CHAPITRE VI
Les révolutions de Venise et de Milan n'étaient pas encore terminées, que toute l'Italie septentrionale s'efforçait de chasser les troupes autrichiennes.
En Loin hardie, Pavie, H rescia, Crémone, Bergame, Pizzighettone se soulevaient contre les étrangers, de môme que nous avons vu se soulever Corne, Monza et Lecco à la première journée de l'insurrection milanaise. Les troupes qui occupaient ces dernières positions avaient été forcées de battre en retraite.
A Pavie, la révolution s'était opérée du 20 au 28
mars. Les habitants avaient foi' ' ^uer ,a Place à deux batteries de m**-*"* a deux escadrons de hussards, à bataillons d'infanterie, et ils avaient proclamé un gouvernement provisoire.
A Brescia, le 21 mars, une lutte très-vive s était engagée entre les citoyens et la garnison. Les Autrichiens, forcés en grande partie de se replier dans le château, gardaient encore, dans la nuit du 21 au 22, quelques positions dans la ville. Mais, le 22 au matin, le 1er bataillon du régiment Haugwitz,presqueentièrement composé d'Italiens, se déclara pour l'insurrection, et força le reste des troupes à se réfugier dans la citadelle. Le commandant-général prince Schwartzemberg, assiégé dans ses derniers retranchements, se retira sur Lodi dans la nuit du 22 au 23, après avoir perdu une vingtaine d'hommes. Il emmenait avec lui six pièces d'artillerie, deux escadrons de dragons et deux bataillons d'infanterie. A Crémone, une partie de l'infanterie s'était réunie au peuple; le reste, qui se composait de quatre escadrons de hussards et de deux batteries de campagne, fut assailli avec une telle impétuosité, que les Autrichiens se rendirent et laissèrent leurs canons et leurs chevaux aux habitants, demandant pour toutes conditions d'être reconduits sains et saufs à la frontière.
A Bergame, les deux bataillons de Croates qui composaient la garnison furent enfermés et bloqués dans la caserne de Saint- Augustin par le peuple soulevé. Le 23 mars, après une résistance assez longue, mais peu
meurtrière, les deux bataillons se résignèrent à signer une capitulation, et ils évacuèrent la ville pour se diriger sur Mantoue.
Le 21 mars, enfin, la garnison de Pizzighettone, composée aussi de Croates, capitulait de même devant l'insurrection. Elle abandonnait à la garde civique qui venait de s'organiser le fort de la ville avec les dix-huit pièces de canon qui le défendaient.
De toutes parts, les détachements autrichiens sillonnaient la Lombardie dans une retraite qui ressemblait presque à une fuite. Si les paysans s'étaient, à cette époque, soulevés comme les citadins, s'ils s'étaient organisés en troupes pour harceler des ennemis dans leur retraite, toutes les troupes autrichiennes de la Lombardie eussent été anéanties.
A Milan surtout, il était certain que le corps d'armée commandé par Radetzki aurait été dispersé à jamais si les campagnards avaient imité les Milanais lors de la retraite du 23 mars. Cette inaction des paysans est d'autant plus regrettable, que le corps de Radetzki était le plus nombreux. Il emmenait vingt-quatre pièces d'artillerie, cinq escadrons de hussards et neuf bataillons d'infanterie, sans compter les troupes italiennes et les poliziotti de Milan.
Ce fut la première occasion manquée. A l'aide de ce corps, tout désorganisé qu'il était, Radetzki put opérer sa retraite sur le Mincio et envoyer à toutes les troupes autrichiennes l'ordre de se rallier à lui. 11 se concentrait vers l'Adige, et de là il pouvait établir son centre d'o-
pérations en s appuyant d'un côté sur Vérone et de l'autre sur Mantoue (1).
Ces deux villes ne s'étaient point soulevées comme les autres : les habitants, se trouvant en présence d'une garnison composée, pour la plus grande partie, de soldats italiens, se mirent à fraterniser avec leurs compatriotes. Cet accord, qui semblait prêter à la révolution italienne un gage nouveau, lui devint funeste, en cela qu'il empêcha les citoyens de chasser les Autrichiens de ces deux places importantes, de les organiser sur un pied de défense, et d'enlever à Radetzki ses dernières positions. Les dix mille soldats italiens, réunis aux citoyens de Mantoue et de Vérone, eussent suffi à chasser le reste des troupes et à organiser une défense contre laquelle Radetzki et son armée démoralisée n'auraient même pas songé à tenir.
