I. Le Progrès du Nord
dans un coin du wagon ou de salir leurs vêtements... Tous enfin, ils vont être en butte à la férocité des soldats de Guillaume; quelques-uns même vont souffrir un long et douloureux martyre...
La crosse et la baïonnette nous avaient poussés dans le lourd véhicule prussien ; nous étions quarant-huit, pressés les uns contre les autres, ne pouvant faire le moindre mouvement, ne pouvant ni nous asseoir, ni nous coucher. Le wa-on avait servi précédemment au transport de chevaux, il se trouvait rempli de fumier ; une odeur fétide nous y suffoquait et y rendait notre présence insupportable...
Bornons-nous, pour terminer, à citer un acte criminel. Deux des prisonniers avaient donné des signes d'aliénation mentale avant l'arrivée à Francfort : Jaques Penot, de Bricy, septuagénaire, et Eugène Gigoux, d'Ingré, âgé de cinquante-cinq ans. L'un d'eux, qui se débattait, mordit au doigt le Prussien qui le repoussait avec la crosse.
La ras;e de nos gardiens fut telle alors qu'ils nous menacèrent de nous'^ fusiller fous dans le wagon... Ne pouvant le laire, ils voulurent au moins que la punition des deux aliénés fût de la dernière rigueur.
Ils commencèrent par les dépouiller de leurs casquelles et de leurs chaussures; puis, leur ayant attaché les pieds l'un à l'autre, leur ayant lie les mains sur le dos, et les ayant couchés sur la planche du wagon, ils les battirent avec une cruauté sans exemple : non seulement ils se servirent de la crosse et du sabre pour assouvir leur colère sur ces deux hommes sans raison, ils ne craignirent point d'employer aussi le fer de leurs baïonnettes... ou bien, dans un moment de rage, ils chargeaient leurs armes et, appuyant le canon sur la gorge de nos deux compatriotes, le doigt sur la détente, ils semblaient, pendant quelques instants, vouloir mettre fin à leurs souffrances...
Lorsque, le 22 octobre, à deux heures du matin, on débarqua à Stettin, les deux infortunés étaient complètement privés de la raison; la tête découverte, le visage ensanglanté, ne présentant plus qu'une immense plaie, les pieds nus, coupés, ainsi que les, mains, par les liens qui les avaient retenus, ils tremblaient sous une bise glaciale.
Eugène Gigoux mourut le lendemain, de faiblesse et de
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fatijE;ue » ; Jacques Penot dura jusqu'au 3i octobre, et mourut de « fortes contusions », inscrivit-on sur la liste officielle des décès: nous connaissons la cause véritable des deux morts. Au nombre des 60 prisonniers incarcérés dans le fort Preussen, figuraient 87 habitansde Bricy, i3 moururent à Stottin ; 24 seulement revinrent à Bricy, affublés de casaques prussiennes.
Effectué trop souvent, malgré la rigueur de la température et la durée du voyage, dans des wagons découverts, le transport contribua, avec le manque d'une nourriture régulière, à débiliter les victimes, et entraîna la mort de beaucoup d'entre elles ; plus d'une fois des arrêts eurent lieu, afin d'offrir les prisonniers en pâture aux habitants, t^ui, nous le verrons, les insuitaientetmôme les frappaient. Nancy est un des points du réseau de l'Est où le mode de ^ansport des prisonniers put être le mieux observé. Louis .Uicroix, auquel on doit un récit loyal et très modéré, a consigné dans son Journal les principales constatations :
42 septembre. — On voit descendre, par la rue Stanislas, des gens dont le visage bouleveisé, les yeux rougeset humides delarmes dénotent qu'Us éprouvent une profonde affliction. L'un d'eux, que j'interroge : — Ah ! Monsieur, me répond-il, nous venons de la gare au moment où passait un train de nos prisonniers de Sedan, lis sont entassés dans des wagons, dont beaucoup sont découverts, à peine vêtus, grelottant de froid, mourant de faim. On leur jette des pains vers lesquels ils tendent des mains avides. On leur passe des bouteilles de vin au bout d'une perche. Ils remercient en pleurant, et la fouie les salue et les acclame en pleurant aussi ; c'est un spectacle qui vous navre, et que je n'oublierai jamais. »0r, c'est la même chose pour tous les convois. Voilà quatre jours que ce passage a commencé etil n'est pas près le finir...
