ERASME: DE BELLO TURCIS INFERENDO
tellement absurde qu'il est superflu de la repousser. Et cependant, il y en a qui m'en ont fait un grief, parce que, dans mes écrits, j'ai toujours loué la paix et combattu la guerre; mais ceux qui me lisent sans préjugé, découvriront cette impudence manifeste quand même je me tairais. J'enseigne qu'il ne faut jamais faire la guerre excepté lorsque tout a été tenté, et qu'elle ne peut plus être évitée, parce que la guerre de sa propre nature est tellement vilaine que, quand même elle serait entreprise par le prince le plus juste, et pour les raisons les plus justes, néanmoins, par l'improbité des généraux et des sol* dats, elle amène presque plus de mal que de bien.»'*
Pourtant on ne peut point douter du droit des princes de faire la guerre. Erasme déduit ce droit du droit de punition expressé» ment donné aux magistrats par la Bible.*'" Il faut seulement tout tenter avant de saisir les armes, et la cause en doit être: «la plus grave et la plus juste.» «Car si l'envie de dominer, si l'ambition, si un grief personnel, si la soif de revanche provoquent la guerre, celle<ci est certainement un brigandage et non pas une guerre.»*' Et la guerre ne doit pas être entreprise sans le consentement des villes et du pays (sine civitatum et patriae consensu), et de toute façon il faut faire la guerre de sorte qu'elle corrompe le moins de gens possible, et que l'effusion de sang soit minime.
" Op., V., 354. Sunt qui in totum existimanl Christianis interdictum bel» landi jus, quant opinionein arbitrer absurdiorem quam ut sit refellenda: tametsi non defuerunt qui hinc mihi calumniam struerunt, quod in lucubrationibus meis plurimus sim in laude pacis ac bellorum detestatione: sed qui mea legunt integri, vel tacente me perspiciunt manifestam sycophantiae impudentiam. Doceo, bellum nunquam suscipiendum, nisi cum tentatis omnibus vitari non potest, propterea quod bellum suapte natura sit adeo pestilens, ut etiam si a justissimo Principe^ justissimis de causis suscipiatur, tamen ob militum ac ducum improbitatem fere mali plus adfert quam boni.
°" Op. V, 354. Quam potestatem si concedimus Magistratui, belli quoque jus Monarchis concedamus oportet.
"' Ibd. Nam, si libido dominandi, si ambitio, si privatus dolor, si vindictae cupiditas bellum persuasit, latrocinium esse constat, non bellum.
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISMK CHRÉTIEN
Nous ne trouvons ici aucune indication quant aux critères de la justice d'une guerre. Comme toujours c'est le moraliste qui parle; Erasme n'approche pas le problème du côté juridique.
Il n'approuve pas l'attitude (et qu'il attribue à tort à Luther) de ceux qui disent qu'il ne faut pas se défendre contre les Turcs, parce que l'invasion turque serait une punition envoyée par Dieu; il serait aussi logique de ne pas appeler le médecin pour une mala« die. Mais il faut faire la guerre avec une âme pure. Et avant tout: il faut se convertir afin de pouvoir compter sur l'aide de Dieu dans les batailles contre l'infidèle. L'idéal serait de convertir, par l'exemple des chrétiens, les Turcs, de sorte qu'ils deviennent chrétiens eux-mêmes."'
Erasme approche enfin le problème fondamental: comment savoir que nous avons le droit de faire la guerre? 11 ne trouve pas de réponse ferme : Il ne faut faire la guerre qu'avec la volonté et le consentement de Dieu: c'est la conscience qui doit se pronon» cer, et qui en sera juge.
Nous ne savons que trop bien que, sans aucune exception, toutes les guerres ont été faites par la «volonté de Dieu», et la belle exhortation d'Erasme n'a contribué en rien à établir, à cet égard, des garanties plus sûres.
Cependant, Erasme craint d'être accusé de se prononcer contre la guerre turque. Il a hâte de déclarer que si l'on fait une guerre victorieuse, on remportera un triomphe des plus grands pour le Christ.'^'' Et les princes doivent faire la guerre, mais pas les prêtres.
On a le soupçon que la plaidoirie a été en quelque sorte corn» mandée en faveur de la guerre contre les Turcs, et qu'Erasme l'a écrite à contre^coeur ; tant le raisonnement en est peu ferme: il y a un flux et reflux continuel. «D'aucuns sont effrayés par le mot
"' Op. V., 357. «Pium Deoque gratissimum est homicidium sic jugulare Tur» cara, ut existât Christianus, sic dejicerc impiura, ut exoriatur pius.»
" Op. V., 358—59. «Hic fortasse videbor alieni suscepisse negotium dehors tandi a bello Turcico. Nequaquam, sed hoc ago potius, ut féliciter bellum cum illis geramus, vereque speciosos triumphos Christo reportamus.»