Ce fut la seconde faute commise par le peuple de l'Italie septentrionale.
Les habitants des campagnes, il faut bien le dire, ont montré à cette époque dans toute l'Italie, au milieu des grands événements qui s'accomplissaient, une inertie et une apathie telles, que les étrangers qui ont jugé la révolution italienne ont pu attribuer avec un semblant de vérité son insuccès définitif à la mollesse naturelle aux peuples de la Péninsule italique, ou à l'attachement des paysans pour les anciens gouvernements et à
(1) L'Autriche n'avait plus pour elle que quatre places fortes : Mantoue, Vérone, Peschiera, et Legnano.
leur répulsion pour les réformeB. Mais ce n'est pas là précisément, suivant nous, qu'il convient de chercher les raisons de l'indifférence du peuple de l'Italie septentrionale et méridionale pour le mouvement.
La constitution sociale du pays a placé la plus grande partie des terres entre les mains de propriétaires qui habitent presque exclusivement les villes, et qui se sont habitués à ne considérer leurs fermiers que comme des laboureurs, des serfs, pour ainsi dire, chargés de pour** voir, par un travail assidu, à leur existence inoccupée •t brillante. De leur côté, les paysans, peu sympathiques pour de tels maîtres, et se trouvant d'ailleurs leurs égaux devant la loi, ne sont disposés en aucun temps, mais surtout dans les moments où il peut y avoir danger pour eux, à suivre aveuglément la voix et les conseils de ceux qui les ont méprisés en maintes circonstances, oubliés dans le besoin, et toujours écrasés de leur supériorité apparente.
Un autre motif, à notre avis, de cette indifférence réside dans la constitution politique et religieuse du pays, s'ingéniant à entraver le développement de l'instruction dans les campagnes, et trouvant pour principaux auxiliaires ces mêmes propriétaires qui sont mus par la crainte de voir le paysan négliger le travail pour l'étude.
Dans la position que leur ont faite la constitution sociale et les institutions politiques, qu'attendre donc des paysans? Si, par impossible, il en eBt quelques uns qui aient appris à lire, ils ne peuvent être aptes à connaître les besoins nouveaux de la société et les abus qu'il fau-
drait réformer; la censure et les lignes de douanes, dans un pays divisé comme l'Italie, s'y opposent; car elles arrêtent par mille entraves la production et la diffusion des livres utiles, à la portée de tout le monde.
Et puis, la fertilité du sol et la beauté du climat, qui rendent l'existence plus facile et la misère moins hideuse, ont rivé le paysan à la vie pacifique de la campagne.
Donc, si l'inaction des campagnes a été un immense malheur pour la cause de l'indépendance italienne, il faut la déplorer, mais ne pas taxer de lâcheté des hommes dont le seul tort a été d'être tenus à l'écart par des institutions sociales et politiques trop exclusives.
Dans les provinces vénitiennes, le mouvement avait été le même que dans les provinces lombardes. Si, en Lombardie, Mantoue resta aux Autrichiens, dans la Vénétie Vérone commit la même faute.
Lorsque le maréchal Zichy signa la capitulation de Venise, il avait dit : — « Je signe mon arrêt de mort et la perte de l'armée autrichienne ; mais toute résistance devant céder à la volonté d'un peuple entier, et répugnant, pour ma part, à verser le sang italien, je suis prêt à capituler. » Le 23 mars, il emmenait avec lui les cinq bataillons d'infanterie qui formaient la garnison intérieure de la ville et toutes les troupes qui gardaient les fortifications extérieures. Le total de ce corps montait à 7,000 hommes, et était dirigé par mer sur Trieste, à l'aide de la flotte autrichienne.
L'effroi des ennemis à ce moment était si grand, qu'ils abandonnèrent, sur l'ordre de Manin, toutes les fortifications extérieures de la ville. La forteresse de Malghera avait été emportée par les ingénieurs du chemin de fer, suivis de la garde civique de Mestre.
