MENNONITES
congrégation «élue» ne cadrait que trop bien avec les idées du Vieux Testament: les Israélites furent le «peuple élu»; et avec celles de l'Evangile, d'après lequel «beaucoup sont appelés, mais peu sont élus»; les disciples du Christ sont «un petit troupeau».
C'est ce point de vue qui est accentué par Menno, sans qu'il en tire expressément toutes les conséquences". Il insiste sur la doctrine des deux royaumes, et des deux princes: «Die een Vorst, is die Vorst des Vredes: ende die ander, die Vorst des onvredes. Een yeder heeft sijn bysonder eygen Rijk, ende gelijck die Vorst is, so is oock sijn Rijk.»'° Mais ici Menno se borne à parler exclusivement du «Prince de la Paix»; il ne développe pas sa thèse en détail. Il se prononce plus explicitement dans un autre ouvrage, dirigé contre Jan van Leiden, le prophète de Munster'^
Dans cet ouvrage il dit expressément «qu'il est défendu aux Chrétiens de lutter avec l'épée» — «dat Christenen niet geoorloften is met den sweerde te vegten, op dat wy mogen eendrachtelijck dat Hamas Davids den vleeschelijken Israeliten laten — — — ». Une distinction est donc faite, et après avoir longuement insisté sur le caractère pacifique et même anti»militaire des doctrines chrétiennes, Menno. revient à la mission des «Israélites de la chair». «Dan nu seggen sommige, de Heere wil Babilon doch strafifen, ende dat door sijne Christenen, die moeten sijne wercktuygen zijn.» Menno rejette semblable zèle exagéré: «Ach God, het waer billijk dat wy de Heere met sijn wercken lieten betrecken, ende gedachten der woorden Ec»
" Il me semble que Haspels, Weerloosheid, p. 112 ss., interprète trop libre» ment les déclarations de Menno à ce sujet; il y met trop du sien, ou trop de no> tre époque ; mais son développement des principes en jeu est très intéressant, et je peux m'y associer en général.
'" Een weemoedige ende Christclijcke Ontschuldinge en Vcrantwordinge, Opéra, pp. 497 ss. — Voir notamment pp. 502—04, où est développée la doctrine des deux royaumes.
" Een ganfsch duydtlijck ende klaer bewys, uyt de Heylige Schriftuure,
ïcgens de grouwelicke ende grootste blasphcraie van Jan van Leydcn
Opéra, pp. 619 ss, notamment pp. 627—31.
LA TRADITION PACIFISTE: EGLISES ET SECTES
clcsiastici. En wilt geen dingh ondersoecken dat hooger endc stercker is dan ghy, dan gedenckt altoos op die dingen die u God geboden heeft, en wilt niet curicuselijck ondersoecken in vêle sijne wercken, want't is van genen nooden op dat ghy de verborgen dingen siet met uwen oogen.» — Dieu peut employer d'autres instruments: «De Heere heeft verweckt den geest der Coningen van Medcn, endc sijn gedachtenisse is tegen Babilon, dat hy dat verderve, want liet is de wrake des Heeren, de wrake des Tempels — ».
Et Menno tire sa conclusion: «Soo is het nu klaerlick uyt dese woorden te verstaen, dat niet door de Christenen, de Babilonische Hoere sal verdestrueert werden, dat oock de Christenen niet sullen uytroeyen.»'-
En d'autres mots, sous le symbole de cette allégorie, Menno inculque aux siens, «aux Chrétiens», un anti»militarisme absolu, même l'abstention de toute résistance". Le Seigneur sait trouver les moyens d'établir son royaume, de renverser ses ennemis; il suscitera les aides nécessaires. Menno n'applique pas cette allégorie à la situation des doops^gezinden au sein de l'Etat moderne; au moins il ne m'a pas été possible de trouver semblable déclaration dans ses écrits. D'après Haspels'* il aurait toutefois agi dans ce sens à la réunion de Wis» mar en 1554, et c'est ainsi que ses adhérents aux Pays»Bas ont corn» pris leur devoir envers 1 Etat. Il y en a eu qui ont quitté la Hol« lande pour l'Amérique, afin d'éviter tout service militaire et même tout paiement d'impôts pouvant être employé pour des buts miUtai« res. La plupart, cependant, sont restés dans leur pays, et puisque, à la longue, ils firent l'offre de venir au secours de l'Etat par des dons spontanés parfois très généreux, ou de rendre d'autres services à la société, p. ex. ceux de pompiers, les persécutions, dont au début les
" L c. p. 629. — Altoos, toujours.
