l'ubl. de l'inst. Nobtl norvégitn. IV
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
L'auteur préconise donc une tolérance réciproque de leurs reli» gions entre les états. Il se moque des esprits bornés qui croient «que tous sont tenus de viure comme luy, et ne prise que ses cou* stumes, à la façon de ces niais d'Athènes, qui estimoient la Lune de leur pays meilleure que celle des autres. Les sages et diuins esprits pénètrent bien plus loing, et considèrent que l'harmonie du monde est composée de diverses humeurs, et que ce qui est loiiable en vn lieu, n'est pas trouué bon partout ...» (p. 52). Il faut reconnaître «que les hommes sont fort bigarrez, et que ce qui est honoré en vn endroict, est abominé ou moqué en vn autre» (p. 53).
On ne s'étonne pas, après ces déclarations révolutionnaires, que l'auteur ressente le besoin de confirmer son orthodoxie, ce qu'il fait ainsi:
«le croy que ces gens là qui ne suiuent pas la vraye Religion sont impies, que leur créance est absurde et pleine de blasphèmes. Si sontnls pourtant hommes comme nous, formez au mesme moule, et par un mesme ouurier: capables de raison, et des vertus morales qui les peuuent rendre dignes d'amitié et admiration, si on ne se laissoit préoccuper d'opiniastreté et de présomption ... Represen« tonsmous que la Religion ne consiste pas en paroles ny en actions d'apparence. Il ne suffit pas de dire: l'ay la vraye foy, l'assiste ^ux sacrifices et prières publiques. Il faut estre homme de bien, auoir la charité, sans laquelle la foy est superflue» (p. 54—55).
Aussi estîce un non=sens de faire des conversions par l'épée. Et en pleine époque des guerres de religion, ce moine de Paris s'élève contre le principe politico^religieux de son temps.
«La piété est incompatible auec les animositez. Si nous sommes au chemin de salut, à la bonne heure : essayons d'y amener ceux qui en sont dehors, par instruction, et bon exemple. Il n'y a point d'au* très moyens d'arracher les erreurs et mauuaises opinions que les hommes ont conçeu des choses diuines. Les mesdisances et detrac* tions n'y font rien: la force y est inutile. Ne le sçauons^nous pas?» (pp. 55—56). «Les fautes de la volonté sont punissables selon les
EMERIC CRUCÉ
loix Ciuiles : Celles de l'entendement à sçauoir les fausses opinions n'ont que Dieu pour iuge. Aussi ceux qui ont voulu remuer ceste corde n'y ont rien gaigné» (p. 58). Et Crucé cite les exemples de CharlesïQuint et des rois de France: «Au partir de là, ils ont reco» gneu qu'il estoit plus aisé d'entretenir deux Religions en paix, que d'en conserver vne en guerre, et que telle desunion de foy ne preiu* dicioit point à l'vnion générale» (p. 59).
La conclusion de l'auteur est donc que «la différence de religion ne peut empescher la paix uniuerselle». Nous allons voir plus loin que son plaidoyer éloquent pour la tolérance religieuse entre les états, et même au sein des états pour les confessions établies, ne comporte pas pour lui une reconnaissance entière de la liberté religieuse ou de la liberté de penser: il n'admet pas la création de nouvelles sectes qui puissent troubler le repos de l'Etat. C'est une application de son principe essentiellement conservateur de préserver le statu<quo. Il le préconise dans les rapports religieux, comme il veut le mainte* nir au point de vue territorial.
Au demeurant, Crucé en est arrivé à la fin de sa discussion des causes de la guerre. Il passe maintenant à l'organisation de la paix.
C'est ce chapitre qui a le plus intéressé les auteurs ayant étudié Crucé; aussi l'ont^ils assez amplement analysé'". Pour nous qui tâ« chons de suivre l'évolution des idées pacifistes ou anti»guerrières aussi bien que celle des projets d'une organisation internationale, il était nécessaire d'étudier de très près aussi les idées de notre écrivain sur les causes de la guerre. C'est à propos de celles»ci qu'il expose les principes de son pacifisme, et ses opinions sur l'organisation de la paix n'en sont que l'application pratique.
Il ouvre le nouveau chapitre en faisant une distinction capitale, entre l'établissement de la paix et sa conservation, ou pour mieux dire son organisation.
