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Publ. <ie l'imt. Nobel norvégien. IV

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

§ 5. - LE DUC DE SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

Il n'est pas surprenant que le «Grand Dessein du Roi Henri IV», tel qu'il a été développé dans les «Mémoires des sages et royales Oeconomies d'Estat domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand» par son ministre le Duc de Sully, ait obtenu une célé^= brité qui forme un contraste frappant avec l'oubli complet où tomba le modeste ouvrage du «magistellus» parisien. Le seul nom de Sully suffit pour attacher aux idées qu'il exposait un prestige particulier: ce ministre avait été la main droite de son roi pendant quatorze ans; il fut Pair du Royaume, riche, considéré. Mais Sully sut encore, dans ses Mémoires, attacher tout particulièrement le nom de son maître royal au Grand Dessein de pacification qu'il chérissait. Ses Mémoires s'efforcent de créer l'impression que ce Grand Dessein avait été pour ainsi dire le projet favori du roi Henri le Grand, comme il aime à l'appeler, le pivot de sa politique étrangère. Et il suffit de se rappeler la haute renommée du Roi Henri pour com» prendre la sensation que devait éveiller l'information donnée par son ministre, que ce roi, fondateur de la paix religieuse en France, ar« bitre de plusieurs conflits entre états, là figure principale de la po» litique européenne au début du XVIIe siècle, que ce roi avait entretenu sérieusement le rêve d'une pacification permanente de l'Europe.

Aussi ce «Grand Dessein» a>=t«il servi d'argument suprême aux pacifistes, depuis l'abbé de SaintsPierre à travers le XVIIIe siècle jusque tard dans le XIXe siècle.

Toutefois, la critique historique s'était fait entendre de bonne heure au sujet des Economies royales. «Dès le XVIIe siècle un secrétaire de Duplessis»Mornai (Huguenot, mort en 1629), Marbault, les passa au crible, et accusa le ministre d'Henri IV de s'être attri» bué beaucoup de mérites qu'il ne possédait pas et d'avoir inventé

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

une série de faits à sa très grande gloire»'. Voltaire, également, a critiqué les Mémoires, mais il rend les secrétaires de Sully respon* sables du projet, qu'il considère comme utopique. Au XIXe siècle le caractère des Mémoires de Sully forma l'objet de vives poIémi< ques*. Maintenant le débat doit être considéré comme clos. Par des recherches simultanées, mais indépendantes, et dont les conclusions sont remarquablement concordantes, les deux auteurs que nous ve* nons de citer, le Français Cn. Pfister et l'Allemand Th. Kukel» HAUS, ont prouvé que le «Grand Dessein» n'a aucun rapport avec Henri IV ou avec sa politique; qu'il a son origine exclusive dans l'imagination du Duc de Sully, et que celui«ci — non pas ses secré< taires — est responsable de l'invention. M. Pfister, par un examen minutieux des manuscrits des Economies royales, qui sont conservés à la Bibliothèque nationale à Paris, a prouvé cette thèse d'une ma» nière à tous points concluante, et il a notamment pu constater que les Economies ont subi des remaniements considérables pendant la longue période de loisirs forcés que son auteur a employée à les rédiger. Une rédaction primitive achevée vers 1617, et qui se trouve conservée en manuscrit, diffère considérablement de l'impression dé» finitive, dont la première moitié a été faite sous les yeux de Sully dans son château.

Maximilien de Béthune, baron de Rosny, naquit en 1560. Il fut élevé dans la confession réformée, et y resta fidèle toute sa vie. Dès 1571 il fut attaché au service d'Henri de Navarre, et il n'échappa qu'avec peine au massacre de la Saint«Barthélemy l'année suivante. Après avoir terminé ses études il prit les armes et combattit en France et aux Pays»Bas, sous Henri et sous le Prince d'Orange. Il

' Cn. Pfister, Les «Economies royales» de Sully et le Grand Dessein de Henri IV, dans la Revue Historique, UW, LV et LVI (1894) - série d'articles aux» quels il convient de renvoyer pour ce qui suit. — Les «Remarques» de Marbault n'ont été publiées qu'en 1857 (imprimées en annexe h l'édition de Miciiaud et PoujoiJiAT des Économies royales).

' Voir à ce sujet, Kukelhaus, Ursprung des Planes vom ewigen Frieden in den Memoircn des Herzogs von Sully, Berlin 1893. pp. 141—42.

