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du vicaire général, pendant que le reste du clergé protestait en faveur de la cause italienne. Dans les provinces napolitaines on vit trente-quatre évéques abandonner leur résidence. En revanche, quelquesuns se rallièrent franchement au gouvernement. Tel fut le cardinal de Capoue, qui autorisait le Te Demi pour la prise de Gaëte, pendant que le cardinal-archevêque de Naples suspendait dix-sept prêtres qui avaient assisté à la fête. M. Mancini répondit à cette mesure d'hostilité par une autre mesure non moins hostile : il réduisit de trente à trois les couvents de capucins des Etats de Naples.
Toutes ces luttes aboutissaient en fin de compte au désavantage du clergé. Elles étaient pourtant regrettables en ce qu'elles creusaient plus profondément la division entre les deux partis : on doit les rapporter pour expliquer l'aigreur de la cour de Rome et comprendre les représailles auxquelles se livra le Saint-Siège.
Aussi accueillait-on sans vérification toutes les nouvelles fausses ou exagérées de nature à représenter les partisans de la cause italienne comme des brigands qu'il fallait mettre hors la loi. Il ne se
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passait pas de semaine sans que les journaux cléricaux n'enregistrassent de nouvelles violences. Tantôt c'étaient des couvents pillés, des prêtres arrachés à l'autel en habits d'officiant, traînés en prison avec toutes sortes d'outrages, et quelquefois même fusillés; les démentis appuyés de preuves arrivaient ensuite, mais sans détruire complètement l'horreur inspirée par les premiers récils. Il y a dans tous les partis des exaltés qui croient servir leur cause en chargeant leurs adversaires de crimes imaginaires.
On ne s'étonnera donc pas de l'allocution dans laquelle, le 30 septembre, Pie IX fit en consistoire secret le tableau de la chrétienté. Il venait d'accueillir l'archevêque de Naplcs, qui, grâce à son opposition bruyante et à ses démonstrations hostiles, avait dû être arrêté et envoyé en exil. « Tout le monde sait, dit-il, comment les satellites du gouvernement piémontais et de la rébellion qu'il favorise, pleins d'astuce et de tromperie et devenus abominables dans leurs voies, ont renouvelé les attentats et les fureurs des anciens hérétiques, et se livrent à leur rage contre les choses saintes, s'efforcent de renverser de fond en comble, si cela était jamais possible, l'Eglise de Dieu et la religion catholique, d'arracher de toutes les âmes sa doctrine salutaire, d'exciter et d'enflammer toutes les mauvaises passions. Tous les droits divins et humains ont été foulés aux pied3, toutes les censures
ecclésiastiques méprisées , les évêques, par suite d'une audace qui croit de jour en jour, chassés de leurs propres diocèses et même jetés en prison. La plupart des peuples fidèles ont été privés de leurs pasteurs, les prêtres réguliers et séculiers accablés de mauvais traitements et en butte à toutes sortes d'injustices. Les congrégations religieuses ont été détruites, leurs membres expulsés de leurs asiles et réduits à la plus complète indigence, les vierges consacrées à Dieu obligées de mendier leur pain; les temples les plus vénérés ont été dépouillés, profanés, changés en cavernes de voleurs, les biens sacres pillés, l'autorité et la juridiction ecclésiastiques usurpées, les lois de l'Eglise violées cl foulées aux pieds. Alors des écoles de mauvaise doctrine ont été établies, des libelles et des journaux infâmes, sortis des ténèbres, ont été distribués en tous lieux, aux frais énormes d'une criminelle conjuration. Ces écrits pernicieux et abominables attaquent notre sainte foi, la religion, la piété, l'honnêteté, la pudeur, l'honneur et la vertu, renversent les vraies et inébranlables règles de la loi éternelle et naturelle, du droit public et privé; la liberté religieuse, la propriété de chacun sont attaquées; les fondements de la famille et de la société civile sont ruinés; la réputation de tous les gens vertueux est noircie par de fausses accusai ions, déchirée par les plus grandes injures. Le désir eflïêi.é de vivre et de tout oser, l'impunité de tous les vices et de toutes les erreurs,
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sont tous les jours de plus en plus nourris, propagés, agrandis.
« Il n'est personne qui ne voie quelle suite déplorable de calamités, de crimes et de maux de toutes sortes s'est répandue, principalement sur la malheureuse Italie, à la suite de cette grande et criminelle rébellion, car, pour nous servir des paroles du prophète, la malédiction, le mensonge, l'homicide, le larcin et l'adultère ont inondé le monde, et le sang a été recovvtrt par le sang.
« Oui, le cœur attristé est saisi d'horreur. La parole manque pour dépeindre la plus grande partie des villes du royaume de Naples incendiées et détruites, un nombre considérable de prêtres vertueux, de religieux, de citoyens de tout âge, de tout sexe et de toute condition, sans en excepter même ceux que la maladie consumait, charges des outrages les plus indignes, jetés dans les prisons ou mis à mort de la manière la plus barbare, sans qu'on daignât même instruire leur cause.