" Notamment ter Meulen et Redslob.
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
«Ce n'est assez de l'establir. Il est besoin de l'asseurer à perpe« tuité ce qui est très»difficile». En effet, le monde l'a appris à maintes reprises, pour son malheur! Combien de fois n'a^t^on pas conclu une paix — même à perpétuité, «au nom de la Sainte Trinité» — sans qu'au fond il pût être question de sa durée? — Crucé a vu que «paix» et «paix» sont deux choses différentes, et c'est un de ses mé< rites d'insister sur cette distinction.
«Posez le cas que la paix auiourd'huy soit signée, qu'elle soit publiée en plein théâtre du monde : Que sçauons»nous si la posté» rite en voudra emologuer les articles? Les volontez sont muables, et les actions des hommes de ce temps n'obligent pas leurs successeurs. Pour clorre le passage à ceste obiection, il suffit se remémorer de ce que nous auons dit touchant les causes de la guerre, lesquelles n'es» tans pas considérables pour les raisons cydessus alléguées, il n'y a rien qui puisse occasionner la rupture d'une paix. Neantmoins pour en preuuenir les inconueniens, il seroit nécessaire de choisir vne ville, où tous les Souuerains eussent perpétuellement leurs ambassa» deurs, afin que les differens qui pourroient suruenir fussent vuidez par le iugement de toute l'assemblée. Les ambassadeurs de ceux qui seroient intéressez exposeroient là les plaintes de leurs maistres, et les autres députez en iugeroient sans passion» (p. 60).
Crucé admet donc la possibilité de conflits; il a vu que, parles lois mêmes de l'évolution humaine, les conditions politiques pourront devenir intolérables et exiger des modifications. Afin que ces modi» fications puissent être réalisées sous des formes pacifiques et amiables, il a imaginé la création de son «assemblée».
Il propose d'en fixer le siège sur «le territoire de Venise, pource qu'il est comme neutre et indiffèrent à tous Princes: ioinct aussi qu'il est proche des plus signalées Monarchies de la terre, de celles du Pape, des deux Empereurs, et du Roy d'Hespagne. Il n'est pas loing de France, de Tartarie, Moschouie, Polongne, Angleterre, et Dannemarch» (p. 61). — Ce problème lui paraît assez facile. «Mais la difficulté est plus grande pour le rang que l'on donnera ausdits Am=
EMFRIC CRUCÉ
bassadeurs, qui ne céderont pas volontiers l'vn à l'autre: toutefois ie diray ce qui m'en semble.» Il a ses préférences, «estant Catholique et François . . . Mais il n'est pas question de songer à soy seule ment, il s'agist de procurer le bien de la société humaine, dont nous sommes les membres, de ne mescontenter personne, et donner à vn chacun le rang qu'il mérite. le parleray donc icy indifféremment comme si i'auois esté né en la republique imaginaire de Platon ou en la région de ses Idées» (p 62).
Crucé ~ en vrai enfant de son époque, qui attachait aux ques» tions de préséance un intérêt et une importance qui nous fait main» tenant sourire — discute longuement ce problème épineux. Voici le résultat auquel il arrive : la préséance appartiendra au Pape, le second rang au Sultan, le troisième à l'Empereur, le quatrième aux Rois de France, «attendu qu'ils commandent à vn peuple le plus renommé qui se trouve au monde. Car soit que nous parlions des anciens Gaulois, leurs conquestes sont notoires, et les peuplades qu'ils ont fait en plusieurs régions tesmoignent assez leur valeur. Soit que nous iettions les yeux sur les François qui leur ont succédé, leur nom est encore auiourd'huy redoutable, et fameux plus que aucun autre parmy les nations estrangeres» (p. 67).
En dépit de son «indifférence», le nationalisme de l'auteur ne peut se démentir, et il est curieux de voir que même ce pacifiste convaincu invoque exclusivement les qualités militaires de sa nation, lorsqu'il s'agit de lui revendiquer son rang parmi les autres peuples. Naturam expellas furcâ, tamen usque recurret!
L Espagne n'aura donc que la cinquième place, ce qui certaine* ment ne correspond pas à l'opinion générale des contemporains de Crucé.