" L c. p. 631. «Een yder wachte sich van aile vremde leeringe, van sweers dcn, tegensstant ende meer andcre dat doch anders niet en is dan cen gulden Bloemc, waer onder cen boose Serpent verborgen is, die ook al veelen sijn fenijn aengeblasen heeft, een yder wachte sich daer voor.»
SOCINIHNS
doops'gczindcn avaient beaucoup soufFcrt, ont peu à peu cessé. D'autre part l'ardeur des Mcnnonites diminua aussi; actuellement le dogme de l'anti'militarisme n'est plus une marque distinctive de leurs doctrines.
D'autre part, ils sont par principe pacifiques et même pacifistes. Avec d'autres sectes, dont nous aurons à parler, ils ont contribué à renforcer les rangs des amis de la pai.x de l'époque contemporaine.
§ 3. - SOCINIENS, OU ANTMRINITARIENS
Les Sociniens sont les rationalistes parmi les sectaires de la Ré» forme. Ils étudient la Bible, et en interprètent les textes d'après les règles de la logique et de l'exégèse. Rien de mystique ni d'édifiant chez eux. On ne peut guère s'imaginer un contraste plus frappant que celui qui existe entre le style de Menno Simons et celui de Fausto Sozzini. Et cependant ils arrivent essentiellement à des con» clusions identiques.
Il paraît que des éléments anabaptistes ont été pour quelque» chose dans les origines du Socianisme. Le fondateur de cette der» nière secte, Lelio Sozzini, naquit à Sienne en 1525 et mourut jeune à Zurich, en 1562. Il avait cherché admission auprès des Frères polonais ou Unitariens, à Cracovie, mais fut rejeté, parce qu'il ne voulait pas se faire re»baptiser. On sait que ces Unitariens anabap» tistes, dont le chef était un certain Goniondski, professaient qu'il était défendu aux chrétiens d'accepter des fonctions officielles, de soutenir des procès, ou faire le service militaire'. Ce sont les mêmes opinions que nous retrouverons chez le neveu de Lelio; elles ont été communes probablement à toute la secte. — Quant aux tendances anabaptistes proprement dites, Lelio Sozzini, par son énergie et sa persévérance, en a eu raison: les Frères polonais devinrent les
' Voir Herzog, Reiilencyklopadic, XVIll (3. AuH.) p. 461.
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SociNiENS, qui maintiennent le baptême des enfants. Leur doctrine principale, mais qui ne nous intéresse pas ici, fut le rejet de la du vinité du Christ. Ils étaient des Antùtrinitariens, souvent appelés ariens, ou bien — et cela surtout de nos jours — Unitariens.
Ils n'ont jamais réuni un grand nombre d adhérents. Leur ratio* nalisme, toutefois, uni à une grande érudition, sourit à la noblesse polonaise, qui s'intéressa à l'Humanisme. L'école qu'ils avaient fondée à Racovie, et qui fut leur point d'appui principal, jouit d'une grande considération vers 1600; elle attira même nombre d'élèves apparte* nant à d'autres confessions. Chez Chr. Ostorodt, mort en 1611, qui fut pendant de longues années pasteur à Racovie, des tendances pacifistes prononcées prévalurent, et même des opinions quelque peu anarchisantes^.
La Contre»Réforme catholique a eu raison du Socianisme en Po» logne. Les jésuites conquirent l'école de Racovie en 1638, et lorsque les Sociniens en 1657 se rallièrent à Charles X, Roi de Suède, ils furent accusés de haute«trahison. Des persécutions furent dirigées contre eux, et ils se dispersèrent. On en trouve des traces en Prusse, aux Pays'Bas, où cependant ils n'obtinrent pas même la liberté re» ligieuse, et surtout en Transsylvanie, où des congrégations assez importantes existent encore; de là les Sociniens ont noué des rela» tions avec les Unitariens des Etats«Unis au commencement du XIXe siècle.