« Et quels sont ceux qui agissent ainsi? Des hommes qui ne rougissent point d'avancer avec l'impudence la plus effrontée qu'ils veulent donner la liberté à l'Eglise, et rendre à l'Italie le sens moral. Bien plus, ils n'ont point eu honte de demander au Pontife romain qu'il veuille bien acquiescer à leurs injustes désirs, de peur que de plus grands maux n'en rejaillissent sur l'Eglise, i
« Mais ce qui nous cause la plus grande douleur,
vénérables frères, c'est que plusieurs membres du clergé séculier et régulier, dont quelques-uns même étaient revêtus de dignités ecclésiastiques, misérablement entraînés par un esprit d'erreur et de rébellion, ont oublié leur vocation et leurs devoirs, se sont écartés du cbemin de la vérité, ont donné leur assentiment aux desseins des impies, et sont devenus, au grand regret des gens de bien, une pierre d'achoppement et de scandale. »
Cette allocution témoigne suffisamment dans quflles erreurs était tombé le Souverain Pontife sur le mouvement italien. L'exagération même que renferment ces paroles atteste de l'irritation profonde de Pie IX. Ne fallait-il pas en effet qu'il fût bien trompé pour ne voir que des brigands là où s'établissait une autorité régulière, bien autrement forte que toutes celles qui avaient jamais occupé l'Italie? Mais on croyait sincèrement, à la cour de Rome, que les couvents avaient été dispersés sans qu'on eût pourvu à l'existence des religieux qui les habitaient, que les crimes les plus effrayants pouvaient se commettre dans l'Italie, puisqu'il était établi que la plupart des cités populeuses des Etats napolitains avaient été livrées au pillage. Il fallait assurément
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que le Saint-Père fût circonvenu par son entourage, ou qu'il ambitionnât, aux yeux de la postérité, la triste gloire d'avoir souffert plus qu'aucun do ses prédécesseurs au nom de la religion dont il était le chef.
Tout accord était donc impossible pour le moment, et si le Souverain Pontife se contentait de se plaindre, la plupart des prélats exaltés qui l'entouraient cherchaient à prendre leur revanche. De là des levées d'hommes et d'argent, qui favorisèrent activement l'anarchie et le désordre dans le royaume de Naples.
Le gouvernement pontifical s'abandonnait à une politique extrême. Il favorisait ou laissait faire les ennemis du royaume d'Italie dans leurs tentatives de désordre contre la société nouvelle. Nous avons fait remarquer déjà que, pendant le siège de Gaète, les frontières des États Romains étaient le siège de conspirations qui avaient pour but de favoriser une guerre de partisans, et celte guerre devait nécessairement dégénérer eu brigandage. On connaissait les principaux instigateurs de ces dés-
ordres. Ils appartenaient, pour la plupart, à une société sanfédiste qui changea, à plusieurs reprises, d'organisation, mais qui conservait toujours les mêmes hommes. C'étaient d'abord l'abbé Ricci qui faillit être surpris par le général de Sonnaz dans l'expédition dirigée contre le couvent de Casamari; puis venaient les émissaires des princes détrônés : le comte de Trapani d'abord, puis M. Sciarra pour le royaume de Naples, M. Bargagli pour le grandduc de Toscane, M. Nardi pour le duc de Modène. Le ministre de la guerre, Mgr de Mérode, ne dissimulait pas la protection dont il favorisait ces hommes d'anarchie, car tout individu qui prétexte d'une opinion pour prendre les armes, au lieu d<; se renfermer dans la discussion, est un anarchiste.
Comme on avait été battu à Castelfldardo en bataille rangée, on s'amusait à faire la petite guerre sur les frontières contre les volontaires de Masi. On organisait des régiments de zouaves pontificaux, et on les faisait communier à la chapelle Sixline de la main du Pape. On leur recommandait la morale; on leur adressait des ordres du jour dans lesquels on leur reprochait l'ivrognerie et des conversations impudiques. On oubliait que le soldat, fait pour être tué, a hâte de jouir et jouit par tous ses organes. Il est vraiment surprenant que les représentants du Dieu de paix prétendent faire la guerre avec des chérubins. La guerre de Dieu n'est pas celle de l'humanité. Prétendre combattre l'ennemi par les
baïonnetlcs et repousser la discussion n'a rie.i de divin, n'en déplaise à Mgr de Mérode. A quels expédients aussi en était-on réduit? Se cacher, conspirer à l'écart comme des écoliers, jouer ce qu'on appelait de bons tours aux commandants des armées française et italienne chargés de maintenir l'ordre ; brûler quelques maisons de paysans qui ne savaient guère pourquoi Dieu se faisait incendiaire ; dévaster les récoltes, et, faute de pouvoir atteindre les maîtres, appliquer à la torture leurs plus infimes administrés : voilà à quoi se réduisait la tactique du gouvernement de Rome.
Mgr de Mérode, après le départ de Lamoricicrc, avait voulu reconstituer une armée. Les cotisations du denier de Saint-Pierre furent, en presque totalité, consacrées à celte œuvre. Les fidèles contribuaient ainsi à la guerre et aux brigandages qu'elle entraînait fatalement. On porta à deux mille le nombre des volontaires franco-belges qui prirent désormais le nom de zouaves, et eurent pour chel le colonel Becdclièvre, ancien officier supérieur du général de Pimodan. Le colonel Becdelièvre avait la conscience des difficultés de la situation, et engageait vivement Mgr de Mérode à organiser un
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corps d'armée capable de protéger la ville de Rome. Mais le minisire des armes, possédé de l'humeur la plus belliqueuse, prétendait reconquérir, non-seulement les territoires pris à l'Eglise, mais aussi ceux du royaume de Naples. Il préparait donc des expéditions sur tous les points, et il fallait que le général de Goyon intervint à chaque instant pour prévenir les incendies que Mgr de Mérode essayai l d'allumer autour de la Ville Étemelle.
Comme les frontières étaient indécises, car aucune convention, même provisoire, n'en avait déterminé la délimitation, on avait, de part et d'autre, la prétention d'occuper les positions en litige. Passo-di- Corese, petit village des frontières de la Sabine, était occupé par des volontaires italiens. Mgr de Mérode rêvait la conquête de ce village; il prit si bien ses mesures, que le général de Goyon ne put prévenir une attaque sur ce point. Le 28 janvier 18CI, un bataillon de zouaves pontificaux, accompagné d'une batterie d'artillerie, marcha sur Passo di-Corese, et se trouva en présence d'un détachement composé d'environ deux cents hommes. Le résultat de la lutte n'était pas douteux. Les zouaves restèrent maîtres de la position et firent cinquante prisonniers.