«Le sixiesme lieu pourroit estre debatu entre les Roys de Perse, de la Chine, le Prete^Ian, le Precop de Tartarie, et le grand Duc de Moschouie ... Et les Roys de la grand Bretagne, de Pologne, de Dannemarc, de Suéde, du lappon, de Marroc, le grand Mogor, et au» très Monarques tant des Indes que d'Afrique, ne doivent pas estre
LE PROBLÈME DUNE ORGANISATION INTERNATIONALE
aux derniers rangs, tous braues Princes, qui se maintiennent d'eux» mesmes et ne dépendent de personne, partant pourroient contester le prix d'honneur auec leurs semblables . . .» (pp. 68—69).
J'ai cité cette énumération pour montrer jusqu'à quel point Crucé vise une organisation mondiale. Nous sommes loin des idées de Dubois, de La Noue, et même — nous allons le voir — de Sully qui tous envisagent seulement «la Republique Chrestienne».
Crucé consacre encore quelques pages à ce problème des pré< séances. C'est pour lui — semble*t*il — le problème fondamental. Nous sommes autrement intéressés par la question de la compétence et des attributions de son «assemblée». 11 n'en donne que des indi» cations extrêmement vagues et sommaires.
Constatons d'abord qu'il ne s'agit pas d'une Cour d'arbitrage, comme l'ont dit certains auteurs". Son «assemblée» devrait plutôt être définie: une sorte de Conseil permanent de surveillance et de pacification.
Voici comment Crucé en indique la compétence:
«Ceste compagnie donc iugeroit les débats qui suruiendroient tant pour la préséance, que pour autre chose, maintiendroit les vns et les autres en bonne intelligence, iroit au deuant des mescontentemens, et les apoiseroit par la voye de douceur, si faire se pouuoit, ou en cas de nécessité par la force» (p. 73).
Il faut retenir le dernier membre de phrase. Crucé prévoit une sanction: si l'une des parties en conflit refuse de se plier à la déci» sion de la majorité, il veut que le reste des états s'allient à l'autre partie pour soumettre le récalcitrant à la volonté générale. — Il l'avait dit déjà au début de son exposé sur l'assemblée de Venise : «Que si quelqu'un contreuenoit à l'arrest d'vne si notable compagnie, il en» courroit la disgrâce de tous les autres Princes, qui auroient beau moyen de le faire venir à la raison» (p. 61).
On pourrait dire qu'il s'agit ici, non d'un arbitrage — qui pré»
" Ainsi Redsiob, 1. c, p. 184.
EMERIC CRUCÉ
suppose le consentement préalable des parties — mais d'une véri» table sentence exécutoire. Crucé, si l'on va au bout de sa pensée, doit être considéré comme le premier avocat des Etats»Unis du monde.
Mais Crucé n'est ni un logicien rigoureux, ni un penseur précis: il laisse toute son organisation dans la pénombre des indications sommaires et vagues. Quant au fonctionnement de son assemblée, il se contente d'émettre sur la préséance les idées que nous connais* sons. Monarchiste convaincu, il ne veut donner qu'une place effacée aux ambassadeurs des «Grandes Républiques».
«Et pour authoriser d'auantage le iugement, on prendroit aduis des grandes Republiques, qui auroient aussi en ce mesme endroict leurs agens. le dis grandes Republiques, comme celle des Vénitiens et des Suisses, et non pas ces petites Seigneuries, qui ne se peuvent maintenir d'elles mesmes, et dépendent de la protection d'autruy.» (pp. 60-61).
Il tient les Provinces*Unies en médiocre estime, ce qui ne témoigne pas de sa sagacité politique.
Aux représentants des républiques Crucé veut donner une voix prépondérante en cas de partage égal des avis :
«Et si les opinions de l'assemblée des Princes où leurs députez se trouuoient, [étaient] my»parties, et en égale balance, comme il peut arriuer, les députez des Republiques qui auroient voix deliberatiue pourroient alors estre apellez, afin de terminer le débat par le con* trepoids de leurs suffrages.» (p. 70).
