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Balbo, professait la même philosophie. Seulement, moins persuadé de l'influence pontificale, Balbo voulait que l'avenir de l'Italie fût confié à un roi de la Péninsule. Ce roi, c'était Charles- Albert, que sa puissance, ses armées et sa flotte mettaient naturellement à la tête du mouvement. Sauf ce désaccord, les deux écrivains professaient les mêmes doctrines, et ce désaccord luimême disparut, puisque Gioberti plus tard adopta l'idée de Balbo et employa tous ses efforts à constituer un royaume d'Italie avec 1 epée de Charles-Albert.
11 est certain qu'en se voyant désigné par deux esprits éminents aux regards des Italiens, ce dernier devait se laisser aller à la perspective du gouvernement de toute la Péninsule. 11 dut se croire bien réellement appelé à prendre en main la cause des Italiens, qu'il devait considérer comme ses futurs sujets. Ni Balbo, ni Giobertî ne le détrompèrent, et là fut la cause des malheureuses luttes qui firent perdre en une année à l'Italie ce qu'elle avait conquis dans cinq jours de combats.
On prévoit déjà la funeste tournure que ces conceptions devaient donner aux affaires. Charles-AlbeTt, aspirant à réunir l'Italie sous un sceptre, — tout constitutionnel qu'il fût, — devait indisposer la partie la plus énergique de la nation, la partie républicaine. Il devait aussi aliéner à la cause italienne l'appui des autres princes, qui, en lui prêtant leur concours, craignaient de servir ses projets ambitieux. Charles-AU bert ne pouvait pas le comprendre; Gioberti, qui Tau*
rait pu, ne le voulait pas. Ce fut ainsi que le génie de l'un et le caractère chevaleresque de l'autre précipitèrent la ruine de la cause italienne.
Lorsque la première nouvelle de l'insurrection de Milan parvint dans le Piémont, les populations furent en rumeur. Charles-Albert avait fait, un mois auparavant, mobiliser dix mille hommes à Turin. L'armée de réserve et l'armée d'activité étaient toutes deux sur le meilleur pied. Aussi les Piémontais, dès le 20, s'indignaient de ne pas voir les troupes du roi marcher au secours de la Lombardie insurgée. Le roi, de son côté, craignant de se compromettre en prêtant main-forte à un mouvement qui pouvait ne pas être sérieux, restait dans l'attente.
A Turin et à Gênes, sans le consentement du roi, des troupes de volontaires s'organisèrent spontanément pour voler au secours des insurgés. Dans la première ville, les banquiers et les négociants, participant au mouvement général, avaient annoncé à leurs commis que ceux d'entre eux qui voudraient prendre part à la guerre ne perdraient pas leurs places, et que leurs appointements même courraient toujours, à condition toutefois que leur absence ne dépasserait pas Tannée. A Gênes, l'enthousiasme fut encore plus grand peutêtre. Une partie de la garde civique, dont l'établissement avait été récemment décrété par un ordre du roi,
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partait sans avoir été même organisée. Son commandant, le général Guaglia, fut impuissant à régulariser ce départ.
Les Milanais attendaient impatiemment le secours de leurs frères piémontais, et, tout en continuant la lutte, le conseil de guerre avait publié la proclamation suivante :
• Le îi mars.
« La ville de Milan, pour achever sa victoire et éloigner pour toujours au-delà des Alpes l'ennemi commun de l'Italie, réclame le secours de tous les peuples et de tous les princes italiens, et spécialement ceux du Piémont, son belliqueux voisin. »
Le gouvernement provisoire, de son côté, composé pour la plus grande partie d'hommes pénétrés des idées de Gioberti et de Balbo, aurait voulu que Charles-Albert prit au plus tôt en main la cause de l'indépendance lombarde.
Le 20 mars, des citoyens de Milan, parmi lesquels se trouvaient Vimercati et Henri Martini, après être sortis de la ville au milieu de dangers sans nombre, parvenaient auprès du roi de Sardaigne, et réclamaient de lui une prompte intervention. Charles-Albert répondit que, ne voulant pas être accusé d'ambition, il attendrait que le gouvernement provisoire lui envoyât
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une députation. C'était chose difficile. Néanmoins, Henri Martini, après avoir rapporté cette réponse, retourna de nouveau près du roi le 22 mars. Turin était en rumeur : dans la nuit du 21 au 22, les habitants avaient fait une démonstration très-véhémente sous les fenêtres mêmes du palais. Martini obtint alors le départ du général Passalacqua, destiné à organiser la résistance parmi les milices milanaises; l'envoi d'un corps d in • fanterie, qui, après avoir passé le Tessin, entrerait à Milan sur l'invitation du gouvernement provisoire; enfin, la promesse formelle du roi qu'il marcherait à la tête de toute son armée à la délivrance de la Lombardie. — « Dites bien ceci à vos compatriotes, ajouta Charles-Albert, je ne veux me présenter à un peuple si valeureux qu'après avoir remporté une victoire qui me fasse connaître comme étant aussi valeureux que lui. »
En même temps, le roi faisait publier la proclamation suivante :
« Peuples de la Lombardie et de la Vénétie,
« Les destins de l'Italie se mûrissent; un sort plus heureux sourit aux défenseurs intrépides des droits violés.