Les cinquante prisonniers furent promenés dans les rues de Home comme un témoignage de la toutepuissance du Dieu des armées. Les Italiens, pour se venger, firent à leur tour une attaque sur Pog-
gio-Mirtilo, s'emparèrent de Févêque et de plusieurs prêtres, les envoyèrent à Rieti, et déclarèrent qu'ils les garderaient jusqu'à ce que leurs cinquante prisonniers fussent mis en liberté. D'un autre côté, le gouverneur de Rieti fit occuper Frosinone, comme dédommagement de la perte de Passo-di-Corcse. C'était échanger un œuf contre un bœuf. Le général de Goyon, ne pouvant faire entendre raison à MgrdeMérode, s'adressa au Pape. Il lui représenta qu'une pareille manière d'agir ne pouvait que compliquer la situation, et que si les hostilités se multipliaient de part et d'autre, il deviendrait impossible d'éviter un conflit général. Sur sa demande, Pie IX rappela ses zouaves de Passo-di-Gorese , au grand désespoir de Mgr de Mérode. Le général de Goyon envoya un piquet de hussards dans le village en litige, et permit aux Italiens d'y rentrer. En revanche, il exigea Févacuation de Frosinone, ce qui lui fut accordé.
Malgré l'intervention française, la lutte continuait toujours sur différents points; mais les tentatives des soldats ou des partisans pontiBcaux échouaient partout. Dans FOmbrie, ils se faisaient repousser par les gardes nationales; à Carsoli, ils se faisaient battre par les volontaires. Il est juste de dire que les soldats de l'Eglise, menant une vie d'aventure, assez mal commandés et plus mal disciplinés, commettaient tous les excès, et qu'il fallut leur faire abandonner les positions les plus rapprochées de la
frontière, pour les remplacer par des troupes fran
çaises.
Dans le milieu de février, le roi et la reine de Naples arrivèrent à Rome où François II possédait plusieurs grandes propriétés, entre autres le palais Farnèse. La cour romaine leur fit un brillant accueil et mit à leur disposition le Quirinal en affectant cent cinquante écus par jour pour les dépenses de celle hospitalité. Le général de Goyon se montra ce qu'il devait être, plein de courtoisie pour le malheur, mais il ne devait pas tarder à se trouver en hostilité sourde avec les nouveau-venus.
François II, sollicité par le désir de prouver à l'Europe que les Piémonlais ne pouvaient gouverner à Naples, employait ses trésors à provoquer des manifestations. Pendant quelque temps, tout se borna à des cris ; mais l'attitude des troupes piémontaises, 1 énergie des gardes nationales et le calme de la population rendaient ces manifestations stériles. On résolut d'agir plus énergiquement et d'utiliser l'activité du comité sanfédisle, qui d'ailleurs n'avait attendu aucune autorisation pour solder les bandes de Chiavone, de M. de Chrislen et de plusieurs autres.
Au mois do mai, l'cx-roi de Napîcs se mit ouvertement à la tète de ses partisans. Il fit du Quirinal et du palais Farnèsc le centre des enrôlements. Il envoya son argenterie à la Monnaie pour frapper des pièces à son effigie; il faisait même fabriquer des bagues de métdl commun destinées à servir de signe de ralliement. Le ministre des armes n'avait garde de fermer la frontière aux bandes qui la franchissaient pour envahir les Abruzzcs. Bientôt la diplomatie française ne tarda pas à adresser des réclamations au gouvernement. Le cardinal Antonclli protesta de son ignorance, et il fallut en venir aux mesures extrêmes. Lors du remplacement de M. de Grammont par M. de Lavalelte à l'ambassade française, on demanda que François II quittât la Ville Eternelle ; mais le roi répondit qu'il était chez lui. Comme on ne pouvait l'expulser sans violence, on chargea les troupes françaises de faire la police des frontières, et ce ne fut pas une médiocre tâche que d'intervenir dans toutes les luttes qui s'y produisaient. Cependant, en dépit du mauvais vouloir de Mgr de Mérode cl de la résistance de François II, l'énergie du gouvernement italien parvint à frapper d'impuissance les tentatives ouvertes des partisans et à les réduire à de simples brigandages qui so perpétuent encore aujourd'hui.
A Naples, après la démission de M. Liborio Romano, tout était en proie au désordre. Les gouverneurs et les commissaires nommés par le ministère n'avaient pas le temps de prendre connaissance des intérêts de leurs administrés. Les populations, quoique attachées au nouveau gouvernement, voyaient leurs affaires compromises par les derniers événements. Beaucoup de gens de sac et de corde, qui avaient pris part à la révolution et s'étaient trouvés congédiés lors de l'organisation du pays, cherchaient à se venger de leur disgrâce, et ravivaient les instincts pillards des montagnards où sollicitaient des désordres dans les villes. On savait qu'en cas d'échec on trouverait un refuge sur les Etats de l'Eglise, et cette garantie enhardissait les malfaiteurs. Gaëte venait à peine de succomber que les bandes se formaient de toutes parts. Il restait encore la citadelle de Civitella del ïronto assiégée par le général Mezzacopo, et la citadelle de Messine contre laquelle s'était porté Cialdini. Ces deux places ne devaient pas faire une longue résistance. La citadelle de Civitella se rendit la première; mais elle fut occupée quelque temps encore par trois cents aventuriers qui y tinn nt pendant plus d'un mois et ra-
vagèrent tous les environs. Ils se rendirent cnGn le 20 mars 1860.
