PIERRE DUBOIS ET LA PAIX
son auteur était sincèrement convaincu qu'on ourdissait contre lui des projets noirs; voire même s'il croyait, par une conquête réussie, pou» voir s'assurer des frontières moins exposées.
Il ne faut pas, cependant, trop insister sur ce point. Pierre Du» bois n'a pas, nous venons de le dire, approfondi le problème. Ce n'est pas par ce côté non plus que son traité présente l'intérêt principal pour notre sujet.
La constatation du fait que la paix entre chrétiens est le summum bonum ne lui sert que comme point de départ pour ses développe* ments ultérieurs.
Comment assurer la paix? — Pierre Dubois déclare plusieurs fois qu'il ne suffit pas de prêcher la paix: «Ne voit^on pas que l'Ecriture sainte, qui déteste les guerres, et les prédicateurs qui dé< darent ceci au public, ne suffisent pas, ni n'ont suffi dans le passé? Même lorsqu'ils ont prévalu en certains endroits et à certaines épo< ques, c'est là bien peu de chose, vu que tout le monde leur a été sujet?»" Et plus tard: «Si la sainteté, l'enseignement et les orai* sons des Saints^Pères n'ont pu faire cesser les guerres entre chrétiens et tous les périls qui les accompagnent, comment le pape peut»il croire que les oraisons et l'enseignement des ministres actuels et fu» turs de l'Eglise puissent faire cesser les guerres et les cupidités dont elles procèdent?»**
Il faut d'après notre auteur trouver des remèdes plus forts, même radicaux, pour arriver au but; il faut instituer des sanctions pénales.
" De recup., § 108, p. 94. Nonne videns quod Scripture Sancte, bella de.testantes, et predicatores hoc publiée clamantes, non sufficiunt nec suffecerunt, temporibus retroactis, et, licet suflfecerint in aliquibus locis et temporibus, tamen pau> cissimis respectu mondi tocius ei subjecti?
" L. c, § 109. p. 97 «. . . si sanctitas, doctrina, et orationes sanctorum Patrum, bella catholicorum et eorum pericula cessare non fecerunt, quomodo presumet Apostolicus quod orationes et doctrine modernorum ac futororum Ecclesie mini» strorum, bella, cupiditates, et avaricias ex quibus procedunt, cessare faciant in futurum?»
7 — Publ. de rinst. Nobel norvégien.
LES PRÉCURSEURS DE L'INTERNATIONALISME MODERNE
il faut en un mot — si on nous permet d'employer un terme mo* derne — organiser la société chrétienne.
Pierre Dubois élimine la solution admise par la plupart de ses contemporains: la monarchie universelle, qu'il ne croit pas réalisable. On croit d'abord que c'est là son idée: «Il convient de créer la paix entre tous les catholiques, ou du moins entre ceux qui obéissent à l'Eglise romaine, de façon à ce qu'ils forment une seule répubhque, si fortement qu'elle ne se divise pas. Car tout État qui est divisé périra, comme dit le Sauveur; et s'il se di* vise, il convient de fortifier la protection de la Terre Sainte par cette division même, ainsi qu'il apparaîtra par la suite.» '^ Mais on voit bientôt que cette «république chrétienne» est toute autre chose que la Monarchie universelle d'après Dante. Pierre Dubois le dit ex« pressément : «Je ne crois pas qu'un homme sensé puisse estimer pos* sible, dans cette fin des siècles, que tout le monde soit gouverné quant aux choses temporelles par un seul monarque, qui dirigerait tout, et à qui tous obéiraient comme à leur supérieur; car si l'évolu* tion tendait de ce côté^Ià, il y aurait des guerres, des séditions, des dissensions sans fin; et il serait impossible pour n'importe qui d'y mettre fin, à cause de la multitude des nations, de l'éloignement et de la diversité des lieux, et de la disposition naturelle des hommes au désaccord; il est vrai que quelques-uns ont été appelés générale* ment les monarques du monde; je ne crois pas, toutefois, que de» puis que les différentes régions ont été peuplées, il n'y eût jamais personne à qui tous aient obéi .... Mais il est vraisembable que dans les choses spirituelles, il peut et il doit y avoir un seul prince qui, quant au spirituel, gouvernerait et dirigerait de l'est à l'ouest et du nord au sud ....»-"
'" De recup., § 2, p. 3. «Idcirco inter catholicos omnes, saltem ecdesie romane obedientes, pacem firmari taliter expedit quod una sit respublica, sic fortiter unita quod non dividafur: Quia onine regnum in se divisum, desolabitur, ut ait Salva» tor; et si dividatur, expedit per hanc divisionem demum fortificari Terre Sancte tuitionem, ut infra apparebit.»
*" De recup., § 63, p. 54. Modo non est homo sane mentis, ut credo, qui