Chez ceux'ci également, nous pouvons constater des tendances pacifistes très prononcées; au moins un de leurs grands prédicateurs, William Ellery Channing (f 1842) est en même temps un des protagonistes du mouvement pacifiste religieux et moral du corartien* cément du XIXe siècle.
C'est le neveu de Lelio, Fausto Sozzini (1539—1604), mieux connu sous le nom latinisé de SociNus, qui a exposé dans la litté» rature les opinions des Sociniens sur le problème de la guerre et de
' Herzog, Realencykiopadie, 1. c.«Kricgfuhrung, Bckleidung ôffentlicher Am» ter, Rechtssachen, Eidesleistung, Reichtum, das ailes war ihm ein Greuel.»
SOCINIENS
la paix. Elles se trouvent consignées dans un ouvrage spécial, <iAd Jac. Palaeologi Librum, cui titulus est Defensio verae sententiae de Magistratii Politico etc. pro Racoviensibus Responsio»'.
Le style de Socin est d'une verbosité fatigante. Ce n'est pas toutefois — nous l'avons déjà dit — le ton prédicateur et édifiant de Menno, caractérisé par les répétitions et les citations sans nombre de textes bibliques. Socin est un pédagogue diffus, qui vous inonde de ses périodes cicéroniennes. Il envisage son sujet de tous les côtés imaginables, et ses raisonnements deviennent parfois, non seulement pédants, mais même franchement ridicules.
Son attitude est nettement pacifiste ou anti»guerrière, même anti» militariste, mais, tout comme Menno, il n'ose pas en tirer toutes les conséquences logiques, et il s'arrête à des compromissions bi< zarres.
Il parle d'abord^ des injures personnelles et du droit de chercher satisfaction auprès des magistrats. C'est ainsi qu'il est amené à dis< cuter le problème de savoir s'il est p^ermis au chrétien d'intenter des procès. Socin rejette entièrement ce droit: le chrétien doit souffrir même l'injustice. «Ne resistere maloy>. Une tolérance passive est imposée à tout chrétien.
La question des procès peut sembler étrangère aux problèmes qui nous occupent. Toutefois, en principe il y a un rapport intime. Cependant, la solution de Socin de la question de la légitimité des procès ne peut guère être considérée comme logique; en tout cas, si l'on rejette ce droit, on est très loin du raisonnement pacifiste actuel, qui veut avant tout rechercher le droit et la justice, fonder «la paix
• Faust. Socini Senensis Opemm Tomus II, IrenopoH (Amsterdam), 1656. pp. 1 ss. — Jacobus Palacologus, un Grec de l'île de Chio, qui avait cherché asile auprès de différentes confessions sans trouver une satisfaction durable. Hnit par devenir directeur d'école à Clausenburg en Transsylvanie II fut brûlé à Rome en 1585 sur les instances de l'Inquisition. 11 avait public en 1573 «Vom Stande dcr weltlichen Obrigkeit, und von der Zulassung, rechtmassige Kriege zu fiihren», et en 1580: '^Defensio verae sententiae de magistratu politico». — C'est contre ce der» nier ouvrage que se tourne Socin. — * 1. c, pp. 18 ss.
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par le droit» — droit pris au sens de ce qui est déclaré juste par une autorité impartiale, inspirée des meilleures traditions judiciaires. Sur ce point Socin, réputé rationaliste, est en réalité un mystique : il veut que le chrétien se fie absolument à Dieu et à son aide: aucun malheur ne peut arriver à celui qui fait la volonté divine. Ainsi il déclare : «II faut laisser à Dieu tout le soin d'éviter les malheurs, lorsque nous ne pouvons y parvenir sans commettre quelqucchose de mal. Un chrétien n'est jamais placé dans une situation telle qu'il lui soit nécessaire de faire quelque»chose de mal. Il est toujours capable de ne rien admettre qui soit franchement mauvais, et ne rien négliger d'après les commandements divins, si, comme il le doit, il veut estimer davantage la justice et Dieu même que toute autre chose.»* On dirait un raisonnement d'un quaker ou de Tolstoi. Rien d'étonnant à ce que, logiquement, Socin estime qu'un chrétien ne peut exercer aucune magistrature. Comme d'autre part, il n'ose pas prêcher l'anarchie absolue, ou que, plutôt, il ne peut s'imaginer une société sans autorité publij^ue, à laquelle, d'après la parole du Christ, il faille obéir, il est réduit à établir la même distinction que Menno entre les deux domaines, celui du monde et celui de Dieu et de ses enfants. Il revendique une sorte de situation privilégiée pour les «Chrétiens» au milieu de la société séculière. — Voyons comment il tâche de résoudre les conflits de conscience qui en résul* tent, notamment au sujet du port et de l'emploi des armes.