A Messine, le général Fergola tenait toujours au nom de François II- Il prétendait résister sans faire de tort à la ville; mais une lettre de son souverain, envoyée sur les réclamations delà France, le détermina à se rendre. L'armée régulière de François II n'existait plus dès ce moment, mais elle faisait place aux partisans. Les villes de Sora, d'Avezzano, de Teramo, de Gosenza devinrent le théâtre du brigandage. Outre les couvents de Trepulli, de Veroli, de Casamora et plusieurs autres, où Ton trouvait des refuges, des armes et des munitions, il y avait un commerce d'armes entre Terracine et Gaële. Les partisans ou les brigands se réunissaient, envahissaient et pillaient les bourgades aussitôt qu'elles étaient dégarnies de troupes, car il était impossible d occuper toutes les positions à la fois. Rarement on se battait avec les soldats piémontais; il suffisait de faire retentir le clairon des bersaglieri pour disperser tous les pillards.
Le général piémontais Pinelli, qu'on avait choisi pour rétablir l'ordre, était un homme énergique mais féroce en paroles, et ses proclamations, qui ne se faisaient pas faute d'accuser le clergé, produisaient un effet d'autant plus désastreux qu'elles exagéraient le mal au lieu de l'atténuer.
Pour comble de confusion on vit reparaître dans le royaume de Naples un nouveau prétendant. Ce
n'était pas assez des sanfédistes, des soldats insoumis de François II, des mécontents de l'armée garibaldicnnc, il fallut que le prince Murât, trompé sur les sentiments réels de la population, se mît aussi sur les rangs. Le 27 mars il écrivit à un des propriétaires les plus influents des Dcux-Siciles. Il établissait que les Piémontais, en qualité d'hommes du nord, étaient incapables de gouverner le pays et, revendiquant le nom paternel,il se déclarait prêt à satisfaire à la fois aux exigences des Napolitains et à celles de la diplomatie. Heureusement tout se borna à cette étrange proposition qui dut être condamnée par la France.
Il y avait d'ailleurs à ce moment à la tète de l'intérieur et de la police de Naples un homme intelligent, dévoué et plein d'énergie, qui savait réduire à néant toutes les agitations intérieures : c'était M. Spaventa. Il déploya une vigueur extraordinaire, découvrit plusieurs complots et agit contre les coupables avec une sévérité qui lui valut de nombreux ennemis. 11 faillit même devenir victime de son zèle, car une émeute organisée contre lui assaillit son domicile, qu'elle dévasta et faillit môme lui arracher la
vie; mais il eut heureusement le temps de se soustraire à ses ennemis.
Le prince de Carignan se sentait impuissant au milieu de ce désordre. 11 était forcé de maintenir les fonctionnaires qui, comme M. Spavcnta, bravaient les colères de la populace et, sentant que sa popularité en souffrait, il demanda à être débarrassé de la licutenance. On le remplaça par M. Tonza de San Martino, qui arriva à Naples le 30 mai 1861.
M. Ponza do San Martino avait la réputation d'être un habile et intègre administrateur. Il se flattait de rétablir Tordre en constituant une association dans laquelle se confondraient, en vue de l'intérêt public; les honnêtes gens de tous les partis. Les gardes nationales, constituées à la hâte, comptaient beaucoup de gens sans aveu; il se faisait fort de les réorganiser. La constitution était mal comprise et mal observée ; il se chargeait de l'interpréter et de l'appliquer de la manière la plus complète et la plus efficace. Il confia l'exécution de la première de ces tâches au général Gosenz, se réservant la seconde qui était assurément la plus difficile.
Son entrée au pouvoir fut signalée par un appel à la concorde, et son premier acte fut d'ouvrir ses salons aux hommes de tous les partis. Mais les haines étaient encore trop récentes pour que les amis du nouveau régime s'entendissent avec ceux de l'ancien. Les serviteurs du roi de Naples, habitués à faire leur cour, restèrent seuls en possession des salons de
M. de San Martino, et l'union devint plus difficile que jamais. Jl est d'ailleurs impossible d'amener l'accord entre des groupes hostiles dans des réceptions officielles, car les invités se fractionnent suivant leurs opinions. Les femmes, d'ailleurs, préoccupées exclusivement de leur rang et de leurs prérogatives ne veulent se prêter à aucun compromis. M. San Martino ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait caressé qu'un beau rêve.
Restait l'action militaire où, malgré la réduction des pouvoirs de la lieutenance, il pouvait disposer d'une autorité assez étendue. Mais, de ce coté encore, son zèle devait être paralysé. Il prétendait cerner les brigands dans tous leurs refuges ; mais il comptait sans la complicité ou la faiblesse des populations, et n'avait pas assez de forces dis- • ponibles. Pour obtenir un résultat sérieux il (allait échelonner des troupes sur la frontière des Etats Romains, intercepter les envois d'armes et de munitions, garder les chemins, entourer les villages et les bourgs suspects, et même surveiller tous les points du littoral. Il en arriva bientôt à se convaincre qu'il ne lui faudrait pas moins de soixante bataillons pour aboutir à ce résultat. Le cabinet de Turin, auquel il ût part de ses conclusions, lui répondit qu'on ne pouvait disposer d'autant de troupes pour les provinces méridionales et qu'il fallait aviser à d'autres expédients.