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conseilla à Henri de passer au catholicisme, et après que son Roi eut établi son autorité, le fidèle Rosny devint son ministre princi* pal; en premier lieu il dirigea les finances; de plus en plus, cepen« dant, le gouvernement tout entier passa entre ses mains, et Henri n'entreprit rien de très important sans lui demander conseil. Ainsi Rosny négocia le traité de paix avec la Savoie en 1602, et il repré» senta Henri dans une mission spéciale à la cour du nouveau roi anglais, Jacques premier. Ce fut Sully qui arrangea le mariage d'Henri et de Maria de Médicis. En 1606 le roi l'avait nommé Duc de Sully et Pair du Royaume.

Le rôle politique de Sully finit effectivement dès la mort du roi ; mais il ne donna sa démission formelle, comme surintendant de finances, que huit mois plus tard, en janvier 1611. Ses collègues du Conseil de régence ne supportèrent pas ses manières autoritaires, et il dut se retirer. Il en garda rancune: il était encore dans la force de l'âge, ayant à peine 50 ans. Il devait guetter en vain, pendant les longues années de sa vieillesse, l'occasion d'un retour au pouvoir. Elle ne vint pas. Sully avait pris part aux Etats^généraux de 1614; il vit Richelieu saisir les rênes du gouvernement. Il partageait les idées politiques du grand Cardinal, mais celui«ci ne lui adressa ja» mais l'appel que peut=être il espérait. Sully mourut en 1641, âgé de plus de quatre-vingts ans.

Ces déceptions, ces loisirs forcés et mal supportés créèrent les conditions psychologiques d'où sont nés ses Mémoires^ Par eux Sully a voulu soutenir non seulement le renom de son maître royal, dont les successeurs négligèrent l'héritage ; il a voulu surtout défendre sa propre réputation. Le titre curieux de ses Mémoires constitue tout un programme: «Mémoires des sages et royales Oeconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henri le Grand, l'ex» emplaire des Roys, le Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et

' Je cite les Mémoires de Sully, d'après l'édition de Michaud et Poujoulat, Nouv. Collection des Mémoires pour servir à l'Histoire de France. — Ceux de Sully forment les tomes II et III de la 2e série (Cités resp. comme Mém. I et II).

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

le Père en effet de ses Peuples François, et des servitudes utiles, obéissances convenables et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus confidens familiers et utiles soldats et servi» teurs du grand Mars des François. Dédiez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples François.»

En outre Sully avait toujours eu des ambitions littéraires*. Il est évident que sa vanité ne lui a pas permis de se contenter d'un récit simple et sans parure de sa vie et de son activité. Il fait et il reFait toujours ses périodes. Sa vanité lui Fait adopter, au demeurant, un artifice, qui est, si nous ne nous trompons pas, unique dans la littérature. La plupart des mémoires sont rédigés à la première per» sonne; quelques»uns, plus impersonnels et soi»disant objectiFs, à la troisième. Ceux de Sully sont écrits à la deuxième personne: il se fait raconter à lui=même l'histoire de sa vie par ses secrétaires, qui viennent lui «ramentevoir» ses faits et gestes. Ce n'est qu'un artifice : M. Pfister a constaté dans les manuscrits des corrections, des indica^ tions, et même des passages intercalés écrits de la main de Sully. C'est donc bien lui qui nous parle. «"Vaniteux, il ne voulait rien déguiser de ses hautes actions et des louanges que le roi lui adressa ; discret, il ne voulait point chanter sa propre gloire; et voilà pour» quoi, comme écrit Sainte»Beuve, «il se fait renvoyer ses souvenirs sous Forme cérémonieuse, obséquieuse; il assiste sous le dais et prête l'oreille avec complaisance à ses propres échos»\

Nous avons dit qu'une première rédaction avait été préparée en 1617. Avec l'âge il paraît que la vanité et la loquacité de Sully s'accrurent: il voua encore vingt ans à la rédaction des Oeconomies, avant de les mettre sous presse, en 1638. Il n'arriva qu'à Faire im» primer les deux premiers volumes in»tolio; les deux autres parurent en 1662*.

* Pfister, 1. c. LIV. p. 301, en donne des preuves et des exemples. ' Pfister, 1. c, LIV, p. 307.

* Les deux premiers volumes (appelés «l'édition des trois V verts», d'après la marque sur la feuille de titre) se disent être imprimés à «Amstelredam, chez

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C'est pendant ces vingt années, entre 1617 et 1638, que Sully a développé la fiction d'un «Grand Dessein» qui serait dû à Henri IV — plan grandiose de pacification de l'Europe entière, se basant sur trois ou quatre idées très simples: un remaniement territorial, impli» quant l'abaissement de la maison d'Autriche et le maintien de l'équilibre entre les états d'Europe; institution d'une paix religieuse com» portant la reconnaissance des trois confessions catholique, luthérienne, calviniste; entreprise commune de la chrétienté contre les Turcs; enfin, création d'un Conseil commun des états, ayant une force armée à sa disposition.

