l'nbl. de llnst. Nobel norvégien IV
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISMK CHRÉTIEN
Il y a là une confusion dont Josse n'est pas la seule victime. On trouve ce raisonnement chez bien des auteurs: ils ne peuvent pas s'imaginer une société sans une autorité supérieure : l'Etat qui fait la guerre est, d'après eux, la force exécutoire de cette autorité qui n'existe pas, mais qu'il faut supposer comme existante."" L'ex< communication est le fait d'une telle autorité, de l'Eglise ; dans la société internationale on n'a rien de semblable. C'est pourquoi, dans celle«ci, il faut poser le principe du recours à tous les moyens pacifiques avant de courir aux armes: s'il y avait une autorité supé* rieure internationale, on pourrait s'en passer. Car alors cette autorité serait à même de prononcer les arrêts nécessaires. Le problème in« ternational n'existerait plus, et toute discussion sur la légitimité de la guerre serait oiseuse.
Toutefois quand même la guerre serait légitime, il faut toujours, d'après Josse, essayer de l'éviter : il n'y a pas de mal plus terrible. Dieu nous l'envoie à cause de nos péchés.-' Le meilleur moyen de conjurer le fléau, c'est de faire pénitence; alors Dieu fléchira le coeur du prince, qui «est dans sa main».**
Très naïvement, cependant, notre auteur continue : «Après s'être concilié le Très»Haut, élevé au dessus de tous les cieux, il nous reste à tous, les efforts humains afin de calmer les guerres sauvages et de conclure des pactes de paix solides entre les princes chrétiens, se combattant au grand dommage de la république chrétienne.»"^ — On dirait qu'après tout les moyens politiques seraient plus forts que les moyens moraux, la fédération plus efficace que la conversion.
*° Nous retrouverons le même raisonnement chez Hugo Grotius. Voir Chap. VIII, § 4.
*' Cap. XVI! : Praecipuam bellorum quibus affligimur causam, esse peccata nostra : deum ad inferendum nobis id flagellum invocantia.
'' Cor enim régis (ut inquit Sapiens) in manu domini: quocunque voluerit, inclinabit illud. p. 44.
^' Post placatum coeleste, immo coelis omnibus superius numen, reliquum est et humanam adhibere operam, ut sedentur fera bella, tirmaque pacis jungantur foedera inter Christianos principes : adinvicem cum summo reipublicae Christianae discrimine, armis decertantes. p. 44.
JOSSE VAN CLICHTOVE
Mais nous constatons bientôt que la politique n'est qu'effleurée : les indications sont très vagues. Josse préconise des négociations entre les princes, dans l'intérêt du maintien de la paix ; il propose même un échange de territoires, des renonciations réciproques. Il comprend, toutefois, lui»méme que semblables idées tiennent davan« tage de la morale que de la politique, et il revient toujours à l'idée d'une conversion, d'un adoucissement du coeur des princes.**
Josse ne serait pas du seizième siècle s'il n'était pas d'avis que c'est aux princes qu'il faut adresser l'exhortation suprême de faire oeuvre de paix,*"* par laquelle il termine son ouvrage. De notre temps l'exhortation s'adresserait peut»être à un cercle quelque peu étendu: on devrait parler aux ministres, aux parlementaires, on dc« vrait surtout parler à la presse.
Mais d'un autre point de vue, est»ce que le vieux théologien n'a pas raison ? Les moyens politiques d'éviter les guerres, de con» solider la paix, ne sont^ils pas au fond des remèdes secondaires? Le problème fondamental est d'ordre moral: c'est la psychologie des hommes qu'il faut changer. Sans une «conversion» des coeurs, les institutions politiques ne pourront jamais exercer leur pleine utilité.
Et les paroles naïves de notre auteur flamand auraient peut»étre trouvé un écho auprès de bien des hommes du vingtième siècle. Il y a même des passages qui semblent écrits pour la situation ac« tuelle. «Et que quelque prince célèbre, doué d'une âme généreuse, ne recule pas d'envoyer le premier des ambassadeurs et des, orateurs afin de conclure la paix; qu'il ne soit pas retenu par cette opinion frivole que celui qui envoie un ambassadeur paraîtrait inférieur à l'autre, qu'il se soumettrait à l'autre, ou se considérerait comme vaincu et réduit à implorer des conditions de paix.»-" — Bien des pacifistes ont parlé de même pendant la guerre mondiale!
'* Voir p. ex. pp. 45 et 46 passim.
" Cap. XX. Ad principes Christianos exhortatio: ut positis armis, pacem iiiter se componant.
'-° Neque detrectet inclytus quispiam princeps, generosoque animo praeditus :
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
La base des convictions de notre auteur sur le problème inter» national, c'est la foi dans l'unité chrétienne, héritage du Moyen»Age, dont il est encore sous plusieurs rapports. Il parle de la République chrétienne, en s'adressant comme suit aux princes: «Délibérez en» semble, après avoir désigné des hommes sages, qui puissent servir d'envoyés par ci, par là, sur la question de savoir ce qui sera utile à la République chrétienne, sur les moyens de rétablir la paix ex. puisée.»-' Et le dernier chapitre est une exhortation aux princes chrétiens «ut positis armis, pacem inter se componant». En paro== les solennelles il insiste sur l'élévation de l'idée d'une Eglise univers selle, «magna dei domus complectens, cunctarum nationum populos et unione spiritus constringens» : la grande maison de Dieu embras* sant les peuples de toutes les nationaUtés et les liant par l'union de l'esprit.-*
Mais au fond Josse reste catholique fervent; l'auteur de l'Anti* lutherus ne se dément pas. «Si les guerres vous plaisent tant, tour» nez plutôt les armes contre les ennemis de la foi orthodoxe.»*"
Ainsi la prédication contre la guerre se termine par une invita» tion à une croisade, on ne sait pas au juste si elle doit être dirigée contre les hérétiques ou contre les infidèles. Le théologien l'emporte sur l'humaniste: l'unité du genre humain semble moins importante que le triomphe de l'Eglise catholique.
legatos ac oratores de pace concilianda mittere prior ad alterum, neque hac opi» nione frivola ne id faciat deterreatur, quod qui legationem mittat, eo ipso videatur autoritate inferior altero : seque illi submittere aut fateri se devictum, adactumque ad conditiones pacis efflagitandas. 1. c. p. 45.
" «In commune consulite (designatis viris prudentibus, qui ultro citroque legationem abeant) quid reipublicae Christianae expédiât, quid profligatam pacem revocare queat.» 1. c. p. 46.
" «Quod si omnino vos bella délectent: movete ocyus arma in hostes (idei orthodoxae.» p. 49
AGRIPPA VON NETTESHEIM