CHAPITRE VIII
C était peu d avoir accompli la première partie d'une révolution italienne, si Ton n'organisait pas aussitôt une défense redoutable, et si Ton ne créait pas immédiatement des armées pour chasser les ennemis de l'Italie.
Le comité de guerre milanais avait bien compris cette nécessité, lorsque, dans sa proclamation du 23 mars, il appelait les citoyens sous les drapeaux, et les engageait à se former en légions. Nous venons de voir aussi avec quel enthousiasme les populations s empressèrent de répondre à cet appel.
m s COMBATS.
Tout ce qu'il y avait de jeune, d'actif, de profondément convaincu dans la Lombardie, vint se présenter pour soutenir la guerre sainte : étudiants, hommes du peuple, fils de nobles, tous se pressaient avec ardeur dans les rangs de l'armée qui devait combattre pour l'indépendance nationale. On vit même les séminaristes, avec leurs soutanes noires et leurs chapeaux à trois cornés, un sac de toile cirée et un fusil sur l'épaule, s'unir en masse aux étudiants, et tous, avec une croix rouge sur la poitrine, s'organiser en corps réguliers.
A Milan, M. Carnevali ouvrait une école d'artillerie; M. Montemerli s'offrait pour instruire l'infanterie. On organisa des fabriques de poudre et d -armes; les postes étaient remis en état, et toutes les positions de la ville soigneusement fortifiées.
Le comité de guerre n'étendit pas seulement son activité à constituer Milan sur un pied de défense convenable ; il prenait aussi ses mesures pour rendre au- dehors les chances de la guerre favorables à l'armée italienne.
Déjà, le 23 mars, F. Ticcozzi avait envoyé un détachement dans les environs de Bergame pour surveiller l'ennemi. D'autres détachements avaient été dirigés dans la Briance. Ticcozzi lui-même occupait la route de Stevio, dont il avait fait miner les galeries. Le 24, Torelli, expédié dans la Valteline, s'emparait des passages du Stelvio et du Tonale, et établissait des rapports d'amitié et d'ailliance avec les Tyroliens.
Pendant ce temps, le gouvernement provisoire, subissant l'influence du parti albertiste, semblait prendre à
lâche de paralyser les résultats que promettait l'activité des membres du conseil de guerre.
Le 25 mars, il nommait Théodore Lecchi commandant de la future armée. Le choix n était pas heureux. Le premier acte du vieux général fut d'empêcher les volontaires d'entrer en campagne; il prétextait que les lois de la guerre n admettaient pas de troupes irrégulières. — Où donc étaient les troupes régulières de Milan? Il est vrai que si ces bandes avaient pu être disciplinées avant leur départ, leur intervention dans la lutte eût été plus redoutable; mais vouloir s'assujettir, dans des conjonctures aussi pressées, à des considérations aussi méticuleuses, annonçait la faiblesse 3 esprit du nouveau commandant. Cependant, les objections des patriotes lui forcèrent la main, et il permit à Manaraet à Arcioni de conduire leurs troupes contre l'ennemi. Les volontaires étaient piqués au vif; ils dispersèrent une colonne autrichienne, enlevèrent des bateaux à vapeur, et tombèrent devant Peschiera avec une impétuosité redoutable. Pour des troupes irrégulières, un pareil fait d'armes n'était pas de nature à donner raison au commandant Lecchi.
Le 26 mars, lavant-garde de l'armée piémontaise arrivait à Milan ; les patriotes trouvaient que c'était un peu tard. Le gouvernement provisoire fut enchanté; il prit à son service plusieurs des officiers de cette avantgarde. Parmi les hommes qu'il choisit, plusieurs étaient indignes de commander aux Milanais; quelques-uns de ces héros improvisés avaient été chassés
Di
jadis des rangs de l'armée piémon taise. Toujours possédé du désir de réaliser la fusion, le gouvernement provisoire proposa en même temps aux citoyens de substituer aux uniformes verts, couleur italienne, l'uniforme bleu, qui est la couleur piémontaise. Cette proposition fut accueillie avec indignation.
On le voit, les partisans du Piémont marchaient de faute en faute ; le gouvernement, au lieu d'attendre d'une assemblée italienne la forme politique qui devait régir la Lombardie, comme il semblait l'avoir promis dans sa déclaration du 22 mars, se hâtait d'opérer la réunion à la Sardaigne, oubliant qu'il venait de condamner hautement sa propre conduite.
