SAINT.EMPIRE
Le Moyen»Agc n'a vu, ni cette imperfection, ni surtout la modification des circonstances. Il a cru vivre dans des conditions identiques à celles de l'Antiquité. Il a sacrifié le plus noble de son sang, le meilleur de ses forces intellectuelles et politiques, à la tâche impos sible de créer un Empire universel.
Son idéal politique le plus élevé s'exprime dans les paroles : Ut omnes unum fiant — paroles qui tiennent à l'Antiquité par deux racines, par le souvenir de l'unité du monde au sein de l'Empire romain, et par l'idée chrétienne de l'unité du genre humain, de la fraternité des hommes.
• L'idéal politique du Moyen«Age est donc une société une et in» divisible; la théorie exige l'unité. Mais en fait il y a dualité: l'Em» pire se trouve en présence de la Papauté — la Papauté en présence de l'Empire. Tous deux aspirent à la domination universelle. Le résultat en est une rivalité, une lutte acharnée, le drame le plus émouvant du Moyen»Age européen.
§ 1er. - LE SAINT.EMPIRE
Il est vrai que la Papauté est antérieure à l'Empire; on a même pu dire que c'est le pape qui a créé l'empereur par le couronnement de Charlemagne le jour de Noël 800. Et cependant c'est l'Empire qui semble pouvoir aspirer le premier à la domination universelle. C'est que l'empereur est en réalité le plus fort; il a de son côté les forces militaires, nécessaires à la domination de la société brutale des siècles féodaux. Charlemagne et Othon le Grand sont plus forts que les papes qui n'avaient qu'à s'incliner devant eux. Les pontifes ont eu, cependant, cette précaution d'employer des formules et des cérémonies qui serviront plus tard pour appuyer les prétentions de leurs successeurs plus forts qu'eux-mêmes.
Il n'est pas nécessaire de discuter longuement la question de savoir si les empereurs ont réussi à créer l'organisation mondiale qui
EMPIRE ET PAPAUTÉ
a plané devant leurs yeux. Il suffit de dire que ni les Carolingiens
— dont l'empire du reste ne fut qu'un phénomène éphémère — ni les rois allemands couronnés empereurs, n'ont pu réunir sous leur domination un empire vraiment mondial, même dans le sens restreint de ce mot qu'admet l'histoire du Moyen«Age. L'empire de Charlemagne n'était que l'une des quatre grandes puissances du 9e siècle; à côté de l'empire carolingien nous trouvons l'empire de Byzance et les deux khalifats, celui de Bagdad — ami et allié de Charlemagne
— et celui de Cordoue, allié de Byzance. L'empire des Othons, et des empereurs germaniques en général, est encore plus limité: Othon le Grand (f 973) est le dernier empereur dont les rois français ont reconnu la suzeraineté'; tel empereur parmi ses successeurs a pu se vanter d'avoir pour vassal le roi danois, tel autre le roi de Pologne. Mais ces relations n'impliquaient pas de domination ; ce ne fut là au fond que la forme symbolique d'une alliance entre l'une des grandes puissances et l'un des états secondaires de l'époque.
Il est impossible de contester la haute importance du Saint»Empire, avant tout pour l'évolution historique des deux nationalités les plus intéressées — la nation allemande et la nation italienne — indirecte* ment aussi pour l'Europe entière. Cependant, au point de vue qui nous intéresse ici, le développement politique de l'Empire ne peut guère retenir notre attention. Par le nom qu'il avait pris, l'Empire s'était proposé un but trop ambiteux, qu'il n'a jamais pu atteindre. Il avait pu aspirer à la première place, à une position supérieure à celle de la Papauté parce qu'il disposait des forces militaires. La suite a prouvé qu'il ne pouvait même pas fournir une force militaire suffisante pour établir une domination efficace sur ses propres pays. La féodalité a tué l'empire bien plus que l'infériorité intellectuelle des Allemands'. La création d'un empire universel a dû échouer, faute d'une organisation militaire et administrative vraiment efficace.
