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Fulil. Je rinst. Nobol norvégien. IV

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

Nous arrivons maintenant au récit très détaillé** qu'a fait Sully de son Ambassade en 1603 afin de présenter au Roi Jacques 1er les compliments d'Henri IV au sujet de son avènement au trône; il devait en même temps sonder les dispositions du Roi. L'ambassade est un fait historique; mais nombre des entretiens entre Jacques et Rosny sont fictifs, ainsi que beaucoup des documents insérés. C'est notamment le cas des «Mémoires pour sçavoir de Sa Majesté (^ : Henri IV) sur lesquels des poincts il trouvera bon que M. de Rosny fasse des propositions seulement» (pp. 429—30), et qui représentent un développement ultérieur du Grand Dessein.

Ainsi les questions suivantes devaient être posées de savoir, «. . . s'il ne seroit pas à désirer que de tous les Estats et peuples de la chrestienté d'Europe l'on pust former une seule republique.

«Plus, s'il ne seroit pas à désirer que toutes les puissances ter» riennes d'icelle peussent estre réduites à quinze sortes de dominations souveraines, dans lesquelles et sous lesquelles peussent estre compris tous les peuples tres^chrestiens de l'Europe.

«Plus, s'il ne seroit pas à désirer de pouvoir trouver le moyen de faire subsister cette republique tres»chrestienne tousjours pacifi» que en elle mesme et entre toutes les dominations dont elle seroit composée. .;

«Plus, s'il ne seroit pas à désirer de donner des bornes et limites si certaines et bien ajustées aux dominations limitrophes les unes des autres, qu'il ne pust jamais intervenir disputes, noises ny diversité de prétentions pour ce sujet.

«Plus, s'il ne seroit pas à désirer dé vuider toutes les diverses prétentions des potentats tres=chrestiens, en sorte qu'ils ne peussent jamais en disputer.

«Plus, s'il ne seroit pas à désirer que tous les potentats fussent

" Mém. I, pp. 423-505.

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

obligez à nommer des arbitres pour composer tous les différends qui pourroient intervenir pour leurs successions et partages d'icelles.

«Plus, s'il se trouve dans la chrestienté d'Europe quelques peu» pies, Estats ou provinces desquels la domination fut prétendue par pluralité de grands princes, et par eux»mesmes sur eux«mesmes, et desquels la situation fut telle, que la possession absolue d'iceux pust faire naistre de tels ombrages et jalousies aux potentats voisins, qu'ils peussent engendrer des guerres continuelles, dommageables à tous, s'il ne seroit pas à désirer de les pouvoir establir en une telle forme de gouvernement, qu'elle peust estre commode au gênerai de la chres» tienté.»

J'ai omis quelques points qui ne font que répéter les principes que nous connaissons déjà: établissement d'une paix religieuse; re« constitution de «l'empire de Germanie» ; guerre contre les infidèles. Certains des passages présentent des idées que nous savions déjà propres à Sully ; mais les formules en sont modifiées, ou plus détail» lées — c'est le cas des points se rapportant au recours à l'arbitrage — d'autres, enfin, apportent des conceptions nouvelles. Ainsi nous trouvons ici pour la première fois le projet de réduire «toutes les puissances terriennes» d'Europe «à quinze sortes de dominations sou» veraines», et dans le dernier passage est esquissée une idée qui pour le malheur de l'Europe n'a jamais trouvé d'application intégrale, malgré l'hommage verbal que lui ont toujours rendu les hommes d'état. Sully demande: ne serait»il pas à désirer que des territoires très contestés pussent être placés «sous une telle forme de gouverne» ment qu'elle peust estre commode au gênerai de la chrestienté.» En d'autres mots, l'intérêt européen ne doit^il pas primer l'intérêt d'un Etat particulier?

Sully Iui»même, d'après son propre témoignage, est très loin de toujours suivre ce principe salutaire. Ainsi, plus tard, au cours du récit même de son ambassade, les secrétaires de Sully disent avoir trouvé un document prouvant qu'il devait faire «quatre sortes d'où» vertures» à Jacques afin de «proposer le ravalement de la puissance

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

espagnole et maison d'Austriche» (p. 441): «... et la quatriesme, plus grande et plus générale, par la réduction de toute la maison d'Austriche dans le seul continent des Espagnes, essayant d'intéresser en la dissipation, dispersion et distribution de leurs autres Estats, non seulement la France, l'Angleterre, les Roys de Dannemarc et de Suéde, les provinces unies des Pays»Bas, mais aussi les princes et vil* les impériales d'Allemagne, Venise, Savoye et autres potentats, voire mesrae le Pape, en leur distribuant toutes lesdites provinces dont ils seraient spoliez selon la commodité d'un chacun sans aucune portion pour les roys de France, d'Angleterre, de Dannemarc ny Suéde» . . .

