OPPOSITIONS DES GROUPES
diminuent sous l'influence de certains facteurs, soit des croyances religieuses, soit des convictions intellectuelles, soit — et surtout — des conditions économiques
Les croyances religieuses ont eu, à certaines époques, une action directe sur la formation de groupes sociaux; elles ont exercé, à d'au» très époques, une influence sur les relations réciproques entre des groupes divers. La «Cité antique» a, d'après Fustei. de Coulanges, un caractère religieux à sa base; l'Islam a fondé un Empire. D'autre part la politique extérieure des Etats chrétiens au moyen»âge et dans les temps modernes a été déterminé à plusieurs égards par des con» sidérations d'ordre religieux dont on ne peut mettre en doute la sin» cérité.
Les convictions intellectuelles ont joué un rôle beaucoup moins considérable, au moins jusqu'ici; elles paraissent en général peu ca» pables de déterminer l'attitude de groupes d'hommes. Peut«étre serait* il permis de soutenir que ce fut la conviction de l'inutilité de con» vertir les hommes religieusement qui mit fin aux guerres de religion en Europe, au cours du XVIIe siècle, et il y aura lieu de revenir tout'à'l'heure à un aspect de la thèse pacifiste de notre temps, qui fait appel à des convictions d'ordre intellectuel: l'aspect utilitaire.
Toujours est»il que l'appréciation du caractère bienfaisant ou nuisible des oppositions entre les groupes sociaux se modifie sous l'influence de ces deux facteurs. Aucun d'eux, toutefois, ne possède l'importance fondamentale du facteur économique. A toutes les époques et sur toutes les étapes de l'évolution sociale le facteur éco» nomique exerce une influence décisive sur la formation des sociétés et sur leur orientation. Cette influence a été si grande que certains penseurs ont voulu voir dans le facteur économique le seul élément constitutif de l'évolution historique des sociétés. Nous venons de dire que, d'après nous, d'autres facteurs ont joué, sous certaines con» ditions, un rôle considérable. Mais, surtout au point de vue où nous nous sommes placé, celui des relations des groupes sociaux entre
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eux, de leurs oppositions, il faut reconnaître que le facteur économie que a toujours exercé une influence primordiale.
C'est la division du travail qui est à la base de toute société or< ganisée; elle est une condition fondamentale de ce que nous appe» Ions la civilisation. C'est la division du travail qui a déterminé la formation des Etats et des Empires de l'Orient et de l'Antiquité méditerranéenne: l'Empire romain fut une unité économique vivant sur la base d'un échange réciproque de marchandises. En Europe la civilisation antique, basée sur la division du travail, s'effondra dans les grandes invasions des Germains. La conséquence en fut le régime de désorganisation économique et politique qu'on a appelé la féodalité. Les groupements politiques de l'Europe moderne en sont sortis ; la vie économique se rétablit péniblement, et se développa sur la base d'une division du travail dans des cercles de plus en plus larges.
On voit clairement, au cours de cette évolution, comment l'op* position entre les groupements très restreints, considérée au début comme une nécessité absolue, et qui fit de la guerre réciproque une obligation primordiale, cède le pas au sentiment de solidarité en faveur du groupe plus grand. La conséquence en est une pacifica* tion progressive dans des territoires d'étendue assez considérable, mais toutefois assez variée: ce sont les Etats dits «nationaux» qui se forment ; leur formation correspond à un certain niveau de l'évolu» tion technique et économique.
Le développement de l'outillage technique, notamment celui qui a eu lieu au commencement du XIXe siècle, a déterminé une nou» velle extension du cercle de la division du travail: il en est résulté une interdépendance englobant l'ensemble des Etats civilisés. L'orga» nisation politique des Etats n'a pu s'adapter encore à ces nouvelles conditions, et une crise en résulta qui est devenue d'autant plus grave que l'Etat «national», organisation politique correspondant à une étape antérieure de l'évolution technique et économique, a su profiter pour ses propres fins des progrès de l'outillage et des nom*
INTERDÉPENDANCK PROGRESSIVE
breiises inventions techniques. Le commerce international de plus en plus intense devait logiquement diminuer l'importance des frontiè» res entre les Etats: la nouvelle technique des communications, des armes, de l'administration intérieure, a rendu l'Etat le maître absolu des sujets à un degré inconnu dans le passé, et le fait que les «su» jets» d'autrefois sont devenus les «citoyens» d'aujourd'hui, n'a pas essentiellement modifié la situation sous ce rapport.
