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ET SENTIMENTAL

JOHANNES AMOS COMENIUS

Comenius est célèbre comme le fondateur de la pédagogie moderne. II mérite en outre une place dans l'histoire de l'interna* tionalisme parce que ses efforts avaient pour objet de lier, non seulement les individus, mais aussi les peuples, ensemble dans un grand effort commun pour l'amélioration générale de l'humanité. 11 était prédestiné pour cette mission par les traditions des sectes qu'il représentait — nous avons dit déjà' qu'il tut le dernier évêque des Frères moraves — et par les rapports intimes qui l'unissaient avec le mouvement des Académies au XVIJe siècle. -

JOHANNES Amos Comenius — ce dernier nom est la forme lati» nisée de Kommensky, nom de famille dérivé du village Komne près de Ungarisch»Brod en Moravie — fut né en 1592 à Nivnitz, village du même pays. Son éducation fut négligée, et ce ne fut qu'à l'âge de vingt ans qu'il put fréquenter une école supérieure. De 1612—14 il était l'élève du fameux Alsted à Herborn en Nassau. Alsted, ency»

' Voir plus haut Chap. VII, § 4, p. 246. • Plus haut. Chap. IX, § 3, p. 350.

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clopédiste et chiliaste, implanta ces tendances dans l'esprit de son jeune disciple. Comenius devint ministre de ses co^religionnaires à Fulnek en Moravie, centre de la secte des Frères. La défaite sur la Montagne Blanche mit fin à l'indépendance des pays tchèques, et en 1627 Comenius, avec 30000 familles appartenant à sa confession, dut chercher un asile en Pologne, plus libérale que les pays autri* chiens. Il devint directeur d'un lycée à Lissa en Posnanie, centre des congrégations des Frères en Pologne. En 1632 il devint leur évêque. Ses écrits pédagogiques l'avaient rendu fameux, notamment sa Didac tica magna, et en 1638 Louis de Geer, Néerlandais qui s'était fait naturaliser suédois, l'appela en Suède, où il devait organiser un système d'instruction publique. Plus tard il alla dans une mission similaire en Angleterre, où il a peut-être connu Milton, comme plus tard il connut, à une autre occasion, Axel Oxenstierna en Suède. Il est possible qu'il ait eu des rapports avec ce dernier par des amis communs du «Palmbaum».* 1642 Comenius se fixe à Elbing en Prusse, et c'est ici qu'il écrivit son Panegersia, dont nous aurons à reparler. En 1648 nous trouvons Comenius de nouveau à Lissa, et c'est de là qu'il exprime sa profonde déception de ce que le traité de la paix n'ait pas «rendu la Bohême à l'Evangile». Il va en Hongrie pour quelques années, puis retourne à Lissa, d'où la guerre le chasse pour la seconde fois en 1656, nu jusqu'à la chemise. Il passa des mois errant de pays en pays. Enfin il trouva un asile à Amster* dam, dans les Pays»Bas hospitaliers, refuge de tant d'esprits libres du XVIIe siècle. II y passa les quatorze dernières années de sa vie, et il y mourut en 1670 (pas 1671, comme il est très souvent dit).*

Ce pèlerinage continuel a créé chez Comenius le même esprit international que nous avons déjà connu chez les humanistes du XVIe siècle. Comme eux Comenius est un européen, et c'est même

• Plus haut. Chap. IX, § 3, p. 349.

* Comp. la biographie de Comenius par G. Baur, dans l'Allg. Deutsche Bio= graphie. IV, (1876).

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ce terme dont il se qualifie lui«inême'*. Il a en efFet plusieurs traits qui rappellent les humanistes : son esprit large et ouvert, son zèle pour l'enseignement, son fond de religiosité supra»confessionnel. Cette dernière tendance fait de lui un des représentants les plus re» marquables du mouvement iréniste au XVIIe siècle, dont le but était d'adoucir les oppositions confessionnelles et d'accentuer le fond commun de charité et de sentiment chrétiens. La même tendance avait toujours dominé chez les Frères, mystiques, charitables, peu enclins aux controverses doctrinales qui exercèrent le fanatisme des luthériens; chez Comenius, qui avait vu tant de pays et connu des hommes de tant de confessions, elle avait été fortifiée par sa propre expérience, elle était enfin conforme à son caractère, qui était douy et paisible, inspiré d'une large compréhension des choses humaines. Cet «irénisme» est déjà tout près du pacifisme ; il en est la modalité confessionnelle. Mais Comenius avait en outre vu de près la guerre, et certaines traditions de sa secte le rapprochèrent même de l'anti^militarisme. On ne peut guère dire, cependant, que dans ses écrits il ait directement combattu la guerre; il est difficile de l'assimiler entièrement aux pacifistes. Mais Comenius est interna» tionaliste: il veut éduquer les individus des différentes nations, et par eux les peuples pour une collaboration pacifique, et partant fer» tile, au service de la civilisation. Son idéal est large, et ses efforts, qui ne perdent jamais l'empreinte encyclopédique qu'avait laissée chez lui l'enseignement d'Alsted, nous paraissent souvent peu précis, mal définis. Ses écrits «pansophiques», qui lui étaient certainement les plus chers, sont d'une lecture difficile. D'une façon générale, malgré sa large culture intellectuelle, son fond indestructible de sen» sibilité domine souvent, et son internationalisme devient un humani» tarisme sentimental, à fond religieux. Il ne se trouve pas chez lui, autant que j'ai pu le constater, un seul mot à portée politique. Son

■■' «Notre patrie eropéenne». Préface de «Panegersia», qui porte le titre «Prae» iatio ad Europaeos».

