Publ de rinst. Nobel norvégien. IV
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
l'amiable et par l'arbitrage du roy de France et de la republique Helvetienne» (p. 346).
Pour ce qui est des royaumes héréditaires, il convient notamment de retenir ce que dit Sully au sujet de VEspagne. Cet Etat est pour lui «un vray ouvrage de marqueterie de diverses pièces rapportées de toutes sortes de moeurs et d'humeurs, et qui a eu en divers temps diverses formes d'Estat et de gouvernement, loix, usances et coustu» mes, jointes et colées ensemble par divers moyens et bien difîerens siècles ; ... et que les jonctions et usurpations de tant de diverses seigneuries si esloignées ont souvent embarrassé en de grandes et longues guerres et de si excessives dépenses, que sans la découverte des Indes ... ils eussent esté réduits à déduire leur propre Estât et charger les peuples d'iceluy d'exactions insupportables.»
La conclusion de Sully est que la réduction du royaume d'Es» pagne dans la seule péninsule ibérique, y compris toutefois les Baléares et la Sardaigne, serait au fond un grand avantage pour l'Etat.
Quant aux autres royaumes il n'y a rien de particulier à faire observer: la France, la Grande Bretagne, le Danemark, la Suède gar» deront leur statusquo ; un nouveau royaume de Lombardie sera for» mé de la Savoie, du Piémont, du Montferrat et du Milanais (moins le Crémonais)'".
Restent les trois états de «^subsistance populaire». La République Helvetienne se verra agrandie de la Franche^Comté, de l'Alsace et du Tirol''', pays pris à la maison d'Autriche; la République des BeU ges est formée des ProvincessUnies et des Pays«Bas espagnols réunis — autre diminution de la puissance espagnole ; enfin il est formé une République d'Italie de tous les états italiens qui n'avaient pas été attribués, soit au Pape, soit à Venise, soit au royaume de Lombardie^'. Elle sera placée sous la suzeraineté du Pape.
" On trouve ce détail plus loin, II, p. 429 (Chap. CCXV). »= Comp. II, p. 328.
" Mém. 11, p. 347-48.
SULLY ET LE «GRAND DESSEIN
Sully ne veut pas admettre la Russie" dans sa république chré» tienne. D'abord l'Empire s'étend jusqu'en Asie, et les démêlés avec les Tartares, les Turcs et les Persans engageraient trop la responsabilité des chrétiens; en second lieu les habitants sont barbares et farouches, «plusieurs de ces peuples sont si endurcis es vieilles erreurs du pa» ganisme» ; enfin, ceux d'entre eux qui sont chrétiens n'ont pas em« brassé une des trois confessions admises dans la «république» de Sully»".
Jetons maintenant un regard d'ensemble sur le remaniement ter» ritorial proposé par Sully. Il faut admettre qu'il a obtenu l'égalisa» tion des territoires sur laquelle il insiste toujours avec tant de force: il n'y a aucune puissance qui puisse à elle seule dominer l'Europe : les deux grands états appartenant à la maison d'Autriche, l'Espagne et l'Autriche (ou plutôt l'Empire) sont réduits à des puissances d'or» dre secondaire. La France gardera son territoire, et sa situation entre trois mers, sa population croissante, plus nombreuse que celle d'au» cun autre état au XVIIe siècle, lui aurait pu donner une situation prépondérante, si Sully n'avait pas eu soin de placer à sa frontière de l'est deux états secondaires, mais forts : les républiques des Belges et des Suisses. Il ne faut pas oublier que ce n'est que par l'acquisi» tion, sous Louis XIV, de la Franche»Comté et d'une partie des Flan» dres, que la France obtint la suprématie en Europe. Et encore cette situation n"a été que très précaire. Il est vraisemblable que le projet de Sully eut assuré une sorte d'hégémonie française en Europe, plu» tôt qu'une vraie suprématie. II va sans dire que semblable état des choses n'aurait pas rencontré la protestation de l'ancien ministre de Henri IV; tout au contraire, il l'a peut»être visé.
