‹ Histoire de l'invasion allemande en 1870-1871Chapitre 44 sur 257 · GARDES NATIONAUX · texte numérisé non relu

GARDES NATIONAUX

Si la question de la Garde nationale fut complexe au point de vue de son emploi, qu'elle fût « mobilisée » ou « sédentaire », il est hors de doute que, dans le plus grand nombre des cas, cet emploi était légitime. La conduite des gardes nationaux fut incontestablement très belle à Châteaudun, à Rambervillers et à Saint-Quentin; ils s'y conduisirent en véritables soldats : c'est précisément ce qui irrita les Allemands; aussi, le plus souvent, les traitèrent-ils avec un mépris affecté et, se déshonorant eux-mêmes, avec cruauté.

Le 9 octobre 1870, les gardes nationaux de Bazincourt (Oise), qui avaient été chargés de parer à un

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mouvement tournant, défendent les ponts ({ui donnent accès sur la rive g'auche de l'Epte :

Cernés (ie toutes parts, six de ces braves gens se font tuer pour l'honneur et tombent percés de balles. Bien qu'il n'ait eu qu'un seul blessé dans cette affaire, l'ennemi déploie un tel acharnement contre ces paysans en blouse que deux d'entre eux, mis hors de combat, sont massacrés sans pitié, après s'être rendus... Quant aux prisonniers de Bazincourt^ malgré les démarches que le comte de Briey, maire, fit pour les sauver, malg-ré les généreux efforts d'un Polonais, le second lieutenant comte de Bninski, ils devaient cruellement expier le crime d'avoir défendu leurs foyers, sans porter d'uniforme. Trois d'entre eux, il est vrai, furent relâchés après avoir été roués de coups de bâton, à la manière allemande, mais les cinq autres, après un sinuilacre de jugement, furent imi)iloyablcment fusillés, à Saint-Germer-de-Fly, le lendemain du combat. Le chef du peloton d'exécution n'oublia pas de lire aux victimes, dans un psautier latin, les prières des agonisants ; on ne pouvait observer avec plus de scrupule les pratiques de la religion, et violer plus odieu- , sèment les droits de l'humanité i.

Le i8 novembre, les Allemands capturent, sauf un seul, des gardes nationaux qui, au nombre d'une trentaine, ont honorablement défendu le poste de la Chaume, situé près de Sens; on poursuit les autres. Le major Lehman, chef du ds'tachement, inflige à Sens une amende de 4o.ooo fr. Le soir, comme il était à table et déjà « dans un état d'ivresse complet »,un adjudant vient prendre ses ordres au sujet de quatre nationaux que l'on a pris. L'ivrogne ne demande pas le [)lus petit renseignement et se contente de balbutier : « Erschiesst sie I », « Fusillez-les 1 », puis il se remet à boire; l'ordre fut immédiatement exécuté.

Les quatre malheureux furent emmenés à une cer-

I. RoLiN (L.) (ancien officier), Campagne de jSjo-iSy/. La Guerre dans l'Ouest, p. 73.

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taille distance, on attacha sarl'épaule de chacun d'eux une chandelle, on les fusilla à l)Out {lortant, puis on les enterra. Ainsi [)érirent : Edouard Veuillot, lieutenant ; Casimir Fauvel, sergent-major; Hippolyte Leclair, serg-ent; Narcisse Reg-neau, garde : or, ces quatre prisonniers de guerre étaient en uniforme *.

Prévenues de leur infortune, le 20, les quatre veuves eurent à loger et à servir, à Villecien, au moins vingt Prussiens.

Si Ton considère qu'il y eut deux façons de traiter, d'une part les g'ardes nationales de Châteaudun et de Dijon qui furent respectées, de l'autre la garde nationole de Rambervillers, on constate (jue c'est surtout la passion qui servit de règ'le ^.

Un bon Français, M, Thorel, notaire à Aubigny (Ardennes), organise la garde nationale, qui le place à sa tête ; bientôt, il dispose, par l'adjonction de douaniers et de mobiles de la garnison de Rocroi, d'une troupe constituée qui est habilléed'une façon uniforme.

Des coups de main attirent sur lui l'attention de l'ennemi ; il est contraint de reculer devant une colonne très supérieure en nombre. Pris par trahison, il est jugé et condamné à mort après avoir refusé aux Prussiens le droit de l'interroger sur une défense légitime ordonnée par le gouvernement national.

Sa femme, ayant été assez heureuse pour obtenir sursis à l'exécution, il demeure prisonnier à Reims, où il est malmené; au bout de six mois, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité.

1. Datjphiné (V.) et Humbert, l'Invasion allemande en iSyo dans l'arrondissement de Se.ns, pp. 4i à 46.

2. BaE;<ET (lieuleiiant el docteur en droit Amédée), la France el l'Allema:jne devant le droit international pendant les opérations militaires de la. guerre de i8jq-i8ji , p. 25.