Ici Sully semble avoir oublié sa belle maxime. Afin d'arriver à l'objet de ses désirs il n'hésite pas à recourir aux moyens qu'il condamne. Il est vrai que les quatre Etats auxquels il assigne tou» jours le rôle principal dans son Dessein feront preuve d'une grande abnégation ; mais ne montre^teil pas un manque de sagacité quand il croit que certains Etats seraient admis à s'arranger «selon la commo» dite d'un chacun», alors que d'autres — et des plus puissants — se distingueraient par un sublime désintéressement?

A cette époque Sully paraît avoir été convaincu que le remanie» men territorial qu'il visait, et qui lui paraissait nécessaire comme base d'une pacification de l'Europe, ne pourrait être obtenue sans guerre. Aussi dans une prétendue conversation qu'il aurait eue avec Jacques au cours de son ambassade (pp. 463ss.), Sully rapporte lui avoir dit, «que la paix estoit le meilleur et le plus précieux thresor du monde, pourveu qu'elle n'engendrast et tirast après elle des guerres tressper* nicieuses, et dommages irréparables; qu'il y avoit infinies différences entre les justices des particuliers et celles des roys et des princes, lesquels pour n'avoir autre supérieur qui puisse régler leurs actions que la force et la meilleure et plus trenchante espée, reputent pour juste et pour équitable tout ce qui accroist leur réputation ou leur grandeur, et apporte seureté à eux et à leurs peuples, le régime des» quels Dieu leur a commis, non pour les perdre et ruyner par trop de bonté, ny pour se laisser abuser à un usurpateur, sous»ombre de

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

bonne foy, mais pour sagement, prudemment et avec un courage magnanime, repousser la violence des iniques, et opposer la force à la force, et la ruse à la ruse, de laquelle l'Espagne vous veut tous deux maintenant emmieller, afin de parvenir plus facilement à l'entière con« queste des Pays»Bas . . .» (Mém., II, p. 464).

Certaines de ses déclarations ont un caractère presque «machia» vélique» : il faut avant tout prévenir, en opposant «la force à la force et la ruse à la ruse», les profonds desseins, la «violence des iniques». Au fond c'est la doctrine de la guerre préventive qui est prêchée, et si Sully, qui montre parfois des velléités pacifistes, se laisse entraîner ici à semblable enseignement, c'est qu'il ne peut pas se libérer de son sentiment anti^espagnol, sentiment tout naturel chez un ancien mi« nistre d'Henri IV, qui était en outre resté fidèle à sa confession calviniste. Un peu plus loin (p. 476) il dit avoir «recognu . . . que le Pape, l'Empereur, le roy d'Espagne, les archiducs, les princes ec« clesiastiques d'Allemagne, et tous autres grands et communautez ca» tholiques, n'ont point de plus forte passion en l'esprit que de former une puissante association, et faire un furieux attaquement pour la ruyne et destruction de toute créance contraire à la Romaine . . .» Dans un tableau de la politique d'Europe qu'il fait également à Jacques, Sully insiste sur les «deux grandes et principales factions» entre lesquelles se divise l'Europe, «l'une s'attribuant le tiltre de ca» tholique, donnant à l'autre celuy de huguenotte (quoy qu'en l'une et en l'autre il y eust du meslange des deux religions)» (p. 480). «A quoi se joignant la ligue catholique de la chrestienté, entièrement menée par le turbulent ordre des Jésuites, qui a pour but de voir la monarchie chrestienne en la couronne d'Espagne et de destruire tout ce qui luy peut estre contraire, qui n'en augmente pas peu la puissance pour leurs grandes intelligences et menées.» (ibd). — Ap« paremment la faction catholique était la plus forte; mais au fond il n'y avait aucun doute que l'autre pouvait se faire respecter, pourvu qu'elle organisât sa défense.