A Palma-Nuova, gardée par un bataillon de Slavons Petervardins, un autre ingénieur, nommé Duodo, employa un stratagème audacieux. Il fit atteler six chevaux de poste à sa voiture, etentra dans la ville au triple galop. Arrivé devant l'hôtel du commandant déplace, il fit arrêter, et monta d'un pas ferme. — « Monsieur, lui dit-il lorsqu'il se trouva face à face avec ce dernier, je viens vous intimer l'ordre de livrer la ville avec toutes les uiUDitions; j'agis au nom du gouvernement vainqueur de Venise.. Hâtez-vous, le peuple n'aime pas à attendre. » L'officier stupéfait, et croyant que Duodo amenait derrière lui une armée, signa la capitulation et évacua la place.
Chioggia, située à quelque distance de Venise, avait pour garnison le cinquième bataillon présidial de la brigade Culoz. Les habitants soulevés forcèrent le commandant de la garnison de se retirer dans la citadelle de San-Felice. Là il pouvait détruire encore les habitations. Alors des marins et des gens du peuple montèrent à l'assaut et emportèrent le fort, en dépit de la double rangée de canons qui le défendait.
Vers le même temps, Vicence, qui renfermait six pièces d artillerie, trois bataillons d'infanterie et deux escadrons de chevau-légers de la brigade Wimpfen, fut
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délivrée par l'insurrection de la présence des ennemis.
Restait Padoue, siège militaire des provinces vénitiennes : c'était le général d'Aspre qui y commandait. Homme de bonnes manières dans les salons, mais d'un caractère tyrannique et d une énergie rigoureuse à là tête de ses soldats, il avait à plusieurs reprises tenté de porter secours aux troupes de Venise; mais le 24 mart, rappelé par le feld-maréchal pour se rallier sur Vérone, il dut quitter la villeen abandonnant son hôpital militaire et une partie de son matériel. Il invoqua à ce moment l'humanité des Italiens, et les pria de lui donner une escorte d'une centaine de gardes civiques pour effectuer sa retraite. Ces cent gardes étaient destinés à protéger un corps de six pièces d'artillerie, de trois bataillons d'infanterie et de quatre escadrons de hussards, qui ne se sentait pas capable de se défendre lui-même. Chemin faisant, il rallia les garnisons de Chioggia, deMalghera, de Palma-Nuova, de Vicence, et des autres villes qui s'étaient révoltées, parmi lesquelles il faut citer Udine. Trévise et Osopo.
Ainsi, cette retraite laissait l'insurrection en Vénétie maîtresse de six provinces qui accueillirent le gouvernement provisoire de Manin avec un enthousiasme unanime. Il n'y avait que la province de Vérone qui restât au pouvoir des Autrichiens.
Pour comprendre l'importance de Vérone et de Man-
toue, et la nécessité de les enlever aux Autrichiens, nous allons donner le tableau de la garnison qui les défendait*
A Vérone, on comptait, au 16 mars, six bataillons des brigades Nugent et Boccalari, dont deux bataillons Sigismondo, deux bataillons A. Ernest, un bataillon de Slavons, et le sixième bataillon présidial, deux escadrons de chevau-légers Windischgraëtz, et deux autres escadrons de hussards.
L'artillerie se composait, outre les canons des forts, de vingt-quatre pièces, dont douze d'artillerie à pied et à cheval et douze de réserve.
A Mantoue, on comptait un bataillon de pionniers, un détachement de sapeurs, trois bataillons d'infanterie, dont deux du régiment Haugwitz, et six pièces de campagne. Les forts, garnis d'une artillerie considérable, faisaient de cette dernière ville le rempart le plus assuré des Autrichiens.
Parmi ces deux garnisons, il y avait dix mille soldats italiens, qui, commandés par des officiers autrichiens, ne pouvaient, faute d'initiative, anéantir d'un seul coup, comme il eût été facile de le faire, les dernières ressources de Radetzki.
Ce ne fut pas seulement en Lombardie et dans les provinces vénitiennes que le peuple se souleva contre les étrangers.
JSC RÉVEIL.
L'ambition de l'Autriche et la faiblesse de certains chefs de principautés avaient disséminé la garnison allemande sur toute la surface de l'Italie septentrionale.
