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THÉORIE PACIFISTE

qu'il faut épargner aux sociétés et aux individus. Même les milita» ristes ne nient pas le caractère désastreux de la guerre, et ils se sont rencontrés, au moins avec certains pacifistes, dans des efforts com» muns pour «humaniser» la guerre, pour en limiter les ravages. Mais alors que les militaristes considèrent la guerre comme foncièrement bonne, comme une médecine amcre, mais salutaire", comme une méthode dont les avantages font plus que compenser les sacrifices, les pacifistes la condamnent comme foncièrement nuisible : d'après eux la guerre «ne paie pas»; elle est la forme la plus caractéristique du «gaspillage des sociétés humaines»'-; elle fauche les jeunes généra* tions; elle dépense en quelques mois les richesses accumulées par le travail assidu de dizaines d'années. — Aussi y a»t»il bien des pacifistes qui considèrent les efforts pour l'whumanisation» de la guerre comme erronés en principe : il s'agit d'après eux, au contraire, de laisser à la guerre tout son caractère hideux et inhumain. La guerre et l'humanité ne se concilient pas. «1! est peut«étre plus utopiste de vouloir humaniser la guerre que de vouloir l'abolir»'*.

III. En troisième lieu la théorie pacifiste condamne la guerre comme foncièrement injuste, contraire à l'éthique humaine. La guerre représente une méthode défectueuse et essentiellement erronée pour régler un différend entre peuples, l'outes les nations civilisées ont aboli «le combat judiciaire», «the ordeal of battle» comme moyen de juridiction; car la force physique, qui détermine l'issue d'un combat, ne peut jamais déterminer la justice d'une cause. Aux prétentions du Darwinisme sociologique qui veut voir dans l'issue d'une guerre entre sociétés l'application de la loi biologique de la «survivance des mieux adaptés», la théorie pacifiste répond que la paix est l'état normal d'une société; que les qualités guerrières du groupe social

" Treitschke, l'a qualifiée de «bain de ter» des peuples.

" Titre d'un ouvrage du pacifiste russe J. Novicow.

" LA.MMASCH, Das 'Vôlkcrrecht nach dem Kriege (Kristiania, 1917) p. 4. «Viel» leicht ist dieser Gedanke . . . noch kuhner als der pacifistische Gedanke, dass der Krieg jemals aus der Weltgcschichte vollig verschwinden kônnte»

INTRODUCTION

qui déterminent l'issue de la lutte armée, ne sont pas celles qui sont les plus précieuses pendant l'existence pacifique et normale, et que, partant, la guerre ne détermine pas du tout «the survival of the fit» test» — la survivance des mieux adaptés à la vie normale de la société. La guerre est en outre un facteur démoralisateur. Il est vrai qu'elle peut être, dans des conditions spéciales, une école d'hé» roïsnie, de dévouement et d'abnégation. Mais puisque c'est la force physique qui détermine en dernier lieu l'issue d'une guerre, il y a dans toute guerre une tentation d'abuser de la force, qui tend à démoraliser les personnalités, même les mieux trempées.

Ces différentes propositions forment l'ensemble de la théorie pacifiste proprement dite: la première est positive, elle prêche la paix; les deux autres sont critiques, elles combattent là guerre. Mais ces maximes à base sentimentale, utilitaire et éthique ont be« soin d'un complément d'ordre constructif et organisateur. Une théo» rie sociologique demeure stérile, si elle ne peut montrer le chemin de l'avenir.

IV. En quatrième et dernier lieu les maximes pacifistes se com« plètent de la théorie qu'on pourrait qualifier d' internationaliste. Elle s'étaie des connaissances biologiques, économiques, historiques et sociologiques dont se nourrit la vie intellectuelle de notre époque.

Elle constate que la guerre est une fonction inévitable des rap« ports mutuels des sociétés humaines, tant que ces rapports demeurent à l'état inorganisé, et que par conséquent les oppositions entre elles ne peuvent trouver d'autre solution que par la force physique. Elle reconnaît d'autre part qu'il serait puéril et franchement nuisible d'essayer d'éliminer l'existence de ces sociétés séparées qui doivent être considérées comme des éléments précieux de la vie de l'humanité, parce qu'elles garantissent la variété et la richesse de cette vie. L'internationalisme est par définition opposé au cosmopolitisme, lequel est unitaire, envisageant l'humanité tout entière comme un seul groupe» ment social.

INTERNATIONAL1SMI-:

L'internationalisme veut se fonder sur les nations, et, en atten< dant la constitution de celles«ci en groupements sociaux autonomes, il reconnaît les Etats comme les représentants, encore imparfaitement légitimes, des groupes partiels au sein de la grande société des nations.

C'est en application logique de cette thèse que la plupart des internationalistes — et en cela ils se distinguent des pacifistes pro» prements dits — admettent, dans des limites strictement définies, la légitimité de la guerre défensive. Le maintien du groupe social même séparé étant important pour le progrès universel, il faut lui concéder le droit de se défendre même par la force. Mais ce droit ne doit pas servir de prétexte à des abus, et son exercice doit par conséquent être entouré de garanties sérieuses: les critères de l'état de légitime défense doivent être soigneusement établis'*. Toutefois, certains in« ternationalistes soutiennent que l'énormité des sacrifices imposés par semblable guerre de légitime défense peut, dans des cas extrêmes, diflficilement être compensée par l'intérêt bien compris du groupe social ou de la nation : ils rejettent la guerre défensive, non pas par principe, mais par utilitarisme.