D'autre part tous les Etats ne se trouvent pas simultanément à la même étape de l'évolution: certains ont évolué vers des formes qui sont plus ou moins adaptées aux nouvelles conditions; d'autres sont restés plus ou moins complètement sous l'inspiration du passé ; leur organisation et leur politique correspondent à une condition antérieure de la vie technique et économique; ils sont encore «mili« taristes», et considèrent la préparation en vue d'une guerre comme leur fonction essentielle, à laquelle il faut subordonner les autres fonctions de leur existence, alors que les Etats du premier type se préparent à tirer résolument, dans leur propre organisation, les con» séquences politiques de la nouvelle situation économique et technique. Il serait puéril de croire qu'il existe sous ce rapport des types nette» ment tranchés: tous les Etats sont plus ou moins «militaristes», se rapprochent ou s'éloignent de l'organisation normale de l'Etat isolé et opposé à tous les autres, et à l'intérieur de chacun d'eux des forces sont à l'oeuvre pour déterminer, plus ou moins consciem» ment, l'orientation de cet Etat vers le type rétrograde ou le type progressif.
C'est le conflit entre ces tendances opposées qui a déterminé la crise qui ^ travaillé l'Europe — et par l'Europe tout le monde civilisé — pendant les dernières cinquante ans: la «paix armée» en fut l'expression chronique, la guerre mondiale (1914—18) l'expression aiguë. Cette crise a démontré à l'évidence que la guerre, facteur sociologique constant de la vie des sociétés vivant en opposition et en concurrence, est devenue un élément nuisible et perturbateur de la vie des sociétés les plus avancées dans leur évolution économique.
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La guerre et la civilisation moderne sont incompatibles. Elles sont des antithèses absolues; «ceci tuera cela»: ou la guerre doit être éliminée, ou la civilisation moderne périra.
Ce fait saute tellement aux yeux que même les apologistes de la guerre n'en font plus l'apologie directe; ils se bornent à diviniser l'Etat; il devient pour eux l'expression suprême de l'idéal social", et tous les arguments en faveur de la guerre sont subordonnés à cette conception du maintien de l'Etat, du développement de sa force, le cas échéant, de l'extension de son territoire et de son autorité: la guerre est divinisée en qualité de fonction essentielle et même su» prême de l'Etat divin, qui devient ainsi un but en soi
Les conséquences et les applications de la thèse militariste et étatiste sont nombreuses et importantes; elles apparaissent dans les domaines les plus divers de la vie de l'Etat.
Celui«ci étant un but en soi, il est entouré du caractère de sou* veraineté, en principe libre de toute autre considération que celles que lui imposent ses propres intérêts: il est, en principe, délié de toute obligation morale et même — lorsque la nécessité fait la loi, — de ses engagements formels. Sa situation vis»à»vis des autres Etats est empreinte d'opposition et d'inimitié: ils sont par essence et en principe ses ennemis. La conséquence en est une préparation conti» nuelle à la guerre, surtout par les armements, dont la limitation con» ventionnelle serait contraire, non seulement aux intérêts de l'Etat, mais même à sa dignité et à sa souveraineté. Une seconde consé* quence en est la prédominance, dans la politique générale de l'Etat, des considérations stratégiques et militaires sur les autres motifs de la politique; une troisième, le caractère secret des rapports extérieurs avec les autres Etats.
La guerre étant une éventualité avec laquelle il faut toujours compter, le caractère autonome de l'Etat au point de vue économi* que devient une considération primordiale: les industries produisant
' Thèse développée notamment par Steinmet?, Die Philosophie des Krieges (Leipzig, 1907), voir surtout pp. 190ss.