Nous avons vu, dans le premier chapitre de cet ouvrage, que Ferrare, dans les Etats Pontificaux, avait été occupée par les troupes autrichiennes, malgré la protestation du légat Ciacchi. Le peuple tout entier se souleva aux premières rumeurs de l'insurrection. Après une lutte assez longue, il força les Autrichiens à s'enfermer dans la forteresse. Les habitants de Bologne, à cette nouvelle, envoyèrent à Ferrare la garde civique qu'ils avaient formée, et, grâce à ce renfort, les troupes furent bloquées de façon à être paralysées de toutes parts.
Restaient encore les duchés de Parme et de Modène.
Le duché de Parme, donné à l'ancienne impératrice des Français, Marie-Louise, par les traités de 1815, devait échoir à sa mort au duc de Reischtadt; mais les puissances avaient eu soin de notifier que, au cas où le fils de Napoléon viendrait à mourir avant sa mère, le duché de Parme passerait à l'infant de la maison d'Espagne.
Or, le duc de Reischtadt étant mort, Marie-Louise, en mourant à son tour, laissait, le 17 décembre 1847, la possession des États de Parme, Plaisance et Guastalla à l'infant Charles-Louis de Bourbon.
Les États de Parme avaient été, sous le règne de Marie-Louise, gouvernés par l'influence du clergé et par celle de l'intervention autrichienne. L'ancienne impératrice, mariée à un homme d'une médiocre impor-
tance, oubliait totalement le bien-être de ses sujets pour ne s'occuper dans ses vieux jours que du salut de son âme. Marie-Louise avait personnifié dans le duché de Parme le gouvernement rèche et inintelligent qui caractérise l'esprit d'une vieille douairière. Cependant sa mort ne donna lieu ni à la joie ni à la douleur. Ses sujets savaient qu'ils ne pouvaient gagner à changer leur archiduchesse contre un archiduc d'Espagne. L'infant était un homme incapable de rien faire pour la liberté de ses sujets, il devait regarder comme un crime la moindre concession aux tendances italiennes.
La transition s'opéra sans secousses. Elle avait été prévue par la diplomatie. Le nouveau duc de Parme se chargea de l'annoncer aux cours étrangères, et sa proclamation, datée du 29 décembre 1847, traduisit admirablement la politique routinière et jalouse de la maison d'Espagne. Il y assurait ses sujets qu'il était venu pour faire leur bonheur, et déclarait en même temps que « la profonde vénération qu'il conservait pour sa glorieuse prédécesseur, et la conviction dans laquelle il était que les institutions établies par elle, telles qu'il les trouvait en vigueur, étaient utiles au bien-être actuel des sujets, le portait à leur déclarer qu'il n'entendait y apporter aucun cliangement, mais bien suivre ses traces dans les lois de piété, d'amour, de religion, de justice et de fermeté. »
Le gouvernement du duc de Parme est là tout entier. On y sent la routine, l'obstination et l'influence cléricale sur la conduite privée du souverain. Aussi n'est-il
telli, l'avocat Mesti, l'avocat Gioja, et le professeur Pellegrini ; à laquelle régence nous transférons le pouvoir suprême, avec la faculté de donner des institutions et de prendre les mesures qu'elle jugera nécessaires dans les circonstances actuelles. »
11 s'enfuyait entouré de la garnison autrichienne, au milieu d'un escadron de hussards de la brigade Wimpfen.
A Plaisance, l'agitation avait été la même : le 20 mars, à quatre heures du soir, la foule avait envahi le collège des jésuites, et, ne trouvant aucun de ces malheureux à chasser honteusement de la ville, jeta par les fenêtres tous les objets qui lui tombèrent sous la main : bénitiers, rochets, meubles, livres et soutanes. Un bataillon autrichien survint pour mettre fin à ce divertissement révolutionnaire, et fit vider les lieux à la multitude.
Mais cette manifestation n'était que le prélude d'un engagement sérieux, et le peuple se préparait au combat, lorsqu'arriva la nouvelle de l'insurrection de Parme et la proclamation de l'archiduc.
