MICHEL DE MONTAIGNE
Non seulement Montaigne est tout pénétré de l'ironie mélanco» lique et sceptique d'Erasme; mais il partage aussi son dédain de la guerre. «Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous en voulons ser* vir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour tes» moignagc de nostre imbécillité et imperfection; comme de vray, la science de nous entredesfaire et entretuer, de ruyner et perdre nostre propre espèce, il semble qu'elle n'a beaucoup de quoy se faire desi» rcr aux bestes qui ne l'ont pas — — — ces mouvements guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espoventement, cette tempeste
de sons et de cris — cette effroyable ordonnance de tant de
milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considérer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legieres occasions esteincte — — — Or ce grand corps, à tant de visages et de mouvements qui semble menacer le ciel et la terre — — — ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme, foible, calamiteux et misérable; ce n'est qu'une fourmilliere esmeue et eschauffee — — — »*
C'est le spectateur ironique de la vie qui parle. Ailleurs' il dis» cute les «Mauvais moyens employez a bonne fin». Beaucoup, dit»il, pensent qu'une guerre étrangère serait bonne pour la France afin de
dériver «cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous». « Et
de vray, fait observer Montaigne, une guerre cstrangiere est un mal bien plus doux que la civile. Mais je ne crois pas que Dieu favo» risast une si injuste entreprinse, d'offenser et quereller aultruy pour nostre commodité — — — » «Toutesfois — ajoute»t»il sur un ton très résigné — la foiblesse de nostre condition nous poulse souvent à cette nécessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin.»
C'est cette résignation qui caractérise surtout Montaigne, et ce n'est donc pas chez lui non plus qu'on peut trouver des indications de méthodes propres à faire éviter les guerres.
• Essais. Livre II, Chap. XII (Ed. Leclerc. Paris, 1874; Vol. L 437-39). ' Livre II, Chap. XXIII (Ibd. Vol. II, 73-76).
LA TRADITION PACIFISTE: L'HUMANISME CHRÉTIEN
D'une façon générale nous pouvons constater, après cette étude rapide des humanistes du XVIe siècle, qu'ils ont continué la tradi» tion pacifiste. Ils ont élevé une protestation éloquente et indignée contre les crimes de la guerre, contre les maux indicibles qu'elle en* traîne, contre son inefticacité comme moyen de prouver la justice d'une prétention. Mais les humanistes ne vont guère plus loin. Il n'y en a aucun qui étudie le problème d'une organisation internatio< nale, propre à faire éviter les conflits sanglants.
Il est évident que des protestations contre la guerre, telles que nous venons de les relever chez les humanistes européens du XVI* siècle, se retrouvent chez bien des auteurs des siècles suivants. Ce serait toutefois considérablement élargir les cadres de la présente étude que de noter ici toutes les expressions de semblable convie» tion. Nous nous contenterons d'étudier ceux d'entre eux qui peuvent vraiment être considérés comme des précurseurs du mouvement paci* fiste moderne.
Il n'y en a pas de plus important que le mouvement chrétien des Sectes, dont nous avons suivi l'évolution à travers le Moyen»Age.