M. Ponza de San Marlino ne désespérait pas d'obtenir les forces dont il avait besoin , mais il attendait toujours et n'agissait guère ; il se contentait d'envoyer des soldats sur les points les plus maltraités. Ces expéditions suivaient presque toujours les réclamations des populations, en sorte que les troupes arrivaient pour constater les désastres, et nullement pour les prévenir. Elles se trouvaient rarement en présence des bandits ou des partisans, si ce n'est dans les cas où elles étaient d'une infériorité disproportionnée. Les villages et les bourgades avaient bien essayé de se défendre ; mais il fallait être perpétuellement sur pied, et, malgré quelques luttes énergiques, ils avaient fini par subir la loi du plus fort. Il était préférable de s'entendre, car grâce à quelques sacrifices, on pouvait conserver son existence. Pour peu qu'on habitât des hameaux ou des fermes et des exploitations isolées, il fallait renoncer non-seulement à la résistance, mais même à la dénonciation, car le poignard vengeait des plaintes faites aux autorités. Combien de malheureux cultivateurs durent abandonner leurs habitations dévastées, après avoir perdu non-seulement leur argent, mais aussi leurs récoltes et leurs
provisions! Ils affluaient dans les villes, et quelquefois même n'y trouvaient pas de sécurité, t Mais ce n'étaient pas seulement les paysans qui avaient à souffrir, c'étaient les voyageurs qui se trouvaient dévalisés sur les routes, car on ne se faisait pas faute d'arrêter les diligences et d'emmener les personnes auxquelles on supposait quelque fortune pour les mettre à rançon. Les principaux chefs de bande étaient Chiavonc, qui s'intitulait capitaine général de la lerre de Labour (province de Naples), cl faisait de Sora so:i cenlrc d'opérations ; Cypriano délia Gala, échappé des prisons, qui manœuvrait aux environs de Caserle; un chevrier nommé Donatello; et un certain Mittica, dont les gens dévastaient les (Palabres. Le désordre était tel qu'on ne pouvait sortir de Naples sans danger, et qu'on tirait des coups de fusil jusque sur les convois des chemins de fer.
A l'intérieur des villes, il n'y avait guère de sécurité : à Naples même, des attaques à main armée furent dirigées contre des Loutiqucs et des propriétés particulières. Il en était de même dans les autres villes où les habitants, ne sachant où était la force, se ralliaient aux perturbateurs. On avait établi à Montcfalcone une sorte de gouvernement provisoire qui n'était autre chose qu'un quartier général de brigandage. C'est de là que partirent des troupes considérables de partisans qui envahirent brusquement la ville d'Àvellino. Dans cette affaire
on eut à déplorer les plus grands excès, car, outre le pillage et le viol, il y eut de nombreux assassinats.
Il fallait mellre un terme à tant d'horreurs. Le gouvernement de Turin chargea le général Cialdini de rétablir la tranquillité. Le général Cialdini était simplement nommé à la direction des troupes, en remplacement du général Durando; mais comme il avait des instructions particulières et se trouvait ainsi soustrait à l'autorité de M. de San Marlino, celui-ci crut devoir donner sa démission. Celte démission fut exempte de rancune et emprunta môme un caractère de grandeur au désir que témoigna M. de San Martino de voir le général Cialdini investi de tous les pouvoirs de la lieutenance. Tout en condamnant la résolution du cabinet de Turin de négliger les moyens de conciliation, il voulait que l'autorité fût forte et respectée. On accéda à ce désir, et le général Cialdini fut nommé lieutenantgénéral du roi pour les provinces napolitaines.
Le général Cialdini n'avait peut-être pas les qualités administratives de son prédécesseur; mais il était doué d'uue indomptable énergie, qui lui permettait d'attaquer de front tous les obstacles, et
d'une loyauté ardente qui lui attirait toutes les sympathies. Son premier acte, en arrivant à Naples, fut non pas de réunir tous les partis sans distinction, comme avait essayé de le faire M. de San Martino, mais de grouper tous les hommes qui voulaient l'extinction du brigandage et l'affermissement de la monarchie italienne dans les États napolitains. Ce n'était pas une conciliation qu'il recherchait, c'était une coalition qu'il prétendait organiser contre un ennemi commun, la réaction. Or, il est plus facile de s'entendre pour combattre que pour constituer. Il invita donc les libéraux de toutes les nuances à se joindre à lui pour la pacification de l'Italie méridionale. Cette invitation trouva de l'écho. On pouvait différer d'avis sur la conduite politique qui devait asseoir l'unité de l'Italie, mais on devait tomber d'accord pour lutter contre les obstacles qui entravaient sa réalisation. Tel fut principalement l'avis de M. Nicotera, qui se rallia franchement au général malgré les dissidences d'opinion.
Cialdini n'avait amené avec lui que deux mille hommes; ces forces, ajoutées à celles dont disposait alors la lieutenance, lui paraissaient suffisantes pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Il permit néanmoins à Nicotera de faire des levées de volontaires sur différents points pour combattre les brigands^ Comme il n'entendait en aucune façon satisfaire les ambitions des gens qui se croyaient en droit
de réclamer la reconnaissance du gouvernement, il fît publier une liste des solliciteurs de places, déclarant qu'il continuerait à agir de la sorte si Ton persistait à accabler le conseil de lieutenance de pétitions. Il fit arrêter et expulser de Naplos le cardinalarchevêque Riario Sforza, qui excitait le clergé à des prédications hostiles au gouvernement; c'était déjà couper le mal dans sa racine, car l'influence des prêtres sur les populations méridionales était extrême, et leurs attaques contre le nouvel ordre de choses donnaient une sorte de consécration à toutes les tentatives de brigandage que Ton pouvait recouvrir du manteau da la bonne cause. Quand le clergé vit que Ton s'attaquait à son chef même, il devint plus réservé et abdiqua son action officielle; s'il persista dans une propagande sourde, cette propagande n'obtint désormais que de médiocres résultats.
Cette énergie releva le courage des populations; on sentait qu'une main ferme s'était emparée du pouvoir, et la confiance renaissait d'elle-même. Cialdini commença par réduire à néant le prétendu gouvernement provisoire de Montefalcione. 11 sépara les bandes de Miltica de celles de Chiavone en échelonnant des troupes de Naples à l'Adriatique, rétablit l'ordre à Sora et Avcllino; et cerna les bandes des Galabres. Celles-ci, traquées de toutes parts, durent se réfugier sur les hauteurs, où les privations de toutes sortes les obligèrent à se rendre à discrétion.