Voilà tout ce qui se trouve sur le fonctionnement et la compé» tence de l'organisation internationale. Ce n'est pas grand'chose. Il est évident que le problème juridique a très peu intéressé l'auteur. Son livre retiendra davantage le philosophe et le sociologue que le juriste. Aussi convient»il de terminer l'analyse de ce chapitre par le passage suivant, dans lequel il affirme de nouveau sa foi pacifiste. — Il a exposé ses idées sur la préséance, et il dit:
«Que si quelques Princes ne s'en contentent, qu'ils s'en rappor»
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
tent au iugement des autres. Cela ne diminuera rien de leur autho« rite, au contraire on les estimera d'autant plus louables, qu'ils se soubsmettront volontairement à la raison. Car il ne faut point dire que la raison est au bout de l'espee. Ceste rodomontade appartient aux sauuages. Les anciens Gaulois s'en sont mal trouuez, quand ils respondirent aux ambassadeurs Romains, que tout estoit aux plus forts. L'issue funeste de leur entreprise monstre bien que ceux qui rebutent la raison pour maistresse, tombent finalement en la puissance de leurs ennemis, qui les maistrisent bien autrement, et leur font sen. tir, que c'est de s'asseurer en telles brauades.» (p. 69).
Crucé estime donc que son idée doit être acceptée, et il n'ap» profondit pas davantage les problèmes d'organisation. Il passe à un tout autre ordre d'idées :
«Au moyen de quoy la paix estant généralement establie entre tous les Princes, il ne resteroit sinon que de l'entretenir particulière* ment en chaque Monarchie.» (p. 73).
C'est la partie la plus considérable du livre, un peu plus de la moitié (pp. 73—191). Nous en avons donné la table des matières plus haut, et on en verra que ce chapitre ne nous intéresse pas spé» cialement au point de vue où nous nous sommes placé.
Il est, toutefois, important de constater pourquoi Crucé croit devoir traiter les problèmes du régime intérieur des États dans un livre qui discute «les occasions et moyens d'establir une paix gene< raie.» Les mots que nous venons de citer nous indique son point de vue: pour lui la paix, la tranquillité de l'Etat est la considération suprême, au dedans comme au dehors, et s'il étudie les principes du gouvernement interne, ce n'est pas tant parce qu'il voit l'importance du régime interne des états pour la paix internationale, et qu'il veut créer de nouvelles garanties contre les guerres entre états, c'est plu» tôt au contraire, parce qu'il envisage la paix comme la garantie de la permanence de l'état actuel des choses : Crucé est en politique un conservateur, donc, puisqu'il vit au XVIIe siècle, un monarchiste, pour ne pas dire un absolutiste.
KMKRIC CRUCÉ
C'est pourquoi il préconise une entente étroite entre les souvc rains pour le maintien de leur autorité, sorte de Sainte«Alliance avant la lettre! Voici ce qu'il dit:
«... ce qui contrainct les Monarques d'endurer de leurs subiects, c'est la crainte qu'ils ne s'associent des estrangers, ou que ceux«cy ne façcnt profit des diuisions et querelles entre les subiects et le Prince. Or ceste crainte seroit alors superflue, pource que par le moyen de la paix, chacun se contenteroit de sa Seigneurie, et ne songeroit à autre chose qu'à gouuerner son peuple. Il seroit adoré des bons, les meschans trembleroient à son aspect. Il n'auroit que faire d'appréhender les rebellions et partialitez, dont il viendroit à bout auec l'assistance des autres Souuerains, qui luy presteroient vn prompt secours, comme ayans tous interest au chastiment des rebel» les. Et ainsi les Princes receuroient le principal fruict de la paix vniuerselle. Qu'ils se fortifient d'alliance tant qu'ils voudront, qu'ils bastissent des citadelles, et s'arment de tous costez, ils auront tous» iours de quoy craindre, s'ils ne conspirent vnanimement à vne con» corde générale. Il ne faut qu'vn Prince ennemy pour les déposséder, et non seulement vn voisin, mais bien souuent vn peuple reculé dont on se doubtoit le moins est capable de ruiner vne Monarchie» (pp. 73-74).
La tendance essentiellement conservatrice de notre auteur ressort avec clarté de ce passage, et la même manière de voir se trahit con» stamment au cours du même chapitre.
