CHAPITRE PREMIER
l'homme la toute puissance de la pensée sur la matière, la supériorité de la théorie sur le fait. C'est elle qui est appelée à renouveler la face du monde, et quand l'homme la voit a l'œuvre, il comprend toute la faiblesse des doctrines et des systèmes qui ont tenté de jouer son rôle. C'est elle qui a créé les gouvernements libres et forts; c'est elle qui a donné de nos jours à l'Europe occidentale le véritable empire du monde; c'est à elle que s'applique dans toute sa valeur celte parole prophétique du Christ à son apôtre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Eglise, cl les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. » C'est elle enfin qui, en permettant aux hommes de prendre part à l'œuvre commune, les admet à s élever à l'égalité divine que le Sauveur leur avait fait pressentir.
Par un esprit de contradiction qu'on ne saurait trop déplorer, la confédération de Napoléon III, qui offrait à la papauté la présidence de Tllalie, n'eut pas d'adversaires plus déclarés que ceux-là mêmes dont on cherchait à sauvegarder les intérêts. Le Saint-Siège surtout, que l'émancipation des Romagnes avait irrité au plus haut point, ne voulut entendre parler d'aucun arrangement. « Tout ou ritn!
LE PAPE
s'écriait-il; Sint ut sunt, autnonsint! «Exclamation plus funeste encore que le fameux non possumus, car elle provoqua dans le camp opposé le terrible cri de Rome ou la mort. Il fallut toute 1 énergie des gouvernements de l'Empereur et de Victor-Emmanuel pour arrêter de part et d'autre l'explosion provoquée par d'aussi imprudentes paroles. L'épée de Brennus n'intervint cette fois que pour rappeler les adversaires à l'ordre et maintenir l'équilibre dans les plateaux de la balance où doivent se peser les destinées du Gapitole.
Le vicaire de Jésus-Christ, dont la résignation eût été si chrétienne et si conforme à son mandat, ne dissimula pas le dépit de voir la France sortir victorieuse de la guerre qu'elle avait entreprise contre l'Autriche. Les relations avec l'armée d'occupation devinrent plus difficiles que jamais. Les caractères étaient intervertis; c'étaient les soldats français qui jouaient le rôle de pacificateurs et faisaient régner à Rome la bonne harmonie entre le Pape et ses administrés. De là des interventions constantes dont s'aigrissait le pouvoir pontifical; on ne publiait pas de protestations publiques., de peur de voir les relations diplomaf ques gravement compromises; mais on se laissait aller à des récriminations amères, on fatiguait les autorités françaises de plaintes et de représentations. Le gouvernement de Napoléon 111 fit preuve, en ces circonstances, d'une longanimité extraordinaire.
r.inPITKE PREMIER.
Dans l'année 1859, l'abbé Fcrranti, professeur Je droit naturel à Bologne, aborda dans son cours un examen de la politique française; cet examen, favorable à la cause franco-italienne, avait attiré un nombreux concours d'auditeurs. Le gouverneur ordonna la suspension de ce cours; il fit plus, il envoya des gendarmes qui dispersèrent les assistants ; plusieurs personnes furent blessées, car les gendarmes avaient tiré leurs sabres. Les professeurs de l'université Bolonaise adressèrent une protestation au Tape; mais, pour toute réponse, on renvoya plusieurs étudiants et le grade de colonel fut conféré au major qui avait dirigé ce coup de main. Plus tard encore, à la nouvelle des succès des armées alliées, la population romaine fit des ovations aux autorités militaires françaises. Ce fut le prétexte d'arrestations nombreuses. Les manifestations n'avaient eu aucun caractère hostile ; le général de Goyon, commandant la place de Rome, intervint pour faire mettre les prisonniers en liberté; il ne fallut rien moins qu'une menace d'employer la force pour réussir. 11 était d'ailleurs de tradition parmi les ofiîcicrs français que le sacré collège ne capitulerait jamais qu'à la dernière extrémité. On se souvenait que, lors de la rentrée des cardinaux en 1849, le général Rostolan ayant invité les membres de la commission à venir s'entendre avec lui, avait attendu en vain, et qu'il dut les prévenir qu'il les enverrait chercher par des piquets d'infanterie s'ils ne s'exécutaient pas de bonne grâce.
