LÉGITIMITÉ DE LA GUERRE
un auteur chrétien, une discussion de la tactique", et nous pouvons constater que dans l'armée le christianisme trouve un nombre tou« jours croissant d'adeptes qui ne pensent point à abandonner leur métier. 11 y a eu des chrétiens parmi les officiers", et les persécutions de Dioclétien ont surtout eu pour but de purger l'armée de cet élément dangereux. Jusqu'à cette époque, la présence des chrétiens dans l'armée avait été tolérée en fait; toutefois, ils étaient exécutés, lorsqu'ils étaient dénoncés. Dioclétien essaye de s'en débarassec complètement. Il ne réussit pas à déraciner le mal. Au contraire le nombre des officiers et des soldats chrétiens allait toujours en croissant. Au fond, c'est la présence de ce contingent important dans l'armée qui explique le passage de Constantin au christianisme: cet arriviste avisé apprécia correctement la situation.
C'est donc dans l'armée même que la lutte décisive a été enga» gée entre le Christ et les dieux païens; c'est sur ce terrain que le Christ l'a emporté. Il est devenu Cbristus Victor. Le dieu des chrétiens devient ainsi le dieu des armées, des légions, et le métier militaire en reçoit une sanction et une consécration religieuses. Déjà en 314 le concile d'Arles menace d'excommunication les soldats qui désertent l'armée, même en temps de paix'".
L'Eglise ofticielle eut hâte de se concilier l'état de choses nou« veau. Mais cette conciliation n'a pu donner satisfaction à tous, et les protestations n'ont jamais manqué: dans toutes les confessions chrétiennes, même officielles, on rencontre des représentants d'un pacifisme plus ou moins prononcé, et même dans les actes et les déclarations de l'Eglise catholique du Moyen«Age, il se trouve des contradictions curieuses, qui démontrent clairement combien il est difficile pour une société qui, d'après son principe, «n'est pas de ce monde», de s'accommoder aux conditions et aux exigences du
' JuLius Africanus (Harnack 1. c. p. 73). ' Harnack, 1. c, pp. 78-79.
'" «De his qui arma projiciunt in pace, placuit abstineri eos a communion*.» (Canon 111, cité par Harnack, 1. c, p. 87).
CHRISTIANISME
monde. Pourtant, après tout, l'Eglise est obligée de vivre I Les pères de l'Eglise ne cessent de réprouver la guerre, même ceux qui, avec St. Augustin", la considèrent comme une conséquence inéluctable du péché; les papes en expriment continuellement leur profond regret, surtout — et c'est là une attitude bien caractéristique — si la guerre s'engage entre chrétiens. Et d'autre part on voit toujours les prêtres bénir les drapeaux et se prêter indirectement au service militaire par leur présence aux camps et près des armées.
On a tâché de caractériser et d'expliquer ainsi l'attitude de l'Eglise officielle au sujet de la guerre'^: «Le sang versé est toujours objet de regret et d'horreur sacrée, même quand la cause pour laquelle il est versé est juste et raisonnable. Cependant on invoque le «Dieu des armées», parce que, si le service militaire est objet de devoir par suite de la nécessité de préserver le groupe, il est naturel que ce devoir devienne, comme tous les devoirs, l'objet d'une prière subordonnée elle<même, comme toutes les prières, à l'idée que Dieu l'exauce selon ce qu'il croit le meilleur . . .»
On pourrait faire observer en réponse à ce raisonnement qu'il est curieux de voir ainsi l'Eglise catholique — ce qui veut dire universelle — se mettre au service des deux parties: les prêtres se trouvent dans l'un des camps comme dans l'autre ; on prie Dieu des deux côtés, et de part et d'autre on croit : «Dieu est avec nous». Déjà Erasme a démontré l'absurdité de cette attitude" : Dieu se combattant lui<même.
Au fond, il y a là l'une des multiples survivances du polythé» isme au sein du christianisme soi^^disant monothéiste: en réalité les prêtres ne prient pas le même Dieu ; ils se sont créé, plus ou moins inconsciemment, un Dieu à leur image, qui est à leur peuple, qui est un Dieu national, comme l'était le Jahve des Israélites. L'Ancien
" De Civitate Dei, L. XV, 4.
" L'abbé He>imer, «Sur l'internationalisme», p. 212. — Cp. la discussion engagée sur la question en général, «Sur l'internationalisme», pp. 213ss. ■' Voir plus loin, Chap. VI, § 1.