THÉORIF. MILITARISTE
des marchandises indispensables en temps de guerre, notamment des aliments, doivent être, ou «protégées» par des tarifs de douane plus ou moins prohibitifs, ou artificiellement encouragées par des subsides de l'Etat.
La mentalité nécessaire pour maintenir autour de l'Etat toute cette organisation de défense, tant militaire qu'économique, ne trouve pas toujours assez d'aliment dans les sentiments de loyauté envers l'Etat — conception abstraite, souvent création assez factice de l'hi» stoire, où des circonstances de hasard ont pu jouer un rôle considé^ rable: elle est intensifiée par des sentiments de loyauté envers la dynastie, qui a créé l'Etat, par l'admiration de la caste ou de la classe exclusive qui y domine, et dont les qualités militaires ou in« tellectuelles, le dévouement envers la chose publique, sont l'objet de louanges sincères ou commandées.
Mais le plus souvent la mentalité étatistc est soutenue par un patriotisme naïf et irréfléchi, admirateur d'un peuple particulier aux dépens de tous les autres, convaincu de la mission provi» dentielle d'un Etat particulier dans le monde. Ce sentiment aime à se draper du nom de «nationalisme»; il convient toutefois de rappeler qu'il n'y a que très peu d'Etats où vraiment ce terme serait légitime; dans la plupart des cas le sentiment se concentre autour de l'Etat plutôt qu'autour d'un peuple formant une «nation» au sens vrai de ce mot. Et il faut ajouter qu'il est pour une très grande partie inspiré par la peur et par la crainte à l'égard des autres Etats, ses ennemis.
A cette théorie des apologistes de la guerre et de l'Etat isolé — la théorie militariste — on a opposé dès les débuts de la civilisation occidentale d'autres théories, que l'on peut qualifier de pacifistes et internationalistes, faute de termes universellement admis et reconnus.
On peut distinguer dans l'ensemble de ces théories plusieurs éléments qu'il est important de considérer séparément.
I. La thèse des pacifistes repose en premier lieu sur la convie» tien de l'unité fondamentale du genre humain, unité morale, mais
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en même temps unité biologique*". La théorie pacifiste est partant humanitaire et altruiste. La vie humaine est en principe inviolable; tout homicide est criminel, et l'homicide collectif qui s'appelle guerre, l'est à plus forte raison. C'est sur cette conviction qu'est basé le pacifisme intégral, qui fait une opposition irréductible à toute guerre; même à la guerre dite défensive, parce quelle entraîne l'ob» ligation de tuer son semblable. La conséquence logique de cettte thèse est l'adoption d'un anarchisme individualiste, qui est hostile à tout groupement social ayant un caractère obligatoire, ou lui est, tout au moins, complètement indifférent. Il est rare de rencontrer cette thèse à l'état pur dans l'histoire; elle sera peut«être plus fréquente à l'avenir.
Cette conviction de l'unité du genre humain a un caractère religieux prononcé. Aussi les croyances religieuses les plus spiritua* Usées — christianism^primitif; quakerisme — ont«elles adopté la thèse de la criminalité absolue de toute guerre. Mais ce sont là plutôt des faits isolés dans l'histoire des religions. La plupart des religions sont des religions de groupes (les dieux appartiennent à la cité ou à la tribu, à la nation ou à l'état); partant elles sont exclu» sives et intolérantes. C'est un crime, et même un crime capital, de ne pas reconnaître le «vrai» dieu. Même le dieu soi<disant universel du christianisme revêtit très souvent , ce caractère de dieu d'un groupe social: héritage du paganisme et du judaïsme, qui survivent tous deux dans de nombreux éléments du christianisme. D'autre part, l'accentuation de la «vérité» absolue d'une religion même universelle peut provoquer chez ses adhérents la même intolérance: c'est un devoir de convertir les infidèles et les mécréants, même par la force. Par ces deux voies, les croyances religieuses sont devenues les causes de nombre de guerres, souvent les plus cruelles et les plus dévastatrices.
IL En second lieu la théorie pacifiste est d'ordre utilitaire: la guerre est un mal qu'il faut tâcher d'éviter; elle entraîne des misères
Cp. à ce sujet Nicolai, 1. c. p. 367$s.