« Par homogénéité et amour de race, par intelligence des temps, par communauté de vœux, nous nous associons les premiers à cette admiration unanime dont l'Italie entière vous paie le tribut.
« Peuples de la Lombardie et de la Vénétie, nos ar-
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niées, qui se concentraient déjà sur vos frontières quand vous commenciez la libération de Milan la Glorieuse, viennent maintenant vous porter dans des épreuves décisives le secours que le frère attend du frère, l'ami de l'ami.
« Nous seconderons vos justes désirs, confiant dans le secours de ce Dieu qui est visiblement avec nous, de ce Dieu qui donna Pie IX à l'Italie, de ce Dieu qui, par une si merveilleuse impulsion, plaça l'Italie dans un état à pouvoir se suffire à elle-même.
« Et pour vous démontrer mieux avec ses signes extérieurs non équivoques le sentiment de l'union italienne, nous voulons que nos troupes, une fois sur le territoire de la Lombardie et de la Vénétie, portent l'écu de Savoie sur le drapeau tricolore italien.
« Turin, le 23 mars 1848. •
Charles- Albert avait en effet ordonné à ses troupes de se concentrer sur la frontière, et avait décrété :
!• L'appel de deux classes pour compléter les cadres de l'armée active ;
2° Le départ de tous les régiments d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie;
3° L'acceptation des offres volontaires que les particuliers voulaient faire à la guerre sainte, tant es munitions qu'en argent et en chevaux ;
4° L'ordre à l'armée de réserve de marcher au premier signal ;
5° L'ouverture d'un emprunt temporaire et volon-
taire à cinq pour cent, avec la promesse que les noms des prêteurs seraient insérés dans tous les journaux.
A ces nouvelles, le ministre d'Autriche et le comte de Redem, ministre de Russie, firent viser leurs passeports pour quitter Turin au plus tôt.
L'armée piémontaise devait former un effectif de 60,000 hommes. Les troupes, nous l'avons dit, étaient en bon état; letrésor royal comptait 33,099,089 lires (*). Il y avait de plus à divers, sauf exception des sommes consignées à la caisse des dépôts, et qui s'élevaient à 2,409,033 lires, 1 1 ,265,657 lires, qui, ajoutées à celles du trésor royal, formaient un total de 44,355,736 lires.
Les coupons du nouvel emprunt à cinq pour cent n'étaient pas moins de 100 lires, et l'enthousiasme des négociants promettait de les réaliser rapidement.
Le gouvernement fit ses dernières dispositions , et nomma le duc de Savoie colonel-général des milices communales du royaume.
Pendant ce temps, les patriotes milanais qui appartenaient à la cause albertiste se laissaient aller au désir de réaliser le bénéfice du secours de Charles-Albert, en met-
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tant la ville sous ses ordres. Cette pensée, dont l'origine ne saurait être blâmée puisqu'elle tendait à la délivrance de la Lombardie et de la Vénétie, était fort malheureuse pourtant et devait produire de funestes résultats ; toutefois, le gouvernement provisoire de Milan , n'osant encore la traduire ouvertement, publiait le 22 mars une déclaration dans laquelle il cédait aux représentations des libéraux.
« Ce n'est pas lorsque nous luttons encore contre l'ennemi, disait-il, qu'il convient de se livrer à des discussions sur les institutions politiques dont notre pays devra être doté. Il s'agit maintenant de lui conquérir l'indépendance. Tout individu qui songerait à autre chose qu'à combattre, ne se conduirait pas en bon citoyen. Après la victoire, ce sera à la nation qu'il appartiendra de discuter et de statuer sur ses propres destinées. »
Cette déclaration était à l'adresse des agents albertistes, qui cherchaient déjà à engager Milan à se rallier au royaume de la Sardaigne. Le gouvernement provisoire, en la faisant, eut en quelque sorte la main forcée, car la majorité de ses membres penchait assez pour une fusion avec le Piémont.
