CHAPITRE PREMIER
Iulien dut se demander quel article de l'Évangile ou du dogme conférait au Pape le droit de juger sans ressort la cause des gouvernements et des peuples... Et le souverain lui-même, qu'on voulait traîner devant le tribunal suprême, dut évidemmenl sourire de ces tristes menaces.
Le Christ, qui ordonna à Malchus de remettre l'épée au fourreau quand celui-ci voulut le disputer à ses bourreaux, le Christ dut-il sanctionner, dans l'immensité des cieux, la résistance décrétée par son ministre dans le Vatican, lui qui n'eut jamais d'autre terre que celle qu'il emportait à la plante de ses pieds divins quand il allait évangéliser les masses, lui qui ne voulut pas que son apôtre eût d'autre patrimoine qu'une croix sur le sol de l'Italie, comme il n'avait eu d'autre patrimoine que sa croix sur le Golgotha?
Cependant la croisade prêchée par l'encyclique commença. Les journaux ultramonlains de tous les pays s'emportèrent jusqu'aux diatribes les plus violentes : des évêchés, des chaires et des sacristies, sortirent des provocations à la révolte. Une circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets de France (17 février) signala ces tentatives d'agitation : « Oubliant ce que l'Empereur a fait depuis dix ans pour le Saint-Père, dit-elle, on parle d'hostilité et de spoliation... Rédigées dans co sens, avec plus ou moins d'habileté, de petites brochures à format populaire sont, par centaines de mille, gratuitement
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distribuées dans les temples, dans les écoles, dans les maisons privées; la chaire môme se fait, dans certaines localités, l'écho de ces calomnies et de ces excitations. »
Grâce à des mesures énergiques, grâce surtout à l'attitude des populations, dont l'indifférence fut complète, ces tentatives n'aboutirent qu'à d'innliles scandales. On eut à peine besoin de sévir, et toutes les répressions consistèrent dans la suppression d'un journal exalté, YUnivers, qui encore reparut sous un autre titre, et dans quelques avertissements donnés à quelques journaux.
Comme, néanmoins, la conduite de la France avec la cour de Rome était sujette au contrôle des Puissances, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel, rédigea une circulaire diplomatique, où il fit ressortir avec une grande réserve et une rare habileté la faiblesse des arguments établis dans l'encyclique.
Il signala d'abord l'oubli des usages diplomatiques dont la cour de Home s'était rendue coupable en transportant sur le terrain de la religion une question d ordre purement temporel, et l'inconvenance d'un appel au clergé pour provoquer l'agitation dans les
3S CIIAI'ITRE PREMIER.
masses. Confirmant officiellement les idées de Fauteur anonyme de le Pape et le Congrès, il déclara que « la cour de Rome n'avait pas été bien inspirée en essayant d'établir, ainsi que le fait l'encyclique, une sorte de connexité indissoluble entre deux ordres d'intérêts qui ne sauraient être mêlés et confondus sans danger. » L'encyclique invoquait uno intervention spéciale de la Providence pour la création du royaume temporel ; l'histoire était là pour démentir celte assertion, en établissant que les États de l'Église n'ont été formés que par de simples moyens politiques et le concours de souverains étrangers.
La question du détachement des Romagnes avait d'ailleurs un antécédent: en 1797, le Pape avait cédé ces provinces à la France par le traité de Tolenlino. Plus tard, l'Autriche entra dans des arrangements avec la France, qui disposèrent en faveur de ce dernier pays des Légations, de la Romagne, de Ferrare et de Bologne. Les traités de Campo- Formio et de Lunéviile en font foi. L'Autriche donc ne reconnaissait, pas plus que la France, l'indissolubilité des deux pouvoirs. Plus tard, elle signa avec Murât un traité qui assurait à ce dernier, en 1814, une acquisition calculée sur le pied de quarante mille âmes à prendre sur l'État romain; il s'agissait alors de s'attacher le roi de Naples. Plus tard, le gouvernement de Vienne conservait encore une partie de la Légation de Ferrare, et les Puis-
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sances signataires de 1815 confirmèrent cette usurpation. « Il ne s'en fallut pas de beaucoup que les Romagnes no demeurassent alors séparées des Etats Pontificaux. » La discussion, dans les réunions des plénipotentiaires de la Sainte-Alliance, ne vit intervenir aucune question religieuse.
Quelques jours après, une circulaire du ministre de l'instruction publique de France rappelait les évêques à leurs devoirs, et leur faisait entendre ces belles paroles : « Je compte, Monseigneur, sur les sentiments de prudence et de charité pour ramener dans les voies de l'Évangile et du devoir les hommes qui s'en écartent... Qu'ils se souviennent que nous sommes tous, prêtres ou laïques, citoyens de la même patrie, et que, si le clergé doit sa vénération profonde au chef de l'Église catholique qui siège au Vatican, il doit son respect et sa fidélité au souverain de la France qui siège aux Tuileries. »
Pendant que la cour de Rome essayait de soulever, au nom du Christ, la nation française contre son gouvernement, l'armée française à Rome continuait à protéger le Pape contre l'exaspération de ses propres sujets. Aucun plaidoyer ne sera plus éloquent que k simple exposé de la conduite du gou-