Ces idées ne sont en partie qu'ébauchées, et ne se dégagent qu'imparfaitement du chaos des lettres, des notes, des documents amassés. Il y a souvent des contradictions palpables — le tout un témoignage du peu de véracité que porte le récit de cette fiction ; la loquacité, les répétitions, les contradictions y ajoutent une impres» sion de sénilité, après tout explicable, si l'on se rappelé que Sully avait en 1638 soixante«dix»huit ans.

Il ne faut pas croire, cependant, que les Oeconomies d'Estat ne soient rien qu'un amas de fictions et d'éloges de Sully. Loin de là: elles restent une source précieuse pour l'histoire, malgré leurs dé« fauts. Et il ne faut pas non plus condamner trop sévèrement la superchérie littéraire de Sully: le XVIIe siècle, pas plus que les âges antérieurs, n'apporta aux récits historiques la règle rigoureuse d'ex» acte véracité que tâche d'appliquer la science d'aujourd'hui ; on con<

Alethosgraphc de Clearetimelee et Graphcxechon de Pistariste, à l'enseigne des trois Vertus couronnées d'Amaranthe». — L'artifice est trop transparent. Les noms des imprimeurs signifient «Ecrivain véridique de Gloire et Vertu et Secrétaire émé» rite de Haute»Probité». — En réalité ces deux volumes furent imprimés au Château de Sully, clandestinement. 11 en existe même deux tirages. (Comp. Pfister, 1. c LVI, ■313, et KuKELHAUs, p. 80). Les deux derniers volumes furent imprimés par Jean le Laboureur à Rouen, 1661—62. La première édition intégrale parut à Amsterdam (Trévoux), 1732, 12 vols, in 12°.

Il faut se défier des éditions reposant sur l'arrangement fait par l'Abbé de l'Ecluse des Loges, Londres (Paris) 1745 in«4°; Londres 1747; Paris 1788 et 1822; traduction allemande, Ziirich 1783 — 86. Comp. p. 444 et note 17.

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

sidérait alors comme parfaitement légitime des remaniements, ou même des compositions, de documents^ Toujours est»il que Sully exagère ces procédés à un degré qui n'a guère été atteint à son époque.

Nous allons suivre, sur la base des recherches de Pfistek et de KuKKLHAUs, la genèse du «Grand Dessein». Il est nécessaire de donner d'abord une brève caractéristique de ce qu'avait été la poli* tique extérieure du Roi Henri IV* ; c'est cette politique que Sully avait voulu présenter sous son vrai jour.

Henri IV est l'un des représentants de la lutte séculaire de la maison de France contre la maison d'Autriche. C'est de la part de France une lutte pour son indépendance ; car non seulement la maison d'Autriche visait l'hégémonie en Europe ; mais encore comme déten» trice de la puissance espagnole, la maison d'Autriche encerclait la France au nord, à l'est et au sud: une armée espagnole pou' vait passer, par des pays appartenant à la couronne d'Espagne, de la Méditerranée à la mer du Nord. C'était une menace continuelle, un danger toujours présent. Ce danger s'aggravait par la politique de famille poursuivie par les deux branches de la maison d'Autriche, celle de Madrid et celle de Vienne, entre lesquelles les mariages étaient fréquents, et dont l'action extérieure était souvent dominée par des considérations dynastiques.

Dans cette lutte séculaire le règne d'Henri IV représente un moment décisif: à partir de la paix de Vervins en 1598 l'astre des Habsbourg baisse, et la maison de Bourbon éclipse celle d'Autriche. Mais la situation était loin d'être assurée pour la jeune dynastie. D'autre part — comme nous avons eu souvent l'occasion de le faire remarquer — les contemporains ne se rendent qu'imparfaitement compte de la réalité des conditions politiques ; ils connaissent le passé, ils ne voient guère encore l'actualité. La France de 1600 ne se con» sidère pas à beaucoup près comme l'égale de l'Espagne d'alors.

' Cp. Pfister, 1. c, LIV, p. 322.

' Voir notamment Histoire de France, pub. par Lavisse, IV. 2. Henri IV et Louis XIII (1598-1643) par Mariéjol, pp. 101-35.

