L'EMPIRE ROMAIN
ou rivales. Tout comme la Cité antique reposait sur l'esclavage et ainsi niait le droit de citoyen à la majorité de ses habitants, de même la société des cités antiques ne pouvait pas se concevoir sans l'absorption des autres par une seule d'entre elles.
L'Empire romain n'était donc pas une organisation internationale, au sens propre du mot. Au point de vue politique il détruisit l'autonomie des autres états; il en fit des provinces, c'est»à»dire des objets d'administration, considérés par l'aristocratie romaine comme des sources de lucre. Au point de vue national, il détruisit l'origi» nalité des différents peuples en établissant l'uniformité de la culture gréco«romaine, au moins en ce qui concerne les classes supérieures. César a vu la grande mission de l'Empire romain: celle d'assurer le bien»étre des populations; quelqucs»uns de ses successeurs l'ont vue aussi, et ils y ont voué le meilleur de leurs efforts. Sans aucun doute ce but a été atteint dans une large mesure. Pour bien des peuples la domination romaine représenta un progrès considérable, si l'on la compare à l'oppression sous laquelle ils avaient vécu avant l'ère romaine: la Sicile sous les Carthaginois, la Syrie sous les An» tioches avaient connu un système d'exaction autrement accablant que celui des proconsuls. Mais avant tout la Pax Romana fut un bien» fait incomparable pour les peuples méditerranéens. Pendant une période plus longue que n'importe quelle autre de l'histoire, les na< tions civilisées connurent la paix et l'ordre, la sécurité de l'existence et de ravenir\ Pour les pays de l'Orient et même pour bien de ceux
* Vers la fin de 1 Empire romain, nous rencontrons un témoignage curieux des anticipations d'une permanence de cette paix. L'Empereur Aurelius Probus (276—82) aurait décrit ainsi les conséquences de la pacification créée par l'Empire et l'état futur du monde : «Brevi, l'nquit, milites necessarios non habebimus» — à quoi l'auteur (Flavius Vopiscus) ajoute le commentaire suivant: «Quid est aliud dicere : Romanus iam miles erit nullus. Ubique regnabit, omnia possidebit secura rcs publica, orbis terrarum non arma fabricabitur, non annonam praebebit. boves habcbuntur aratro, equus nascetur ad paccm, nuUa crunt bella. nulla captivitas, ubique pax, ubique Romanae leges, ubique iudiccs nostri.» (Historiae Augustae, éd. Peter, Il (Leipzig 1884), p, 217; Flavii Vopisci Probus, chap. XX). - On voit que c'est
ANTIQUITÉ
de l'Occident, la domination romaine représente l'apogée de leur bienoêtre matériel'*.
Ce fait suffit pour expliquer l'auréole dont l'imagination des peuples a toujours couronné l'Empire romain, surtout pendant les siècles sombres et troublés du MoyensAge. Il devint pour eux le symbole tangible, l'expression politique de l'idée de l'unité du genre humain, l'empire qui avait pu ordonner «l'enregistrement de tous les peuples du monde.»
Il est donc tout naturel que pendant des siècles les esprits d'élite qui ont rêvé la paix perpétuelle et l'organisation du monde, aient vu dans un Empire mondial, dans une «Monarchie universelle», le but vers lequel devaient tendre tous leurs efforts. Tel fut le prestige de l'Empire romain qu'il paraissait téméraire de croire à la possibilité d'une autre forme d'organisation mondiale : Charlemagne et les Othons, Henri III et les Hohenstaufen, Dante, Thomas d'Aquino et Campanella, Charles Quint et Philippe II, Louis XIV et Napoléon — tous ont été inspirés par les souvenirs de l'Empire universel romain, ou ont rêvé une nouvelle réalisation de l'unité du genre humain sous une direction unique.
C'est surtout pendant le Moyen»x\ge que nous constatons la forte influence exercée sur les esprits par les souvenirs de l'Empire romain. Peu réalistes, vivant dans leurs rêves, les penseurs d'alors, et même les hommes politiques, voient peu les conditions de la réalité qui les entoure. Le passé pour eux demeure une réalité, et ce ne sont que de rares exceptions qui parvierinent à éliminer l'idéal d'un Empire universel. Le Saint*Empire «romain», l'Eglise catholique «romaine»
une conception tout^àsfait millénaire. On peut difficilement croire que Probus ait vraiment anticipé une pacification universelle, comportant celle des germains belliqueux, ce qui seul aurait pu rendre possible un désarmement de la part de l'Empire. — Néan» moins il faut rendre hommage à Probus, qui a demande aux soldats de vouer leurs forces à des travaux d'utilité publique. Ils ne supportèrent pas cette «injure», et Probus fut assassiné par eux en 282.
' Cp. ScHiJCKiNG, 1. c, p. 546; Mommsen, Romische Geschichtc, 'V, p. 4—5.