Mais est'ce qu'une «égalisation» des territoires, même si elle était réalisable, aurait limportance que lui attribue Sully? C'est sur d'autres principes que de nos jours nous voulons voir ajuster les
" «le puissant knés Scithien», Mém. II, p. 548. Knés, titre de gentilhomme russe.
'" Comp. à ce sujet les développements de Sully. II, p. 216.
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limites des états. Il faut rendre à Sully cette justice qu'il semble avoir pressenti l'importance du principe des nationalités. Les nou« veaux états dont il propose la formation, y sont au fond assez con« formes: il est vrai que l'Italie est encore partagée entre trois ou quatre dominations ; et que la nouvelle république helvétienne ainsi que la république des Belges, auraient eu un caractère assez composite: néan< moins ces états se seraient rapprochés de beaucoup au principe des nationalités. La Hongrie, telle qu'il la conçoit, est peut*étre l'Etat le plus bigarré.
D'autre part, nous trouvons ailleurs chez Sully un passage qui pose très nettement le principe national. Il figure au chap. CXCIX, là où Sully expose «treize principales circonstances qui ont esté en grande partie les causes, moyens et fondemens» du Grand Dessein. La dixième est ainsi conçue (Mém. II, p. 344) : «d'essayer tousjours en toutes nouvelles unions de peuples et nations, soit par forme de sujettion, infériorité ou supériorité, esgalité de droits et association, de bien reconnoistre les humeurs, compactions naturelles et inclina» tions particulières d'icelles, afin de n'entreprendre pas légèrement de conjoindre en un corps d Estât, par quelques-unes des formes de gouvernement cy»dessus spécifiées, ou autres, ceux qu'une aversion d'esprits ou contrarietez de langues, loix et usances pust rendre comme incompatibles.»
C'est un homme d'état qui a formulé ce passage. Sully ne s'est pas contenté de l'idée superficielle de Crucé de stabiliser le statu» quo ; ce statu»quo comportait trop d'éléments de malaise pour pou» voir garantir une pacification. Il ne s'est pas arrêté non plus à une conception toute mécanique d'équilibre extérieur. Tout projet de remaniement territorial doit faire la part du rêve ; il est marqué d'un cachet d'irréalité auquel n'échappe certainement pas le «Grand Des» sein». Pourtant il faut rendre cet hommage à Sully qu'il a, en pleine époque absolutiste, pénétré jusqu'aux bases mêmes des sociétés po» litiques.
Il a vu aussi que ce serait folie de vouloir éterniser le statut
SULLY ET LE «GRAND DESSEIN
territorial. Il est dit dans les «articles convenus» (II, pp. 329—30) dont nous avons déjà parlé au sujet du principe de la liberté de commerce, «que nul des associez ne pourra user d'aggression ou con« quérir terre sur autruy sans l'advis des associez ; et quand mesme il auroit conquis quelque chose, il seroit tenu de le remettre en la dis* position de tous les autres» ; et plus loin (II, p. 349) nous trouvons le principe suivant:
«Il sembleroit maintenant nécessaire pour continuer les ordres prescrits cysdevant, de parler des bornes et limites que l'on projettoit de donner à chascune des souveraines dominations cy^dessus speci< fiées ; . . . mais . . . nous avons estimé . . . d'en remettre tout le surplus et l'establissement des confins d'entre voisins et terre<tenans, aux ordres et reglemens que les conseils de chasque climat dont il sera parlé cyaprès, le jugeront plus à propos, après connoissance de cause, et par accomodemens amiables entre ceux qui pourroient avoir diversité de prétentions.»
Ainsi Sully crée un organisme qui puisse adapter l'état territorial aux besoins changeants. Cet organisme aurait«il réussi? Il est impos* sible de répondre, vu le caractère très vague de l'organisation ébauchée par Sully (voir plus loin, pp. 471—73).