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Il y avait sans doute des points vulnérables: les alliés de la France étaient plutôt faibles, et en France elle-même un parti qui n'était pas négligeable, avait des sentiments nettement pro«espagnols. Aussi Henri IV poursuit»il pendant tout son règne une politique extérieure circonspecte et modérée. II ne veut rien risquer, tout en tâchant d'augmenter, par des mesures qui n'engagent à rien, la clien* tèle de la France. Lorsqu'il en trouve l'occasion il rehausse le nom de la France par ses bons offices : en 1605 il prévient la guerre entre le pape et la république Vénitienne; quatre ans plus tard il est le médiateur de la trêve de douze ans entre l'Espagne et les Provinces* Unies. Aussi trouvonsmous de nombreux témoignages du renom d'Henri IV comme pacificateur en Europe^.

Henri ne se laisse jamais entraîner à des projets trop grandioses ; il ne quitte pas le terrain de la réalité. Sa politique fut «jusqu'en 1609 plus sage que hardie, plus pratique qu'aventureuse, plus atta» chée aux résultats immédiats qu'aux lointaines spéculations.»'" — Ses préparatifs de guerre en 1609 et 1610 semblent porter un autre ca« ractère. Nous savons qu'ils ont été inspirés en grande partie par une passion amoureuse pour la jeune princesse de Condé, née Char* lotte de Montmorency, passion d'autant plus irrésistible, peut*être, que le Roi, toujours débauché, commençait à se faire vieux. Il avait. 55 ans; «ses cheveux avaient blanchi, ses traits s'étaient tirés et parche* minés». Il n'aurait peut«être pas donné une tournure belliqueuse au diflférend de Clèves, s'il n'avait pas été irrité contre l'archiduc Al* bert à Bruxelles à cause de la protection accordée au prince de Condé : maintenant ses préparatifs guerriers s'annonçaient si consi* dérables que tout naturellement on croyait aux projets les plus am* bitieux. Henri fut frappé par Ravaillac au milieu de ces préparatifs (le 15 mai 1610). Cette fin tragique ne fit qu'augmenter l'impres* sion de quelque*chose d'inexpliqué et de grandiose, dont l'exécution avait été subitement empêchée. La légende n'hésita pas à s'en emparer.

" Cp. KUKELHAUS, 1. c, pp. 25—26.

'" Mariéjol, 1. c, p. 124.

SULLY ET LE «GRAND DESSKIN

Suivit la régence de Maria de Médicis, qui fut très différente du règne précédent. Sully, démissionairc, nous l'avons vu, depuis le mois de janvier 1611, reste à l'écart, spectateur critique et mal* veillant. Il vient de dépasser la cinquantaine; il espère peut»étre un jour revenir au pouvoir qu'il regrette. En partie par désoeuvrement, en partie par ambition littéraire, il commence la rédaction des Oeconomies.

Nous avons déjà dit qu'une première rédaction avait été ache» vée en 1617; le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale. Ce texte a un tout autre caractère que celui que nous fait connaître l'édition imprimée, et la différence réside surtout dans l'absence to« talc de références au «Grand Dessein» proprement dit. Dans cette rédaction manuscrite la politique d'Henri IV est représentée comme ayant eu des buts assez ambitieux, mais purement utilitaires et cer» tainement réalisables: il s'agissait de réduire l'Espagne à la seule péninsule ibérique, d'humilier l'Autriche et de partager les dépouilles de ces deux maisons entre divers princes". Il est vrai que déjà dans cette rédaction primitive les historiens ont relevé des inventions ducs à Sully; mais elles se placent assez raisonnablement au service d'un plan bien conçu, visant l'établissement d'une suprématie française en Europe. Et Sully a soin de laisser pour le moins entrevoir que les hauts projets sont plutôt ses propres rêves que ceux du roi lui=méme; s'il a grandi son rôle personnel, c'est surtout comme le conseiller hardi, aux vues grandioses. — La rédaction de 1617, si elle avait été pubUée, n'aurait guère modifié pour la postérité l'impression qu'on avait de la personnalité de Sully.

Nous ne savons pas pourquoi il s'est abstenu de faire paraître alors son travail. Probablement il n'a pas voulu courir le risque de compromettre son avenir politique. Et il remet de nouveau son oeuvre sur le chantier. C'est pendant les vingt années suivantes qu'il y introduit tous les éléments essentiels de son «Grand Dessein». Quelques»uns se greffent tout naturellement sur la trame primitive : la suprématie française présuppose des relations suivies avec toute

" Pfister, 1. c, LV. pp. 81-82.

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une clientèle d'états, et on peut relever déjà dans la rédaction pri» mitive la formule «association très chrétienne». De là il n'y a — au XVIIe siècle — qu'un pas à la conception d'une croisade contre les Turcs, et on peut même trouver dans des lettres authentiques d'Henri IV des allusions à cette idée'^ D autre part une conciliation religieuse en Europe, sur la base de la reconnaissance des trois con^ fessions (catholique, luthérienne, réformée), ne serait après tout qu'une application en grand du principe de la politique religieuse suivie par Henri en France.