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influence s'est exercée exclusivement sur le terrain moral et intellect tuel. Ce n'est pas un reproche; loin de là; cette particularité ne sert qu'à déterminer la place qu'occupe Comenius dans l'histoire de l'internationalisme.

La manière de voir de Comenius se révèle déjà dans le premier écrit qui a trait au problème de la paix. C'est son Cesta pokoje (La Voie à la Paix) qu'il publia en langue tchèque à Lissa en 1637.' Il parle de la paix religieuse, à peu près comme l'avait fait Thomas à Kempis: la vraie voie à la paix, c'est d'avoir recours à l'amour et non pas à la force ; d'avoir la simplicité de la foi, pas disputer sur la foi, d'être conciliant et pacifique.

Quelques années plus tard Comenius se fait l'avocat d'une langue mondiale dans Via lucis, qu'il avait écrit à Londres vers 1641 ou 1642. «Et nous»mêmes, faisant fond sur les principes de la Pansophie, avons osé espérer dans une langue qui soit dix fois plus facile que le latin.»- C'est une des premières fois que paraît l'idée d'une langue mondiale autre que le latin," idée sur laquelle tant d'efforts ont été dépensés depuis. Pour Comenius et ses amis, la question des langues était d'un intérêt absorbant : l'ignorance des langues créait des oppositions entre les hommes ; en faisant connaître les langues étrangères on rapprocherait les nationalités l'une de l'autre. La langue est pour Comenius «le lien de la sociabilité». C'est pour» quoi il faut créer, par une langue mondiale, un lien qui puisse as» surer une société aussi large que possible. Comenius revient à ce

' Voir une analyse sommaire dans Zoubek, Joh. Amos Comenius, Eine quels lenmassige Lebensskizze, dans Padagogische Bibliotek, III, Comenius, Grosse Uns terrichtslehre, Leipzig, s. a., p. XXXIIl.

' Nosque ipsi, pansophiae fundamentis innixi, linguam sperare ausumus(?) quae latina sit decuplo facilior. Zoubek, 1. c. p. LXI.

' Descartes s'est fait l'avocat de cette idée dans une lettre de 1629. Voir CouTURAT ET Leau, Histoire de la langue universelle, Paris, 1903, pp. 11—14. — L'attitude de Comenius semble avoir échappé aux auteurs.

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problème dans sa Panegersia; mais ici il le discute comme l'un des éléments de la réforme spirituelle du genre humain qu'il vise.

La Panegersia — «Réveil universel» — que Comenius écrivit en 1645 pendant son séjour à Elbing (dans la Prusse occidentale polo* naise), était conçue comme l'introduction à sa grande oeuvre pan» sophique, qu'à son profond regret il n'arriva jamais à rédiger; au fond il la considéra comme son oeuvre capitale. Elle porte comme sous«titre: «De rerum humanarum emendatione consultatio catholica ad genus humanum, ante alios vero ad Eruditos, Religiosos, Potentes Europae»; et le but immédiat de l'écrit fut de provoquer l'institution d'une Académie, à Londres, où, nous le savons, Comenius venait de passer quelques années. Il paraît que Cromwell s'est intéressé à cette idée.^ Cette Académie serait, dans la conception de Comenius un organisme central de sociétés libres similaires en Europe. — La Panegersia ne fut publiée qu'en 1666,* et entre»temps les efforts pour la création d'une Académie à Londres avaient abouti à la cré< ation de la Royal Society en 1662 — société exclusivement scienti* fîque, alors que Comenius avait visé une organisation d'ordre moral aussi bien que scientifique.

J'ai déjà dit que la préface s'adresse aux «européens». Il faut porter la lumière à tous les peuples, «au nom de notre patrie euro* péenne», et il est donc d'abord nécessaire d'établir un accord à ce sujet; «car nous autres européens nous devons être considérés comme des voyageurs embarqués sur un seul et unique navire».

C'est une proclamation saisissante de la solidarité européenne, ce qui à cette époque veut dire, solidarité internationale. C'est la Guerre de trente ans qui, par ses déchirements et ses leçons tragi» ques, a inculqué cet enseignement dans l'âme sensible de Comenius. Après avoir parlé des divisions provoquées par l'ignorance des lan»

* Comp. Keller, Comenius u. die Akademien der Naturphilosophen, pp. 81—82. ' J'ai consulté une réimpression, publiée à Halle, en 1702, en annexe à la Hiitoria Fratrum Bohemorum par C. — Cette édition a 88 pp.

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