LE PAPE
Le sacré collège se plaignit de la contrainte dans laquelle il vivait, et déclara au général de Goyon que le Saint-Père ne se croyait plus en sûreté dans ses Étals. On parlait d'aller demander protection au drapeau autrichien. Le général de Goyon déclara que Pie IX ne courrait aucun danger tant que >js Français resteraient à Rome, mais que s'il était en proie à des inquiétudes trop vives, on mettrait un paquebot à sa disposition pour le conduire en France.
Le soulèvement des Romagnes, après la retraite des Autrichiens, provoqua les protestations du Saint* Siège. On représenta les Romagnols comme violentés par quelques factieux. La population répondit en prenant les armes pour repousser l'armée pontificale dans le cas où elle voudrait renouveler de l'autre côté des Apennins les répressions exercées à Pérouse. M. d'Azeglio, commissaire sarde, fut rappelé comme tous ses collègues, à la conclusion de la paix, après avoir constitué un gouvernement sérieux et établi un conseil d'État. M. Cipriani fut élu gouverneur général. 11 décréta la liberté des cu!i s, l'égalité devant la loi, et fit procéder aux élcc: ; o ! ;v de l'Assemblée.
La population des Romagnes donna dans ces
*0 CHAPITRE PRI-MIKR.
élections une grande preuve de sa modération ; tout en excluant rigoureusement les candidats favorables à la papauté, elle ne voulut faire figurer sur ses listes le nom d'aucun des révolutionnaires compromis dans les affaires de 1848. L'Assemblée, en majorité composée de l'aristocratie du pays, se réunit le i' r septembre. Son premier acte fut de voter à l'unanimité la motion suivante :
« Nous, représentants des peuples des Romagnes, réunis en assemblée générale, prenons Dieu à témoin de la droiture de nos intentions, et déclarons que les habitants des Romagnes, revendiquant leurs droits, ne veulent plus du gouvernement temporel du Pape. »
Cette motion fut suivie d'un vote relatif à l'annexion à la Sardaigne. Le gouvernement du roi Victor-Emmanuel fut reconnu à l'unanimité. En présence de manifestations aussi catégoriques, le gouvernement pontifical changea de tactique cl déclara qu'une épidémie d'impiété avait soufflé sur les Romagnols, que Satan s'était emparé de leurs âmes, qu'ils se livraient aux violences les plus monstrueuses contre les ministres de Jésus-Christ. Malheureusement les martyrs qu'il plut aux organes du Saint- Siège de signaler à la commisération du monde chrétien n'acceptèrent pas le rôle qu'on voulait leur faire jouer, et déclarèrent publiquement qu'ils n'avaient été l'objet d'aucune violence ni d'aucun mauvais traitement.
LE PAPF.
De ce nombre était Févèque do Rimini, qui démentit les sacrilèges imaginaires dont la presse cléricale avait cru pouvoir impunément charger les soldats du nouveau régime.
Cependant les calomnies répandues par les organes du Saint-Siège se multiplièrent avec lant de persistance, que le gouvernement des Romagnes crut devoir les démentir dans des noies diplomatiques destinées à être mises sous les yeux de toutes les Puissances étrangères.
Ces notes signalaient les nombreuses machinations de la cour de Rome contre les Légations; le clergé de l'Europe entière avait reçu le mot d'ordre de présenter le mouvement des Romagnes comme n'ayant d'autres racines que les intrigues du Piémont. On mentionnait pour mémoire les injures et les épilliètes grossières dont le parti clérical semble, depuis la révolution de 1789, avoir gardé le monopole, injures d'autant plus condamnables que les prêtres qui les formulent peuvent se retrancher derrière le caractère sacré dont ils sont revêtus et refuser toute satisfaction aux insultés. Le gouvernement des Romagnes ne prenait pas d'ailleurs ces insultes au sérieux, il les réduisait à leur juste