D'autres idées appartenaient, au moins en partie, à l'époque. Nous avons pu constater que les formules «paix universelle» et «Ré« publique chrestienne» sont assez fréquentes dans la littérature française au début du siècle". L'originalité de Sully réside d'abord dans la combinaison particulière de ces divers éléments, puis dans sa tenta< tive pour donner un corps à ces doctrines en les entourant de l'au» réole que possédait le nom de son royal maître.

Cette superchérie littéraire a été dévoilée, et il n'est plus permis de parler du «Grand Dessein» d'Henri IV, comme le faisaient les pacifistes d'autrefois, et encore quelques«uns de nos jours'*. Le «Grand Dessein» n'appartient qu'au Duc de Sully.

Peutson dire (comme le fait M. Mead'*) que la question de savoir quel est l'auteur de «Grand Dessein» n'a guère d'intérêt? Personne ne contestera la haute importance de ce fait, si un roi de la valeur d Henri IV, appuyé par un ministre comme Sully, avait

" Voir KOkelhaus, I. c, pp. 127 ss.

" Comp. notamment sur l'origine de la légende des grands desseins d'Henri IV chez Agrippa d'Aubigné et chez l'historien DuHeix, KOkelhaus, 1. c, pp. 59ss., et Pfister, Revue historique, LV, pp. 40ss.

" Encore en 1909 Edwin D. Mead a publié un livre intitulé «The Grcat Design of Henri IV». Boston, Ginn &. Comp.

" 1. c, Introduction p. XI. «Whether Shakespeare or Bacon wrote Hamlet, our chief interest is in the possession of Hamlet. Whether the king or his minis: ter conceived the «Great Design», our chief interest is in the fact that this broad and bold programme of world organisation was worked out in that critical period of history.»

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

effectivement, dans la force de l'âge, nourri des idées sur l'organisa' tion internationale, même beaucoup plus modestes que celles du «Grand Dessein»; qu'ils avaient réussi à grouper autour de ces pro» jets les adhésions de nombreux chefs d'états? Il est toujours impor» tant d'établir la vérité historique; mais il est surtout important de le faire pour l'évolution des idées, parce que l'influence de ces idées est en grande partie déterminée par le degré de prestige dont jouis» sent les personnalités qui en ont été les porte»paroles. L'échafaudage péniblement érigé par Sully autour de son Dessein est irrémédiable» ment tombé: ni Henri, ni Elisabeth, ni n'importe quel autre des princes ou des hommes d'état de l'époque, n'ont eu ces conceptions; pas même le ministre Sully; elles sont les rêves d'un vieillard, éloigné des affaires depuis de longues années. Sans aucun doute la fiction de Sully a obtenu pour les idées d'organisation internationale un crédit, au cours du XVlIIe et du XIXe siècle, qu'elles n'auraient pas eu, si la vérité avait été connue. C'est là un fait qui est surtout important pour l'histoire de l'internationalisme au XVIIIe, en partie au XIXe siècle, et sur lequel il faudra revenir par la suite. Main» tenant il faut juger les idées de Sully sans cette auréole, dans leur nudité pour ainsi dire.

Ce programme d une organisation mondiale est»il vraiment «large et hardi», pour reprendre la caractéristique de M. Mead?

II faut d'abord dire qu'il est assez difficile de se former une idée exacte de ce qu'est au fond le programme. Les «Oeconomies d'Estat» y font des références fréquentes, et à plusieurs reprises des développements en sont donnés dans des lettres de Sully au Roi, qui toutes ont été reconnues fictives. Ces développements, ce» pendant, sont d'une part rédigés dans un style difficilement lisible: Sully aime les répétitions, les redondances, les longues pé'.iodes en» chevêtrées ; d'autre part ils sont souvent contradictoires dans les dé» tails, de sorte qu'il est impossible, sans leur faire violence, de sup» pléer aux lacunes de l'un des exposés par les renseignements des autres. Il faut étudier, au moins pour ce qui concerne les détails,

LE PROBLÈME DUNE ORGANISATION INTERNATIONALE

chacun des développements de Sully à part : ils représentent des pro» jets plus ou moins indépendants ; certaines idées fondamentales leur sont communes, mais lélaboration de ces idées et leur application sont souvent divergentes. Il est évident que Sully a fréquemment refondu sa conception, ce qui était tout»à»fait naturel, puisqu'il s'agis* sait d'un programme d'avenir. Mais il n'a pu se décider pour une conception unique, en rejetant tout ce qui n'y était pas conforme dans les autres. Soit par vanité littéraire, soit par débilité d'esprit, il n'a pu se résigner à sacrifier ses chers manuscrits, et sans se sou» cier du manque de logique et de clarté qui en devait résulter, il les a placés par ci, par là dans ses Mémoires. Il s'ensuit un parfait im» broglio très déconcertant pour qui tâche de se former une conception tant soit peu nette du «Grand Dessein».