«On a esté par le passé prodigue de la vie des hommes. On a veu vn déluge vniuersel de leur sang, capable d'empourprer la mer et la terre. Baste. C'estoit vne saignée nécessaire pour purger le monde de ses humeurs vitieuses ou superflues, et Dieu se vouloit seruir de ce moyen, pour establir les Monarchies. Maintenant qu'elles sont appuyées sur les pilotis d'vne longue possession, il ne les faut esbranler, mais plustost les affermir par vne bonne paix.» (pp. 81—82),
Et Crucé apostrophe les princes, à qui il s'était déjà adressé dans
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
sa préface, en reprenant l'argument de Kineas, dont il a emprunté le nom pour le titre de son livre :
«Remettons l'espee au fourreau. Il n'est pas question d'exercer des inimitiez immortelles. Nous auons excité assez d'orages. II est temps de donner le calme et la sérénité à ce grand Océan, en y iettant l'huile de reconciliation parfaite. Cela dépend de vos Maje* stez, Grands Monarques. Vous pouuez appaiser tous les troubles du monde, et ranger vos peuples à l'obéissance des loix de nature, et des vostres. Que demandez vous d'auantage? La paix vous en» tretient en grandeur, en respect, et en seureté: au contraire la guerre diminue toutes ces choses, et souvent les oste tout à faict, auec l'hon» neur et la vie. Quant vous auriez subiugué tout le monde, ce qui n'est iamais arriué à personne, et iamais arriuera, en fin vous seriez contraincts de vous reposer, attendu que la guerre se fait pour auoir la paix. Ce que vous feriez en la Monarchie de l'vniuers, faites«le en celle qui est entre vos mains.» (pp. 82—83)
La «paix» que veut Crucé à l'intérieur, c'est donc la tranquillité absolue, l'absence de troubles et d'innovations. Il faut exercer un gouvernement ferme, mais modéré, par le maintien d'une justice se» vère. On voit à quel point Crucé est monarchiste loyal par le pas» sage suivant:
«Certainement il n'y a crime plus punissable que la sédition, ny qui aye besoin de plus de précautions, pour autant qu'elle est fort diuerse et a plusieurs visages. Tantost elle monstre vne face riante, qui promet vne douce liberté, tantost elle se pare d'vn habit Religieux, ou d'vn masque de iustice. Aucunefois elle n'a qu'vne teste, et ailleurs (chose monstrueuse) vous luy en voyez cent mille.» (p. 94).
L'avocat de la tolérance que nous avons connu, n'hésite pas à flétrir les innovateurs en religion : «Arrius et Mahomet ... et de plus fraische mémoire, Luther et Caluin, quel mesnage ont»ils faict par leurs langues et escrits, sous couleur de reformer les abus de la Chrestienté? Il faut preuenir telles gens, et leur defïendre de dog»
EMERIC CRUCÉ
matiser ny en public ny en particulier, sur peine de punition rigou« reuse. Car ils attirent le peuple qui se laisse aysement emporter à l'apparence d'vne pieté, aussi bien qu'à l'espoir d'vne liberté ou con» dition meilleure. Ce sont deux espérons que les factieux donnent à cet animal de plusieurs testes, pour le mettre en campagne, luy représentant la douceur de l'égalité Démocratique, et les violences de la Monarchie» (p. 103).
C'est que toujours Crucé veut le repos, l'absence de guerre et de lutte violente: il combat l'innovation en religion; mais dès que la nouvelle secte s'est établie, dès qu'elle représente une force avec laquelle il faut compter, il préfère un compromis, une conciliation à la lutte ouverte. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut concilier ses dernières déclarations avec celles déjà citées.
Ses principes royalistes sont exprimés avec une extrême crudité.
«Et de vray les Princes se rendent aucunefois odieux et insup* portables. Mais souuent la faute vient des subiects, qui les irritent par une superbe mutinerie, et veulent reigler vn pouuoir qui ne re« çoit point de limites. Les Souuerains ne doiuent point estre. contre* rolez en leurs actions. S'ils font mal, c'est à celuy qui les a establis de les chastier, non pas au peuple qui leur doibt toute obéissance.» (pp. 103-04).
On ne peut exiger une déclaration plus explicite en faveur de la puissance absolue et divine des rois. — Crucé admet que les peuples souffrent sous les mauvais règnes. Mais à quoi sert«il de s'insurger? «La tyrannie est fascheuse, ie le confesse, mais la fu» reur et confusion populaire est encore plus à craindre, d'autant qu'elle a vne cause permanente, à sçauoir l'humeur du peuple, variable, ignorant, cruel, amateur de nouueauté, qualitez qui luy sont et seront tousiours naturelles. Au contraire, la tyrannie se passe, et souuent vn meschant Prince se corrige soymesme ... Il faut donc endurer de telles gens, comme on souffre la stérilité d'vne année en attendant vn meilleur temps. Car la vicissitude estant perpétuelle aux affaires du monde, le mal succède au bien, le bonheur à l'aduersité, et après
LE PR0BLÎ-:ME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
l'orage d'vn iniuste gouuernement, on voit reluire le serein d'vn règne doux et paisible. Si le peuple entroit en ceste considération, ou s'il en estoit capable, il ne se porteroit pas si aysément aux séditions» (pp. 108-09).
