CHAPITRE III EMPIRE ET PAPAUTÉ
Si le problème d'une organisation internationale n'a pas intéressé les hérétiques anti«militaristes, la même question, ou plutôt celle d'une organisation mondiale a profondément travaillé le Moyen»Age. Il est vrai que le problème n'a jamais été nettement posé: ici comme ail» leurs, le Moyen»Age n'a vu la réalité qu'à travers le brouillard épais de ses théories et de ses préjugés. Partout et toujours, les conditions politiques sont envisagées sous le jour que le passé projette sur elles; mais plus qu'à n'importe quelle autre époque c'est le cas au Moyen» Age. Les historiens d'alors ont cru vivre encore dans le monde an» tique. «The past dies hard» — le passé a la vie dure, et si de nos jours nous devinons l'inanité des formes et des formules sous lesquel» les survit le passé, il n'en fut pas de même au Moyen»Age.
L'Empereur et le Pape sont, aux yeux des hommes d'alors, les deux héritiers des Césars romains: l'Empereur s'appelle par leur titre militaire «Imperator Augustus»; le Pape hérite de leur dignité reli» gieuse. Encore aujourd'hui, le «5ervus servorum C/irisri» porte com» me titre officiel la désignation des grands»prêtres païens romains : <tPontifex maximus». Nous constatons les mêmes survivances à bien d'autres égards: les empereurs tâchent de fortifier leur position en ravivant les théories des juristes romains quant à l'omnipotence et même au caractère divin de leur office. Les Hohenstaufen surtout
EMPIRE ET PAPAUTÉ
ont trouvé dans les formules de l'Empire romain un appui pour leurs prétentions à la toute«puissance, témoin ce passage d'une lettre de Frédéric II : «Ce nous est un devoir de protéger lesi, cette ville noble des Marches, où notre mère divine nous a mis au monde, d'où notre berceau a répandu sa splendeur. Jamais cette terre bénie, ce Bethléem, où César a vu la lumière, ne quittera notre mémoire ni notre coeur.»^
L'Eglise, d'autre part, n'a pas seulement hérité des formules; elle a en outre emprunté toute son organisation à l'Empire romain.
Comme celui»ci l'Eglise est divisée en «provinces» et en «diocè» ses», et c'est par la force de cette organisation qu'elle a pu braver les tempêtes des grandes migrations germaniques.
Le passé survit donc. L'Antiquité se poursuit comme un ferment puissant de la vie historique du Moyen*Age. Mais elle n'en est qu'un ferment. Trop de choses sont changées pour qu'une organisation qui avait vécu pendant quatre siècles des temps antiques, pût être ravivée au Moyen«Age. L'Empire romain n'avait pu vivre plus long* temps parce qu'il s'était coupé les artères en retirant la vie aux par» ties dont il fut composé.
ScHÛCKiNG" le dit fort bien : «So kann sich keine Vielheit in der Einheit entwickeln, so sehr die natiirlichen und historischen Unter« schiede danach verlangen. Mit dem stockenden Leben der Teile stockt aber schliesslich auch das Ganze.»
La diversité du Moyen^Age était beaucoup plus forte que celle du monde antique: il y avait non seulement les nouvelles nations germaniques et slaves à côté des populations romaines, ou impar* faitement romanisées; il y avait encore les peuples de civilisations hellénistique et arabe.
Le problème qui se posait devant le Moyen«Age était donc autre» ment complexe que celui qu'avait tâché de résoudre l'Antiquité. La solution qu'elle y avait donnée avait été du reste assez imparfaite.
' Cité e. a. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, II, p. 195. * Waither Schucking, Die Organisation der Welt, p. 547.