‹ Histoire de l'Italie 1789-1863Chapitre 26 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

Les ministres avaient remis leurs portefeuilles entre les mains du roi, tout en continuant de diriger leurs départements respectifs. Viclor-Emmanuel chargea M. Ricasoli de former un nouveau cabinet. M. Ricasoli s'était signalé par l'annexion de la Toscane et son opposition aux vues de Napoléon III, quand il avait été question de la restauration des duchés après Villafranca. Il n'avait ni la souplesse, ni l'aisance de M. de Cavour, ni la ûnesse et l'esprit de M. Ratazzi ; mais il possédait une rigidité de caractère sur laquelle on fondait les plus grandes espérances. Celte rigidité n'eut d'autre résultat que d'isoler le ministère.

Le 12 juin, le nouveau cabinet fut constitué. Il conservait quatre membres seulement de l'ancien : c'étaient M. Peruzzi aux travaux publics , M. Minghctli à l'intérieur, M. Bastogi aux finances, et M. de Sanctis à l'instruction publique. M. Ricasoli prit les fonctions de ministre des affaires étrangères, avec le titre de président du conseil ; M. Mi-

glictli, nncicn ministre de la justice lors de la présidence de M. Ratazzi , revint à son ministère ; M. Cordova succéda pour le commerce à M. Naloli, et le général Mcnabrca prit la direction de la marine, qui n'avait pas encore de titulaire. Le portefeuille de la guerre fut réservé au général de la Rovcre, alors lieutenant du roi en Sicile.

La Chambre échappa au ministère dés le premier jour, car la majorité se réunit pour décider quelle ne se séparerait pas avant d'avoir sanctionné les grandes lois proposées pour l'organisation fondamentale du pays. On vota donc l'armement national, qui consistait dans l'établissement d'une garde nationale, assujettie plusieurs fois palan aux exercices militaires, mais qui pourrait é!re mobilisée en temps de guerre pour augmenter les forces de l'armée ; elle devait compter deux cent vingt bataillons de six cents hommes, soit une force totale de cent trente-deux mille hommes.

LVmprunt fut voté à la majorité de deux cent quarante-deux voix contre quatorze. On adopta le projet sur les chemins de fer, et on abandonna déGnitivcmcnt le système d'administration par régions, que proposait M. Minghctli. Les deniers jours de la première session furent signalés par les interpellations et les plaintes de M. Liborio Romano sur les affaires de Naplcs.

Le fait le plus remarquable de celte époque consista dans le succès de l'emprunt. Les souscriptions

ORGANISATION DE L'ITALIE

publiques s'élevèrent à plus d'un milliard. Les provinces méridionales y contribuèrent pour plus de cent millions. Le gouvernement dut réduire les demandes pour rester dans la limite votée par les Chambres.

M. Ricasoli n'était sympathique ni à la France, ni à la majorité. Il avait M. Urbain Ratazzi pour adversaire déclaré, car ce dernier a\ait refusé le ministère de l'intérieur qui lui élait offert pour se rendre à Paris, auprès de l'empereur Napoléon III. Mais ce voyage forlifia l'influence de M. Ricasoli, car la mode était alors de faire preuve d'indepeudanec vis-à-vis de la France, comme s'il y avait jamais eu d'autre pression que celle de l'union mémo. M. Ricasoli d'ailleurs administra avec habileté, il se chargea du ministère de l'intérieur, et chercha à négocier une réconciliation avec Rome. Au mois d'août, il adressa au Sainl-Pérc une lettre remarquable :

« Douze ans se sont écoulés, disait-il, depuis que l'Italie, émue des paroles de mansuétude et de pardon sorties de votre bouche, a conçu l'espérance de fermer la série de ses malheurs séculaires, et d'ouvrir l'ère de sa régénération; mais comme les puissances do la terre l'avaient partagée entre divers

maîtres, et s'étaient réservé sur elle un patronage et une domination, l'œuvre de régénération ne put se développer pacifiquement dans l'intérieur de nos frontières, et il fallut recourir aux armes pour nous affranchir de la domination étrangère campée au milieu de nous, afin que les réformes civiles ne fussent pas entravées ou môme étouffées et anéanties dès le début.

« Vous alors, Très-Saint-Père, vous souvenant que vous êtes sur la terre le représentant d'un Dieu de paix et de miséricorde et le père de tous les fidèles, vous refusâtes votre coopération aux Italiens dans la guerre, sacrée pour eux, de l'indépendance; mais comme vous étiez aussi un prince italien, cette délerminalion les remplit d'une grande amertume. Les esprits s'irritèrent, et l'on vit se rompre ce lien de concorde qui avait rendu si heureux et si efficaces les commencements de notre renaissance. Les désastres nationaux qui suivirent presque immédiatement enflammèrent de plus en plus les passions excitées, et à travers une succession funeste de déplorables événements que nous voudrions tous oublier, il s'engagea dès lors entre la nation italienne ( l le Siège Apostolique un conflit fatal qui ne subsiste que trop aujourd'hui et qui cause un préjudice égal à l'un et à l'autre.

« Toute lutte doit finir, ou par la défaite et la mort de l'un des combattants, ou par leur réconciliation. Les droits de nationalité sont impérissables et le

OINUMSATION DE L'tTALIK.

siège de saint Pierre, en vertu d'une promesse divine, est impérissable aussi. Puisque aucun des deux adversaires ne peut disparaître du champ de bataille, il faut qu'ils se réconcilient pour ne pas jeter le monde dans des perturbations terribles et sans tin.