Ainsi sa philosophie politique, qui dans les questions extérieures porte les traits d'une vigoureuse pensée, neuve et positive, se ré* signe dans les affaires intérieures à un fatalisme et à un quiétisme excessifs.
Il va sans dire que Crucé est adversaire des duels. Et fait cu« rieux, qui démontre comment cette tradition de se battre était enra» cinée: il estime que la guerre disparaîtra plus tôt que le duel! Naïvement il croit que son projet de pacification sera prochainement réalisé :
«La paix vniuerselle pourra remédier à ce mal, si nous pouuons y parvenir, les actes d'hostilité publique estans défendus, il y a ap« parence, que les haynes particulières cesseront, ou seront addoucies» (p. 124).
Ce serait sortir des cadres de notre étude que d'analyser tous les paragraphes du chapitre du Nouveau Cynée sur le gouvernement in» térieur; la tentation est grande, tant ses observations sont parfois justes, parfois curieuses^^. Mais il faut passer au chapitre suivant (pp. 191—220) dans lequel il parle de la liberté du commerce. .
Déjà le titre de l'ouvrage de Crucé nous dit qu'il considère cette liberté comme aussi essentielle pour le bien!=être des états et des eu toyens que la paix universelle elle*méme. Il faut cependant s'enten» dre à ce sujet. Quelques»uns ont parlé de Crucé comme le premier avocat du libre^échange^'. Crucé ne discute point spécialement le problème du protectionnisme ou des tarifs douaniers, et en tout cas il n'a pas d'objections à leur égard'*. Ce qui l'intéresse, c'est la
" Voir ce qu'il dit (p. 155) des pauvres, ou (p. 177) des spectacles, ou bien de la nécessité d'instituer une Censura morum (pp. 181 ss).
*' Ainsi ScHiJCKiNG, 1. c, p. 577; ter Meulen, 1. c, p. 152.
-* Voir p. 171, où il discute les moyens pour un prince d'augmenter ses re«
EMERIC CRUCÉ
liberté du trafic et des relations commerciales. Il avait déjà dit à l'occasion des impôts sur le luxe, qu'il avait préconisés:
«En quoy il n'est pas besoing de faire distinction entre le mar» chand subiect et l'estranger, comme plusieurs Princes font auiourd'huy. Car la condition du trafic doibt estre par tout esgalle, principalement en vne paix vniuerselle, où il est question de se maintenir en bonne intelligence auec tout le monde» (p. 172).
Dans le quatrième chapitre de son livre il reprend cette idée, et il la développe avec beaucoup de force :
«Voilà les moyens d'entretenir la paix particulièrement en chaque monarchie — dit«il (p. 191). — Il y en a d'autres plus vniuersels qui concernent la bonne intelligence de tous les souuerains respectiue* ment l'vn auec l'autre, dont le premier et le plus important est, qu'ils se contentent des limites de leur seigneurie qui leur seront prescripts par la générale assemblée de laquelle nous auons parlé. Ce poinct estant gaigné il faudra aduiser à ce que les particuliers de diuerses nations se puissent hanter et trafiquer ensemble en as« seurance, et que s'il suruient quelque procez ou dispute entr eux, que le magistrat du lieu les accorde promptement sans faueur ny acception de personne. Car puisqu'il s'agist d'vne paix vniuerselle il faut rendre la iustice aux estrangers, et ne permettre point qu'ils soient offensez en aucune sorte par les originaires du pays, quand ils y viendront pour leurs affaires ou mesmes pour leur plaisir.»
C'est un devoir des princes que de sauvegarder les droits des étrangers paisibles et loyaux, dans l'intérêt même de la paix uni* verselle.