Cette conception de deux factions européennes, opposées l'une

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

à l'autre surtout sur le terrain religieux, était courante à l'époque^': d'abord en France, où la Ligue avait eu de fortes accointances avec l'Espagne, puis en Europe en général, où la guerre de Trente^Ans enseignait pour ainsi dire cette division comme fondamentale et corn» me fatale. Rien d'étonnant à ce que la même idée ait dominé l'esprit de Sully. Mais d'autre part cette conception ne se marie pas bien avec sa grande idée d'une «Republique chrestienne». La pre* mière, celle de la guerre d'indépendance à mener contre la faction catholique, avait dominé la rédaction primitive des Mémoires (celle d'avant 1617); la seconde y a été substituée dans l'édition imprimée. Mais comme nous l'avons déjà fait observer, le vieillard Sully n'a pu se décider à sacrifier tous les beaux «discours», toutes les «let« très» plus ou moins fictives, qu'il avait rédigés en faveur de sa thèse primitive: il les a laissés dans son texte à côté de nouveaux «dis» cours» et des «lettres» encore plus fictives, destinés à étayer le «Grand Dessein». De là des contradictions insolubles, et qui chez les his= toriens critiques privent forcément le Grand Dessein de tout caraco tère d'authenticité : c'est un auteur de projets d'avenir qui cherche son chemin; il n'est pas encore arrivé à un résultat définitif, et sans se soucier de l'effet sur le lecteur il a laissé subsister les traces de ses tâtonnements.

Plus Sully s'avance vers la fin du règne de Henri, et plusT fré« quentes deviennent les allusions aux «grands et magnifiques desseins»; plus se précisent aussi les détails des projets. Nous ne pouvons pas examiner toutes les parties se rapportant au Grand Dessein. Nous retiendrons seulement trois passages capitaux : 1 °. Lettre de M. de Sully au Roy, touchant ses magnifiques desseins

(II, pp. 149-54).

2°. Développement du projet de pacification générale et de confé»

dération européenne (II, pp. 212-21, Chap. CLXXV et CLXXVI).

" Campaneiia base ses raisonnements dans la «Monarchia Hispanica-» sur la même conception, voir plus haut § 3, pp. 384 ss.

SULLY ET LF «GRAND DESSEIN

3'. Nouveaux développements du projet de confédération européenne

(II, pp. 323-60, CXCVII-CC). - Une sorte d'annexé à ce

passage se trouve Chap. CCXIV-CCXIX, pp. 422-41.

Ces trois morceaux — on le voit — sont de longueur inégale;

ils représentent des élaborations qui approfondissent de plus en plus

le sujet; d'autre part il y a toujours dans les détails les mêmes con»

tradictions que nous avons déjà relevées dans les passages antérieurs

des Oeconomi'es.

I °. La Lettre de Sully au Roy est placée sous l'année 1606 ; mais la mention qu'en font les secrétaires montre sans contredit que cette lettre n'a jamais été soumise à Henri*". Ils la représentent comme étant «celuy de tous vos manuscrits en forme de lettre, lequel parloit le plus universellement des hauts et magnifiques desseins du feu Roy, et qui estoit neantmoins le plus succinct, le plus intelli» gible, et de plus belle suitte» (II, 149). — En d'autres mots on nous annonce une pièce capitale. En voici un résumé très succinct:

II s'agit de créer parmi les princes et états chrétiens une menta* lité d'amitié, «de rendre tous roys, princes et potentats chrestiens, sans envie, jalousie, deffiance, interests, ny désirs contraires entr'eux, afin que par ce moyen, quelque éloignez qu'ils soient les uns des autres, ils se puissent familièrement entrevisiter . . » L'auteur a très bien vu que c'était là une condition initiale du succès de son dessein ; il a également vu quel devait en être le but; Sully se borne à réduire les «commencemens et les suites par articles sommaires pour les reprendre alors qu'il en sera besoin, afin d'en représenter les voyes.

" Les secrétaires, «un jour que nous estions tous deux de loisir», auraient trouvé la lettre dans les «petites hormoires vertes de vostre cabinet de derrière, auxquelles vous mettez en liasses toutes les minuttes de toutes les lettres et dis> cours d'importance que vous avez faites» ; ils l'ont «employé en ce lieu, quoy que peut^estre par quelque advancemcnt du temps de celuy auquel vous pouvez avoir fait ; chose que nous n'avons pu bien rcconnoistre, dautant que la dite lettre n'avoit autre datte que celle du quatorziesme may». (II, 149) — L'artifice est trop trans» parent : pourquoi Sully n'a^t^il pas dit à ses secrétaires dans quelle année il fallait placer la lettre?