« Cette conciliation serait impossible. elles Italiens éminemment catholiques n'oseraient ni la demander, ni même l'espérer, si, pour y parvenir, il fallait que l'Église renonçât à l'un de ses principes ou d« ses droits qui appartiennent au dépôt de la foi, ou qui sont de l'institution immortelle de l'Hommel>icu. Ce que nous demandons, c'est que l'Église qui, comme interprète et comme gardienne de l'Evangile, a apporté dans la société humaine un principe de législation surnaturel, et s'est faite l'initiatrice du progrès social, poursuive sa mission divine et démontre toujours davantage la nécessité de sa propre existence par l'inépuisable fécondité de ses rapports avec l'œuvre jadis commencée et inspirée par elle. Si, à chaque pas de la société en progrès, l'Eglise n'était pas capable de créer des formes nouvelles sur lesquelles pussent se fonder les états successifs de la vie sociale, l'Eglise ne serait pas une institution universelle et perpétuelle, mais un fait temporel et périssable. L'Eglise jusqu'ici a donné des témoignages éclatants de cette fécondité en se transformant avec sagesse dans ses points de contact avec le monde civil, à chaque évolution nouvelle de la société. Ceux qui prétendent t. v. 42

aujourd'hui qu'elle doit rester immobile, oseraientils affirmer qu'elle n'a jamais changé dans ce qu'elle a d'extérieur et de relatif dans ses formes? Oseraientils dire que les formes de l'Eglise sont depuis Léon X jusqu'à nous ce qu'elles ont été depuis Grégoire VII jusqu'à Léon X, et qu'à partir de Grégoire VII elles sont restées ce qu'elles avaient été depuis saint Pierre jusqu'à ce pontife?... Dans le mélange et la lutte des éléments divers et si souvent contraires, par lesquels se préparait l'ère moderne au sem du moyen âge, l'idée chrétienne, grâce à l'Eglise, pénétra dans l'ordre de la famille, de la cité, de l'Etat; elle créa dans les consciences le dogme d'un droit public; elle sut dans sa législation déterminer l'application et faire sentir les avantages de ce droit, et alors l'Eglise devint un pouvoir civil et se fit juge des princes et des peuples. Mais quand la société fut arrivée à un degré d'éducation plus parfaite, qu'elle eut exercé et éclairé sa raison, le besoin de sa tutelle cléricale cessa, et en conséquence le lien de cette tutelle se rompit. On rechercha et on reprit les traditions de la civilisation ancienne, et un pontife, en s'associant à cette œuvre, mérita de donner son nom au siècle où il vécut... Il fut un temps peut-être, alors que tous les droits étaient incertains et en proie à la force, où le prestige d'une souveraineté temporelle servait à l'indépendance de l'Eglise ; mais depuis que les Etats modernes sont sortis du chaos du moyen âge, qu'ils

ORGANISATION DE L'ITALIE

se sont consolidés en s'adjoignant leurs éléments naturels, et que le droit public européen s'est fondé sur des bases raisonnables et justes, quel avantage a pu trouver l'Eglise dans la possession d'un petil royaume, sinon d'être jetée dans les agitations, les contradictions, les embarras de la politique, d'être distraite par le soin des intérêts mondains du soin des biens célestes, d'être asservie aux jalousies, aux cupidités, aux intrigues des puissants de la terre? Je voudrais, Saint-Père, que la droiture de voire esprit, de votre conscience et la bonté de votre cœur jugeassent seules si cela est juste, utile, convenable pour le Saint-Siège et pour l'Eglise. Ce déplorable conflit a les plus tristes conséquences pour l'Italie aussi bien que pour l'Eglise.

« Le clergé déjà se divise, le troupeau se sépare de ses pasteurs. Il existe des prélats, des évêqncs, des prêtres, qui refusent ouvertement de prendre part à la guerre que Ton fait de Rome au royaume d'Italie; un bien plus grand nombre y répugnent en secret. La multitude voit avec indignation des ministres du sanctuaire se mêler a des conspirations contre l'État et refuser aux vœux publics les prières qui leur sont demandées par les autorités : elle frémit d'impatience quand elle entend qu'on abuse, du haut de la chaire, de la parole divine au point d'en faire un instrument de blâme et de malédiction contre tout ce que les Italiens ont appris à admirer et à bénir. La multitude, peu habituée aux distinc-

tions subtiles, pourrait à la fin être conduite à imputer à la religion ce qui n'est que le fait des hommes qui en sont les ministres, et à se séparer de cette communion à laquelle depuis dix-huit siècles les Italiens ont la gloire et le bonheur d'appartenir.

« Ne jetez pas, Saint-Père, dans l'abîme du doule un peuple tout entier qui désire sincèrement pouvoir vous croire et vous vénérer. L'Eglise a besoin d'être libre; nous lui rendrons sa liberté entière. Plus que personne nous voulons que l'Eglise soit libre; mais pour être libre il est nécessaire qu'elle se dégage des liens de la politique qui jusqu'ici ont fait d'elle un instrument de guerre contre nous, au gré de telle ou telle Puissance... Si vous voulez être plus grand que les rois de la terre, dégagez-vous des misères de cette royauté qui vous fait leur égal. L'Italie vous donnera un siège sûr, une liberté entière, une grandeur nouvelle. Elle vénère le pontife, mais elle ne saurait arrêter sa marche devant le prince; elle veut rester catholique, mais elle veut être une nation libre et indépendante. Si vous écoutez la prière de cette fille de prédilection, vous gagnerez sur les âmes plus de pouvoir que vous n'en aurez perdu comme prince, et, du haut du Vatican, lorsque vous étendrez voire main sur Rome et sur le monde pour les bénir, vous verrez les nations, rétablies dans leurs droits, s'incliner devant vous, leur défenseur et leur protecteur. »

Onc.AMSATION DE L'tTAUR.

Page 1