Enfin, il faut signaler un trait particulier de l'organisation du Grand Dessein, qui, autant que nous l'avons pu voir, n'a pas trouvé l'attention qu'il mérite. Il s'agit du rôle particulier joué par les huit puissances principales en Europe : le Pape, l'Empereur et les six rois «héréditaires». Ils ont le droit d'élire les rois de Hongrie, de Pologne, de Bohême, et ils doivent assumer une sorte de protectorat par rap* port à la république de Venise. Ces puissances auraient donc formé, d'après Sully, une sorte de Concert européen, dont l'influence aurait été des plus grandes, dans la politique extérieure comme dans les af» faites intérieures des Etats. La situation très forte des «potentats» héréditaires comparée à la situation précaire du Pape et de l'Empe» reur, tous les deux électifs, aurait certainement donné aux six puis» sances une influence considérable par l'esprit de suite et par l'unité
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des vues qu'ils auraient pu donner à leur politique. — Nous verrons plus loin la part assignée par Sully à certains Etats dans l'organisation proprement dite de sa Republique.
II. Au point de vue religieux, Sully veut reconnaître trois con> fessions dans sa République : «la romaine, la protestante et la refor* mée». Dans certains états une seule confession sera admise; ainsi en Italie"' «la religion romaine, qui est apparemment la plus ample créance, et conclurons qu'il ne doit estre rien changé en icelle, voire que nulle des deux autres créances n'y sera tolérée, si le nombre de ceux qui le pourront désirer n'estoit tellement augmenté que quelque grand trouble ne se veist préparé à cette occasion ; auquel cas seroient assemblez les sept conseils cy^apres nommez lesquels en decideroient; mais tousjours, en attendant, nul n'eust»il peu estre persécuté en sa personne ny en ses biens, ains seulement enjoint à luy de sortir du païs et emporter ses biens dans l'an et jour du commandement, ou de se ranger à la religion du païs» (II, p. 349). Le principe de l'unité confessionnelle est ainsi posé : toutefois, la minorité dissidente possède une sorte d'appel auprès des sept conseils réunis. Il n'est pas question de liberté religieuse proprement dite, et au sein d'un Etat la tolérance n'est même pas reconnue.
Il en sera de même en France, en Espagne, en Grande Bretagne, en Danemark et en Suède, «auxquels les seules de ces trois religions qui sont maintenant permises en iceux pourront avoir cours et non autres ; et en sera usé comme il est dit cy»dessus» (II, p. 349). Ce passage semble vouloir dire que dans ces cinq Etats héréditaires plu» sieurs confessions pourront être «permises» (comme l'était p. ex. la confession réformée en France par l'Edit de Nantes (1598) et plus tard par l'Edit de grâce (1629).
Il est plus difficile de comprendre ce qu'a voulu dire Sully par le passage suivant:
«Et quant à l'Allemagne, Hongrie, Bohême, Pologne, les Suisses,
" Il est évident qu'ici «Italie« veut dire les quatre états italiens (Etat de l'Eglise, Venise, Lombardie, République italienne).
SULLY ET LE «GRAND DESSEIN
leurs alliez et les Païs«Bas, ils seront tenus de se réduire tous à l'une de ces trois religions retenues et permises en leurs Estats ; et à faute de s'y vouloir ranger, il en sera usé comme il est dit sur l'article d'Italie» (II. p. 349).
