts que nous appelons mechaniqucs, ne cèdent gueres en inuention ou subtilité aux arts libéraux, et en vtilité les surpassent» (p. 42).

C'est un idéal de travail utile, idéal de paix, qu'oppose Crucé à l'idéal guerrier. «Car Lycurgus n'auoit point raison de défendre les ouurages de main, et le trafic à ces Citoyens, ne leur laissant que le bouclier et l'espee. C'estoit violenter la société humaine et luy oster ses beaux ornemens, voire mesme la d'espoiiiller des choses les plus nécessaires. Son ordonnance estoit bonne pour la Republique des bestes, qui n'ont que les dents et les griffes» (p. 45). Et Crucé insiste sur la nécessité absolue des différents métiers. «De dire que

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telles vacations appartiennent aux esclaves, comme estimoit Lycurgus, c'est vne impertinence, attendu qu'vn homme prudent et accort ne mesfirise iamais vne chose dont il ne se peut passer» (p. 45).

Pourtant, il y a d'autres occupations qui pourraient servir d'exer* cice aux hommes — il ne faut pas oublier que c'est là le point de départ du raisonnement de l'auteur — il y a les sciences. Crucé met en première ligne la médecine et les mathématiques; il n'estime que médiocrement les autres: «La Théologie surpasse nostre capacité. La Dialectique n'est que seruante et portière des autres ... La Rheto* rique est superflue. La Jurisprudence n'est pas plus nécessaire . . . La grammaire, poésie et histoire sont plus spécieuses que profitables. Tellement qu'en toutes les honnestes disciplines ces deux»là tiennent les premiers rangs, pour ce qui concerne l'vsage public, et partant doivent estre recommandées, sans preiudice neantmoins des autres qui seruent de grands ornements» (p. 47).

Et l'auteur de conclure : «Voila les exercices ausquels les Princes pourront contraindre leurs subiects, afin qu'ayans de quoy s'emploier, ils ne s'amusent à troubler le repos public» (p. 47).

C'est là un chapitre très important. Ce n'est ni plus ni moins qu'un exposé de la doctrine positive du pacifisme: la noblesse réelle du travail et de tous les arts qui enrichissent la vie, opposée à la soi-disant noblesse de l'épée et de la guerre, «bonne pour la Repu* blique des bestes, qui n'ont que les dents et les griffes». Crucé ne s'est pas contenté de dépeindre les horreurs et les tragédies de la guerre: il néglige même cet aspect critique, pour ainsi dire négatif, de la doctrine pacifiste, pour exalter les forces créatrices de la vie.

«Et ainsi nous auons reietté les causes et prétextes de la guerre». — Mais l'auteur se ravise. Il avait dit (p. 3) : «On pourroit adiouster la religion, si l'expérience n'eust faict cognoistre qu'elle sert le plus souuent de prétexte.» Maintenant il revient à ce problème: «Vne autre considération pourtant se présente encore. C'est l'inimitié et s'il faut ainsi parler l'antipathie qui se trouve entre plusieurs peuples

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ou pour leurs vieilles querelles, ou pour la diuersité de leur religion» (p. 47).

C'est également un exposé très intéressant de doctrines non moins nouvelles et hardies.

Crucé parle d'abord de «l'inimitié naturelle» de certains peuples. Ses paroles méritent d'être entendues de nos jours encore.

«Comment est»il possible, dira quelqu'un, d'accorder des peuples qui sont si séparez de volonté et d'affection, comme le Turc et le Per» san, le François et l'Hespagnol, le Chinois et le Tartare, leChrestien et le luif ou Mahometain? le dis que telles inimitiez ne sont que politiques, et ne peuuent oster la conionction qui est et doibt estre entre les hommes. La distance des lieux, la séparation des domi< ciles n'amoindrit point la proximité du sang. Elle ne peut non plus oster la similitude du naturel, vray fondement d'amitié et société humaine, l'ourquoy moy qui suis François voudrayie du mal à vn Anglois, Hespagnol, et Indien? le ne le puis, quand ie considère qu'ils sont hommes comme moy, que ie suis subiet comme eux à erreur et péché, et que toutes les nations sont associées par vn lien naturel, et consequemment indissoluble» (p. 48). C'est la même con» viction ferme de la solidarité du genre humain que nous avons déjà une fois constatée chez Crucé.

Il n'envisage pas autrement les antipathies des religions : elles sont due à des préjugés invétérés, mais mal fondés.

«Toutes ces Religions (il a parlé des chrétiens, juifs, mahométans et même des païens) se fondent sur preuues, allèguent leurs miracles, et chacun présume que la sienne est la meilleure. le n'ay pas entre» pris de vuider ce différend. Vn plus suffisant que moy y seroit bien empesché. Seulement ie diray qu'elles tendent toutes à une mesme fin, à sçavoir à la recognoissance et adoration de la diuinité. Que si aucunes ne choisissent pas le bon chemin ou moyen légitime, c'est plustost par simplicité et mauuaise instruction, que par malice, et par conséquent sont plus dignes de compassion que de haine» (p. 50).

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