lë., ibid., op. cit., p. i
LES GEOLES ALLEMANDES 319
A Ouerrieu, le 28 décembre, c'est un officier qui abat d'un coup de revolver le chasseur à pied Scig-neurin, coupable de s'être avancé de deux pas en avant de l'alig-nement pour reprendre sa capote jetée à terre avec des fourniments.
Mais l'épouvantable massacre de Passavant (Marne) domine toute la question.
L'évacuation de la petite place de Vitry ayant été jug'ée nécessaire, sa g-arnison fut mise en route dans la nuit du 24 au 26 août ; elle formait une colonne comprenant environ i,5oo hommes, dont 1.200 mobiles armés depuis quatre jours et sans instruction militaire.
Le 25, vers dix heures du matin, cette colonne, qui n'est pàs éclairée, est charg"ée, entre Dompierre-le-Château et Sivry-sur-Ante, à La Bassée, par une fraction de la 6" division de cavalerie prussienne ; elle met bas les armes à la suite d'un semblant de résistance. Après que ces prisonniers ont été injuriés, frappés, et que les officiers ont été fouillés, puis dévalisés, une colonne est organisée à Sivry.
Dirigée sur Passavant, elle est réduite à 800 hommes, par suite d'évasions qu'a favorisées la connaissance des lieux, lorsque, vers cinq heures du soir, elle atteint cet endroit. Les parents ou amis qui cherchaient à satisfaire la faim et la soif de ces affamés sont brutalement écartés par l'escorte ; la marche est bientôt reprise.
La colonne n'est encore qu'à une petite distance de Passavant, lorsqu'un prisonnier, rejeté de la route par une poussée ou l'ayant quittée pour aller boire à quelques pas, est tué par un soldat de l'escorte.
Au bruit de la détonation, une débandade se produit ; presque aussitôt, un second coup de feu tiré par ou ne sait qui retentit. S'imaginant qu'on veut les massacrer, les prisonniers se sauvent dans toutes les directions et cherchent à s'abriter.
Les Prussiens tirent sur les fuyards, d'autres les poursuivent et massacrent ceux qu'ils atteignent. Ce sont
autant d'assassinats, puisqu'il s'ag-it d'hommes désarmés. « Les mobiles ont voulu fuir et, d'après les lois de la guerre, nous avons tiré sur eux ! » ont allégué les bourreaux. Piètre défense reposant sur un double mensono-e : attaqués par qui ? les mobiles n'ayant pas d'armes ; il est de fait que les prisonniers demeurés sur place ne furent point davantag-e éparg'ués. Les officiers qui ordonnèrent cette poursuite ou qui n'eurent pas la générosité de l'arrêter connaissaient l'orig-ine du premier coup de fusil ; depuis quand, d'ailleurs, deux coups de fusil séparés, auxquels succède un silence complet, constituent-ils une attaque en règ-le ? Dégag-eons les causes véritables : le manque de sang'-froid causé parla peur dont le soldat prussien a donné tant de preuves ; la haine farouche et le mépris de tout ce qui est français considéré comme un bétail sur lequel on aurait des droits absolus.
Cette chasse à l'homme, renforcée par les Prussiens cantonnés à proximité, s'étendit jusqu'à Passavant, où les courageux efforts du maire Boiet, ceint de son écharpe, demeurèrent infructueux et où des habitants furent malmenés. Quand ce brillant fait d'armes prit fin, le sol était jonché de blessés et de morts, dont les bourreaux retournèrent consciencieusement les poches. On a conservé, à Passavant et à La Bassée, où se dressent deux monuments commémoratlfs, les noms de 49 mobiles tués et de 97 blessés.
Le 28 août au soir, les mobiles demeurés valides atteignaient fiemillj, où ils furent embarqués; ils n'avaient dû leur nourriture qu'à la pitié des habitants. A Glogau, lieu de leur internement, 4o d'entre eux étaient morts à l'époque de la libération, sur les 692 Français qui y sont enterrés.
Le massacre des prisonniers dits de Soissons, pei'pétré, le 16 octobre, sur le territoire d'Hartennes, dans le bois de Saint-Jean, fut aussi provoqué, à n'en pas douter, par l'impressionnabilité excessive des Allemands : prodigues de la vie des autres, ils perdent la tête lorsque, tout à coup, ils croient leur propre existence menacée. Partis de Soissons,
LES GEOLES ALLEMANDES 321
vers trois heures du soir, au nombre approximatif de 4.000, les prisonniers étaient arrivés dans le bois Saint- Jean, où on fit halte. Tout à coup, sans que le m ystère ait jamais pu être éclairci, « des feux de peloton de file, partant de la tête, de la queue et des flancs de la colonne, vinrent jeter l'épouvante et le désordre dans ia masse des malheureux prisonniers... Toute cette foule désarmée se jeta dans les bois, où elle fut poursuivie à coups de fusil *... ».
II ne fut pas possible de fixer le chiffre exact des victimes, parce que beaucoup de piisonniers trouvèrent un asile momentané dans les fermes ou chaumières; on sait seulement que, lorsqu'il atteignit Château-Thierry, le convoi était réduit à environ un millier d'hommes.
Arrivons au transport des prisonniers. Le récit suivant, emprunté à un prisonnier civil, renseignera exactement sur la brutalité que déployèi'ent, dans la majorité des cas, les officiers, sous-officiers et soldats composant l'escorte du train. Le convoi comprenait 62 habitants arrêtés en Beauce, à Bricj-le-Colombier, dans des circonstances que nous relaterons vers la fin de cette enquête; parmi eux figurait l'instituteur Gustave Fautras, qui publia depuis, en 1878, un rapport émouvant sous le titre : « Cinq mois de cupfivité. Récit cCun prisonnier civil en Prusse. »
Partis de Bricy lc-(]olombier le xi octobre, les prisonniers furent conduits jusqu'à Nogent l'Artaud et là embarqués à destination de Slettiu.
...Ici, dit Fautras, commence pour les prisonniers de Bricy une nouvelle période de souffrances... DauS le wagon de Nogcntl'Artaud, la faim et la soif vont les accabler ; un air vicié va presque les asphyxier; le sommeil va leur faire complètciiicnl défaut; ils ne pourront ni s'asseoir, ni se coucher, et ils vont être privés par là d'un repos devenu des ])Ins uéccssaii'es ; beaucoup de vieillards, à (jui on ne penncllra pas de descendre aux différents arrêts, vont être obliges de satisfaire aux besoins de Ir», n-fnrc