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Le 20 décembre 1870, il arrive au bagne allemand de Werden am Ruhr * : il reste en cellule jusqu'au mois d'août 1871, époque à laquelle il fut envoyé, comme adoucissement, à l'atelier de dorure.

La captivité de cet homme indomptable dura jusqu'au 25 juillet 1872, date à laquelle l'empereur Guillaume P'" signa sa grâce définitive'^. M. Thorel ne reçut cependant que huit ans plus tard la croix de la Légion d'honneur, à laquelle il avait acquis tant de litres.

FRANCS-TIRBURS

Nous avons établi le droit qu'avaient les francstireurs d'être considérés et traités comme des belligérants.

L'exemple suivant suffirait pour démontrer la barbarie avec laquelle ils furent cependant traités.

Assassinai: de Mesny de Boisseaux^ le 20 novembre. — Ce jour-là un détachement de cavaliers badois j)arti de Dijon pour venir réquisitionner doit s'enfuir devant des francs-tireurs en laissant sur place un des siens grièvement blessé : il est aussitôt transporté à Nuits, où les soins nécessaires lui sont prodigués.

\ eims en forces dans l'après-midi, les Badois trouvent sur le plateau de Chaux un franc-tireur qui, affligé d'une hernie, est à bout de forces : à peine âgé de dix-neuf ans, riche et fils unique d'une veuve, Mesny de Boisseaux a voulu s'engager et, contraint par la faiblesse de sa constitution d'interrompre pendant

I. LÉOPOLD (maréchal des logis), Les Français au Bagne allemand, p. 18.

3. CeUc grâce fut obtenue grâce aux démarches de M""* Coralie Cahen, du Père Marie et à l'intervention du comte Gontaut-Biron, notre ambassadeur à lierlin.

un peu de temps son service, a rejoint sou poste.

Les Badois trouvent Mesnydans une carrière où ses camarades l'avaient transporté avant de s'éloigner ; ils Je poussent vers Dijon à coups de pied, de crosse, de sabre et,lors(pi'il finit par retomber, ils le lardent avec leurs baïonnettes et leurs sabres; puis ils rentrent à Dijon,

A l'hôpital où le cadavre fut transporté pendant la nuit, les Sœurs comptèrent trente-huit blessures ; la tête était presque séparée du tronc. Or, le colonel badois, chef de cette troupe d'assassins, savait que le blessé du matin était vivant et bien soig-né.

Aussi, dans la protestation énergique adressée de Nuits, le 22 novembre, par le colonel de Bourras, commandant du Corps franc des Vosges, contre ce « fait indigne de toute nation civilisée », le général Werder put-il lire :

Cet officier a commis une action d'auianl plus honteuse qu'avant de la commettre il s'était informé de la manière dont on avait traité le Badois blessé le matin, et qu'il savait pertinemment qu'il avait été parfaitement soigné.

Werder affirma qu'il n'avait jamais donné l'ordre de fusiller surtout un prisonnier et annonça qu'il faisait ouvrir une enquête dont, naturellement, le résultat ne fut jamais connu.

Au lendemain de l'affaire de C hât if lon-sur- Seine, le 20 novembre. — Le colonel Ricciotti Garibaldi adressa, au sujet des francs-tireurs, deux protestations qui eurent d'heureuses conséquences parce qu'il sut leur imprimer, par la menace, un caractère pratique.

Auprès du prince Frédéric-Charles, Ricciotti affirme, au nom de la justice et de l'humanité, que la qualité

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de bellig-éranls ne saurait être refusée aux francstireurs, alors que « des malheureux blessés ont eu à subir des tortures d'une brutalité telle que la lang^i.e française ne trouve pas d'expression pour les qualifier )).I1 termine ainsi : (f...Je voulais aussi vous dire sans menace, sans bravade : ma brigade se composant unupiement de francs-tireurs, nous garderons tous ^ nos prisonniers (nous en avons 200 de GhâlillonJ'es- *■ père que le nombre grandira). Chaque fois que j'aurai la certitude de violences commises sur les nôtres par vos troupes, je rendrai œil pour œil,dentpour dent..,» Avec le général de Kraatz-Koschlau, auquel on avait, à tort ou à raison, prêté le projet de faire fusiller les otages de Ghâtillon, il est non moins net :

;, Une bonne fois, faites donc la guerre en soldats et non en

vandales qui ne rêvent que i)illage.

I Menace pour menace : si vous avei l'infann'e de mettre à exé- ' cution votre odieux projet, je vous donne l'assurance que je

n'épargnerai aucun des deux cents prisonniers que vous savez

entre nos mains.

Les otages furent aussitôt relâchés et rendus sains et saufs.

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