AGRIPPA VON NETTESHEIM (HEINRICH CORNELIS
Faut'il citer sérieusement, parmi les humanistes apôtres de la paix, le nommé «Agrippa von Nettesheim», né Heinrich Comelis? Laurent le fait; il cite' des extraits de son ouvrage «De incertitu* dine scientiarum», et parle de lui comme de quelqu'un qui fait autorité. — Il faut en rabattre considérablement. Heinrich Cor» NELis naquit à Cologne en 1486. Il n'obtint jamais une érudi< tion solide, mais il essaya de s'en donner l'apparence. Ainsi il prit le nom classique d'Agrippa, et il y ajouta même un titre no« biliaire de pure fantaisie «ab Nettesheim». Il essaya un peu de tout: il était au service de Maximilien 1er comme «Hauptmann»; il enseigna la théologie et la médecine sans posséder à fond ces deux sciences; il publia un livre sur la magie «De occulta pbilosopbia», qui, dit»on, ferait autorité encore de nos jours dans les milieux oc« £ultistes. Cependant, dans son ouvrage principal, «De incertitudine et vanitate scientiarum», il déclare tout ce qu'il a écrit sur cette matière comme étant de la pure vanité et du charlatanisme; il l'aurait écrit par vanité de jeunesse, et il voudrait le révoquer entièrement. Comme le fait remarquer avec raison son dernier biographe,* on aurait attaché plus de valeur à semblable rétractation, si les deux ouvrages n'étaient pas à peu près contemporains.
Cornelis doit avoir possédé une grande versatilité ; de nos temps il serait probablement devenu journaliste. Il connut plusieurs pays, et un certain entregent lui procura accès auprès de plusieurs person» nalités importantes. En 1510 il fut l'hôte de John Colet à Lon»
' Etudes etc. X, p. 3%. — Melamed, Théorie, Ursprung und Geschichte der Friedensidee (Stuttgart, 1909), p. 142, simplement traduit ce que dit Laurent, sans donner la référence, procédé usuel de cet auteur.
• Fritz Mauthner, Agrippa von Nettesheim «Ueber die Eitelkeit etc.» (Miinchen, 1913, Bibliothek der Philosopben).
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
dres. Après une existence de vagabond savant, il mourut à Grenoble en 1535.
Le livre qui l'a rendu fameux, «^Dc incertitudine et vanitate scientiarum» fut écrit vers 1527, et imprimé à Anvers en 1530. C'est un ouvrage extrêmement verbeux, respirant un scepticisme, même un nihilisme à outrance. Le pauvre aventurier, qui avait essayé de se créer une auréole d'érudition et d'humanisme, emploie les élé« ments de savoir qu'il s'était acquis, pour prouver l'inanité de toute érudition, de tout humanisme. Au fond, c'est un dégoût de tout et de tous dont témoigne cet ouvrage.
Il est par conséquent difficile de savoir si nous pouvons prendre tout«à«fait au sérieux le dégoiit pour le métier militaire — qu'il avait connu de près — professé par Cornelis. Il en parle au Chap. LXXIX, «De arte militari».''
Les dénonciations de la guerre, des militaires sont fort énergie ques: «Toute cette discipline, enfin, visant uniquement la ruine des hommes, n'a pour but que de créer des fameux destructeurs du monde, des homicides énergiques; elle transforme les hommes en bêtes en leur prêtant les moeurs des fauves. La guerre n'est donc rien d'autre qu'homicide et brigandage en grand, les guerriers rien d'autres que des mercenaires, et des larrons armés pour la perte de l'Etat.»*
Ses critiques du principe de la guerre ne manquent pas de vigueur: dans la guerre c'est le hasard (fortuna), non pas l'art qui décide. Les pères de l'Eglise ont approuvé la guerre, mais le Christ et les apôtres étaient d'un avis tout différent. Et Agrippa va même si loin qu'il condamne toute participation à une guerre, «mérhe si
' Edition Lugduni, 1600. Operum pars posterior, pp. 159—62.
' «Tota denique disciplina h.iec nonnisi in hominum pernitie occupata, hune finem quaerit, ut famosos orbis eversores strenuosque homicidas faciat, transfor» mctque homines in ritus ferrarum, moresque beluarum. Hinc bellum nihil aliud est quant commune multorum homicidium ac latrocinium, nec aliud milites quam sti: pendiarii et in rcipublicae cxitium armati latrones.» p. 160.