Des éditeurs postérieurs des Mémoires ont tâché de remédier à ce défaut. Ainsi, au XVIIIe siècle, l'abbé de l'Ecluse des Loges (1715—83)" a publié une édition arrangée, où les parties des Oeco' nomies se rapportant au «Grand Dessein» ont été réunies dans un chapitre à part (Chap. XXX). Cette édition arrangée a eu des réim» pressions, et plusieurs des auteurs qui ont examiné le Grand Des* sein se sont servis de l'une d'elles; notamment l'édition de 1822 semble avoir servi de source à beaucoup d'auteurs modernes". .

Ce serait sortir des cadres de la présente étude que de passer en revue toutes les parties des Oeconomies d'Estat qui se rapportent au «Grand Dessein». Afin de créer une impression très nette du rôle capital joué par cette idée dans la politique d'Henri, Sully a eu

" Voir plus haut, p. 438, note 6.

" C'est le cas de Darby, International Tribunals, pp. 10— 15; de Mead, 1. c, de [Hirst], The Arbiter in Council, pp. 276—90, qui croit à l'authenticité du «Des» sein», et de Reuslob, 1. c, pp. 122—36. — Il va sans dire que ces auteurs reçoivent une impression beaucoup plus favorable des idées du Sully que ceux qui sont allés jusqu'aux sources originales. — On trouve une excellente analyse, basée sur les Oeconomies elles-mêmes, chez Seroux d'Agincourt, Exposé des Projets de Paix perpétuelle, Paris, 1905, pp. 160—255; analyse sommaire et bonne chez ter Meulen 1. c, pp. 160—68, qui, toutefois, néglige trop les contradictions de Sully.

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

soin de placer, par ci par là, des allusions, des lettres, des mémen» tos qui s'y rapportent. Il insère un passage à ce sujet dans r«Avis des premiers imprimeurs»'" (qui ne sont que ses propres ouvriers); il communique «une grande lettre écrite par M. de Rosny au Roy, dès l'année 1593», et dans celle»ci il fait la suggestion «de former une bonne union, alliance et confédération entre tous les potentats qui hayent ou appréhendent la domination d'Espagne ou d'Autriche»'"; il nous donne le récit"" d'une ambassade qu'il aurait faite, lui Sully, au nom de son roi auprès de la reine Elisabeth en l'année 1601, ambassade dont aucune trace n'est restée dans les sources contempo» raines, et qui pour le surplus est en contradiction dans ses détails avec des faits incontestables. Le récit est une invention de toutes pièces. — Nous ne nous arrêterons pas à ce côté fictif; ce roman a été controuvé par la critique historique, et nous pourrons nous bor« ner à nous en rapporter aux travaux déjà cités et à en enregistrer les conclusions.

Il s'agit pour nous de relever dans les Mémoires de Sully, d'une part les traces d'une conviction pacifiste: comment envisage«t«il le problème de la guerre? — d'autre part ses vues sur le problème d'une organisation internationale. Nous allons donc successivement examiner les parties vraiment importantes des Mémoires, en laissant de côté les nombreux passages qui ne servent qu'à étayer la fiction qu'a voulu entretenir Sully*'.

" Mémoires, I, p. 4. - '" Mém., I, p. 175. - »" Mcm., I, pp. 363-67.

'•" Voici un relève complet des passages des Mémoires relatifs au Grand Des» sein; je l'emprunte (avec quelques suppléments) à l'ouvrage de Skroiïx d'Agin» COURT, pp. 182—83

Vol. I. 4 et 175. Pièces citées plus haut. — I 242—43. Principaux souhaits de Henri IV. - I. 353. Deux desseins. - 1. 355-56. Projets de Henri IV. - I. 563 —67 Mission auprès d'Elisabeth en 1601. — I. 423—505. Ambassade auprès de Jac« ques 1 en 1603. — I. 528. Polémique contre les Jésuites. — I. 535—37. Conversation du Roy et de Rosny. — 1. 555—56. Grands projets du Roy. — Vol. 11. 39. Eclaircisse» ment de Rosny. — II. 65—66. Réponse de Rosny au Roy. — II. 78—79. Lettre du Roy d'Angleterre à M. de Rosny. — II. 114. Lettre de Rosny au Roy en forme de dis» cours. — II. 120. Idem. — II. 125. Epître liminaire (le quatrième ... le cinquième).