Le nom du comte Cantelli, en tète de la régence provisoire, indiquait assez que Charles-Louis n'avait pas abandonné la capitale, mais qu'il en avait été chassé par le peuple victorieux. Aussi tous les citoyens poussèrent des cris d'enthousiasme, déployèrent la bannière italienne aux trois couleurs, illuminèrent les maisons, et dansèrent joyeusement sur les places publiques. Les Autrichiens, qui s'attendaient à une attaque, restaient
silencieux et mornes devant la joie générale. Les deux bataillons d'infanterie et les six pièces d'artillerie qui occupaient la ville avec un escadron de hulans, l'évacuèrent sans combat à la réception des ordres supérieurs qui leur ordonnaient de se replier sur Lodi.
AModène, François V avait succédé à François IV, célèbre par la trop fameuse affaire de Menotti. Depuis l'assassinat juridique de ce conspirateur, le duché de Modène avait été la principauté la plus tyrannique de l'Italie.
François V était un esprit étroit et ombrageux. 11 croyait fermement que la meilleure manière de gouverner ses sujets était de les traiter en ennemis. Il voulait obtenir par la crainte ce que les autres gouvernements veulent obtenir par la persuasion, en augmentant le bien-être des gouvernés.
Aussi, lorsque les réformes pontificales vinrent réveiller dans tous les cœurs italiens le désir de changer leur joug contre des constitutions libérales destinées à les mettre au niveau du progrès européen, François V s'effraya de l'assentiment des autres princes aux vœux de l'Italie; il se crut perdu s'il faisait la moindre concession, et sa terreur fut telle, qu'à la fin de 1847 il implora l'appui des baïonnettes étrangères.
Sur sa demande, deux escadrons de hussards et deux bataillons d'infanterie de la brigade Giulay vinrent oc-
cuper Modène et Reggio. La présence des troupes autrichiennes au milieu des habitants annonçait assez à ces derniers qu'en cas de crise leur prince ne comptait, pour se soutenir, que sur l'intervention de l'Autriche, et qu'il voulait suivre jusqu'au bout cette déplorable politique qui avait signalé tous les actes de son règne.
L'occupation, toutefois, se fit sans aucune difficulté, non parce que les habitants n'étaient pas assez forts pour repousser les deux bataillons de l'Autriche, mais parce qu'en cas de révolte ces bataillons n'étaient que l'avant- garde de corps plus considérables.
Lorsqu'on apprit à Modène et à Reggio le soulèvement de la Lombardie, l'occasion parut favorable. Curare et Massa s'insurgèrent aussitôt.
A Modène, des groupes s'étaient formés dans la journée du 20 mars; à midi, la population tout entière était descendue dans la rue. Un soldat, qui fit feu sur le peuple à deux heures, fut lapidé immédiatement; la lutte s'engagea alors entre la troupe-et les citoyens, qui pous* saient les cris de : Vive la constitution ! Vive Pie IX ! Après quelques instants, les Hongrois, qui composaient une partie de la cargaison, déclaraient qu'ils ne voulaient pas tirer sur le peuple. Cet événement accéléra la fin de la lutte : le duc de Modène, effrayé des cris de : Vivent nos frères les Hongrois! qui venaient retentir jusqu'à son palais, appritbientôt cette défection. L'issue de la lutte n'était plus douteuse. Redoutant alors, ajuste titre, la colère de ses sujets, il ne spngea à faire aucune concession, et, sans proclamer même une régence pro-
MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE. ICâ
visoire, il s enfuit, entouré des troupes autrichiennes qui battaient en retraite.
Cette fuite termina le combat. La joie du peuple n'eut pas de bornes. Cette joie accusait à la fois et la triste politique de François V et la haine des populations pour un gouvernement qui ne pouvait vivre qu appuyé sur l'intervention étrangère.
Carrare et Massa, pour témoigner de leur haine contre ce gouvernement, demandèrent alors à grands cris la fusion avec la Toscane. L'archiduc Léopold, sans s'engager à traiter ces villes comme siennes, accéda du moins à u ne partie de leurs vœux, en leur envoyant des troupes pour les protéger au besoin.
Ainsi, lorsque se termina la première période de la révolution italienne, la période d'affranchissement , on pouvait croire à bon droit que les libertés de la Péninsule étaient assurées. En cinq jours, les résultats les plus merveilleux avaient été obtenus.