SEBASTIAN FRANCK
elle est juste, parce que l'on ne peut aller à la guerre sans tuer.»* — C'est un exemple du caractère superficiel du raisonnement de l'au» teur qu'il n'essaie pas d'approfondir le problème d'une «guerre juste». Comment et pour qui, après tout, la guerre peut«elle être juste, si tous ceux qui y prennent part commettent nécessairement un péché mortel?
Nous ne croyons pas nécessaire d'insister davantage sur les contributions d' Agrippa à notre débat. Le fait que cet aventurier professait de tels avis, nous prouve que l'opposition à la guerre, le pacifisme, doit avoir été générale au XVIe siècle, au moins dans les cercles qu'il aimait à fréquenter, et la popularité dont a joui pendant longtemps l'ouvrage d'Agrippa — il a eu un très grand nombre d'éditions — a contribué à les répandre encore davantage.
§ 6. - SEBASTIAN FRANCK [FRIDERICH WERNSTREYT]
C'est avec soulagement qu'on quitte Agrippa, l'aventurier, l'écri» vain habile et fertile, mais dénué de vraie science et surtout de con» viction, pour parler de Sébastian Franck, qui fut, pendant une vie laborieuse et difficile, un chercheur de vérité, un courageux, qui ne renia jamais ses convictions, en un mot, un caractère. La posté» rite n'a pas été juste envers lui : elle l'a souvent oublié pour d'autres possédant plus d'éclat.
Il se trouve dans la bibliothèque de llnstitut Nobel à Kristi* ania, un petit ouvrage, de 107 feuilles, assez pauvrement imprimé. Il porte un titre de 24 lignes qui est tout un programme, et dont voici les passages essentiels: «Das Krieghiicblin des frîdes. Ein
' «Cum omnis belli finis sit Victoria, ncrao potest esse victor, nisi homicida, ncmo contra victus nisi maie perierit. Mors igitur militum pessima, malum epita^ phium sibi inducente peccato. Qui autem occidunt, iniqui sunt, ctiam si justum sit bcllum.»
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
krieg des frides / wider aile lermen / auffriir und unsinnigkait zu kriegen / mit griindlicher anzaigung / aus wichtigen eehehaften' ur» sachen / ausz griindtlichen argumenten der Hailigen Schrifft / alten Leerern / Concilier! / Decreten / der Hayden Schrifft und vernunft / das der krieg nicht allein in das Reich Christi nit gehore / sonder auch nicht sey dann ein Teuflisch / vihisch / unchristenlich / un» menschlich ding — — — — Im gegensatz ein lob des fri* dens / ermanung zur liebe und ainigkait — — — » L'ouvrage qui n'indique pas le lieu d'impression, est daté de 1539. La dédicace (fol. I — III) débute ainsi : «Dem fridliebenden Léser wiinschet Fri» DERiCH "Wernstreyt frid und freud im Hailigen Gaist / durch den Fridfiirsten unnd Fridreychen Salomon Christum / Amen.»
J'avais longtemps cherché des renseignements sur ce Friderich Wernstreyt, car son ouvrage, pénétré d'un esprit de large humanité et d un pacifisme tout moderne, m'intéressa, et il me parut singulier que nulle part on ne parla de l'auteur. Subitement l'idée me frappa que l'auteur s'était peut»être caché derrière un pseudonyme: Friderich Wernstreyt, «le pacifiquement puissant qui prévient la lutte». En effet, j'appris- qu il n'était autre que Sébastian Franck.
L'opuscule, déjà important en soi, ne peut qu'y gagner en intérêt.
Sébastian Franck^ né en 1499, étudia la théologie à Heidelberg, et devint d abord prêtre catholique dans l'évéché d Augsbourg, plus tard pasteur évangélique près de Nuremberg. Il fut obligé, toute» fois, d'abandonner cette situation, parce que suspect de «Tâuferei» (anabaptisme), et il mena pendant quelques années une vie d'human» iste errant. A Strasbourg, où il fréquenta entre autres Michael Servet, il publia en 1531 «Chronica, Zeitbuch und Geschichtbibel».' il y prit la parole pour «un christianisme libre, impartial et sans sectarisme», se distinguant des Luthériens, des Zwingliens, des Ana*
' 3 : ehehaften ■' 3 : légitime.
' Weller, Lexicon pseudonymorum (2. Aufl.), Regcnsburg, 1886.