Pour combler en quelque sorte la mesure de ces malheurs, il repoussa une proposition qui lui fut faite par une immense quantité de prêtres. Ceux-ci venaient mettre au service de l'indépendance leur influence sur les paysans, et demandaient qu'on les autorisât à soulever la Lombardie en prêchant la guerre sainte dans les campagnes. Cette autorisation leur fut non-seulement refusée, mais on leur interdit même toute démarche de ce genre.
Il n'est pas de commentaires à ajouter à de pareils faits.
En Toscane, le grand-duc Léopold, effrayé à juste titre par les menées maladroites des agents piémontais,
hésita longtemps à participer à la guerre d affranchisseméat. Il était dans les meilleures dispositions, mais il craignait de fournir à Charles-Albert les instruments de sa propre perte. Ce retard, que ne comprirent pas ses sujets, excita une violente rumeur; il était cependant justifié par des appréhensions légitimes. Enfin, le grand-duc, entraîné sur la pente où il se sentait poussé de toutes parts, fit taire ses craintes, et se disposa à envoyer son continrent de secours à la Lombardie.
D'ailleurs, la réunion implorée par les petites villes do Carrare et de Massa, dans le duché de Modène, lui semblait un gage de l'estime des Italiens pour son gouvernement. A la fin de mars, il n'hésita plus, et concentra toutes ses troupes sur la capitale.
Une garde civique avait été organisée, comme nous l'avons vu, en 1847; elle demanda à faire partie de l'expédition. Ce ne fut pas là, toutefois, le seul corps de volontaires. Outre les citoyens les plus impatients et qui étaient déjà accourus individuellement sur le théâtre de la lutte, l'université de Pise tout entière s'était formée en légion ; les élèves étaient les soldats, et les professeurs les officiers. Montanelli faisait partie de ces derniers.
Le 5 avril, le grand-duc, la grande-duchesse et leur famille, le corps des ministres et l'état-major assistaient à la messe célébrée par l'archevêque de Florence. La troupe tout entière, rangée sous les armes, attendait, ses généraux de Laugier et d'Arco en tête, la dernière revue de Léopold. Cette cérémonie offrait un caractère à la fois
grandiose et touchant. Partout les cœurs battaient de l'espoir de voir les soldats prendre part à la délivrance de l'Italie ; partout aussi, l'incertitude de la lutte faisait faire les plus douloureuses réflexions sur le sort, en cas de défaite, d'une armée composée de l'élite de la nation.
A midi, on communiqua aux défenseurs de l'Italie la proclamation suivante :
« Soldats 1
« La sainte cause de l'Italie va se décider dans les champs de la Lombardie. Déjà les habitants de Milan ont acheté leur liberté au prix de leur sang et avec un
héroïsme dont l'histoire offre peu d'exemples. L'armée sarde est en marche sous les ordres de son roi magnanime et de ses princes.
« Enfants de l'Italie, héritiers de la gloire militaire de leurs ancêtres, les Toscans ne doivent pas, ne peuvent pas rester oisifs dans ces instants solennels; volez donc conjointement avec vos frères, les citoyens qui sont accourus comme volontaires sous nos drapeaux ; volez au secours de nos frères lombards; que l'amour de la patrie excite en vous cette valeur dont les braves toscans firent toujours preuve. Que la discipline vous donne la force qui ne vient pas toujours du nombre, et la victoire sera pour vous.
« Honneur aux armes italiennes!
« Vive l'indépendance deVIlalie !
« Léopold. »
DÊPEiNSE ET DÉPART DES COMBATTANTS. 103
Cette proclamation était de nature à émouvoir la généreuse ardeur des combattants. Ils défilèrent aux cris de : ViveLéopoldl Vive Pie IX! Vive V indépendance! et partirent aussitôt pour la Lombardie.
Parme, Plaisance, Modène, Lucques, Rome, Naples, la Sicile, Venise, toute la Péninsule, en un mot, se leva d'un accord unanime pour se précipiter sur le champ de bataille où devait se décider la lutte de l'Italie contre l'Autriche.