La question de la guerre et du service militaire est discutée d'abord assez sommairement au Chapitre VI de la première partie de son traité (pp. 26—30). Socin établit une distinction absolue entre ce qui avait été admis «sous la Loi» (dans le Vieux Testament), lorsque «!e commandement de ne pas tuer ne s'étendait pas aux
^ «Deo est cura ista tota relinquenda evitandorum malorum, cum id a nobis. nisi aliquod malum perpetremus. fieri non potcst. Nec unquam homo christianus in angustias istas conjicitur, ut aliquid raali pcrpetrare ei sit necesse. Sed semper in ejus potestate est nihil prorsus mali admittere, si, uti débet, pluris justitiam, et Deum ipsum facerc velit, quam caetera omnia.» 1. c, p. 82.
SOCINIKNS
ennemis»", et les préceptes de Jésus: «Et moi, je vous dis: aimez vos ennemis» etc. Cette parole ne s'applique pas seulement aux compatriotes, elle s'étend aussi aux citoyens des états étrangers. «Car il n'y a aucun Etat du Christ où la haine envers n'importe quel homme, pour n'importe quelle raison, ait lieu d'exister.»' C'est contre le péché qu'il faut lutter. Socin prêche donc la Fraternité humaine. Et une guerre ne devient pas légitime par le fait d'être commandée par l'autorité supérieure; elle est toujours criminelle, contraire aux préceptes du Christ".
Socin n'a pas épuisé le débat par ces déclarations si absolues. 11 revient au problème dans le Chapitre 1er de la troisième partie, et élargit considérablement la discussion". C'est la question de l'impôt qu'il soulève d'abord. Jésus a dit qu'il faut payer l'impôt («Donnez à César ce qui est à César»); or, nous savons que les revenus de l'Etat servent à entretenir la force militaire. Comment résoudre le conflit? La solution de Socin ne peut guère être appelée élégante. Il dit d'abord que ce n'est pas l'impôt tout entier qui sert les buts miHtaires, et que la monnaie de l'impôt n'est plus à nous; elle est au prince! Puis, dans un second passage, Socin établit une distinction — ce qu'il n'avait pas indiqué auparavant — entre ce qui serait permis au prince et ce qu'un particulier peut faire. — «Ajoutez que lorsque nous disons qu'il n'est pas permis à un chré» tien de faire la guerre ou de servir, nous ne parlons pas d'un
" « praeceptum illud non occidendi, ad hostes non porrigi» (p. 30).
' «Nulla enim est Christi respublica ubi odium aliquod locum habet erga quosvis homines, quavis de causa.» (p. 29).
* Voir e. a. p. 30. «Natn si Dei mandatum magistratus jiissum, atque auc« toritatem in bello gerendo esse vis. Primum nihil a veritate magis alienum dici potuit, cum hic non de re aliqua indifférente agatur (etcnim res indifférentes, jubente magistratu, tanquam si ipse Deus jussisset, Heri debent) sed de re quae per
se mala est, et Christi pracccptis contraria ». - C'est évidemment sur ce
passage, si absolu, que s'appuie Laurent (Etudes X, p. 409) lorsqu'il dit
que Socin fait des lois, sur la base de l'Evangile, «non seulement pour les Kdèles, mais aussi pour les magistrats et les princes». Nous allons voir que l'attitude de Socin est plus complexe, même contradictoire. -- " pp. 76 et ss.
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roi, ni d'un prince, ni des autorités officielles, mais d'un parti» culier.»'" Le Christ se serait placé au même point de vue, d'après Socin. — Et il ajoute «que tout ce qui est interdit au chrétien, n'est pas criminel en soi, ni blâmable» ; «autrement Dieu n'aurait pas per«
mis bien des choses par Moïse qu'il a interdit par le Christ »".