' Cp. Franz Weinkauff, dans AUg. deutsche Biographie, VII (Lpz. 1878), pp. 214—19; en outre deux essais par H. Oncke.n, dans Historischspolitische Auf» satze, I (MiinchemBeilin, 1914).
SEBASTIAN FRANCK
baptistes, qui se traitaient réciproquement d'hérétiques, par un large esprit de tolérance, visant l'institution «d'une église spirituelle invi» sible, gouvernée par Dieu lui«même et embrassant tous les Bdéles, tous ceux qui aiment Dieu dans tous les peuples». — Déjà dans cet ouvrage Franck refusa ouvertement aux magistrats le droit d'exécu* tion des prétendus infidèles ou hérétiques.
La publication de ce livre devint dangereuse pour Franck. Il avait qualifié Erasme d'hérétique. Le vieil humaniste prit peur; il se plaignit auprès des autorités de Strasbourg, et sur son initiative Franck fut expulsé de la ville avec sa femme et son enfant. Pendant quelques années il gagna sa vie comme savonnier à Esslingen, mais dès 1533 il obtint la permission de se fixer à Ulm, où il passa six années, les plus heureuses de sa vie, malgré les tracasseries constantes du clergé luthérien, qui voulait faire preuve de son zèle ortho» doxe à l'égard de l'hérétique avéré. Franck dirigeait la grande im« primerie d'HENRi Varnier; il traduisit en allemand VEnkomion Marias d'Erasme, publia son «Weltbuch oder Cosmographei», lorsqu'en 1539 le fanatisme des pasteurs eut raison du Conseil de la ville, qui avait longtemps fait la sourde oreille à leurs dénoncia» tions. Franck fut forcé de s'expatrier pour la deuxième fois. En 1539 il se rendit à Bâle, où il mourut en 1542, âgé seulement de quarantestrois ans.
Ses ouvrages ont été réimprimés jusqu'au XVIIe siècle ; ils furent traduits en hollandais, et aux Pays»Bas ils ont été des facteurs importants de la lutte contre l'inquisition et la tyrannie espagnole.
Franck ne fut pas un grand écrivain, ni un auteur original. Ces livres sont des travaux de vulgarisation, écrits dans un style lourd et souvent dilïus. Ce qui le distingue, et qui le place au premier rang des penseurs de son époque, c'est son esprit de tolérance. Son horizon est large, son point de vue d'une grande élévation. Il admet comme des frères non seulement les adhérents de toute confession évangélique, mais encore les Papistes, les Juifs et les Turcs. Au»
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
dessus des autorités et des livres — même au«dessus de la Bible (c'est pourquoi Luther le qualifie d'hérétique avec une grande \'\o> lence) — il en appelle toujours à Dieu comme la vérité originale et essentielle/ au témoignage de notre coeur et de notre expérience intérieure. C'est l'esprit mystique des sectes qui se manifeste chez lui, et sur cette base toute humanitaire, il insiste, malgré les divers gences religieuses et nationales, sur l'unité et sur l'homogénéité du genre humain, non moins que sur l'amour universel du Dieu impars tial, qui est encore plus facile à connaître dans l'histoire et dans la nature — toutes les deux «ein ofFenes Buch und lebendige Bibel» — que dans sa parole même.
C'est par cet humanitarisme ouvert que Franck devient paci» fiste, ennemi des guerres, avocat de la conciliation des peuples.
Il publia son «Kriegbiichlin des fiides» à l'époque la plus dif« ficile de sa vie, lorsque, à l'âge de 40 ans, il se vit pour la deuxième fois exilé et privé des moyens d'existence qui avaient pendant quelques ans assuré assez largement sa vie et celle des siens. II n'a pas osé publier cet ouvrage, qui pouvait paraître séditieux, sous son propre nom. Dans sa dédicace il s'excuse: il n'a fait qu'emprunter tout ce qu'il dit à d'autres «treffentlichen hochgelehrten leut, ait und new Leerer — — — die warlich vom Cotes gaist getriben on ansehung der person oder gefar geschrieben haben.» Il sait bien, «das ich hiemit bey der welt kein krantz erdantzen wirdt, er were dann mit dorn wie Christi kron geflochten. Disz hab ich nun ungeacht ge» wagt, damit ich meine angeborne tauff und zunamen nit vergebens
triige — ». Il fait semblant d'appartenir au clergé : «Gedenck
auch ein yeder das ich hiemit nach keinem Bistumb vische, sonder eh der welt todtfeindtschafft und der krieger, ja auch etlicher blut« girigen Theologen basse aufî mich lad, dann ein rodten rock ver« diene». — On voit qu'il n'a pas oublié ses adversaires d'Ulm. — Il énumère ses autorités : Augustin, Ambroise, Jérôme, Cyprian, Bern»
* «die seibstândige, wesentliche Wahrheit»; Weinkauff, 1. c.