Cialdini n'entendait pas apporter de ménagements dans la repression. Il voulait qu on se montrât impitoyable, surtout envers les bourgs qui servaient de foyers au brigandage. A Pontegandolfo les habitants ayant massacré une trentaine de soldats piéinontais, les représailles furent sanglantes; le village fut cerné, tous ceux qui portaient des armes se virent fusillés, et, comme il était difficile de contenir l'indignation des soldats qui voulaient venger leurs camarades, toutes les maisons furent livrées aux flammes. Les journaux de la réaction firent grand bruit de cet acte de sévérité, qu'ils peignirent avec les couleurs les plus noires; mais pouvait-on faire intervenir la clémence dans une guerre implacable où les ennemis violaient toutes les lois de la nature et de l'humanité?
Cependant les calomnies répandues parla presse réactionnaire contre les excès des Italiens portaient leurs fruits. Elles déterminèrent une petite levée de boucliers en Espagne. On y organisait déjà depuis quelque temps à des tentatives de débarquement sur le littoral. La plus importante fut celle «lu carliste Dorgès.
Celui-ci, accompagné d'une vingtaine d'hommes,
débarqua dans les environs de Reggio; mais il trouva les habitants du littoral si mal disposés que, pour éviter le sort du roi Murât, il se jeta dans les montagnes. L'intention du nouveau venu était de déterminer une réaction dans les Calabrcsen faveur des Bourbons ; il n'arrivait avec aucune idée de brigandage, mais avec la conviction seule que le pays était courbé sous le joug d'une tyrannie humiliante et n'attendait que quelques hommes do cœur pour se révolter.
Borgès ne larda pas à s'apercevoir combien il avait été trompé. Son premier acte avait été d'adresser un appel à tous les soldats de l'ancicnue armée bourbonnienne, mais il ne trouva personne qui voulût lui répondre. Il déclarait qu'il venait faire la guerre loyale, et se voyait en peu de jours forcé à se rallier aux brigands. Les Espagnols, traqués de toutes parts, n'eurent d'autre ressource que de se joindre aux hommes de Mitlica. Malheureusement les bandes des Galabres ayant été cernées sur les hauteurs de la Sila, Borgès put s'échapper avec quelques-uns des siens et rallier à grand' peine la bai Je de Donatello; là encore l'attendaient de nouvelles déceptions. Donatello n'était autre chose qu'un chevrier qui avait été condamné aux galères, puis s'était évadé et avait pris service dans les rangs de l'armée garibaldicnne où Ton n'avait pas voulu le garder. On peut imaginer ce qu'un homme de cœur devait souffrir en vivant avec de pareilles gens.
Borges, qui avait rêvé de faire prévaloir la cause de la légitimité et de Tordre, se voyait fatalement confondu avec un ramassis de criminels qui prenaient à peine le soin de couvrir leurs méfaits d'une ombre de politique; encore n'invoquaient-ils leur rôle de légitimistes que pour participer aux bénéfices des distributions de vêtements, de vivres et d'argent du comité sanfédiste.
Pour comble de désastres, la bande de Donatello ne tarda pas à subir le sort de celle de Mittica. Borgès parvint encore une fois à s'échapper, mais ce ne fut pas pour longtemps. Au moment où il allait franchir la frontière romaine, il fut pris et fusillé.
Interrogé sur les motifs qui l'avaient jeté dans les Calabres, il déclara qu'il croyait à une insurrection du pays en faveur de François II, mais qu'il s'était bientôt aperçu de son erreur. Son espoir était de régulariser la révolte. Il n'avait rejoint la bande de Mittica que parce que la retraite lui avait été fermée; il l'avait quittée ensuite pour tâcher d'atteindre Rome, afin d'y rendre compte à François II de l'état des choses et lui révéler quel abus on faisait de son nom et de son argent.
Le général Cialdini aurait voulu qu'il lui fui permis de passer les Elals de l'Eglise pour y poursuivre les brigands qui s'y réfugiaient; mais comme c'était à l'époque où le ministère Ricasoli attendait quelque concession du Pape, on lui intima d'observer de ce côté la plus stricte réserve. Cet ordre ne fut pas toujours exécuté, non que le général refusât d'obéir, mais parce que les soldats, une fois lancés et ne trouvant pas de démarcations établies, ne savaient à quel endroit s'arrêter. Il en résulta quelques engagements entre les troupes piéraontaises et pontiûcales, engagements de peu d'importance, mais qui ne firent qu'envenimer l'irritation du Saint-Siège. Prétendait-on transformer les Etats pontificaux en sanctuaire inviolable et faire revivre la tradition des temps primitifs, où les fils de la Louve créaient la société de bandits qui devait fonder la Ville Eternelle?
Cialdini avait conquis dans les Etats de Naples une grande popularité; son autorité était respectée, et personne ne trouvait à redire qu'il destituât les fonctionnaires qui prétendaient agir en dehors de ses vues. Malheureusement, tout est sujet à mécontentement dans un gouvernement constitutionnel,
où la plupart du temps on n'entend que les plaintes
et presque jamais les encouragements. Nous avons ure tellft horreur de l'admiration que nous lui préférons la haine. C'est le défaut de noire génération, de croire qu'il vaut mieux cire considéré comme méchanls ou sceptiques que comme simples et fervents Qui nous débarrassera donc de la crainle du ridicule?
