PACIFISME DES SECTES
une affaire strictement personnelle. Ils ont souffert, et ils sont morts pour ce principe; et comme toujours «le sang des martyrs est devenu la semence de l'Eglise».
C'est également le mouvement des sectes qui a maintenu, à tra* vers les siècles troublés du moyen»âge, la doctrine humanitaire et anti«militariste du Christianisme primitif. Il représente ainsi le lien unissant l'Antiquité avec les temps modernes dans l'histoire des idées internationalistes.
Il ne faut pas croire, cependant, que la théorie pacifiste ait été consciemment embrassée par tous les adhérents du mouvement sec» taire dont nous venons de parler. Il ressort de ce qui vient d'être dit que la tendance vers le pacifisme, vers l'humanitarisme et même vers l'anti^militarisme a toujours été au fond du mouvement; mais cette tendance est loin de jouer toujours et partout un rôle de pre» niier rang. Certaines sectes, à certaines époques, peut«être sous l'influence de circonstances spéciales, ou bien par suite de la prédi» cation d'un chef particulièrement pénétré de l'esprit anti»militariste de l'Evangile, ont embrassé la thèse pacifiste avec une ferveur ex» ceptiqnnelle ; pour d'autres sectes cette doctrine est d'ordre secondaire. Mais il existe en tout cas dans ce courant profondément religieux et moral qu'est le sectarisme, pour ainsi dire une matière première riche pour la propagande pacifiste dès qu'elle apparaît.
Nous allons donner une analyse sommaire des doctrines des sectes au sujet des problèmes de la guerre et de la paix. Le dogme sur lequel repose leur anti»militarisme est celui de la sainteté et de l'inviolabilité de la vie humaine.
Ce dogme entraîne nécessairement non seulement la condamna» tion de la guerre — ce qui nous intéresse en première ligne — mais elle comporte aussi la réprobation des exécutions capitales, en parti» culier celle des bûchers dressés pour les hérétiques. Il n'est que naturel que les protestations des sectes s'élèvent surtout contre ces derniers; il ne s'en suit pas que pour cela ils condamnent toujours
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en principe les exécutions capitales^ — Déjà les Donatistes, secte de l'époque de Saint Augustin, protestaient contre le droit de l'Eglise d'employer des moyens violents contre les hérétiques'. C'est là, nous l'avons déjà dit, une doctrine commune à toutes les sectes.
Le Chiliasme ou millénarisme est à l'égard de notre sujet dans une situation spéciale. Le chiliasme est peut»être moins une secte qu'un état d'esprit religieux qui a ses représentants au sein de l'Eglise et en dehors d'elle, à toutes les époques. La croyance au millénaire entre comme élément dans la plupart des confessions des sectes au Moyen«Age comme dans les temps modernes.
Il va sans dire que le chiliasme réprouve la guerre; la paix universelle et perpétuelle est un des traits caractéristiques du mille» nium, qui sera enfin établi après les six mille ans de travail, de cor* ruption et de guerre, assignés au monde actuel. Mais puisque la guerre est considérée comme un élément nécessaire de l'état du monde*, le chiliasme la regarde avec un certain fatalisme qui exclut les prote* stations.
Cependant les rêves chiliastes ont certainement eu leur importance pour la survivance de l'idéal de la paix. C'est le même idéal que nous retrouvons chez l'abbé Joachim de Floris, 'mort 1202, connu comme adversaire de la théologie scolastique et comme auteur de «l'Evangile éternel». Joachim enseigne les trois âges du monde, une évolution vers une perfection de plus en plus prononcée, jusqu'à ce que «toute velléité de guerre soit convertie et dirigée vers la paix»'.
Joachim comptait des adhérents parmi les Fratres spirituales'*
* Hahn, Geschichte der Ketzer (Stuttgart 1845-50), II. p. 289.
' AuGUSTiNus, Epistola CLXXXV, Cap. V, n. 19; cité par Ricchinus Moneta (Rome, 1743), fol. 508, n. 1.
" Cp. la manière de voir de St. Augustin, plus haut p. 40.
' »Omne belligerandum studium convertetur ad pacem.» Commentarii in Jesaiam, 53. Cité chez Hahn, 1. c. III 128. Cp. Lechler, Wiclif (Leipzig, 1873) I, 76-79.
' «Eine fur strengere Observanz, besonders Armut, streitende Partei des Franciskanerordens im letzten Viertel des 13. und im ersten des 14. Jahrh.» Wetzer V. Welte, Kirchenlexicon, 2. Aufl. (Freiburg in B.. 1899) XI p. 635.
CHILIASME
appartenant à l'Ordre des Franciscains, et il est évident que l'état d'esprit de St. François et de son ordre, tourné vers la contemplation et le mysticisme devait, en général, être favorable au pacifisme.