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

méthodes, moyens et assaisonnemens requis pour la perfection, sub» sistance et manutention permanente de ce magnifique bastiment et glorieux desseins.»-' (p. 150).

Nous retrouvons dans ces «articles sommaires» l'idée de créer «quinze dominations», et le détail est ajouté qu'elles devraient avoir «trois, voire quatre sortes de formes de gouvernement ... a sçavoir; la monarchique, l'aristocratique, la démocratique et la pesle«meslée d'icelles». Mais le propre de cette lettre est surtout d'insister sur le grand rôle que va jouer le roi de France comme arbitre et concilia* teur européen, «faisant tousjours valoir envers tous ceux avec lesquels vous traitterez, vostre généreuse resolution de vouloir tout pour les autres et rien pour vous», (p. 151). Fort de la considération ainsi acquise, Henri aurait eu l'intention de gagner d'abord pour ses pro« jets les Pays-Bas, les Vénitiens et les Suisses — en d'autres mots les trois républiques européennes principales; puis il devrait «mesnager prudem» ment les trois dominateurs puissans du Nord» — il s'agit de la Grande Bretagne, de la monarchie dano«norvégienne et de la Suède — et «essayer de leur faire agréer, sinon une entière reconciliation avec le Pape et l'Eglise romaine, au moins une cessation de haine, animosité et de toute aversion des uns envers les autres». Viendraient ensuite les princes de l'Empire, la Pologne, la Bohème, la Hongrie et «païs adjacens, faisant surtout bien comprendre ... la généreuse resolution que vous avez prise de ne vouloir jamais conquérir terres, païs ny peuples d'autruy . . . que vous ne desirez nulle prérogative entr'eux, ny titre plus magnifique, que de vous dire protecteur et deffenseur de toutes libertez légitimes ou légitimées par une longue possession ou approbation universelle, et de pouvoir unir, en ce dessein, tous vos amis et alliez.» (p. 151).

Après s'être associé «loyalement et immuablement avec le Pape, en élevant son authorité pontificale au souverain degré sur tous roys, princes, potentats, republiques et peuples catholiques, et accroissant

'" Probablement faute d'impression pour «dessein».

SULLY HT LK «GRAND DESSEIN

de beaucoup sa domination temporelle», Henri aurait eu l'intention de faire prévaloir son principe de «rendre tous les quinze grands potentats de l'Europe chrestienne, à peu près d'une mesme égalité de puissance, royaume, richesses, estenduë et domination et de don» ner à icelles des bornes et limites se bien ajustées et contemperées, qu'il ne puisse venir, à ceux qui seroient les plus grands et ambi» tieux, des désirs et aviditez de s'accroistre, ny aux autres, ombrages, jalousie ny crainte d'en estre opprimez» (ibd).

Sully revient donc à son idée d'une égalisation des domaines des états, et c'est sur la base de ce principe qu'il fait maintenant la proposition d'une réduction des états de la maison d'Autriche, puissances prépondérantes en Europe.

«Pour à quoy parvenir il vous semble à propos que toutes ces dominations estans ainsi bien associées, vous fassiez faire tous en» semble une solemnelle prière à l'Empereur et au roy d'Espagne (à cause qu'en eux réside la trop puissante et excessive domination, ambition et présomption de toute la maison d'Austriche)», d'une part, de faire en sorte que l'Empire ne devienne plus héréditaire, d'autre part que l'Espagne soit restreinte «dans le seul continent des Espag» nés, compris mesme la Navarre et les isles de Sardaigne, Baléares, Pytuisses et Açores.»

La méthode est modifiée: on ne recourra plus à la guerre pour faire triompher le Grand Dessein de pacification ; on se contentera des moyens de persuasion en en appelant aux généreux exemples qu'on a spontanément créés. En outre on fera «comprendre à ceux de la maison d'Austriche, que nonobstant la translation de quelques» uns de leurs estats en d'autres dominations, la leur recevroit plustost amélioration et plus ferme subsistance, que non pas diminution ny affoiblissement» (p. 153).