' Nys, Origines du Droit international, p. 29.
' Dans le monde du Moyen«Age — encore dans le inonde d'aujourd'hui — ce n'est pas l'intellectualité qui fonde les empires. C'est donc un raisonnement par
DANTE
§ 2. - DANTE
Le rêve d'un Saint»Empirc universel sous la direction d'un chef séculier a donc sombré sur les écueils de la réalité. Tout de même cette tentative n'a certainement pas été sans importance. Elle a in» spire à Dante son traité politique, De Monarchia, fait qui intéresse au plus haut degré l'histoire des idées internationalistes.
L'idée d'un Saint«Empire n'a pas été seule à provoquer le rêve de Dante. Comme toutes les oeuvres de génie, son traité a de pro» fondes racines, et il en a plusieurs. Avant tout l'idéal politique de l'Antiquité hante l'imagination du grand Gibelin. La conception de Saint Augustin d'une Civitas Dei, qui par son organisation assure la paix universelle, «terrena pax», l'a profondément influencé. Le traité est peut*étre' un ouvrage de circonstance, provoqué par l'ex» pédition malheureuse de l'Empereur Henri 7 en Italie (1310—13). Mais c'est là le trait distinctif des grandes oeuvres, qu'elles s'élèvent au'dessus des circonstances extérieures qui les ont provoquées, et Dante développe toute une philosophie politique pour soutenir sa thèse.
Il est d'un grand intérêt d'examiner le raisonnement de Dante au point de vue du pacifisme comme au point de vue de l'idée d'une organisation mondiale.
Le premier livre de son ouvrage, «De Nccessitate Monarchiae*, pose trois problèmes*: 1°. «La monarchie est»elle nécessaire au bien» être du monde»; 2°. La question de savoir «si le peuple romain s'est acquis légitimement l'office de la Monarchie» (se. la domination uni» verselle); 3o. Celle de savoir «si l'autorité de la Monarchie dépend
trop abstrait de M. Schucking, qui veut déduire la défaite des empereurs allemands de l'infériorité intellectuelle de leur nation. — 1. c-, p. 552.
' Cp. ScHiJCKiNG, 1. c, p. 553, et la littérature citée. — Fritz Kern, Humana Civilitas. Eine Dante»Untersuchung (Leipzig, 1913), p. 7, se prononce contre cette thèse. Ce travail donne une analyse approfondie des théories sociales de Dante, mais ne discute guère l'aspect internationaliste.
'' Les citations d'après «Tutte le opère di Dante Alighieri», Ed. Dr. E. Moore, 3. éd., Oxford, 1904 (De Monarchia s'y trouve pp. 359-76).
EMPIRE ET PAPAUTÉ
immédiatement de Dieu, ou bien d'un autre ministre ou vicaire de Dieu.»' C'est la réponse à la première question, et surtout les con« sidérants dont elle est accompagnée, qui nous intéresse ici.
Quelle est, demande Dante, la tâche du genre humain ? Il répond : «La tâche propre du genre humain, pris dans sa totalité, est d'em» ployer toujours toute la puissance possible de son intelligence, d'abord au service de la spéculation, ensuite à l'aide de celle»ci, au service de l'activité par l'expansion de sa force.»*
Cette tâche, pour être bien faite, même pour être réalisée, exige h paix : «Il est de toute évidence que le genre humain peut faire, avec le plus de liberté et de facilité, sa tâche propre, qui est presque divine, dans le repos et la tranquillité de la paix. D'où il est mani« feste que la paix universelle est la meilleure chose de celles qui puissent servir à notre bonheur.»*
Le point de départ du raisonnement de Dante est donc franche» ment pacifiste.