«Les Athéniens, Candiots, Romains et tous les braues peuples ont esté hospitaliers, recognoissans que l'homme est vn animal de
venus: «. . . [finances] les quelles cependant il peut augmenter honnestement par vne imposition sur les marchandises qui se transportent hors de son pays, et sur celles qui y seront apportées. Vn Prince doibt auoir part au profit de ceux qui trafiquent en sa seigneurie, ou des biens d'icelle.» — C'est un pur point de vue fiscal qu'il expose.
LE PROBLÊME DUNE ORGANISATION INTERNATIONALE
société, qui doit accomoder ses voisins de ce qu'il a, et réciproque» ment aussi recevoir d'eux vne pareille courtoisie.» (p. 195)
Ce n'est pas un mince mérite que d'avoir été l'avocat d'une po* litique si large et si libérale à l'époque même du mercantilisme, qui préconisait l'état fermé et favorisait toujours les nationaux. Crucé a très bien vu le rapport intime entre la paix et cette politique de libéralisme commercial :
«Au demeurant nous cherchons vne paix qui ne soit point four« ree [à peu près: perfide], ny pour durer trois jours, mais qui soit volontaire, égale, et permanente: vne paix qui rende à un chacun ce qui luy appartient, le priuilege au citoyen, l'hospitalité à l'estran* ger, et à tous indifféremment la liberté de voyage et negotiation.»
Afin de faciliter le trafic il faudrait arriver à un accord interna» tional sur la valeur de la monnaie, afin d'empêcher l'avilissement constant des pièces d'argent — mesure à laquelle les princes avaient fréquemment recours pour remédier au mauvais état de leurs finan» ces: tt. . . il est nécessaire que les Princes d'vn commun consente» ment réduisent les monnoyes à vn mesme pied, afin que chacun puisse contracter par tout sans dommage» (p. 205).
Crucé recommande également d'uniformiser les poids et mesu» res — le tout dans l'intérêt du trafic, qui servira les deux parties qui l'exercent, et partant la société humaine en général.
Notre auteur passe enfin à la question des moyens de réalisation de ses projets.
«Mais pour bien commencer cest affaire, il faudroit qu'vn puis» sant Prince exhortast tous les autres à suiure le règlement susdict, afin que les passages estans libres et le commerce estant ouuert par le moyen de la paix, on puisse trafiquer par tout sans dommage. Il n'y a personne qui soit plus capable de cela que le Pape. C'est son deuoir de moyenner vne concorde générale entre les Princes Chrestiens. Et pour le regard des Mahometans, qui font vne no» table partie du monde, le Roy de France pour le crédit et réputation
~ EMERIC CRUCÉ
qu'il a parmy eux, pourra plus aysement les faire condescendre à la paix . . . On a veu depuis quatre vingts ans les deux plus grands Princes de la chrestienté deux fois reconciliez par l'entremise d'vn simple Religieux-': A plus forte raison nous deuons espérer vne bonne paix, si les Souuerains s'en meslent. Dieu qui manie le coeur des Roys les veuille disposer à vne si saincte entreprise, afin de faire cesser tant de maux, et de ramener ce beau siècle que les anciens Théologiens promettent après la reuolution de six mille ans. Car ils disent qu'alors le monde viura heureusement et en repos : Or est«il que ce terme est tantost expiré, et quand il ne le seroit pas, il ne tient qu'aux Princes de donner par aduance ceste félicité à leurs Peuples» (pp. 220-22).
C'est une confiance dans les princes et dans leur toute^puissance vraiment touchante, mais qui cadre parfaitement avec les vues déjà exposées par Crucé.
Il dénonce vigoureusement la guerre, comme indigne des hom« mes: même les bêtes sauvages ne descendent pas si bas que l'homme guerrier:
«Que voulon«nous faire auec ces armes ? Viurons«nous tous» iours à la façon des bestes? Encore si nous procédions en cecy d'vne pareille modération. Car elles ne se battent iamais en troupe, et ne se font point la guerre sinon lors que la faim les presse ou quelque autre nécessité les pousse. Les hommes forment vne que^» relie pour peu de chose, quelquesfois de gayeté de coeur ils se met» tent en campagne, non pour combattre seul à seul, mais dix mille contre dix mille afin d'auoir le passe<temps de voir vn tas de morts, et les ruisseaux de sang humain coulans parmy la plaine» (pp. 222—23).