C'est cette méthode pacifique qui distingue la présente version du Grand Dessein des versions antérieures. Il faut bien reconnaître que le Dessein devient ainsi plus logique, en écartant la guerre, même pour l'institution du nouvel ordre en Europe.

LE PROBLEME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

Nous n'entrerons pas davantage dans le détail des nouveaux ar» rangements tels que cette lettre les expose; ils sont ou bien déjà connus, ou bien de faible importance.

2°. Le Développement du projet de pacification nous fait enfin connaître quelques dispositions organiques du Grand Dessein lui^^méme. Elles sont exposées dans deux lettres au roi.

La première (pp. 212—18) commence par poser les deux «chefs» des conceptions du roi, «dont le premier, ce me semble>t»il, est de trouver des moyens faciles pour former un corps commun de repu* blique chrestienne, tousjours pacifique dans elle»mesme ... et le se' cond que cela se puisse faire avec tels esgards, temperamens et as» saisonnemens, que chascun des associez y puisse trouver son conten» tement avec des seuretez suffisantes pour les faire vivre en repos et leurs peuples aussi» (p. 213).

C'est une formule saisissante. En effet, voilà un problème fon< damental : trouver le moyen de donner le sentiment de sécurité aux peuples, le sentiment qu'ils puissent «vivre en repos», sans les arme» ments, derrière lesquels ils ont jusqu'ici cherché les garanties de leur existence.

Sully continue en exposant «trois obstacles qui m'ont arresté tout court»; «la générale dépravation de la nature humaine»; «cette grande diversité d'opinions en la religion» ; enfin «toute cette tant ample, voire formidable domination de tous ceux de la maison d'Au» striche et de leurs dépendances». C'est le troisième obstacle qui est le plus grave ; aussi Sully lui consacre»t»il des développements que nous ne résumerons pas ici: nous connaissons déjà suffisamment sa manière de voir. Il estime que par les traités et arrangements (fic= tifs) d'Henri, cet obstacle est déjà effectivement vaincu, et il se trouve apparemment si encouragé par cette constatation qu'il réduit les deux autres «obstacles» à de simples «difficultés» auxquelles, du reste, encore six autres sont assimilées. Il s'agit de différents problè» mes se rapportant à l'organisation de la «Republique chrestienne». Il discute ces problèmes point par point. Ce serait pure folie de

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

vouloir imposer 1 unité religieuse; il faut «laisser à Dieu le régime des esprits pour les choses spirituelles et ... se contenter des ser» vices corporels pour les choses civiles et temporelles». Quant à la «fragilité humaine», «se doit«on contenter de concevoir equitablement et amiablement des certaines bornes d'une chascune des dominations de cette republique chrestienne, et former un tel ordre en cet esta» blissement, que nul ne puisse espérer de le pouvoir changer sans s'attirer sur le bras les forces et les puissances de tous les autres. Ce qui sera encore plus facilité par l'observation du premier article et des suivants» (p. 216).

Sully ne croit pas que les institutions seules puissent éliminer la «dépravation humaine» ; mais il voit en elles des moyens puissants pour assurer une certaine amélioration : il espère notamment un pro» grès notable par l'épouvante salutaire qu'inspirera la force commune et organisée de la république chrétienne.

Les cinq points qui suivent sont tous, d'après Sully, de moindre importance et d'une solution relativement facile : passons également, afin de voir comment — sous le huitième point — il envisage l'or» ganisation d'un «conseil commun». Il cite l'exemple des Amphic< tyons en Grèce; encore qu'il «semble mal proportionné aux temps pre< sens, et à l'inégale estenduë des pays, et diversité des humeurs des nations, si ne faut»il pas laisser de la prendre pour exemple, en y adjoustant ou diminuant, selon qu'il pourra le plus universellement plaire aux associez» ... (p. 217).