Le mardi, 6 décembre, le thermomètre marque 12 degrés de Toid... Mais que dire de ce qu'ont à endurer nos pauvres prijonniers, que l'on transporte à wag'ons découverts, etqui arrivent i notre gare liàvcs, exténués, grelottants de froid, dans un état |it avec un aspect qui fait mal à voir I La population de Nancy
se surpasse pour les assister. On leur jette des cache-nez, des cabans, des couvertures...
Lundi, 12 décembre. — Retour du froid. Le matin, le thermomètre est de 12 au-dessous de 0. Il est passé encore des prisonniers français, dont beaucoup dans des wag-ons découverts. On dit qu'il en est mort quinze de froid cette nuit...
De son côté, Fautras n'a pas manqué de sig'naler des cas de mort par cong-estion :
... 11 n'est pas rare, dit-il, au mois de janvier,que quelques-uns des prisonniers amenés des environs du Mans périssent du froid dans les wagons découverts qui les transportaient...
Les Allemands qui seraient lentes de taxer d'exag-ération les i-écits précédents ne pourront récuser le passag"e suivant, extrait d'un de leurs journaux, le Wanderer :
Seize cents prisonniers de guerre de l'armée de la Loire sont entrés dans la nuit à Berlin, par le chemin de fer de Potsdam, pour être dirigés sur Stettin, où ils sont internés ; mais ils sont dans un état tellement déplorable qu'il est impossible de les transporter plus loin. Leur voyage d'Orléans à Berlin a duré dix-sept jours, et ni les prisonniers, ni les hommes de l'escorte n'auraient été en état de voyager encore une seule heure.
Ce transport a été évacué en soixante warjons ouverts; les malheureux devaient se tenirdebout, car il n'y avaitpas de siège; leur mince uniforme était trempé par les pluies battantes ; le froid glacial leur gelaitle corps, la neige leur montait jusqu'aux genoux, et leurs jambes vacillantes, leurs membres raidis leur refusaient le service.
La descente des wagons était très dangereuse à cause des marche-pieds gelés et glissants. Unturco qui, malgré les avertis, sements, voulut descendre, tomba sous les roues et fut broyé. Cinq prisonniers sont morts du tétanos ; plus de cent ont dû être transportés chez des particuliers, lesambulances étant toute: pleines. Avant que tous soient mis à couvert, il en mourra ui grand nombre. Plusieurs d'entre eux ont été pris, après avoi avalé un peu de bouillon chaud, de spasmes auxquels a succéda un sommeil profond. Les soldats sains sont déjà internés dan,!
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les casernes, et des gens bienfaisants leur ont donné de lanourriture et des vêtements.
Le nombre des prisonniers du o"^ rég'inient de zouaves est très grand. Ce régiment a été presque anéanti. L'habillement de ces militaires n'est [as approprié au climat du Nord. Leurs souliers étaient tellement déchirés qu'ilstombaient en lambeaux, leurs larges pantalons et burnous étaient collés aux membres raidis, et ont dû être coupés du corps. Ou a dû hisser les malheureux sur les voitures qui devaient les transporter dans les chambres qui leur étaient destinées.
A l'autorité militaire incombe le devoir d'ouvrir une enquête sévère sur le transport des prisonniers, de prendre des mesures promptes pour mettre fin à ces souffrances. De pareilles scènes ne doivent pas se renouveler...
la (iazpAie du Co'ognr? fut non moins catégorique, et rendit tout commentaire superflu.
... Les forteresses allemandes sont toutes encombrées de prisonniers, et le transport de ces malheureux dans des wagons à charbon ouverts, jour et nuit, par un frijid de 8 à d2 degrés audessous de 0, est une cruauté que l'on ne saurait jamais défendre devant le tribunal rie l'hu/nanité.
Beaucoup de ces malheureux arrivent malades, exténués de froid et de faim, légèrement vêtus, et souvent sans souliers et sans bas.. .
La façon dont fut dirigé l'internement ne pouvait qu'agg-raver un étal déjà si lamentable.
En février 1871, il restait en Allemagne, comme prisonniers de guerre, 12.000 officiers et 872.000 hommes de troupe. Ils étaient répartis entre igf) dépôts : i52 sur le territoire prussien; 26 en Bavière; 7 en Wurtemberg; 8 d:ins le grand-duché de Bade; 2 en Hesse-Darmstadt.
