DUBOIS ET LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE
notion une application générale; il en élargit l'importance et en fait la base de son raisonnement politique. Or, l'affirmation absolue de la souveraineté de l'Etat doit — poussée à fond — amener l'établisse* ment de l'anarchie dans les relations entre états, anarchie qui, en principe, règne encore. Il faudrait trouver un principe nouveau qui, tout en reconnaissant l'existence d'états indépendants et «souverains», pût garantir une coexistence dans la paix de ces états. On voit que c'est le même problème qui se pose toujours devant notre épo» que comme devant celle de Philippe le Bel et de Boniface VIII.
Pierre Dubois est le premier qui l'a posé, et qui a tâché d'en indiquer une solution.
Il ne croit pas la paix — condition de la réussite des projets pour la conquête de la Terre Sainte — possible sans une réforma» tion de l'Eglise. Fort de l'autorité gagnée au moyen de cette ré» forme, le pape devrait prendre l'initiative de la convocation d'un Concile qui établirait la paix entre les chrétiens, en organisant la so» ciété internationale en vue de la reprise de la Terre Sainte. Il faut surtout organiser des moyens judiciaires afin de régler les conflits; la conséquence serait la paix: «qu'aucun catholique ne coure aux armes contre des catholiques, que personne ne verse du sang baptisé. Que celui qui veut guerroyer lutte contre les ennemis de la foi chré» tienne, non pas contre ses frères, par quoi il chercherait sa perdition corporelle et spirituelle».*'
Pierre Dubois revient plusieurs fois** sur cette idée d'un Concile
" De recup., § 5, pag. 7. «Convocato concilio, propter ardorcm salutis Terre Sancte, summa regalis experiencia petere poterit per dominum papam, principes et prelatos concordari et statui taliter quod quibuscunque dicentibus se passos in« jurias secundum leges et consuetudines regnorum et regionum per udices in eis statutos, et ubi statuti non sunt, infra scripto modo statuendos, fiât celerius quam solitum est justicie complementum. Nullus catholicus contra catholicos currat ad arma, nullus sanguinem baptizatum effundat : quicunque preliare volentes, contra fidei christiane inimicos, Terre sancte sanctorumque locorum Domini, non contra fratres, occasionem corporalis et spiritualis perditionis querendo, studeat preliare.»
" De recup.. § 106, p. 90; § 109, p. 97.
LES PRÉCURSEURS DE L'INTERNATIONALISME MODERNE
convoqué sur l'initiative du pape. Les princes et prélats doivent jurer solennellement de vouloir observer la paix et la fédération;'" il indique même Toulouse comme un endroit qui lui paraît parti* culièrement propre à la réunion du Concile.'"
C'est surtout le côté judiciaire de l'organisation internationale qui intéresse Pierre Dubois. Il était avocat, et nous avons vu qu'il avait écrit en 1300 un ouvrage qui traita de l'abrègement des procès comme de celui des guerres. Il faut convenir, du reste, que c'est là un point capital de l'organisation internationale: nous voyons de nos jours également le mouvement internationaliste concentrer le meilleur de ses efforts sur ce point.
Pierre Dubois développe un projet détaillé d'arbitrage internatio» nal — projet qu'on a voulu comparer à la Convention de la Haye pour le règlement des conflits internationaux.'' Il y a en efiFet quel< ques points de ressemblance, qui nous semblent du reste d'irapor= tance secondaire. Notre auteur pose d'abord le problème: «Mais si ces cités et ces princes nombreux, ne reconnaissant pas de supéri* eurs au monde qui exercent la justice sur eux selon les lois et les coutumes locales, désirent ouvrir des conflits, devant qui doivent»ils plaider?» Voici sa proposition: «On peut répondre que le Con» cile doit statuer que des arbitres ecclésiastiques ou autres seraient désignés, des hommes prudents et experts et fidèles, qui après avoir prêté serment [éliraient] trois juges parmi les prélats et trois autres pour chacune des parties, [tous] des hommes aisés et de telle condition qu'il soit probable qu'ils ne puissent être corrompus ni par amour, ni par haine, ni par peur, ni par convoitise, ni autrement; ils se réuniraient dans un endroit approprié, et, étant assermentés de la manière la plus stricte, après qu'ils auraient reçu avant leur réunion les plaidoiries sommaires et claires de chaque partie, ils recevraient — en éliminant d'abord tout ce qui serait superflu et inepte — les preuves et les
" De recup., § 101, p. 82.
" ScHUCKiNG, Org. der Welt, l c, p. 561; Méyer, 1. c, p. 111.