Il n'y a pas d'autre sortie du dilemme que celle qu'avait trouvée déjà Menno: libre aux enfants du monde de faire la guerre au ser« vice de leur autorité légale- Les «Chrétiens» doivent en être libérés; ce serait même un péché mortel de leur part de prendre les armes; d'autre part ils ne doivent pas refuser de payer l'impôt. C'est le prince qui décide de son emploi. — On a le sentiment quelque peu désagréable que Socin est prêt à ménager ainsi une situation tant soit peu privilégiée pour ses coreligionnaires. En tout cas il voudrait les voir considérer comme de bons citoyens, soumis aux lois et s'acquittant consciencieusement de leurs devoirs.
Il est possible d'autre part qu'en toute sincérité Socin estime que la politique du prince se meut sur un autre plan que celui de la morale individuelle. Comment expliquer autrement la déclaration suivante: «Bien qu'il n'y ait pas de doute chez nous qu'un homme privé, s'il fait la guerre ou s'il fait service militaire, (s'il ne s'agissait pas par hasard d'une armée qui ne servirait qu'à inspirer de la ter» reur)'^ doive être exclu du règne du Christ; pourtant, si autrement la guerre est juste, si l'armée est juste et étrangère à tout crime, on ne pourrait pas, d'après nous, dire qu'il commet quelque»chose de criminel, ou qu'il est digne de repréhension, s'il ne voulait pas pen» dant ce temps se faire passer pour chrétien.»'^
'" «Adde quod cum dicimus bellum gerere seu militare homini christiano non licere, non de rege, aut principe, seu magistratu, sed de privato loquimur». (p. 76).
" «Alioqui nulle pacto multa, ut fecit, per Mosem concessisset Deus, quae per Christum interdixit». (ibd.)
" Nous reviendrons sur cette idée bizarre, qui est une particularité du rai» sonnement de Socin.
" « quamvis apud nos dubium non sit, quin privatus home, si bellum
gerat, aut militet (nisi fortasse ejusmodi militia csset, quae terrori tantummodo in»
SOCINIENS
II faut d'abord noter dans ce passage l'admission qu'il peut y avoir une guerre «juste». — Socin n'en examine pas les critères; il laisse évidemment cet examen «au Roi, au Prince et aux autorités officielles», et il est donc tout;à»fait inexact de dire, comme le dit Laurent'\ que Socin interdit la guerre même aux princes. Socin ne soulève pas du tout cette question. Le problème qui l'intéresse, c'est l'attitude du «chrétien», disons plus exactement, du Socinien, envers la guerre et le service militaire. — Il ressort en second lieu de ce passage que tandis qu'un «chrétien» ne peut pas servir dans une armée ordinaire, le fait de servir n'est pas en soi immoral ou criminel. Il y a non seulement une morale politique spéciale, il y a encore deux morales individuelles — celle des «Chrétiens», et celle des autres, toutes les deux, paraîtoil, légitimes. C'en est fait de l'universalité des préceptes moraux, et la religion chrétienne n'a plus de mission pour tous les hommes de bonne volonté ; elle ne s'adresse qu'au «petit troupeau».
C'est du point de vue de ce petit troupeau, du point de vue du «chrétien» que Socin envisage les problèmes qu'il discute dans le même ordre d'idées. Il faut obéir à l'autorité officielle, «pourvu que ce qu'elle ordonne ne soit pas contraire aux commandements de Dieu, tels qu'ils nous ont été transmis par le Christ, et ses apôtres — — — qu'elle soit bonne ou mauvaise, que ce soit un tyran ou un prince juste, que ce soit un fidèle ou un infidèle.»'* Si par con» tre elle ordonne ce qui est contraire aux commandements divins, «alors il ne faut pas obéir, quand même (que je le dise d'un seul mot) le monde tout entier périrait.»'" La conscience seule peut dire au chré»
cutiendo inserviret) a Christi regno excludendus sit, tamen si alioqui justum sit bellum, justaque militia et ab omni scelere aliéna, non dicetur iste ex sententia nostra malum aliquod committere, aut reprehensione dignus esse, nisi quatenus in. tcrim se pro Christi discipulo venditare vellet.» (ibd.)
'* Voir plus haut, p. 237 note 8.
"' Ce raisonnement est identique à celui de Saint«Augustin, voir plus haut Chap. II. § 2, p. 44.
'" « una cum Paulo, Petro, Juda et aliis Sacris Scriptoribus palam