« Rien de plus sublime et de plus touchant à la fois, s'écrie à ce sujet à M. Ricciardi, que le spectacle présenté par l'Italie tout entière, et nous ne saurions trouver d'expression pour décrire l'émotion profonde que nous éprouvâmes en revoyant la terre natale après un long exil, au moment où les plus belles espérances lui souriaient. Jamais heure ne fut plus propice pour la régénération complète d une nation, et ce n'est pas sans larmes bien amères que nous songeons aujourd'hui qu'une pareille occasion fut misérablement perdue. »
Dès le premier jour qui avait succédé à leur insurrection victorieuse, les duchés de Parme et de Plaisance avaient envoyé leurs enfants les plus intrépides à la Lombardie.
A Rome, les appréhensions causées par l'ambition de Charles-Albert effrayaient le souverain pontife. Il
déclara tout d'abord que, comme pape, il ne pouvait prendre part à l'insurrection italienne. Le mécontentement général lui fit ajouter qu'il devait, en revanche, faire quelque cbose pour l'Italie comme souverain temporel de la Péninsule.
Les prédications éloquentes du père Gavazzi, barnabite, sur la place publique de Rome, les allocutions chaleureuses de plusieurs patriotes, ne furent pas étrangères à la détermination de Pie IX. Cédant enfin au mouvement de liberté qui soulevait toute l'Italie, il laissa partir les troupes, et voulut même bénir leurs drapeaux.
Il envoyait non-seulement des corps de volontaires avec le colonel Ferrari, mais aussi des troupes régulières sous le commandement de Durando, tacticien expérimenté.
A Naples, la difficulté d'obtenir de Ferdinand 11 son contingent à l'armée italienne était plus grande que partout ailleurs. Aux considérations qui avaient motivé l'hésitation de Pie IXet de Léopold, se joignait la crainte de s'aliéner la maison d'Autriche, et l'impossibilité où il serait en pareil cas de pouvoir réduire la Sicile à la soumission.
Aussi la pression publique y fut-elle plus menaçante que partout ailleurs. Peut-être aurait-elle été insuffisante sans l'arrivée du général Guillaume Pépé, qui venait de Gênes.
Le général Pépé comptait dans le nouveau ministère libéral organisé par Ferdinand plusieurs amis dévoués.
Il invoqua auprès d eux les relations qui les unissaient à lui, et fit tant, par ses prières et ses instances, que le cabinet napolitain ne put se refuser à reconnaître la justice de la cause italienne.
De torts bataillons de volontaires avaient déjà pris l'avance. Le 10e régiment de ligne était parti presque en même temps que les volontaires. On se hâta d organiser deux divisions qui furent placées sous le commandement du général Pépé. Ces deux divisions formaient un effectif de 15,000 hommes 5 elles quittèrent Naples au milieu des acclamations de la population tout entière. Leur marche à travers l'Italie fut presque une marche triomphale, et peu s'en fallut que Ferdinand Il ne fût proclamé le plus dévoué des princes à la cause de l'Italie.
Ce n'était pas d'ailleurs le seul corps que le gouvernement napolitain envoyait à l'insurrection victorieuse. En môme temps que les troupes de ligne, était partie une escadre dirigée par l'Adriatique sous les ordres de l'amiral de Coza.
C'est une chose étrange de voir les gouvernements placés dans les situations les plus défavorables vis-à-vis de la guerre de Lombardie, envoyer les meilleures troupes à l'insurrection. Les Toscans, les Romains et les Napolitains furent sans contredit au premier rang dans la lutte; et si Charles-Albert, par une politique intempestive, n'avait pas compromis le secours venu de Naples, et ne s'était pas en quelque sorte approprié les talents militaires du général Durando, pour les soumettro
à son incapacité personnelle, le vieux maréchal Radetzki, malgré toute son expérience, aurait été forcé d'abandonner la partie.
A Venise, l'ardeur des citoyens pour la défense de Tltalie n'était pas moindre; mais la ville devait avant tout se fortifier. Sa position , qui ouvrait à l'Autriche un triple passage par la mer, par le Frioul et par le Tyrol, était très-importante à conserver à la cause nationale. Manin le comprit, et ses premiers efforts furent employés à mettre en bon état les forteresses qui défendaient ces trois points, Treporti, Malgbera et Brondolo.
Le gouvernement provisoire avait à sa disposition, tant des sommes restées en caisse que des offrandes versées par les particuliers, un effectif de six millions. Une sage répartition de ces ressources financiïres permit d'organiser la défense comme il était convenable.