Voici les lignes essentielles de son projet: Le Pape, l'Empereur et les rois de France, d'Espagne, de la Grande'Bretagne, de Dane* mark, de Suède, de Pologne et la seigneurie de Venise nommeront «chacun quatre personnes de probité, esprit et jugement» — ce qui fait 36 — ; les rois de Hongrie, de Bohème, de Naples, de Sicile, et de Sardaigne, la Suisse, les Pays'Bas, les ducs de Florence, de Milan, de Savoie, de Mantoue, de Parme, Modène, et Gènes chacun deux — ce qui fait 28, — en tout donc 64 *\ Le conseil aurait trois rési»

" Sully, qui paraît avoir été mauvais calculateur, malgré son passé de mi<

LE PROBLf^ME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

dences, Cracovie, Trente et Paris (ou Bourges) pour trois groupes, chacun de 22 membres. Mais lorsque Sully doit fixer les détails à ce sujet, tout se brouille pour lui, et il cite des états (le Tirol, la Candie) qui n'avaient pas figuré dans la première énumération. Le document a l'air de n'être qu'une simple ébauche, des idées jetées au hasard sur le papier ; néanmoins Sully n'a pu se décider à le sup« primer. — Nous verrons qu'il reviendra sur l'organisation de son conseil, mais suivant des principes modifiés.

Sully termine la lettre par un avertissement contre l'esprit de conquête: si Henri se contente de son royaume, «vous dès mainte* nant emporterez la réputation du plus aimé, sage, heureux et politi* que prince, et (quel curieux post»scriptuml) du plus grand guerrier qui soit dans l'univers».

La seconde lettre (pp. 218—21) est qualifiée par Sully lui-même de «recapitulation fort abrégée»; elle ne fait qu'émettre des idées d'ordre général. Le but en est d'une part de fixer dans l'esprit du lecteur la conviction que le Grand Dessein appartient comme con« ception à Henri IV; d'autre part de faire croire que les grands pré« paratifs de 1609 et 1610 avaient été intimement liés à l'exécution du «Grand Dessein».

3 °. Nous sommes enfin arrivés à la pièce capitale se rapportant au projet de pacification. Les Nouveaux Développemens (II, pp. 323ss). Elle est placée immédiatement après un «discours du sieur Bongars» sur les affaires de Clèves, et une notice nous dit que ces affaires «dévoient donner commencement à cette glorieuse et admirable entre* prise». Le projet est donc expressément attribué à Henri IV; il aurait formé partie intégrante de sa politique, voire même été le but suprême des préparatifs guerriers (et diplomatiques) de ses derniers jours.

Le document est fort long et, quoique les idées fondamentales

nisfre des finances (ses chiffres auraient été d'une inexactitude eflfrayante) — arrive à 66 membres pour son conseil.

SULLY ET Lli «GRAND DESSEIN»

nous en soient déjà connues, il y a tant de modifications et de détails nouveaux, que le résumé ne peut pas en être très bref.

Les deux premiers chapitres, CXCVII et CXCVIII, forment une sorte d'introduction historique. Après un retour sur l'histoire de France, les secrétaires récapitulent encore une fois les soi<disant né< gociations avec Elisabeth et avec Jacques ; ils énumèrent des ambas< sades (fictives) organisées auprès de divers autres princes dans l'inté» rêt du Grand Dessein, et tâchent ainsi d'expliquer pourquoi Henri n'est pas parvenu à une réalisation de son Dessein. Tout ceci ne nous intéresse guère; mais il faut retenir certaines propositions d'or» dre général.

Ainsi il est dit dans un «Extrait d'aucuns des articles convenus pour une association et fraternité d'armes et d'interests entre plusieurs grands potentats», . . . «qu'entre tous ces associez il y aura une en« tiere liberté de commerce dans les estenduës des païs des uns des autres, tant sur terre que sur mer.»

Nous reconnaissons l'idée de Crucé de la nécessité de donner une base économique à la fédération politique, Sully revient par ailleurs à cette idée, et là il en élargit même la portée. La remarque se trouve dans le Chap. CCXIV (pp. 422ss) qui «donne perfection à tous les ordres, reglemens, establissemens et ajustemens pour former cette générale republique tant désirée par Sa Majesté». Sully rappelle que «la descouverte des Indes orientales et occidentales, et par icelle la possession acquise à la maison d'Austriche, de tant de pierres précieuses, de mines d'or, de trésors ... a esté la cause de luy aiguiser l'appétit à la supériorité des autres, et finalement à vou» loir empiéter la monarchie de la chrestienté, comme l'on luy en a veu former les desseins, dresser les préparatifs, et faire les attaque» mens furieux, par les conquestes de la France, de l'Angleterre et des provinces des Estats.» Dans une longue parenthèse Sully cite l'In» vincible Armada de 1588, puis continue: «. . . pour telles et sera» blables considérations, il semble à propos d'establir un tel ordre au tait de la navigation, et sur tout pour ce qui regarde les voyages de

LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

long cours, que la mer soit aussi libre que la terre, à tous les prin« ces, Estats et nations lesquels reclament le nom de Christ, et qu'ils ayent esgalité de trafic et commerce dans toutes les Indes et autres lieux où se peuvent recouvrir les choses rares et précieuses. Pour la poursuite de toutes lesquelles, ceux de la maison d'Austriche et de sa dépendance, ny aucun autre potentat ny republique, ne pourront plus entrer en mauvais mesnage, ny s'entreguerroyer les uns les au» très, ny tenir forts ny garnisons en aucun lieu, sinon pour la con» servation de leurs marchandises et retraitte de leurs facteurs et agens» (p. 423).

Ici Sully complète l'idée de la liberté de commerce par celle de la «porte ouverte» dans les Indes: il a vu que l'exclusivisme, le mo» nopole dans le domaine colonial serait fatalement une source de con» flits et de guerres. Cependant il n'y insiste pas davantage, et il ne fait pas de ce principe une partie intégrante de son système de paci* fication; il se borne à l'effleurer.

Nous passons maintenant au projet même, tel que Sully l'expose cette fois^ci. Retenons d'abord qu'il insiste plus que jamais sur le caractère authentique du Dessein : il s'agit bien, non seulement «des désirs et des desseins du Roy«, mais encore «des ordres, formes et manières dont il vouloit user pour les amener à leur perfection», et même «par quels expediens, establissemens, reglemens et observa* tions il y vouloit fonder une solide et continuelle subsistance» (p. 344).

Voici les «cinq chefs principaux» sous lesquels sont énumérés les bases du projet.

«Le premier, consistant à spécifier l'estenduë, les bornes et les limites que devroient avoir chacune domination; et de quelque nature elle seroit estimée.

«Le second, à establir un ordre pour la subsistance des diverses religions, en sorte qu'il n'en pust arriver aucun trouble.

«Le troisiesme, à donner quelque forme à sept conseils, à sça» voir, un qui seroit universel, et six particuliers qui auroient soin

SULLY ET LE «GRAND DESSEIN

d'entretenir en amitié et bonne union tous les potentats chrestiens, et de terminer promptement tous les différends qui pourroient inter» venir entr'eux.

«Le quatriesme, à establir de bons ordres de police et milice pour la subsistance d'une guerre continuelle contre les Infidèles, et pour les contributions d'argent, de gens de guerre, de vaisseaux, ar» tillerics, machines, outils, munitions, et vivres que devroit fournir chaque potentat.

«Et le cinquiesme consistant es cxpédiens propres pour empescher tous mescontentemens d'Estat contre Estât et de prince contre prince, et pour maintenir cette universelle republique très* chrestienne en une assiette tousjours tranquille dans elle»mesme» (pp. 344-45).

Ces «cinq chefs» ne nous apprennent rien de nouveau au point de vue des principes. Le troisième, cependant, apporte une forme d'organisation toute nouvelle, et les développements qui suivent con< tiennent force nouveaux détails d'application.

L Nous avons déjà appris que Sully prévoyait quinze domina' tions en Europe. Il les passe en revue l'une après l'autre, en distin» guant «trois diverses natures selon qu'elles semblent avoir quelque chose de plus ressemblant en leur forme de gouvernement». Il y a d abord celles qui ont une constitution «d'eslection et nomination aristocratique». Ce sont le Pape, l'Empereur, le Duc de Venise «et le doivent estre cy«apres les roys de Hongrie, Pologne et Bohème» — en tout six Etats. — Il y a ensuite les Etats héréditaires: France, Espagne, Grande-Bretagne, Danemark"", Suède, «et l'eust esté raain< tenant ce nouveau roy en Lombardie» ; enfin trois Etats, «lesquels ayans l'apparence en gênerai d'une subsistance populaire, ne laissent

'" Le royaume dano«norvégien n'était pas héréditaire du temps de Sully, au moins pas légalement; il ne l'est devenu qu'en 1660. Mais de fait il avait été héréditaire depuis 1536. — 11 n'en fut pas autrement, du reste, de l'Empire; il était aussi héréditaire de fait. Sully voulait lui rendre son caractère électif, et même établir des garanties contre le principe d'hérédité.