On accusait donc le général Cialdini de se donnei de trop grands airs d'aulorilé, et l'on se metlaii en garde conlre des usurpations de pouvoirs qui pourtant étaient incompatibles avec sa loyauté cl son dévouement pour la cause italienne. On lui refusait le droit de faire comparaître devant des conseils de guerre les habitants qui se rendaient complices du brigandage. On lui interdisait de rendre certaines communes responsables des dévastations commises sur leurs territoires, mesure excellente qui aurait mis les habitants honnêtes en présence des mauvais citoyens, mais qui était considérée comme arbitraire. Après plusieurs propositions qui furent toutes rejetées par le ministère, Cialdini résolut de se démettre de la lieulenance, et, puisque le gouvernement réservait son autorité avec un soin un peu trop jaloux, il démontra qu'il serait utile de supprimer définitivement la lieutenance et de soumettre les provinces méridionales au régime commun. On accueillit sa proposition, et, pour dissimuler derrière un grand nom la suppression d'un
gouvernement spécial, on nomma M. le général de La Marmora préfet do Naples.
L'honneur revenait au général Cialdini d'avoir porté au brigandage les coups les plus terribles. Ses successeurs militaires continuèrent son œuvre, mais avec moins d'autorité, plus de mesure, et parlant, moins de bonheur. Depuis que l'insuccès de Borges avait témoigné à l'Europe l'assentiment des populations au nouveau gouvernement et leur désir de tranquillité, on ne songeait plus à organiser de petites armées révolutionnaires. L'action des sanîédistes ne se borna à entretenir le désordre que pour démontrer l'impuissance des Piémontais à administrer le pays. Mais, à mesure que l'organisation de l'Italie prenait racine , les attaques à la propriété devenaient plus rares. 11 y avait bien encore d'audacieux aventuriers , seulement ils agissaient à leurs risques et périls. Pour se rendre compte du changement, il suffit de constater que les brigandages se commettent en cachette et par surprise, comme cela avait lieu du temps des Bourbons. Les malfaiteurs, éparpillés dans différents villages, se donnent des mots d'ordre pour assaillir un point mal gardé, puis ils se dispersent après coup, sans
laisser de traces. Si cette tactique rend la surveillance plus difficile, en revanche elle ne permet plus la formation de ces quartiers généraux tenus en pleine campagne, qui servaient de ralliement à tous les malfaiteurs. Une vigoureuse organisation des municipalités, la création d'une forte gendarmerie, l'établissement de tribunaux sévères, et la poursuite énergique de toutes les complicités, permettent d'espérer la suppression du brigandage. Les bandes qui infestaient les rives du Rhin, au commencement de ce siècle, n'ont-elles pas résisté plus longtemps à la répression que celles des Chiavone et des Donatello? mais, une fois dispersées, tous les malfaiteurs, après d'inutiles rébellions, n'ont- ils pas été réduits à l'isolement? Certes, il n'est pas permis d'espérer que la société moderne sera complètement purgée de criminels ; mais quand on compare, en France, les temps des Cartouche, des Mandrin, et même des Schinderhanes aux temps actuels, on est forcé de constater un grand progrès. Tout fait espérer que l'Italie ne restera pas en arrière des Puissances les plus civilisées, surtout quand les lignes de chemins de fer permettront une plus rapide intervention des troupes, et que les tribunaux multipliés dans le pays fonctionneront avec plus d'activité.
Ce qui surprend particulièrement dans cette dernière période de l'histoire de l'Italie, c'est la tranquillité de la Sicile. Cette île semblait satisfaite de sa situation, et, si quelques troubles s'y manifestèrent encore, ils n'étaient que la conséquence des luttes politiques antérieures. Lors de son voyage à Palerme, le roi avait nommé M. de Montezemolo à la lieutenance de l'Ile avec deux conseillers, MM. La Farina et Cordova. M. La Farina, qui gardait rancune à Crispi et à ses partisans, crut de son honneur de prendre sa revanche. Il voulut se venger sur M. Ferra, conseiller de cour suprême, qui avaij donné son assentiment à l'expulsion de l'ancien commissaire, et décréta son arrestation ; mais le bataillon qui arrêta M. Ferra refusa de le remettre entre les mains du pouvoir; en même temps des protestations de la garde nationale et de la population apprirent à M. La Farina combien sa manière d'agir était réprouvée. Le conseil de lieutenance, se sentant incapable de résister à l'opinion publique, donna sa démission, à l'exception de M. de Montezemolo qui resta chargé de représenter le roi en Sicile,
Un nouveau conseil fut organisé par M. Torrearsa
avec MM. Amari, Orlando, Torresi et le prince de Santclla pour directeurs des départements de l'intérieur, de la justice, du commerce et des travaux publics. Ce gouvernement fonctionna jusqu'à h constitution du nouveau Parlement italien où ils furent nommés comme députés. On pourvut à leur remplacement par la constitution d'un nouveau conseil qui fonctionna jusqu'en 1801, époque à laquelle M. de Montezemolo, affligé par des chagrins domestiques, donna sa démission. Le général délia Rovere prit sa place, et malgré les préventions d'une partie de la bourgeoisie contre des chefs militaires, il sut gagner l'affection de ses administrés. Le général délia Rovere ne quitta son poste que pour aller prendre le ministère de la guerre à Turin. Il eut pour successeur le général Petlinengo, dont l'administration ne fut signalée par aucun trouble. On pouvait donc considérer la Sicile comme pacifiée, et, au commencement de l'année 1862, supprimer la lieulenance pour faire rentrer l'Ile sous le régime commun.
Ainsi disparaissaient ces pouvoirs extraordinaires , qui , s'ils avaient l'avantage de caresser l'amour-propre des administrés, semblaient accréditer d'un autre côté en Europe l'idée que les peuples méridionaux ne se soumettraient jamais à un gouvernement dont le siège était à Turin, et à une société nouvelle descendue des Alpes dans les provinces les plus riches et les plus fertiles de l'Italie.
