RABELAIS - MONTAIGNE
Si nous avions encore besoin de prouver la force des tendances pacifistes plus ou moins conscientes, à l'âge de la Renaissance, nous n'aurions qu'à nommer les deux grands penseurs français du XVIe siècle, François Rabelais et Michel de Montaigne. DifFé» rents de tempérament — Rabelais, positif jusqu'à l'exubérance, gros» sier et d'une bonne humeur imperturbable ; Montaigne, sceptique pâle et résigné, regardant la vie avec un sourire tranquille et mélan» colique — ils sont d'accord pour condamner la guerre : elle est la grande preuve de la sottise des hommes.
Rabelais la considère comme franchement ridicule : il en rit aux éclats. Il raconte' «comment fut meu, entre les fouaciers de Lerné et ceux du pays de Gargantua, le grand débat, dont furent faictes grosses guerres». L'origine «des grosses guerres» est une querelle des plus mesquines : les vendangeurs de Grandgousier, père de Gar» gantua, ont pris, dans leur faim, quelques «fouaces» — gâteaux du Poitou, fameux encore de nos jours — aux boulangers de Lerné, sujets du roi Picrochole. Ils ont payé les fouaces, et même très bien ; néanmoins les mauvais conseillers de Picrochole — monarque vaniteux et emporté — y trouvent le prétexte pour lui suggérer des entreprises de conquête sans bornes.
Le caractère fantastique du récit n'empêche pas que des idées très positives et nettes ne s'en dégagent. Non seulement l'esprit de
' Gargantua, Chap. XXV ef ss. - Comp. Stapfer, Idées de Rabelais sur la guerre (Bibliothèque universelle et Revue suisse. 1S88 (nov.) pp. 367—79).
FRANÇOIS RABKLAIS
conquête est ridiculisé r nous trouvons aussi une réfutation toute rationaliste de l'esprit de conquête dans la bouche du sage Grand' gousier, type du «bon roi». En apprenant les desseins de conquête de Picrochole, il fait observer: «C'est trop entreprins; qui trop em» brasse, peu estrainct. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes, avec dommaige de son propre frère Christian : cette imita» tion des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars aultres tels, est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé garder, saulver, régir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous ap* pelons briganderies et meschancetés. Mieux eust»il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouverner, que insulter en la mienne, hostilement la pillant: car par bien la gouverner l'eust augmentée, par me piller sera destruict.»" Ici la guerre est condamnée au point de vue de la religion, de la morale, de la bonne économie. — Et Grand* gousier connaît même les moyens d'éviter la guerre. Bien qu'il soit offensé — et il est tout prêt, si cela est nécessaire, à défendre même militairement les intérêts lésés de ses sujets — il veut tout essayer, avant de prendre les armes : «Je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix ; là je me résouls.»* Ses ten» tatives sont vaines: alors il se prépare sérieusement, et le pauvre Picrochole est ignominieusement battu. Car le sage Grandgousier sait bien faire la guerre s'il le faut. D'autre part il n'abuse pas de sa victoire: l'empire de Picrochole, disparu — «ne sçait on où ny com< ment est esvanouy» — est réservé à son fils, encore de bas âge, et seulement les instigateurs de la guerre sont punis, encore avec autant de clémence que d'esprit : ils sont condamnés à tirer les presses de l'im» primerie de Gargantua. Ainsi ils doivent contribuer à avancer l'ar»
' Voir notamment Gargantua, Chap. XXXIII, «Comment certains gouverneurs de Picrochole, par conseil précipité, le mirent au dernier péril.x ' Gargantua, Chap XLVI.
* Gargantua, Chap. XLVI
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
rivée de l'âge des sciences et des lumières, dans lequel les conseillers de guerre n'auront plus d'influence. Rabelais aurait»il conservé sa foi robuste de nos jours?
Il n'est guère nécessaire d'insister longuement sur les idées fondamentales qui se dégagent de cette brève analyse : Rabelais admet la légitimité de la guerre défensive ; sans cependant en approfondir les critères, qu'il semble surtout voir dans l'invasion du pays. Il recom» mande l'emploi de tous les moyens possibles afin d'éviter la guerre, qui est contraire à la religion, à la morale et encore subversive de toute bonne économie; mais il ne s'est pas posé le problème de savoir comment organiser un autre moyen de régler les conflits.
On ne peut donc dire qu'une théorie complète se dégage de ces récits fantastiques — d'ailleurs ne serait-ce pas trop demander? — encore moins peut<on dire quelle est au fond l'opinion sincère de Rabelais, lorsqu'au 2e livre, Chap. XXIX, il met la prière suivante dans la bouche de Pantagruel, fils de Gargantua: «— — — Seigneur Dieu — — — tu as octroyé es humains de garder et défendre soy, leurs femmes, enfans, pays, et famille, en cas que ne seroit ton ne< goce propre qui est la foy : car en tel affaire tu ne veulx nul coad' juteur, sinon de confession catholicque et service de ta parole ; et nous as défendu toutes armes et défenses — — — — », après quoi il cite le cas de «l'armée de Sennacherib». Il semble que Rabelais ait voulu protester contre les persécutions religieuses, alors qu'il réserve le caractère légitime de toute guerre de défense. Mais comment tirer une conclusion absolue? Sinon que Rabelais représente la tra» dition pacifiste de l'Humanisme. Nous en trouvons une autre preuve" dans le raisonnement, rappelant Erasme, sur le caractère tout pacifique de l'homme: «[La nature] — — — créa l'homme nud, tendre, fragile, sans armes ne offensives ne défensives, en estât d'in« nocence et premier aage d'or: comme animant, non plante; comme animant, dis je, né à paix, non à guerre.»
' Pantagruel, Livre III, Chap. VIII.