Le ministre de la guerre Solera s'était retiré quelques jours après sa nomination. Son portefeuille fut réuni au portefeuille de la marine entre les mains de Paolucci, qui s'occupa activement de l'organisation des forces militaires.
Manin décréta un armement de quatre mille hommes par enrôlement volontaire. Ces quatre raille hommes furent mis sous les armes en quatre jours; on les forma en dix bataillons, et on leur donna le nom de garde civique.
Les instructeurs manquaient cependant. Les officiers, pour la plupart, setaient retirés avec le maréchal Zichy. 11 ne restait que les officiers de la marine, qui se chargèrent d'accomplir l'instruction des nouvelles milices. Le zèle des chefs et celui des soldats obvia à tant d'inconvénients, et la garde civique fut bientôt en état de former un corps redoutable.
D'un autre côté, on formait un corps de gendarmerie destiné à faire le service de la ville, et un corps d'artillerie dans lequel s'enrôlèrent à Tenvi tous les jeunes gens de famille noble, ambitieux de concourir, eux aussi, à la défense de la cause nationale.
Les barques militaires qu'on trouva dans l'arsenal furent équipées, mises à flot, et pourvues de toutes les choses indispensables en cas d'attaque.
Pendant que le gouvernement s'occupait, d'un côté, de l'armement de Venise, il prenait aussi, de l'autre, en considération la constitution civile et démocratique des provinces vénitiennes en créant une consulte d'Etat.
Enfin, Venise forma des corps volontaires pour les envoyer sur le champ de bataille. Le premier départ eut lieu le 7 avril.
Dans la matinée, le commandant de la garde civique, Mengaldo, avait passé en revue toutes les troupes et donné l'accolade d'adieu au capitaine des volontaires, Ernest Grondoni, et tous se rendirent à l'église de Saint- Marc pour implorer le secours de la Providence. Le patriarche fit alors un discours énergique et touchant,
dans lequel il leur promit la victoire au nom de l'indépendance italienne, et bénit leurs drapeaux.
« Les cérémonies religieuses achevées, dit II. Anatole de La Forge, le corps des croisés, en ordre de bataille, précédé du drapeau porté par un prêtre, delà musique et de l'état-major général, fit lentement le tour de la place, et alla, aux applaudissements du peuple, prendre position sous le balcon du palais de Manin.
« Bénis soient, leur dit-il, les courageux citoyens « qui ont répandu leur sang pour empêcher notre sol <t italien d'être foulé de nouveau par des oppresseurs. « La république reconnaissante conservera la mémoire « de ceux qui auront succombé, et leurs fils seront ses « plus chers enfants d'adoption. Allez, braves, sous la « protection divine tout-à-l'heure invoquée, allez mon- « trer à nos sœurs d'Italie comment Venise sait com- « battre et comment Venise veut concourir à la défense « commune. »
« Depuis la place Saint-Marc jusqu'à la station du chemin de fer, les cloches sonnaient à toutes volées, et, à la porte de chaque église, les prêtres attendaient afin de bénir les volontaires au passage. Le pasteur de Saint- Siméone, sortant de son église avec le saint-sacrement, entouré de son cortège, cierges en mains, bénit les soldats agenouillés sur la rive opposée du grand canal. Jamais peut-être spectacle plus émouvant ne fut donne à Venise. Le peuple, répandu en foule dans les rues, sur les lagunes, aux fenêtres et jusque sur les toits du palais, présentait Paspect crnndinse d'un vérihiblo
triomphe national. C'était bien la joie pure d'un pays heureux et fier d'avoir recouvré en quelques jours son indépendance de quatorze siècles. A voir ces mâles visages animés par l'enthousiasme, et ces braves gondoliers exprimant par des gestes pleins d'éloquence leur
vive allégresse, on eût dit une de ces fêtes de famille que la Rome antique savait offrir à ceux qui revenaient vainqueurs des ennemis de la république. Seulement la joie, au lieu de se manifester ici par des acclamations bruyantes, se traduisait par des prières et des pleurs. A la fin du jour, lemotion du peuple devint si grande, qu'où n'avait plus la force d'applaudir sur le passage des croisés. On allait à eux, on les embrassait en silence, et on les suivait du regard aussi longtemps qu'il était possible de distinguer leurs drapeaux et leurs baïonnettes étincelant au dernier rayon du soleil couchant. A la vue de ces hommes marchant à la mort ou à la victoire avec tant de résolution et de calme, le curé deSaint-Jérémie, qui avait commencé à les haranguer, ne put achever, suffoqué par l'attendrissement et les larmes.