Dans tous ces états plusieurs confessions étaient pratiquées au temps de Sully, et quelques'unes des sectes avaient même obtenu la reconnaissance officielle de leur situation; ainsi par le traité d'Augs» bourg (1555), les princes allemands avaient gagné le droit formel d'organiser leurs Eglises d'après les règles luthériennes. En Pologne une large tolérance avait été instituée même pour les dissidents. Si nous prenions les formules de Sully au pied de la lettre, c'en aurait été fait de semblable liberté d'après son projet. Notamment la référence à «l'article d'Italie» semble le prouver•''^
Il ressort en tout cas clairement de tout ce que dit Sully au su» jet des questions religieuses que pour lui il ne s'agissait au fond que de créer une sorte d'équilibre politique entre les confessions. La liberté de la pensée ne l'a pas ému, malgré la fidélité envers sa propre confession dont il avait toujours fait preuve. L'essentiel pour lui était de tarir une source de controverses et de guerres. Au fond l'idée d'une liberté religieuse, au sens où nous employons cette formule, était inconnue au début du XVIIe siècle. Les émigrés d Angleterre en Amérique ont proclamé le principe vers la même époque ; les hommes d'état ne l'ont pas connu. Et Sully a voulu abolir la tolérance accordée dans certains pays, p. ex. en Pologne, à des sectes dissidentes. Trois confessions seulement seraient admises dans les quinze dominations.
III. L'organisation internationale proprement dite est conçue dans le présent projet dans un tout autre esprit que dans le précédent, (Voir plus haut, pp. 458—60). Maintenant Sully propose d une part
" Il me semble inadmissible d'interpréter comme le fait Séroux d'Agin» COURT, les points douteux de l'un des projets de Sully par des p.issagcs empruntés k un autre (dans l'espèce les articles de p. 349 par ce qui est dit p. 216). On pourra faire ainsi pour les principes; mais il en est autrement des stipulations des projets. Aussi la discussion de cet article chez d'Agincourt me paraît très faible (Voir son livre, pp. 234—36).
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la création d'un Conseil général, d'autre part celle de six Conseils particuliers.
Le conseil général serait composé de «quarante personnages fort qualifiez, et surtout bien advisez, desquels le Pape, l'Empereur, les roys de France, d'Espagne et de la Grande Bretagne en nommeront chacun quatre» (p. 350). Sully ne nous dit pas comment les autres vingt membres seraient nommés ; mais il est à présumer que les dix autres états en auraient dû désigner chacun deux. Les cinq Etats nommés, tous appartenant au cercle de huit dont nous venons de parler, au* raient eu la direction des affaires en Europe. Ce sont les cinq «Grandes puissances» de l'époque.
La compétence du Conseil général est ainsi formulée : «Le Con< seil gênerai prendra connoissance des propositions universelles, des appellations interjettées, de conseils particuliers, et de tous desseins, guerres et affaires qui importeront à la republique très chrestienne» (ibd). C'est une institution en même temps administrative et judi* ciaire. Le Conseil sera itinérant, mais le lieu de sa résidence, qui sera fixé d'année en année par l'une des quinze dominations par tour de rôle sera toujours pris parmi quatorze villes spécifiées, et qui sont toutes situées dans l'Europe centrale, dans les pays du Rhin et ceux de ses affluents""
Rien n'est dit sur la composition des six conseils «particuliers»; seulement le lieu de résidence est indiqué pour chacun d'eux (Dant» zig, Nuremberg, Vienne, «Boulogne4a*Grasse (3 : Bologne), Con* stance, et une sixième ville (à choisir par la France, l'Espagne, la Grande Bretagne, les Pays«Bas et «leurs dépendances») ; de même sont nommés les pays qui seraient soumis à leur juridiction; il faut noter que l'énumération de ces pays est toute différente de celle qui se trouve dans le premier article — nouvel exemple de l'inexactitude
" Il est caractéristique du peu de précision de Sully qu'il énumère seule» ment 14 villes — alors qu'il y aurait 15 «dominations». — Quelle est la ville de «Wisbourg»? Ce ne peut pas être Wisbuhr en Poméranie. Il s'agit probablement de Wissembourg, en Alsace.