Le reste du premier livre a pour tâche de prouver que la paix ne peut être assurée que dans la Monarchie, «qui généralement est désignée par le mot Empire»". Si plusieurs se réunissent afin de travailler pour un but commun, il est nécessaire qu'un seul dirige leur action. Cela suffit au fond pour répondre à la première question citée plus haut. Mais Dante a encore d'autres arguments: le genre humain n'est qu'un, et ne doit être qu'un, afin de ressembler le plus
' «An ad bene esse mundi necessaria sit (se. Monarchia); an Romanus po» pulus de jure Monarchiae ofHcium sibi adsciverit; an auctoritas Monarchiae depcn» deat a Deo immédiate, vel ab alio Dci ministre seu vicario.» (Lib. I., cap. II;. •
• «— — — proprium opus humani generis totaliter accepti est actuare sem= per totam potentiam intellectus possibilis, per prius ad speculandum, et secundario propter hoc ad operandum per suam extensionem.» (Cap. W).
' «Patet quod genus humanum in quiète sive tranquillitate pacis ad proprium
suum opus, quod fere divinum est liberrime ac facillime se habet. Undc
manifestum est quod pax universalis est optimum eorum quae ad nostram beatitudinem ordinantur.» (ibd.)
" (Cap. IV) : «quae communion vocabulo nuncupatui Imperium.»
DANTE
possible à Dieu, qui n'est qu'un' — raisonnement caractéristique d'un penseur du Moyen^Age qui voit partout allégories, parallèles, symbo< les. Donc, l'humanité doit être placée sous la domination d'un prince seul, unique. — Ce souverain sera en outre nécessaire afin de vider les litiges entre les princes: «Entre deux princes quelconques, si l'un n'est pas sujet de l'autre, il est évident qu'un litige est pos» sible, soit par leur propre faute, soit par celle de leurs sujets. Donc, il doit y avoir un pouvoir judiciaire pour trancher le conflit. Et puisqu'aucun ne peut juger l'autre parce que celui»ci ne lui est pas soumis — car un égal n'a pas d'empire sur son égal — il doit y avoir un tiers possédant une juridiction plus vaste, qui par l'exten* sion de son droit soit supérieur à tous les deux — — — Et celui'là sera le Monarque ou l'Empereur. Donc, la Monarchie est nécessaire au monde.»**
On voit déjà par ce passage que Dante reconnaîtrait la nécessité de l'existence d'états séparés. Il ne rêve pas l'établissement d'un Etat mondial unitaire. On dirait plutôt une fédération mondiale avec tête monarchique. Dante est un esprit assez réaliste pour voir que la diversité des peuples dont se compose l'humanité ne permet' trait pas une organisation strictement unitaire. Voici comment il s'exprime à ce sujet (Cap. XIV)":
' « genus humanum maxime Deo adsimilatur, quando maxime est
unum.v (Cap. Mil).
' «Inter omnes duos principes quorum altcr alteri minime subiectus est, po» test esse litigium, vel culpa ipsorum, vel eliam subditorum, quod de se pafet. Ergo inter taies oportet esse iudicium. Et quum alter de altère cognosccre non possit, ex quo alter alteri non subditur (nam par in parem non habet imperium), oportet
esse tertium iurisdictionis amplioris qui ambitu sui iuris ambobus principetur
— Et hic erit Monarcha, sive Imperator. Est igitur Monarchia necessaria mundo.» (Cap. X).
" « — quod quum dicitur huMiinum genus potest régi pet unum suprc»
mum Principcm, non sic intelligendum est ut minima iudicia cuiuscumquc munici: pii ab illo uno immédiate prodirc possint — — — Habent namque nationes, régna
et civitates inter se proprietates quas legibus differentibus regulari oportet
Sed sic intelligendum est ut humanum genus secundum sua communia, quae omni> bu'i compctunt, ab co rcgatur et comrauni régula gubcrnetur ad pacem.»
EMPIRE ET PAPAUTÉ
«Si l'on fait observer que l'humanité peut être gouvernée par un seul prince suprême, il ne faut pas le comprendre comme si les moindres tribunaux d'une cité quelconque peuvent avoir leur origine immédiate chez lui — — — Car les nations, les royaumes et les cités ont des particularités qui doivent être réglées par des lois différentes — — — Il faut le comprendre ainsi, que le genre humain doit être gouverné par lui conformément aux besoins communs, qui unissent tous les hommes, et dirigé d'après une règle commune vers la paix.»