LE PROBLÈME D UNE ORGANISATION INTERNATIONALE

pas d'estre composez de plusieurs et diverses sortes de princes et seigneuries qui ont leurs particulières souverainetez, dominations, loix, privilèges, usances et coustumes distinctes, telles que sont la repu* blique des Helvetiens et le doivent estre celles des Italiens et des Belges, suivant les projects du feu Roy» — nous les appellerions de nos jours, républiques fédératives.

L importance que Sully attache à cette distinction entre les «do^ minations» au point de vue constitutionnel ne ressort pas clairement de ses développements : il doit cependant lui avoir attribué une certaine influence qui nous échappe sur l'équilibre politique en Europe'".

Il fait suivre «un discours séparé» de chacun de ces «quinze dominations». Nous nous bornerons à relever ce qui est vraiment intéressant et important au point de vue du projet de pacification, c'est»à«dire tout ce qui a une portée internationale.

La puissance du Pape serait augmentée par l'adjonction du royaume de Naples, donc une diminution de la maison d'Autriche. Sully avait prévu une certaine opposition entre les deux puissances, dont l'union, sous l'égide de «ce turbulent ordre des Jésuites», de» vait apparaître comme une grave menace à ses yeux. — L'Empire est réduit à son état primitif, l'élection, et des garanties seront instituées contre le retour du principe héréditaire ; d'autre part les fiefs impé= riaux devenant vacants ne pourront retourner à l'Empire; le statut territorial sera ainsi stabilisé. «La féodalité des républiques Helvetienne et Belgique» (nous dirions : la suzeraineté) qui lui est attribuée, n'est guère qu'une formalité.

Les stipulations relatives au royaume de Hongrie sont intéressant tes. Il devait être «comme un puissant rempart et boulevart à l'Ai* lemagne et à l'Italie, voire à la pluspart de le chrestienté, contre le redoutable empire des Turcs» (p. 345). C'est pourquoi son domaine est considérablement accru : il recevra «l'archiduché d'Austriche et

'" Comp. cependant les observations à ce sujet, plus loin, pp. 469—70.

SULLY KT LE «GRAND DESSEIN

les comtez de Stirie, Carinthie et Carniole, et avec le temps, selon que les opportunitez naissantes en donneront le moyen, tout le reste de son corps ancien, et de plus la ïransilvanie, Esclavonie, Bosnie et Croatie» (p. 346). En outre, afin d'accentuer la mission euro* péenne de cet Etat, l'éleCtion du roi de Hongrie est confiée aux «huit plus puissans potentats de l'Europe chrestienne»: le Pape, l'Empereur, les rois de France, d'Espagne, de la Grande Bretagne, de Danemark, de Suède et de Lombardie", «afin de les obliger, voire de les faire jurer en l'eslisant, qu'ils assisteront et défendront cet Estât, chascun se» Ion sa puissance, contre tous troubles, infestations et attaquemens du dedans et du dehors.» C'est une sorte de garantie de l'intégrité de cet Etat»bouIevard.

Il en sera de même de la Pologne, qui sert également de rem» part à l'Allemagne, «contre le Turc, le Moscovite et le Tartare». Elle sera constituée en royaume électif, les mêmes huit souverains ayant le droit d'élection. En outre «les dits princes essaieront d'amplifier ses limites du costé des Infidèles le plus qu'il se pourra, et ... ne s'y conquestera jamais rien par les princes chrestiens qu'il ne soit adjoint au royaume de Pologne» (p. 346).

Le royaume de Bohême doit demeurer «électif comme les autres», c'est'à'dire comme la Hongrie et la Pologne, les mêmes souverains possédant probablement le droit d'élection. Ce nouveau royaume indé» pendant est créé — cela va sans dire — aux dépens de la maison d'Autriche.

Enfin la Seigneurie de Venise sera également placée sous la pro* tection des mêmes «huict potentats» : «l'isle et le royaume de Sicile» lui sera approprié «par lettres et formes authentiques authorisées par les huict grands potentats cydevant nommez ... à la charge néant» moins de relever cette isle de l'Estat ecclésiastique». Tous les litiges que pourra avoir la république avec ses voisins seront terminés «à

" Autre part Sully propose une composition différente du corps électoral (Mém. II. 152 et II, 430—31). C'est un exemple des nombreuses contradictions qui caractérisent ses projets.

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