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

Le premier passage qui nous retiendra se trouve dans le Tome I, p. 353. Les secrétaires nous disent qu'ils sont arrivés à une épo« que importante: en 1600 la paix avait été faite en Savoie, «qui sem« bloit devoir estre la fin des longues guerres» ; ils avaient réuni des recueils, «assez amples pour en former un livre»: ils terminent donc ici le premier volume des Alémoires, et ils y ajoutent, pour ainsi dire en annexe, «Deux désirs du Roy» et «Dix des Maximes royales d'Estat ... et instruction à tous roys qui pourroient désirer d'ac» croistre leurs Estats.»

Le premier des deux désirs se rapporte à l'établissement d'une tolérance religieuse en Europe, par la reconnaissance des «trois des diverses sortes de religions, d'entre plusieurs qui ont quelque cours en icelle, lesquelles paroissent tellement establies, qu'il est hors d'ap« parence que l'une d'icelles puisse entreprendre la destruction des deux autres sans se mettre au mesme hazard pour elle mesme . . .» Il s'agit pour Sully d'arriver à la fin des guerres de religion par la re< connaissance du statu«quo confessionnel et du principe de la tolérance réciproque des trois religions principales — «comme c'estoit chose qu'il (Henri) estimoit assez facile, si chacun vouloit bien prendre ses raisons.»

Le second désir visait un remaniement territorial qui pourrait garantir un équilibre de puissance entre les états européens. 11 s'agis« sait «de faire encore convenir tous les potentats de la chrestienté au choix de tels ordres et reglemens que par iceux toutes les domina» tions royales qui se voudront maintenir héréditaires, et d'une puis* sance absolue sur leurs peuples conjoinctement, ayent agréable de se

^ II. 149. Lettre de Sully au Roy touchant ses manifiques desseins. — II. 200. Let» tre du Roy à M. de Sully. — II. 212—21. Développement du projet de pacification générale et de confédération européenne. — II. 305—06. Conversation du Roy et de Sully. - IL 323-60 (Chap. CXCVII-CC). Nouveaux développements du projet de confédération européenne. — IL 367—72. Discours de M. de Sully touchant les des» seins du Roy. — IL 422—41. Ordres, règlements etc. — Estât des armées etc. — IL 441. Lettre de M. de Sully au Roy, parlant de trois principales observations. — IL 558 -62, Lettre de Sully à Henri IV.

SULLY ET LE «GRAND DFSSEUsT»

réduire à une si fort approchante égalité de puissance, tant en force qu'en estenduë de terres et pays, que nul d'iceux par l'excez d'iceux n'entre en l'avidité d'en opprimer quelqu'un, ny l'un d'iceux en l'ap» préhension de le pouvoir estre de luy.»

Alors que Crucé s'était arrêté à l'idée d'un maintien pur et simple du statu»quo territorial des Etats, l'homme d'état qu'était Sully a compris que ce statu«quo, résultat d'empiétements et de guerres, ne pouvait garantir l'avenir; il signale d'une part l'esprit de conquête, «l'avidité d'en opprimer quelqu'un» — et, d'autre part, la peur et la méfiance, «l'appréhension de le pouvoir estre de luy». C'est ainsi qu'il arrive à la conception d'une égalisation des territoires. — Le fond d'où part sa conception est une conviction pacifiste bien arrêtée: parmi les «Maximes royales d'Estat» nous relevons non seulement quelques-unes de ces maximes, qui sont de l'époque, sur le caractère paternel du pouvoir monarchique — maximes que nous retrouverons du reste, deux cent ans plus tard, dans le traité du 26 sept. 1815, dit de la SaintetAUiance — mais aussi des paroles très sages contre l'esprit de conquête :

«Quelques esclatans et apparemment spécieux desseins que puis» sent former quelques potentats que ce puisse estre, avec intention d'en despouiller quelques«uns de leurs biens, chevances et possessions, et quelques efficacieux et advantageux qu'en soient ou deviennent les poursuittes et les succez ; si se trouveront»ils tousjours neantmoins à la fin plutost suivis de blasmes que de louanges, d'ennuis que de contentemens, de haines que de bienvueillances et de repentirs que d'éjouyssances, si telles conquestes sont pour demeurer tousjours litigieuses . . .» (p. 353).