Les officiers qui avaient signé l'engagement de ne pas s'évader jouirent d'une certaine liberté, mais ils étaient tenus de répondre à des appels et savaient que leur cormi iiespondance serait contrôlée; ils log-eaient en ville à leurs
frais. Nous aurons occasion de parler de l'insuffisance de leur solde. Plus d'un eut à subir les insultes des habitants, ce qui les oblig'ea s. porter des effets civils; mais, en g"énéral, ils furent traités avec les ég-ards dus à leur g-rade.
Les officiers qui n'avaient pas voulu donner leur parole d'honneur furent mis en forteresse, et parfois durement traités.
Les honames de troupe, — gradés et soldats, — formèrent, dans chaque dépôt, des compagnies placées sous les ordres d'un commandant supérieur ayant un pouvoir disciplinaire des plus étendus.
11 est prouvé, par de nombreux témoignages, que les hommes de troupe furent insuffisamment et mal nourris et que, lég-èrement vêtus, mal chaussés, ils eurent, surtout en décembre et en janvier, à souffrir cruellement. Trop souvent aussi, ils furent en butte à d'indig-nes brutalités.
En principe, les simples soldats travaillèrent g-ratuitement, pendant cinq heures, pour l'Etat; le travail qu'ils fournirent aux particuliers et aux communes fut inégalement rémunéré, parfois non rétribué.
Devant les conseils de guerre, on appliqua exceptionnellement le code militaire français aux prisonniers qui surent s'en réclamer.
Une situation particulière fut créée aux tirailleurs alg"ériens, aux « pauvres turcos » ; en Allemagne, où ils causèrent une terreur ég-ale à celle qu'ils avaient semée sur les champs de bataille de Wissembourg" et de Froeschvs^iller, on les désig-na sous les noms de tliiere (bêtes fauves) et on les traita d'une façon inhumaine : à peine vêtus et maintenus cruellement dans le Nord, ils y moururent « comme des mouches ».
Les rédacteurs du Récit officiel prussien ont prétendu que, à part « quelques inconvénients », la majorité des prisonniers « n'a eu à se plaindre ni de l'alimentation, ni du traitement a ; demandons à des faits certains ce qu'il faut penser de cette audacieuse affirmation.
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Du rèj^Iemcnt qui fut rais on vigueur dans la plupart des déoôts allemands, nous nous bornerons à reproduire trois articles, qui furent largement appliqués :
(* Toute seutinelle doit faire usage de ses armes au moindre refus d'obéissance ;
7o Chaque désobéissance est punie sciou le code prussien. Dats les cas graves et en récidive, le coupable sera impitoyablement mis à mort ;
8^ La même peine sera appliquée pour toute voie de fait envers un supérieur quelconque.
Demandons à un officier, auquel nous devons des notes h la "ois intelligentes et modérées, ce que fut l'installation à Spcndau,où commandait cependant un chefbienveillant, le « Son général » Streit :
î^e? prisonniers campés furent d'abord établis sous la tente ; i;uis, quand vint l'hiver, dans de longues baraques formées d'une carcasse en bois revêtue de carton goudronné. Chacune de ces circasses pouvait contenir cent hommes et était munie de deux poêles. L'humidité des neiges et des pluies suintant à travers ces légères parois se combinait avec lefl'et réfrigérant d'un sol sablonneux pour faire de ces locaux un séjour des plus malsaint. Or, nos pauvres lrouj)iers manquaient souvent des vètemen?^ les plus indispensables. Des maladies nombreuses, phtisie, petite vérole et typhus, se déclarèrent, et tous les jours en emportaient quelques-uns.
Vers le mois de décembre, le gouvernement prussien leur distribua des châlits en bois qui permettaient d'isoler la paille du sol, et des toiles pour la réunir en paillasse.
Mais il laissa toujours en souffrance l'habillement et la chaussrre. Cependant il avait saisi nos magasins militaires ; il lui é(ait donc bien facile de satisfaire à toutes les exigences i...