Cette conception d'une organisation fédérative de l'humanité, dans laquelle les états différents conservent leurs particularités et leur autonomie pour céder seulement le pouvoir judiciaire des litiges in» ternationaux au monarque, est assurément l'idée la plus noble à laquelle s'était élevée jusque»là la méditation politique. Par elle Dante s'approche de très prés de la pensée contemporaine.'" Ce n'est que sa fidélité à l'idée monarchique qui le sépare de nous. Pour nous les pouvoirs dirigeants d'une fédération ne peuvent être que l'éma» nation des éléments «souverains» qui constituent la fédération. Pour lui le monarque doit pour ainsi dire venir du dehors; il plane au» dessus des états surbordonnés. Ou plutôt c'est l'idée monarchique qui en forme la base, et l'idée de l'autonomie locale n'est qu'une concession aux circonstances réelles, auxquelles il faut bien se plier, bon gré, mal gré.
Nous avons dit que le point de départ du raisonnement de Dante était franchement pacifiste, parce qu'il pose la paix comme le bien le plus grand des biens humains. Il ne considère pas, comme tant d'autres, la lutte, ni surtout la guerre, comme un bien absolu. Et pourtant, par une contradiction qui paraît étrange, la guerr-e est
'" Il me semble que Kelsen, Die Staatslehre des Dante AUighieri (Wien u. Lpz. 1905) accentue trop exclusivement le penchant unitaire de Dante (pp. 129 ss.). Il faut se souvenir que tout le raisonnement politique d'alors, toute la théorie de l'Etat, était caractérisée par le rêve de l'unité, pour comprendre combien grande est après tout la concession de Dante aux réalités de la vie. Ses contemporains — avec l'exception de Pierre Dubois — n'admettent pas le moins du monde la divers site, que Dante voit très clairement.
DANTE
néanmoins dans sa pensée un élément divin dans le développement du genre humain.
Le second livre du «-De Monarchia» doit répondre à la question de savoir — «Si le peuple romain a eu le droit d'acquérir la dignité de l'Empire» — «Utrum Romanus Populus de iure sibi adsciverit imperii dignitatem.»
Dante répond affirmativement à la question, et il cite toute une série d'arguments qui pour lui sont concluants. Il y en a d'assez curieux, dont nous ne parlerons pas. Nous n'en retiendrons qu'un seul, celui que développe Dante au chap. X du second livre. «Quod per duellum adquiritur. de iure adquiri» — «Ce qui s'acquiert par la guerre, s'acquiert de droit.» Les Romains ont acquis leur empire par la guerre; dcftc cet empire leur appartient de plein droit A condition que la guerre se fasse dans des formes réglées, c'est un jugement divin qui se prononce par elle.
Telle n'est plus l'opinion de notre époque. Nous ne croyons plus au jugement de Dieu par la guerre; elle n'est pas pour nous un combat judiciaire. Dans notre pensée la guerre ne tranche jamais la question de savoir lequel de deux combattants a raison, et lequel est dans le tort. Elle nous dit seulement lequel des deux a la force suffisante pour réaliser ce qu'il croit, ou ce qu'il dit, être son droit.
Cette thèse de Dante est donc aussi anti»pacifiste que son point de départ est franchement pacifiste. Il n'a pu s'expliquer autrement l'existence de la guerre; c'est sa façon d'en comprendre la néces» site et le rôle historiques que d'y voir une émanation de la volonté divine.
Dante aura sa place d'honneur dans l'histoire de l'évolution de l'idée internationaliste. Il a donné une expression sublime au besoin profond qu'éprouve l'âme humaine de l'ordre et de la paix «ad spe» culandum et ad operandum». La voie qu'il a essayé d'indiquer
EMPIRE ET PAPAUTÉ
n'est pas celle que suit notre époque; elle n'était pas non plus la voie de son temps à lui. M. Bryce l'a dit déjà: le traité de Dante n'était pas une prophétie; il était un épilogue.