SliBASTIAN FRANCK
hard, Tertullien, Origène, Grégoire, Gratien, Dionys, Carthusien (!), Wesscl, Erasme, Luther, Agrippa, Oecolampade, et il offre ses ser« vices «allen kiindern des fridens unnd des liechts, die wollen als glieder meines leibs mit mir leyden, das ungnedig geliick der war» hait — — — ». Il l'avait appris en effet, «le bonheur dangereux de la vérité»; mais sa foi n'avait pas été ébranlée: sans illusions quant à l'effet immédiat de sa protestation, il est convaincu qu'à la longue la vérité et la raison l'emporteront: «Wirdt es yemandt fur ein ge« spôtt haben unn sagen, man hab allwegen kriegt, der wirt guten be» schaid hie in diesem papyren krieg wider aile eysne krieg Hnden, unn erfaren, das feder, wort, unn papyer bey den warhafftigen ster» cker sein wirt, dann ire eysne krieg — — — .»
Il se tourne contre la soldatesque de son temps, qui d'après lui est la cause des guerres et des conflits superflus : «Ich wil auch Fiirsten und herren erfaren lassen, wo sie nit Gots forcht von der unsinnigkait zu kriegen abtreybet, das sie ein mal, un bald ausz not miissen ratschiagen wie sie des unnutzen volcks der Landtszknecht unn krieger abkommen, oder sie werden mit der zeit sie unn ir land fressen und verderben, Got geb uns augen disz bey zeyt zu sehen unn fiirkommen. Amen, dann sie machen aile krieg. Were der heler nit, so were offt der steler nit. Wann das unnutz gesind (so ur» sach sucht wie es krieg mâche, und yederman an ein ander kniipfft) nicht were, so miisten offt die Fiirsten die faust stil halten.»
Notre auteur ne rejette pas la guerre défensive : «Von dencn die aus not irer pflicht, iren herrn zu schutz witwen unn waisen, die notwer helffen zucken, unn irer herren rechte sach unn auffrich» tigen notkrieg, als den vertruckten, on aigen gesuch, allein ausz lieb der gerechtigkait, helffen handthaben unn auszfiihren, urtailen die vatter anders und lass in irem werdt steen. Doch ist immerzu der frid*
weg sicherer — Kriegen hat viel falgriff und condition bisz er
recht wirt genandt. Dann ist ein Christlicher krieg, so ist er doch sonderlichen im Newen Testament, und diesen letsten zeyten so selt» zam als die storcken im winter — — » (fol. III)
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
Le premier chapitre de l'ouvrage s'intitule: «Von dem Reich Christi wie es voiler gerechtigkait, frid unn freud im Hailigen Gaist sein musz, zeugknisz der Schrifft» (fol. IIII— IX) ; le deuxième chapitre, plus d'un tiers du livre: «Vom krieg. Ein krieg und lob des frides, wider allen unfrid und unsinnigkait zu kriegen, ausz Erasmo und anderen». (fol. X— XLIX). Il donne des extraits im» portants des écrits pacifistes d'Erasme, Querela pacis; Duke bellum («3 : der krieg ist lustig bey den unerfarnen») ; prouve pourquoi la guerre avait été permise aux Israélites, alors qu'elle nous est inter» dite," et se prononce au sujet de la guerre contre les Turcs d'une manière beaucoup plus décisive qu'Erasme lui-même": «Weil wir aber ailes suchen, und kriegen als Tiircken mit Tiircken, wirdt ein notstal [3: camisole de force; orig: «travail», pour pouvoir ferrer des chevaux intraitables] ausz dem gelauben, — — — und wirt also ausz dem Christenthumb ein Judenthumb gemacht — — — .»