Un prisonnier en Poméranie a également fourni de précieux renseignements. Un mois après l'arrivée, voici ce qu'il vit :
I. Patorni [lieutenant L ), Neuf mois de captivité en AUemas^ne.
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... Au milieu du cloaque où nous étions, que l'on se fiç;ire une centaine de trous ayant environ 30 mètres de long sur IC de large, avec 4 mètre de profondeur ; ces trous avaient une couverture faite de paille de marais tressée entre des branches de sapin tichées en terre de chaque côté et venant se joindre au milieu, en forme de toit, à environ 2 mètres 50 centimètres audessus du sol. Cette couverture était tellement mince et peu serrée que, pendant les nuits claires, on apercevait les étoiks à travers.
Dans ces grandes fosses creusées dans la vase et par des ttmps pluvieux, il était resté des flaques d'eau sur lesquelles ou avait jeté un peu de paille, et il suffisait de poser le pied dessus pour que cette paille s'enfonçât sous les pas et que Teau paru.' a sa place. Ces affreuses cahutes, véritables terriers humains où couvaient les fièvres, la variole et le typhus qui devaient nous décimer plus tard, n'avaient qu'une seule issue se fermart par une porte sans gonds faite de la même manière que la toit»re en paille tressée, et à laquelle il fallait donner du pied pour la faire tenir lorsqu'à reculons on entrait dans le trou '...
... Vers le milieu du mois de novembre, la neige fit son Apparition ; les faibles toitures qui nous abritaient laissaient pisser cette neige qui filtrait, fine comme de la farine ; il faisait un froid terrible dans ces trous malsains ; la neige, en tombant su? nos couvertures, se formait en verglas ; et, dans l'obscurité qui régnait là-dedans, on n'entendait que grelotter et se plaindre.
Les tirailleurs algériens surtout, avec leur pantalon de toile, souffraient rudement de cette température mortelle ; parfois, dans la nuit, ils poussaient de sourds rugissements mêlés au nom d'Allah et de Mahomet, auxquels ils reprochaient d'avoir abmdonné la France et ses enfants *...
Le 9 février 187 i, le thermomètre descendit à 4i° sudessous de 0, et cette température ne varia pas pendaat trois jours.
... Impossible de s'endormir avec un froid pareil, et il y en
ï. Brachon (l'h ], Neuf mois en captivité. Octobre iS70-juiIlel 1871, pp. ç;3, ç)4. 95a. Id., ibid., op. cit., p. io5.
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eut qui, cng'ourdis et paralysés, furent trouvés gelés, parmi leurs camarades qui les croyaient endormis.
Les Poméraniens nous disaient en ricanant : « Encore deux degrés seulement, et les Français n'auront plus besoin d'être gardés ' !... »
D'autres exemples ég-alement probants pourraient être encore cités, mais il faut se borner.
C'est ainsi qu'un témoin, loyal entre tous, le capitaine Quesnaj de Beaurepaire, a signalé la recrudescence de mauvais traitements que provoqua à Ing-olstadt, de la part des Bavarois, la nouvelle de leur défaite à Coulmiers : (( ...Le plus souvent, les sous-officiers de service exig'eaient par cruauté ces promenades si redoutées des prisonniers » qui, à peine vêtus, avaient beaucoup à soutfrir d'un froid intense -.
A la fin de novembre, le 3o, 6.000 prisonniers quittèrent Stettin pour aller occuper, à 6 kilomètres environ de là, le camp de Krekow, où ils furent installés dans des tentes d'une contenance de ving-t hommes environ : le froid rigoureux, les mauvais traitements et l'insuffisance de la nourriture comme quantité et comme qualité ne tardèrent pas à provoquer chez les prisonniers une mortalité effrayante 3. Sur l'ordre du gouvernement prussien, ils construisirent des baraques en planches ; on en comptait quatre-vingts dans les premiers jours de janvier.
La mortalité diminua dès lors sensiblement ; cependant, le 8 février 1871, le thermomètre étant descendu à aô", « sur 47 soldats français venant de Krekow à Stettin pour y chercher le pain pour la distribution du lendemain, huit furent gelés : deux moururent immédiatement et les autres les jours suivants* ».
1. Brachon [Ph.], op. cit., p. ibO. Pendant ces trois jours, plus de 200 prisonniers ayant les bras et les jambes gelés entrèrent à l'hôpital.
2. Qiiesnai/ de Beaurepaire {capitaine), De Wissembourg à Ing-olstadt (18,0-1871), p. 216.