Suit un tableau vivant et impressionnant d'un carnage d'alors, qui a son intérêt, parce que c'est la seule fois que Crucé insiste sur
" Il n'est pas facile à comprendre de quel ^simple Religieux» il s'agirait. Dans la trêve de Nice, en 1538, et dans le traité de Vervins en 1598, le pape fai« sait fonction de médiateur. Crucé peut>il qualifier le pape de «simple Reli» gieux» ?
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
les misères de la guerre, mais qui est un peu trop long pour que nous puissions reproduire ici ce passage.
«Et tout cela est ordinairement suiui de deux autres maux, famine et peste . . . Mais il faut viser plus haut et considérer qu'il y a un Dieu qui punit les péchez des hommes, sur tout l'arrogance et la cruauté: quittons ces deux vices, et les guerres cesseront.» (pp. 224-25).
Le mot de la fin de l'auteur est charmant:
«Quant à moy ie ne puis en cecy apporter que des voeux et humbles remonstrances, qui seront peut«estre inutiles. l'en ay voulu neantmoins laisser ce tesmoignage à la postérité. S'il ne sert de rien, patience. C'est peu de chose, de perdre du papier, et des paroles, le protesteray en ce cas comme Solon d'auoir dit et faict ce qui m'a esté possible pour le bien public, et quelques vns qui liront ce petit Hure, m'en sçauront gré, et m'honoreront comme i'espere de leur souuenance.» (p. 226).
Nous savons que ce modeste voeu n'a guère été exaucé. Le livre de Crucé a passé pour ainsi dire inaperçu des contemporains, pour tomber bientôt dans un oubli complet. Seule une postérité lointaine lui a réservé une réhabilitation tardive.
II aurait mérité un meilleur sort. Il est vrai que sa conception politique est primitive et mécanique: Crucé ne regarde pas au delà des monarchies absolues de son temps; et il croit à la possibilité de stabiliser l'état territorial des états, sans que la question du principe de cet état de choses le préoccupe le moins du monde. Il ne dis» cute pas non plus la question de savoir sur quelle base — les pré* tentions des princes, les revendications des populations, les intérêts des uns ou les droits des autres — devaient se fonder les arrêts de l'assemblée dont il préconisa l'institution.
A cause de cette proposition il a été honoré comme l'un des précurseurs du mouvement moderne pour l'arbitrage. Il est assez curieux que ce soit presque exclusivement des juristes qui aient étudié
EMERIC CRUCÉ
son livre. Au fond la lecture ne pouvait leur apporter que très peu de profit. Le projet lui«même, au point de vue du droit, est pauvre et incomplet.
Si son livre avait trouvé un meilleur accueil, il aurait pu exercer une influence beaucoup plus importante dans le développement des idées morales et des conceptions internationalistes que dans l'évolu» tion des principes juridiques.
Emeric Crucé est en réalité le premier internationaliste véritable: il va au delà des limites de la chrétienté en donnant une place dans son organisation à tous les Etats policés, même la Turquie, même la Chine. — Il est en outre le premier auteur qui a vu clairement le rapport intime qui existe entre le trafic libre, les intérêts du com» merce, l'échange des produits de tous les pays d'une part, et la paix internationale de l'autre.
Et enfin ce qui est peut-être son originalité la plus frappante: il a mis en relief l'idéal positif du pacifisme, idéal de travail dans les domaines économique et intellectuel, comme opposé à l'idéal guerrier. C'est une pensée tout^à^fait nouvelle dans son application à notre problème. Jusqu'ici les pacifistes avaient prêché contre la guerre, en moralistes, comme Erasme et les autres humanistes, en dé« nonçant son injustice et son immoralité; en chrétiens, comme les men« nonites et les quakers, en flétrissant son caractère contraire aux com< mandements de Dieu.
Emeric Crucé est le premier qui ait essayé d'approfondir cette idée, qu'il y a plus de noblesse dans le travail productif de la paix que dans la vaillance meurtrière et destructive de la guerre. Il doit être considéré sous ce rapport comme un précurseur des moralistes et des philosophes bourgeois des 17e et 18e siècles, qui par leur en» seignement ont préparé la chute de l'aristocratie militaire des cours roya* les et frayé les voies au pouvoir pour le tiers«état. Emeric Crucé, sous certains rapports, a même devancé Addison et Hume, Voltaire et Rousseau.