Franck cite ensuite Corn. Agrippa' «De vanitate et incertitudine scientiarum», et parle même de sa défense contre l'imputation qu'il ne serait pas sincère: «Nun mocht yemandt sprechen es ist Hen. Cor. Agrip. nit ernst gewesen mit dem schreyben, sonder hat schympff« lich ein déclamation also gestelt. Antwort, das sihet man inn seiner Apology so er wider die Mônich vonn Lôwen die ime dise sein Déclamation habenn antast, geschribenn, ob im ernst sey oder nicht, einmal er verficht es so ernstlich das er die sach hafftiger darumb vor anzeucht, Cap. WIII, VVIIIl und WV. und sagt, Sy sollen mit Augustino ziirnen und nit mit im, ausz dem er allegiert hab (libro de penitentia) das die kauffleut unn kriegszleut nimmer in keiner waren busz môgen steen.» — On voit que pour notre auteur Agrippa est tout sincère.
Franck discute ensuite «Ob kriegen Christenlich und im Newen
' fol. XLII, «Kriegen warumsz Israël zugelassen, uns nit». • fol. XLVI.
' fol. XLIX— LVIIl, «Was der krieg sey, waher er komm und was sein ord» nung, kunst, ampt und handtwerck sey, ausz Hen. Cor. Agrippa».
SEBASTIAN FRANCK
Testament zugelassen sey, zeugknus der Vatter, newen und alten Lerern, Concilien und Decreten» (fol. LVIII— LXXIV). Les témoU gnages contre la guerre ne lui font pas défaut; il cite les pères de l'Eglise, les humanistes — Erasme et Agrippa de nouveau — et il finit par une déclaration de Luther «im biichle, wie weyt sich welt* licher gewalt erstreckt», insistant sur le caractère tout spirituel de la lutte du «Chrétien»." Sébastian Franck fait suivre un nouveau chapitre, au fond le plus intéressant de son livre, «Wie unnd war« umb das Alt Testament kriegt, und wie vil ein krieg ursach und condition musz habenn das er Gôttlich sey». (fol. LXXV— LXXXV).
«cMan spricht, ehs gehôrt vil zu aynem frommen mann oder weyb, also gehôren vil mer orpendlen (?), conditions, form und weisz, 2u aynem kriege, bisz er Gôttlich wirt, und die krieger darin diener Gottes, das vermerckt man ausz dem alten Test, am pasten.» — En d'autres mots, dans le domaine séculier le vieux Testament fait toujours autorité. Franck pose six conditions pour la légitimité d'une guerre :
1) «Erstlich soll er Gottes wort und gehaisz haben.» Des ex» emples sont cités, et notre auteur conclut: «Also solten wir auch Gottes wort erwarten, wie, wan, wo, mit wem, warumb, wir mit je» mant kriegen solten, wolten wir es dem Israël nachtun. Aber ich acht, solten wir desz Herrn wort erwarten, Wann auszziehen, wie geriist, mit wie vil, wider wen etc. es wurden nit vil kriegens sein, weyl dise prophecey hat auffgehôrt, ausz dem etlich vileicht schlies» sen, das auch die Israelitischen Krieg sampt dem Gesatz sey auffge» hoben — — — wie wol ich hie nicht schliessen sondern dem léser ein nachdencken, und ursach weytter zu suchen geben habenn will».
" I. c. fol. LXXIV: «Von dem schreibt Lutherus — nit unartig dar=
vonn, unnd schleuszt allen gewalt ausser dem gayst, hertzenn unnd gewissen der menschen, ja von allen glaubens sachen, unnd richt das schwerdt nun auft die faust, ubelthater und Hayden, unnd sagt, Under den Christen sey kain krieg, schwerdt, Oberkayt, weyl sie gaystlich allayn Gott leben, jha yettz mit Christo nach dem altcn menschen gestorben, nit mer leben, sonder inn jhnen Christus der inn jhnen ail krieg unnd sig, aïs jhr ayniger Obérer unnd Kiinig im Christen. thumb unnd Reych Gottes, aufthept, eiisserlich und jnnerlich anricht, vnd seibs inn uns wider sein feynd mit gleych gaystlichen waaffen streyt und siegt.»
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
C'est la deuxième fois déjà que cette question est soulevée de savoir si la Loi est toujours en vigueur, et elle sera posée de nouveau.
2) «Zum andern soll der krieg nit von aygens, sonder von Got» tes eer und gmaynes nutz wegen furgenommen werden — — — Es soll auch nicht ein schlechte, sonder ein unvermeydliche notli zu kriegen und die gegenwôhr zu zucken, die herren bewegen, das sie ampts halben nicht umbgeben môgen, und inn alweg vor ailes ver* suchen eh man nach angebottnem fridt zur wôhr greyfF.» (fol. LXXV).