Ferrare triomphante, Modène, Parme, Plaisance évacuées ; la Vénétie libre jusqu'à l' Adige et interceptant les communications avec Trieste, où s'était retiré le maréchal Zichy avec ses sept mille hommes; la Lombardie au pouvoir des insurgés, à l'exception de Mantoue et de Pesehiera; les communications avec l'Allemagne interceptées par les montagnards; le Tyrol italien révolutionné; la Uocca d'Anfo prise d'assaut, et les passages
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de Valcamonica et de la Valteline coupés par les populations : tant de faits inespérés semblaient définitivement donner gain de cause à l'indépendance de l'Italie.
L'armée autrichienne était donc réduite à ses seules forces, et elles étaient toutes démoralisées.
Dans les autres royaumes indépendants, la volonté des princes ou la volonté du peuple avait amené des institutions libres. A Naples, à Home, en Toscane, en Sardaigne, le progrès regagnait en une année ce qu'il avait perdu depuis des siècles.
Toutefois, plusieurs fautes furent commises par les insurgés. Nous en avons déjà signalé deux, la troisième fut celle de la capitulation de Venise. Le conseil municipal commit une imprudence très-grave en disposant de la flotte austro-vénitienne pour transporter le maréchal Zichy àTrieste; il était incontestable qu'agir ainsi c'était livrer à l'Autriche les forces maritimes de l'Italie.
11 y eut une quatrième faute commise : il est juste de dire qu'elle est tout à l'honneur de la révolution ; ce fut la clémence avec laquelle on traita les soldats vaincus. La facilité des villes à laisser les Autrichiens opérer leur retraite selon qu'ils le jugeaient convenable, permit à Radetzki de concentrer ses forces et de guetter l'occasion de reconquérir l'Italie perdue.
Nous ne saurions toutefois terminer ce chapitre sans donner le tableau que trace M. Cattaneo de la situation du feld-maréchal. 11 servira à l'intelligence de celte histoire, et viendra à l'appui de ce que nous venons de dire tout-à-l'heure.
« Nous avons trouvé (1 ), dit-il, dans la chancellerie de Radetzki, la note des corps qui formaient l'armée de l'Italie le 48 mars. Cinq jours avant l'insurrection , si chacun de ces corps avait eu son chiffre nominal, le total de l'armée se serait élevé à 85,000 hommes. Leur effectif total, à en juger d'après l'effectif partiel de quelques bataillons, ne pouvait jamais être au-delà de 70,000. L'insurrection a coûté à l'ennemi 21 ,000 hommes, dont 4,000 morts, 7,000 tant prisonniers que blessés, 10,000 déserteurs; en y ajoutant le corps de Zichy, de 7,000 hommes , qui fut embarqué à Venise, la perte totale pendant les mémorables journées s'évaluait à 28,000 hommes, sans compter six forteresses et un matériel immense de guerre et de marine; c'était donc, comme on le voit, deux cinquièmes de l'armée.
« Or, Pennemi n'avait donc plus que 42,000 hommes, parmi lesquels un grand nombre d'Italiens. Une partie était renfermée à Ferrare, à Legnano, à Mantoue, à Vérone et à Peschiera. Une partie en était éparse dans des garnisons intérieures, 1,500 hommes à Pavie, 2,500 à Plaisance, 900 Hongrois à Conegliano (2) (les mêmes qui avaient capitulé à Parme) ; 4,000 chassés de Modène et de Reggio étaient en route pour Mantoue...
« ... A Brescia et à Bergame, le peuple, sans expérience, forçant ses garnisons respectives à capituler,
(1) Extrait du rapport de Catlaneo au comité de la guerre à Milan.
(2) Cattaneo ignorait alors les événements qui s'étaient acpomplis dans ces dernières villes.
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eut l'imprudence de ne pas leur imposer des conditions de retraite et les obliger de rentrer en Allemagne par le chemin le plus court. Ces troupes pouvaient donc, sans aucune difficulté, se diriger sur Crémone et se réunir à Kadetzki. »
On le voit, nous n'avons omis aucune des fautes commises pendant la période d'insurrection; nous signalerons de même toutes celles commises pendant la lutte contre l'Autriche, tant par les peuples que par les souverains intervenus en leur faveur. Agir ainsi, c'est éclairer à la fois l'Italie et donner la clef des événements qui firent échouer ses efforts pour conquérir son indépendance.
iNous allons maintenant passer à l'intervention de Naples, de Rome, de la Toscane et du Piémont.