Une des causes qui semblaient pousser le gouvernement provisoire à cette résolution, fut le besoin d'argent dans lequel il tomba au sortir de la victoire. Il abolit immédiatement plusieurs impôts lucratifs qui diminuèrent encore ses richesses. Cependant l'empres* sèment de tous les citoyens, et particulièrement des
lit COMBATS.
classes pauvres, à consacrer leurs ressources à la sainte cause, fut admirable. On vit les hommes offrir leurs meubles, les femmes leurs bijoux, et même des fiancées, n'ayant rien à présenter, se faire couper leur chevelure, la vendre et en apporter le prix à leurs bienaimés pour qu'ils le déposassent au trésor national on qu'ils s'achetassent des armes afin de combattre l'en* nemi.
Tant de sacrifices firent verser dans les caisses publiques plusieurs millions.
Beaucoup d'auteurs ont attribué à la crainte l'inaction de Charles- Albert pendant la révolution milanaise. Quelques-uns même ne veulent pas la comprendre, et ont accusé le roi de trahison. Si le premier reproche a quelque fondement, le second, en revanche, nous semble évidemment faux,
H faut en effet blâmer Charles-Albert de ne pas avoir profité de l'insurrection pour mettre ses troupes en campagne. Il eût pu faire à la retraite de Radetzki ce que nous avons reproché aux paysans de ne pas avoir fait, et rien n'était plus facile, s'il faut en croire M. Cattaneo.
« Sortie de Milan et marchant vers Lodi, disait ce dernier dans son rapport, l'armée se trouvait au centre des irrigations, sur des routes bordées ou traversées de canaux dans tous les sens, Ce n eût pa» été
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pour nous œuvre difficile que de détruire cette multitude de ponts, de renverser les routes dans les fossés, d'arrêter toutes les eaux, d'inonder toutes les prairies, d'abattre les lignes des arbres qui les entourent, et de renfermer l'ennemi dans ces marais artificiels où le passage des fourgons eût été matériellement impos* aible. h
Certes, en agissant ainsi, Charles-Albert aurait triomphe d'un seul coup; mais sa situation n était pas là .même que celle des peuples soulevés. Un grain d'ambition, bien excusable du reste, ne lui faisait envisager la révolution qu'au profit du royaume sarde. On comprend donc tout d'abord qu'il ne fut pas accessible à cet esprit de fougue qui animait les citoyens désireux de conquérir leurs libertés ; la raison lui conseillait d'attendre que la victoire se décidât en faveur des Milanais. Et l'on voit que, dès l'instant que cette victoire leur fut assurée, il marcha aussitôt à leur secours.
Si les troupes piémontaises n'arrivèrent sur le théâtre de la guerre que cinq jours après l'insurrection triomphante, on doit considérer aussi qu'il faut un certain temps pour opérer les mouvements des troupes et les concentrer sur un seul point. Si la capitale de la Loinbardie est rapprochée des frontières de la Sardaigne, elle est en revanche éloignée des villes principales du Piémont par une distance assez considérable, et c'est dans ces villes que séjournaient les troupes,
Nous devoa* donc laver Charles- Albert du reprocha
COMRYTS.
de trahison qu on a voulu faire peser sur lui. Que sa conduite fût inhabile, nous en convenons ; qu elle fût déloyale, nous ne pouvons le croire. Mais nous devons excuser aussi la colère des patriotes, auxquels on annonçait Charles-Albert comme 1 emancipateur de l'Italie opprimée.
Une fausse démarche de Gioberti donna quelque poids d'ailleurs à ces accusations, en révélant prématurément l'ambition du roi de Sardaigne. Il parcourut à cette époque toutes les villes d'Italie, en disant qu'il n'y avait* qu'un seul moyen de constituer l'unité : c'était que la croix blanche de Savoie flottât de la Sicile aux Alpes. Cette insinuation était malheureuse. Elle donne la raison du peu de bonne volonté que les princes italiens mirent à servir l'indépendance italienne.
Il ne faut rien négliger dans l'histoire, sous peine d'être entraîné à des erreurs funestes et à des récriminations injustes. L'esprit de parti, fort au sein des hommes qui partagent les mêmes opinions, devient mauvais juge devant les hommes qui diffèrent par leurs aspirations et par les milieux dans lesquels ils sont placés.
Quoi qu'il en soit, il ressort des fautes mêmes que la majorité de l'Italie commit, en reconnaissant tacitement lambition de Charles -Albert, une vérité qu'on ne saurait contester, c'est le désir de réaliser à tout prix l'unité italienne. 11 fallait en effet que ce désir fût bien vif pour que les libéraux eux-mêmes se ralliassent en grande partie à l'idée d'une monarchie et aux desseins d'envahissement de Charles-Albert. Hors de là, l'histoire des