C'est la pure doctrine moderne du «droit de légitime défense» qui est esquissée ici par les mots, «nach angebottnem fridt.»
3) «Zum dritten, das man nit bald im harnisch sey, sonder wol an sich lasz kommen, und ein wichtig, recht, nôtig, aufifrechte, unver» meydliche sach unn ursach hab, drum wir uns zur gegenweer unn krieg riisten.» (fol. LXXVI). — De nouveau une idée moderne: il s agit d'établir un délai avant de saisir les armes.
Dans son développement, toutefois, Franck n'insiste pas parti» culièrement sur cette idée, mais il en avance d'autres, de caractère tout»àïfait modernes, on dirait révolutionnaires. Il ne faut pas que les sujets suivent aveuglément leur prince dans une guerre: ils doivent d'abord examiner de très près si la guerre est juste; le bien gagné par une guerre injuste n'est que larcin, et doit être restitué même par les héritiers. «Hierumb soll einem herren hie niemant zuziehen oder helffen, der eytel fravel, und kain rechte sach und ur« sach zu kriegen vor hat, die pflicht d'unterthanen bint hie nit, weyl sie
wider got ist » (fol. LXXVII). — Nous verrons que même
l'hérétique Socin n'ose pas maintenir une thèse aussi avancée que celle que prêche Sébastian Franck. En a«t«il prévu toutes les consé* quences? — Il cite Jean Wessel, de Groningue, «der hochgeleert Doctor Wesselus», à l'appui de son opinion. Wessel distingue : il faut verser l'impôt même à un tyran, mais nullement lui rendre obéissance active; et il défend même l'insurrection dans des cas ex» trêmes. Franck ne va pas si loin : «Wie wol nun dise mit den vât»
SEBASTIAN FRANCK
tern, auch geystlichen unn weltlichen rechten verthâdinget werden môcht, so helt es doch den stick nit, unn mag vor got inn Christo nit besteen, wôlcher gwalt unn tyranney nit mit gegengesetzter tyran» ney wil abgetriben haben, sond das man jm den raach las» (fol. LXXVIII). — C'est la doctrine évangélique de ne pas faire rési» stance au mal que prêche Franck: «Das ist mein urteil das sich hie d' doll bôfel («la stupide populace») nit rege, sond' gebe, gewalt leid, unn gehorch was den aussern menschen belangt, nit allain ausz not, das er also oberherrt ist, sond' auch von desz gwissens wegen, das es gott also gefelt, das ich gewalt leid und verdruckt werd — — — », et il cite comme exemple le Christ devant Pilate.
Après cette digression, Franck revient (fol. LXXIX) au problème de la guerre, et réclame avec énergie que toute offre de paix soit sincère, pas un simulacre ; autrement elle ne sert à rien : «Got laszt sich nit betriegen, der auszgang des kriegs wirt die warheyt lernen — — — ».
4) «Zum vierdten muszten die Juden in irem léger nicht
args thuen » (fol. LXXX).
5) «Zum funften das man nicht in die vile und stercke des heeres und der waffen hoffe, dann das kan der eyferig Got der dise ehr im allcin hat vorbehalten, mit nichten leiden, und ist ein pur lautere abgôtterey.» (fol. LXXXI).
6) «Zum sechsten das man kaynen bund mit den Gottlosen und Gotsfeinden mâche — — — » (fol. LXXXII).
Les trois dernières conditions ne touchent pas au fond le problème de la légitimité de la guerre ; ce sont plutôt des règles qu'un peuple chrétien doit observer lorsqu'il commence une guerre d'ailleurs légitime. — D'autre part il faut accorder à notre auteur, qu'étant données les conditions posées dans les trois premiers points, il a le droit de conclure comme suit: «Aber ich glaub wo wir frid hetten, bisz das yemandt mit einem solchen volck, so dise sechs clausel als ein Liberey und hoffarb oder bundt zaichen an jnen
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
hetten, zu feld ziihe, wir wiirden nicht vil krieg, sonnder lang, ja ewigen frid haben » (fol. LXXXV).
Il est vrai, que comme tous les humanistes, Sébastian Franck accentue le côté religieux et moral: la politique n'est pas son do« maine. Et cependant il est rare de trouver, à son époque, des cri» tères de la légitimité d'une guerre aussi bien fondés dans la logique que ceux qu'il exige : offre sincère de paix, et un délai avant l'ou» verture des hostilités.