La première secte du Moyen^Age proprement dit chez laquelle nous trouvons la doctrine anti^militariste est celle des Nouveaux Manichéens ou Cathares'^, dont on peut faire remonter les origines au delà de l'an 1000. D'après l'apologiste catholique Moneta (13e siècle)'" ils se déclarèrent contre la guerre, comme contre l'homicide en général; ils défendirent même de tuer les animaux, excepté les reptiles.
Quant aux Albigeois on ne trouve pas que les apologistes catho» liques les accusent de l'hérésie anti^militariste ; il n'est donc pas pro» bable qu'ils aient embrassé ce point spécial des doctrines manichéen» nés, dont ils furent autrement les adeptes.
Tout autre est le cas des Fauc/ois". Tous les témoignages sont unanimes à relever comme un trait caractéristique de leur doctrine qu'elle condamne l'homicide en général et la guerre en particulier. Ce sont avant tout les apologistes catholiques qui nous en fournis» sent les exemples.
Alanus'" discute cette hérésie dans les chapitres XX— XXIII (p. 271—74) du 2e livre. «Les hérétiques susmentionnés, ennemis
• Hahn, 1. c , I, p. 88—97. Hekzog, Realencyklopàdie f. protest. Théologie, 3c Aufl; hgg. V. Hauck XIII (Leipzig, 1903). Art: Neu^Manichàer, p. 776.
'" V. P. Monetae Cremonensis .... adversus Cathares et Valdenses Libri Quinque (Romae 1743) fol. 513 ss. «Isti etiam haeretici omne bellum detestantur tanquam illicitum, dicentes quod non sit licitum se defendere, vel alium, per bellum, quarc nec vindictam facere, ma.xime vindictam mortis. Ad hoc inducunt illud quod habctur Math. 10, v. 23. Cum autem persequuntur vos in civitate ista, tugite in aliam: dicentes Papam non fugere, imo bellum indicere Imperatori, auxilium bel» ligcrantium a multis quaesivisse».
" Hahn, 1. c. Il 289, 309, 350-52. Herzog, Realencyklopàdie, XX (1908). Art. Waldensen (v. H. Bôhmer). Blunt, Dictionary of Sects, Hérésies etc. (Lon> don, 1874) p. 618. Lechler, Wiclif, I, p. 55.
" Alani Magni de Insulis .... Opéra moralia, paroenetica et polemica. Ed. C. Visch, Antwerpiae 1654, fol 199-278. De Kde catholica. «Asserunt etiam praedicti haeretici, et hostes ecclesiac in nullo casu, et nulla occasione, hominem esse occidendum. Dicunt cnim Deum prohibuisse homicidium, dicens in lege: Non
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de l'Eglise, affirment aussi que dans aucun cas, en aucune occasion, un homme ne doit être tué. Ils disent que Dieu a prohibé l'homi* cide en disant dans le Décalogue: Tu ne tueras point. Et également dans les Evangiles : celui qui saisira le glaive périra par le glaive . . . Le seigneur dit aussi : Je ne veux pas la mort du pécheur.»
Il paraît cependant que les Vaudois auraient admis la défense contre une attaque. Mais cette défense doit être exercée «avec mo» dération, sous la direction d'un soin irréprochable». Surtout il n'est pas permis de tuer son adversaire; on pourra le faire prison» nier, on pourra le fuir, on ne peut pas lui prendre sa vie, même au risque de la sienne propre. Autrement on agirait contre le pré< cepte exprès du Seigneur: «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.»"
On voit tout de suite que ces objections des hérétiques contre les dogmes et la pratique de l'Eglise, se rapportent aux actions de la vie privée. Le problème de la guerre, phénomène public et politique, ne les intéresse guère. Il ne se pose pas pour eux, parce que les hérétiques se trouvent au même degré de développement que les premiers chrétiens. La lecture de l'Evangile leur avait inspiré l'indifférence pour la politique et pour la vie publique.
L'étude des observations de Moneta permet de le constater.
occides. Etiam in Evangelio: Omnis qui acceperit gladium, gladio peribit. (Matth. 26, 52) . . . Item Dominus ait: Nolo mortem peccatoris (Ezech. 18, 23, 32 et 33, 11).»
" «Item si quis obiiciat et dicat: nonne licet iniurias hostium repellere? Ad hoc dicunt quod licet vim vi repellere, sed cum moderamine inculpatae tutelae; defendendo scilicet se, sed non alium occidendo, siue ut inimicos nostros capiamus vel fugemus, non vcro occidamus. Si enim occiderimus, contra hoc praeceptum Domini nauigauimus, Diligite inimicos vestros, ac Bene facite his qui vos oderunt.» 1. c, p. 274. (La formule «cum moderamine inculpatae tutelae» est empruntée au Droit romain: «Recte possidenti ad defendendam possessionem, quam sine vitio tenebat, inculpatae tutelae moderatione illam vim propulsare licet; nempe licita defensio, quae fit sine culpa illius, qui injuste impetitur.» Impp. Dioclet. et Maxu raian. Cod. 8. 4. I. Cité par Forcellini, s. v. inculpafus.)