La thèse internationaliste ne serait pas contraire non plus à l'emploi de la force lorsqu'il s'agirait de sauvegarder le respect et l'observation des principes fondamentaux d'un pacte éventuel de la «société des nations». En cela l'internationalisme est opposé au pacifisme intégral qui ne veut admettre aucun recours à la force, même pour cet objet social suprême. Le pacifisme intégral envisage la «paix» comme un état où le recours à la force physique est exclu ; l'internationalisme veut faire de la force la servante de l'idée de droit au sein de la société des nations; ainsi la force servira à rétab» lir la «paix».

L'internationalisme se base sur des considérations d'ordre écono»

" Voir surtout Gaston Moch, Du Droit de légitime défense et des Traités d'Alliance défensive (Rapport au 18e Congrès universel de la Paix, Stockholm

INTRODUCTION

mique : il voit dans l'interdépendance de plus en plus développée des peuples et des Etats un fait fondamental, qui aura nécessairement des conséquences sur les relations politiques entre ces mêmes groupes ; l'organisation politique doit devenir l'expression naturelle et logique de la réalité économique et intellectuelle. Si elle ne l'est pas, des conflits et des crises sont inévitables : ces crises se traduiront par des guerres, qui, au fond, sont plutôt des révolutions.

D'autre part l'internationalisme reconnaît le fait historique de l'existence des Etats; mais il désire les voir évoluer vers des formes plus libres de groupements volontaires. Par conséquent il favorise les efforts pour rendre les Etats plus conformes à l'idée nationale, en reconnaissant le principe du «Selbstbestimmungsrecht» des nationalités — le droit des nations de disposer d'elles-mêmes: il est en outre en faveur de tous les efforts autonomistes des minorités nationales au sein d'un Etat, et combat les mesures coërcitives à l'égard de leur langue ou de leurs convictions religieuses. L'internationalisme n'est donc nullement opposé à un «nationalisme» bien compris; au con» traire, il est convaincu que le développement des nationalités ne peut que servir l'ensemble des intérêts internationaux par la variété et la richesse qui seront ainsi garanties à la vie commune des nations. Il favorise une politique large et libérale envers les nationalités, non seulement pour éliminer des causes éventuelles de conflits et de guerres, mais surtout parce qu'un vrai «internationalisme» ne peut exister sans les nations.

Puisque l'internationalisme se base sur l'existence des Etats, ou plutôt des nations, il est fédéraliste et non pas unitaire; afin de développer autant que possible les relations entre les peuples eti par celles«ci, leur interdépendance, il est décidément libre«échangiste, opposé au protectionnisme, qui vise à l'isolement d'un Etat et à son existence économique indépendante.

L'internationalisme s'allie naturellement à tous les efforts démo* cratiques à l'intérieur des Etats, qui tendent vers leur transformation en des sociétés libres et volontaires, fondées sur le consentement et

non pas sur le principe de sujétion; ces courants sont en outre opposés à tous les phénomènes parasites propres aux système étatiste et mili» tariste: intérêts capitalistes profitant de la surenchère des armements, intérêts des classes ou des industries prospérant par la protection douanière des produits nationaux.

L'internationalisme ne néglige pas les points de vue humanitaire, utilitaire, ou éthique ; il combat la guerre avec les pacifistes, mais sa base est ailleurs, et il complète la théorie pacifiste par une conception constructive d'ordre sociologique.

Comme toute théorie sociale de notre époque, le pacifisme et l'internationalisme agissent par l'éducation et par la propagande. Le mouvement se traduit d'abord sous des formes littéraires, et les ex» pressions en sont nuancées par la prépondérance de l'un ou de l'autre des éléments dont il vient d'être parlé; à mesure qu'il devient con< scient de son originalité, il provoque la création d'organismes (sociétés de la paix ; institutions scientifiques ; associations à visées internatio nales). De plus en plus il tend à une action politique en favorisant le développement des rapports amicaux entre les peuples, et il tâche de dominer aussi bien la vie nationale de chacun des Etats que la vie internationale, par le groupement autour de ces doctrines d'un parti qui puisse inspirer les législations et provoquer une organisation progressive d'une société des nations.

C'est l'évolution et la filiation d'abord des idées pacifistes et internationalistes, puis du mouvement organisé de la paix que je me suis proposé d'examiner dans ce travail. Je me suis borné à l'étude des faits appartenant à la civilisation occidentale, et je ne discute les idées de l'Antiquité que pour autant qu'elles ont exercé une influence notable sur les époques suivantes.

II va sans dire que les maximes fondamentales pacifistes et internationalistes que je viens de relever, ne se retrouvent pas à l'état conscient chez les penseurs ou chez les écrivains de toutes les époques. Au contraire, leur conception a été le résultat d'un long

INTRODUCTION

travail intellectuel. Notamment l'internationalisme conscient et pleine^ ment développé est un produit de notre temps; il a encore besoin d'être approfondi, surtout par rapport à ses conséquences et à ses applications. Mais il a des précurseurs et des initiateurs dans le passé.

L'idée humanitaire et la haine de la guerre, la conviction de son injustice foncière, sont nées dans l'Antiquité: elles se retrouvent de plus en plus fréquemment au cours des époques suivantes. De temps à temps des visionnaires et des penseurs isolés devancent de loin leurs contemporains; ils jettent les semences des idées de l'avenir, le plus souvent sur les rochers, parfois dans des terrains fertiles, où elles pousseront plus tard, lorsque le soleil de l'idéal humanitaire aura éclairé les consciences et chauffé les coeurs, mais surtout lorsque le sang rouge des jeunes générations aura abreuvé les sillons, démon* trant le gaspillage, et, trop souvent, la stérilité de tout effort guerrier.

C'est alors surtout que les idées des pacifistes se traduiront dans les propositions et les projets des internationalistes.

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