Un chapitre spécial insiste sur les terribles maux de la guerre: «Viererley schaden so ausz den kriegen an seel, leyb, ehr, unn gut erwachsen, erzelt, und mit lebendigen exempeln und historien fiir die augen gestellt.» (fol. LXXXV-XCIX).
L'auteur parle du déshonneur des mercenaires, qui font la guerre à l'étranger, et par une série d'exemples pris sur le vif, l'historien Franck montre les dévastations des guerres récentes, et afin d'impres* sionner le plus vivement possible ses lecteurs, il développe dans un chapitre final, «Das das viltâltig kriegen iind rumoren, ein gewisz zeychen sey desz Jungsten tags, und anderen zukunfït des Herrn, das das gericht uber die welt und die erlôsung der gerechten, nicht fern sey.» (fol. C-CVI).
Je ne m'attarderai guère à ces spéculations chiliastes. Mais il faut, d'uutre part, citer tout au long le raisonnement par lequel l'au» teur termine son ouvrage: «Nun wolt ich ain klaines fràglin vorhin dobenn (.">: da oben)** auch angeregt gerenn aufflôsenn, ob der ge* horsam allwegenn ein kriegsmann entschuldigt, so er nit frembdenn sunden seinenn Herrenn zu willenn wiird und kriegenn hilft. Hie schleusset man gemainiglich ja,'" des ich etwas sein liesse, wanri der Fiirst ein gut sach het, und die notweer zu schutz der armen ziicken miist. Item so der krieg Gottlich were, und die sechs con» ditiones oben erzelet an jm het. Wie wann aber der Fiirst oder
' Il pense à la discussion des thèses de Johann Wessel (fol. LXXVII ss). '" Comp. St. Augustin, plus haut, Chap. II, § 2, pp. 43—44.
SEBASTIAN FRANCK
Obérer ein Tyranne ist, unnd kein rechte sach vor hat — soi!
man da auch helfenV Und nicht Gott mer gehorchen dann den
menschen?» — Le siège de l'auteur est fait: «Lieber urtailet ihr selbs. Mit der weisz weren aile krieger zu mal entschuldigt auch die Christum und die Apostel ertôdtet haben, dann sie allwegen
Romische Kaiser Pilatum Herodem oder andere Herren gehabt
dahin musz man kommen will man den gehorsam als ein gnugsam Gôttlich ursach zu kriegen fiirnemen. Aber ein dausel lôset dises argument aufF, das kein ayd, biindnisz, gelubdt, oder gehorsam wider Gott gilt. Displicet enim Deo infidelis et stulta promissio, Ecclesiast. V.» (fol. CVI).
C'est la liberté et l'indépendance spirituelle que Franck défend
ici. Un chrétien a la responsabilité de ses actions : « wissen
sollen wir, lernen, und erfaren, nit wenen, nicht plintzlich hinan gehen, und leicht glauben. Man sol aile ding vor wol priifen, die gaist, krieg, gehorsam, etc. unn ailes probieren, und das gut be» halten » (fol. CVI).
C'est le vrai esprit de la Réforme qui parle ici, celui du libre examen, de la responsabilité personnelle, de l'indépendance envers toute autorité extérieure: l'homme et sa conscience seuls devant Dieu.
Alors que St. Augustin avait insisté sur l'obéissance et n'avait qu'une réserve très prudente pour le droit de la conscience individuelle, Franck se place à un point de vue tout opposé: l'obéis* sance est subordonnée à l'approbation de l'examen indépendant de l'homme devant Dieu.
La doctrine pacifiste de Sébastian Franck n'a guère trouvé d'ad» hérents que parmi les membres des sectes : Anabaptistes, Frères mo» raves, Sociniens. Sa célébrité personnelle n'a pas été suffisante pour que son «Kriegbiichlin des frides» pût éveiller l'écho que trouva la parole d'Erasme ; ni son style, ni son argumentation ne révèlent non plus la main du maître. Ainsi son ouvrage resta oublié, connu seulement des érudits.
14 — l'ubl. Je llnst. NoM norvégien. IV. • 209
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
Et cependant il serait injuste de ne pas donner une place d'hon» neur dans l'histoire des doctrines internationalistes, à cet homme de bien, qui prêche une doctrine pacifiste bien plus proche des idées de notre époque que ne le font ses contemporains.