SULLY ET LE «GRAND DESSEIN
de Sully. — C^uant à la compétence de ces conseils particuliers il est dit qu'ils doivent être «si bien adjustez, scituez et puissamment au» thorisez, qu'ils puissent estre rendus capables de teminer toutes les divcrsitez de prétentions et contrarietez d'opinions qui pourroient in» tervenir entre tant de grands potentats et peuples, lesquels dévoient composer cette universelle republique tres'chrestienne.» (II, p. 350). Et Sully a soin d'insister sur le caractère tout provisoire de ses pro» positions. Au fond son organisation n'est qu'ébauchée ; il a voué un intérêt beaucoup plus grand au remaniement territorial qu'à l'or» ganisation internationale. La mentalité ne peut nous étonner chez un ancien ministre du XVIIe siècle.
IV. Sully expose ensuite son plan «pour faire puissamment et continuellement la guerre aux Turcs». D'abord «les quinze do» minations cy»devant spécifiées, ayans tesmoigné, en gênerai et en par» ticulier, d'approuver, voire de demeurer fort contentes, chacune en droit soy, des attributions des seigneuries qui ont esté faites pour composer la republique très chrestienne, et des bornes et limites qui ont esté apposées à leurs Estats, ils dévoient déclarer encore, par in» strumens authentiques, et jurer solennellement de n'avoir jamais, à l'advenir. ny désir ny desseins contraires, et que s'il s'en découvroit quelqu'un cy»après qui voulut fausser son serment, les armes et puis» sances de tous les autres se joindroient en un corps pour le ranger dans la raison; l'expérience ayant fait connoistre suffisamment qu'une trop ample domination entre plusieurs moindres n'est gueres sans avidité déréglée, ny les autres sans appréhension d'en estre opprimez.
«Plus, afin de faire connoistre qu'il y pouvoit avoir, voire qu'en effet il y eust tousjours eu à l'advenir une bonne et parfaite union intelligence et loyale correspondance entre tous les potentats de la chrestienté d'Europe, et qu'ils fussent entrez en une ferme resolution de n'avoir jamais de querelles, dissentions, différends ny altercations, il avoit semblé nécessaire d'establir un tel ordre en leurs affaires com» munes, qu'ils pussent tousjours entretenir, et, en effet, entretinssent des guerres continuelles contre les Infidelles, afin de pouvoir par ce
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
moyen décharger leurs Estats de leurs mauvaises humeurs par la corn* position des grandes armées qui seroient nécessaires d'estre entretenues par chacun potentat . . .» (II, p. 351).
Ce passage nous dit clairement quel rôle joue l'idée d'une croi* sade contre les Turcs dans l'économie du Grand Dessein. La croi* sade n'en est pas l'objet, ni même le principe fondamental ; elle n'est qu'un moyen pour garantir «une bonne et parfaite union» dans la chrétienté. D une part cette guerre commune resserrera les liens qui unissent la Republique chrestienne ; d'autre part elle va «décharger les Estats de leurs mauvaises humeurs» en donnant une occupation continuelle aux gens de guerre. — La dernière préoccupation n'était que trop naturelle; nous l'avons déjà rencontrée chez Erasme, et éga» lement chez La Noue. La soldatesque était un fléau des temps d'alors. L'idée d'une diminution des armées ne paraît pas, parce que le métier de soldat était une carrière, et que les guerriers ne pouvaient exercer une occupation pacifique qu'ils n'avaient pas apprise ; par conséquent il fallait «décharger les mauvaises humeurs». Sully n'a pas à ce sujet les vues larges que nous avons relevées chez Emeric Crucé. Il ex* pose en détail quels devront être les contingents des différents états pour la guerre contre le Turc. Cette énumération n'a pas un inté» rét suffisant dans l'ordre d'idées que nous poursuivons, pour nous retenir.