L'insuccès de Garibaldi à Aspromonte a témoigné que si Rome doit entrer dans le mouvement italien, elle ne saurait y entrer par la force. La concorde seule peut amener le Saint-Siège à reconnaître la cause que son représentant actuel avait proclamée en 1847 et qn'il a dù abandonner tant qu'il a été nécessaire d'user de violence. Aujourd'hui que l'Italie est constituée en un seul et puissant royaume, la difficulté de politique générale est résolue. Il reste
à examiner quelles sont les dissidences particulières qui séparent le Saint-Pèie de ses enfants.
Ces dissidences sont nombreuses, mais elles peuvent se classer en trois catégories principales : les dissidences qui prennent leur source dans la dignité des personnes, celles qui peuvent naître des difficultés administratives et temporelles, celles en6n qui séparent l'esprit de l'Eglise de celui de la société moderne.
On comprend facilement qu'après l'hostilité déclarée du Pape et du roi d'Italie, il soit difficile d'établir une entente si les questions d'amour-propre ne sont pas écartées de paît et d'autre dans l'intérêt commun. Victor-Emmanuel excommunié, considéré comme usurpateur des domaines de l'Eglise et du royaume de Naples, Victor-Emmanuel présenté aux masses religieuses comme une des personnifications de FAiilechrist, comme le spoliateur des biens du clergé, comme le chef des ennemis de la religion, pourra-t-il faire cause commune avec Pie IX? Et dans le cas d'une entente, dcvra-t-il s'humilier aux pieds du Souverain Pontife par une confession qui serait un désaveu de sa politique et de celle de l'Italie?
Celle hypothèse écartée, comment régler les questions administratives qui doivent jouer un si grand rôle dans l'avenir de la Péninsule? Comment assurer l'indépendance réciproque du chef de la religion et du chef de l'Etal, indépendance nécessaire pourtant
si l'on examine les charges respectives de Ton et de l'autre?
Enfin, et ce dernier problème est le plus grave, comment la doctrine ecclésiastique peut-elle se concilier avec l'esprit moderne, contre lequel elle lutte depuis un siècle? Par quelle interprétation de ses dogmes établira-t-on la concorde qui semble à jamais détruite entre la science et la foi?
Ces trois genres de dissidences soulèvent des difficultés nombreuses que nous essayerons de résoudre au point do vue de la concorde commune.
Il,
En ce qui concerne personnellement le Pape et le roi d'Italie , nous sommes persuadé que l'un et l'autre sont disposés à faire tous les sacrifices; car chacun d'eux défend la cause sacrée de l'humanité. Nous écarterons donc les accusations des partis extrêmes et nous examinerons, non pas les questions qui peuvent rendre l'hostilité plus vive, mais celles qui peuvent amener la concorde.
Victor-Emmanuel n'a jamais attaqué, ni même outragé la personne du Souverain Pontife; jamais il ne l'a présenté à ses peuples comme un ennemi politique; jamais il n'a permis qu'une tentative à main armée fût diriger sur Rome. On ne saurait,
en effet, considérer l'occupation des Marches que comme une des nécessités de la politique italienne. Il a encore moins attaqué l'autorité spirituelle du Saint-Père, car il n'a favorisé ni secrètement ni ostensiblement le schisme dans ses Etats. Si son gouvernement a frappé des membres de l'Eglise romaine, ce n'a jamais été en tant que représentants de la religion, mais en tant que perturbateurs politiques. Il a apporté la plus rigoureuse sévérité dans l'application du dogme du Christ. Rendons à César ce qui appartient à César, rendons à Dieu ce qui appartient à Dieu. S'il avait voulu détrôner le Souverain Pontife, même par la force, il lui était facile de le faire, car les violences du cardinal Antpnelli l'auraient mis en mesure d'user de représailles. — Il avait, dit-on, la crainte de la France?... Ce reproche doit tomber, quand, au risque de perdre toute sa popularité, il a arrêté l'expédition de Garibaldi sur les hauteurs d'Aspromonte. Il ne lui en coûtait pas plus alors de laisser faire qu'il n'en avait coûté à M. de Cavour de tolérer l'expédition de Sicile. Rome cernée se serait prononcée, les troupes françaises se seraient retirées avec le Pape qu'elles défendaient, et le siège du Saint-Père aurait été transporté, soit à Paris, soit à Avignon, soit en Espagne, soit même en Autriche. Mais Victor-Emmanuel ne voulait pas que l'Italie perdit le Souverain spirituel qui couronne la société latine.
Allons plus loin encore. Supposons que Garibaldi
l.A QUESTION ROMAINE.
ait triomphé. Garibaldi, qui s'est toujours proclamé le premier défenseur du pouvoir spirituel, Garibaldi, maître de Rome, aurait voulu maintenir l'autorité religieuse en convoquant un conclave pour l'élection d'un pape italien, avec une influence spirituelle d'aulant plus élendue que l'autorité temporelle aurait été moindre. Garibaldi débordant Victor-Emmanuel aurait constitué l'Italie gouvernementale à Rome, et, sur la capitale de l'Italie une, il aurait cherché à édifier la capitale du monde chrétien.
Allons plus loin encore. Supposons Garibaldi débordé par Mazzini. Qu'eût fait Mazzini? Ennemi des gouvernements, il se fûtpréoccupéd'expriraer son utopie sous une forme sensible : le peuple Constitué en république, et l'autorité divine planant au-dessus de cette république ; une Chambre législative nommée par le peuple et un sénat religieux procédant de Dieu et présidé par le Pape. — A ceux qui nieront cette conséquence nécessaire des doctrines mazziniennes, nous nous contenterons de rappeler qu'en 1848 le célèbre tribun abdiqua ce qu'il considérait comme son autorité intellectuelle entre les mains de Pie IX, réformateur et libéral. Il voyait dans le Pape d'alors la personnification de la Rome antique qui tenait dans un des plis de sa toge le sort du monde.
De quelque côté que l'on examine les partis italiens, il faut donc reconnaître que tous sont dévoués à l'autorité du Souverain Pontife, et le sont