Sully ne fait ici qu'indiquer très sommairement ses idées : elles se trouvent encore à l'état d'ébauche. D'autre part il faut souligner le caractère tout mécanique de sa conception d'un remaniement terri» torial; nous ne voyons pas encore d'après quel principe il faudrait égaliser les possessions des états.

Déjà au début du 2e volume*^ il entre davantage dans la matière

" Mém. L 355-56. ^7

LE PROBLÈME DUNE ORGANISATION INTERNATIONALE

en spécifiant — comme toujours par la bouche de ses secrétaires — sept «desseins proportionnez aux excellentes qualitez» du roi Henri. Les deux premiers ne font que répéter ceux que nous venons d'examiner.

«Plus le troisiesme, d'essayer à faire poser entre les quinze do^ minations, desquelles devoit estre composée la chrestienté d'Europe, des bornes si bien ajustées entre celles qui sont limitrophes les unes des autres, et de régler tant equitablement la diversité de leur droits et prétentions, qu'ils n'en pussent jamais plus entrer en dispute.

«Plus le quatriesme, de faire bien comprendre à toutes ces quinze sortes de dominations la resolution que Sa Majesté avoit prise de se contenter de l'estenduë qu'avoit à présent la sienne, afin qu'à son exemple les autres roys héréditaires voulussent faire le semblable, en sorte que si l'un d'eux avoit quelque chose de plus, ce plus fut des» party entre les dominations eslectives estant sujetes aux lois.

«Plus le cinquiesme, d'essayer encore par son exemple de dis* poser toutes ces quinze sortes de dominations de commander tant amiablement à leurs sujets, et désirer deux [d'eux?] choses si équitables qu'ils les disposassent à leur obeyr volontairement et gayement,

«Plus le sixiesme, d'essayer de faire convenir ces quinze domina' tions à la composition d'un conseil d'entr'eux tous si bien ajusté, qu'avec le commun consentement aussi de tous, il demeurast l'arbitre amiable de tous leurs différends.

«Plus le septiesme, après neantmoins que l'on seroit convenu de tous les precedens, d'essayer à former une tant proportionnelle cotti» sation entr'eux touchant ce que chacune de ces quinze dominations auroit à fournir à son regard pour l'entretien des armées, qu'elles fussent suffisantes et capables de démener une guerre continuelle contre les infidèles.»

Ce sont les deux derniers paragraphes qui sont les plus intéres* sants: Sully propose la création d'un Conseil commun, destiné à devenir «l'arbitre amiableade tous les différends entre les états — idée toute conforme à la suggestion de Crucé — et il donne à son as*

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

sociation d'états la tâche «de démener une guerre continuelle contre les infidèles» — idée par laquelle il se place en opposition irréduc tible d'avec la conception de son contemporain ; il ne faut pas oublier qu'à cet égard Sully fut de son temps, alors que Crucé le dépassa de loin.

Ici encore les idées de Sully sont tenues dans un vague pro» bablement voulu, adapté à la fiction soigneusement entretenue des raé^ ditations du roi dans cet ordre d'idées. Dans l'intérêt de son roman il place un peu plus loin" le récit de sa prétendue mission auprès d'Elisabeth et de ses entretiens avec la reine sur les grands desseins du Roi.

Dans ces entretiens se précisent un peu les projets politiques : il s'agit de restituer le caractère nettement électif de l'Empire romain; de délivrer les Pays»Bas de la domination espagnole, et de la consti< tution des dix»sept provinces «en un seul corps de republique»; de «taire le semblable de tous les cantons de Suisse», en y ajoutant le Tirol, l'Alsace et la Franche»Comté. Des démarches seront faites auprès des «trois autres puissances royales du Nord» — il doit s'agir de l'Ecosse, du Danemark«Norvége et de la Suède — et ces cinq puissances formeront le noyau de l'union projetée. Les visées inter» nationalistes, à part celles qui se rapportent au problème religieu.x, n'apparaissent guère. Mais Sully met dans la bouche du roi une maxime franchement pacifiste, qu'il est intéressant de retenir : «jugeant bien que pour acquérir par luy une grande gloire sans l'appauvrisse» ment de son royaume et .de ses peuples, il falloit nécessairement que les grands faix de la despence (comme c'estoit chose que vous kiy aviez tousjours soustenuë) fussent portez avec justes proportions sur tous ceux de son association, et tenir pour certain, que toutes con» questes esloignées fort enviées et tousjours litigieuses, destruiroient plutost son Estât qu'elles ne l'amplifieroient et afïermiroicnt.» (p. 367) — C'est la protestation très ferme contre tout esprit de conquête qu'avait déjà formulée Sully plus haut.

" Mém. I, pp. 363-67.

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