V. Sur le cinquième point relatif au maintien de «cette univer» selle republique tres^chrestienne en une assiette tousjours tranquille dans elle^mesme», Sully se borne à récapituler les dispositions des quatre points qui toutes concourent à cet objet, et pour le surplus, «il n'eust plus resté qu'à establir un ordre pour faire subsister les mesmes choses et successions de l'advenir ; mais ce règlement ne se devant proposer, délibérer ny conclure qu'en une assemblée générale de tous ces quinze associez de la republique tres»chrestienne, nous n'en dirons rien davantage» (p. 352).
C'est bien peu de chose, et nous sommes même un peu surpris de tant de modestie chez le fertile auteur du Grand Dessein.
SULLY ET LA «GRAND DESSKIN
Nous sommes arrivés à la fin de notre analyse. Il se trouve encore, dans les derniers chapitres des Economies royales, des pas» sages assez importants" relatifs au Grand Dessein — certains en ont été déjà cités. Une analyse détaillée n'ajouterait rien d'essentiel à ce qui vient d'être dit; elle pourrait d'autre part augmenter encore davantage l'impression déjà assez pénible des contra» dictions fréquentes, du manque de clarté et de suite qui carac tériscnt l'oeuvre de Sully. Son «Grand Dessein», fruit de son ima» gination et de son désoeuvrement, n'est jamais arrivé à un état défini» tif, et ce n'est qu'en faisant violence à ses exposés que des auteurs postérieurs ont pu lui donner un certain caractère de suite et de ma» turité, qui au fond ne lui appartient pas.
C'est avant tout dans le projet d'un remaniement territorial qu'il faut voir son originalité et une contribution importante au débat in» ternationaliste. Son idée d'un arrangement confessionnel est pauvre, et ne va pas au fond du problème; son projet d'organisation inter» national — ou plutôt ses .projets; car nous avons vu qu'il. y en a deux — n'est que très imparfaitement ébauché ; l'idée d'une croisade contre le Turc ne lui appartient pas personnellement, elle est du temps, et ne joue qu'un rôle tout secondaire et de façade dans son projet; il n'a approfondi, ni le problème d'une organisation judiciaire, ni celui des sanctions.
Mais il a insisté avec beaucoup de force sur cette pensée très juste que pour créer une organisation internationale, il faudrait lui donner des bases plus solides que ne représentait le système euro» péen d'alors; il a même entrevu dans quel sens il faudrait chercher ces bases : il a pressenti que tout internationaliste devait commencer par faire une large part à un nationalisme bien compris.
Ses solutions sont imparfaites. Comment ne le seraient»elles pas? Et ses successeurs, qui n'ont pas toujours compris le grain de vérité que recela le Grand Dessein, se sont le plus souvent bornés à con»
Voir la recapitulation dans la note 21., pp. 445—46.
LE PROBLÈME D'UNE ORGANISATION INTERNATIONALE
tinuer les rêves oiseux visant les remaniements territoriaux des pays d'Europe. Ainsi il a fait école, et par la grande autorité qui s'at* tachait à son nom et encore davantage à celui de Henri le Grand, il est devenu responsable de cet utopisme inutile et même franchement nuisible, qui a souvent caractérisé l'internationalisme moderne.
Parce qu'il fut utopiste dans le point de départ de son raisonne* ment, Sully ne put pas montrer à l'Europe l'issue du cercle vicieux dans lequel elle fut condamnée à s'agiter par le principe d'équilibre.
Les traités de Westphalie ont consacré le principe d'arrangement confessionnel préconisé par Sully ; ils ont également réalisé, au moins en partie, ses rêves d'une réduction des deux branches de la maison d'Autriche. Mais ils n'ont pas institué cette «République chrestienne toujours pacifique en elle^^même» que Sully préconisait. Un remanie» ment territorial tel qu'il le voulait aurait été trop radical, et l'organi» sation internationale projetée par lui aurait été trop imparfaite. Mais même cette organisation imparfaite dépassait de beaucoup les forces intellectuelles des hommes d'état d'alors.