« En pensant à ces admirables scènes, aujourd'hui encore nous nous demandons par quelle injustice il se fait qu'un peuple qui renferme en lui de si nobles qualités, qui a tant de confiance en Dieu, de résignation et de courage, soit éternellement condamné à être le martyr calomnié de l'Europe. »
Le 24 mars, la guerre avait été déclarée à l'Autriche par Charles-Albert; un Te Deum fut chanté à Turin pour célébrer le triomphe des Milanais. Le roi y assistait, entouré de tout son état-major.# Quand il revint à son palais, la foule qui se pressait sur son passage était telle, qu'il eut toutes les peines du monde à se frayer un chemin. Partout les cris joyeux de : «Vive Milan! vive Charles-Albert, roi d'Italie! » retentissaient à ses côtés.
Le 3 1 mars, en allant se mettre à la tête de ses troupes, le roi de Sardaignc publia la proclamation suivante, bien différente de sa première proclamation, car, tout en faisant parade de son désintéressement, il y laissait percer le bout de l'oreille de son ambition :
«Italiens de la Lombardie, de la Vénétie, de Plaisance et de lleggio,
« Appelé par ceux de vos concitoyens entre les mains desquels une confiance bien méritée a remis la direction temporaire de la chose publique, et surtout visiblement poussé par la main de Dieu , qui, pardonnant les anciennes fautes de l'Italie en considération de ses malheurs, veut ranimer en elle uue nouvelle vie glorieuse, j'arrive parmi vous à la tête de mon armée, suivant ainsi les aspirations les plus intimes de mon cœur. Je viens parmi vous ne me souciant pas de stipuler préalablement aucune condition; je viens seulement achever
DÉFENSE ET DEPART DES COMBATTANTS. m
la grande œuvre si heureusement commencée par votre admirable vaillance. Italiens ! bientôt notre patrie sera délivrée de l'étranger; et bénie soit mille fois la Providence, qui a voulu me réserver un si beau jour, en permettant que mon épée servît au triomphe de la plus sainte des causes. Italiens! notre victoire est certaine; mes armes, en abrégeant la lutte, ranimeront parmi tous la sécurité nécessaire pour que vous vous occupiez avec calme de régler voire régime intérieur. Alors le vœu de la nation pourra se manifester en toute liberté et en toute sincérité. A cette heure solennelle, soyez mus surtout par l'amour de la patrie et l'horreur des anciennes divisions qui ont ouvert à l'étranger les portes de l'Italie. Invoquez les inspirations du ciel, afin que l'esprit angélique de Piç IX plane sur vous, et Xllalie sera. »
Ainsi, sept jours avaient suffi pour changer de langage. Cette proclamation montre trop de conGance dans le bon vouloir des Italiens pour que le roi ne fût pas trompé par ses conseillers. La ferme croyance qu'il marchait à la conquête du royaume de l'Italie, en marchant àladélivrance des peuples, s'y manifeste trop naïvement pour qu'on l'accuse de duplicité.
Toutefois, cette croyance de Charles-Albert au bon vouloir des peuples devint funeste en ce qu'il se plaça au premier rang dans la guerre contre l'Autriche, et qu'il voulut terminer seul une lutte décisive, afin d'être leulàen recueillir les profits. Ces conséquences n'<
sent été encore qu'un demi-mal, s'il avait su diriger comme il le fallait les mouvements militaires, ou mettre à la tête de ses troupes un tacticien capable d'agir avec présence d'esprit et avec activité ; mais l'armée sarde, toute puissante qu'elle fût par le nombre et par la discipline, n'avait et ne pouvait avoir de bons généraux.
Il sera facile de s'en assurer si l'on considère que le gouvernement du Piémont était presque entièrement constitué sur un pied militaire ; c'est la plus mauvaise organisation à la fois pour la constitution civile et pour la constitution belliqueuse d'un pays. Les généraux chargés du gouvernement unique des principales villes, les chefs supérieurs tour à tour préfets de police et inspecteurs militaires, perdaient, sous l'influence et au milieu des tracas de cette existence amphibie, les profits qu'ils eussent pu retirer de l'exercice continuel de leurs facultés dans un métier spécial. Il n'est permis qu'à des hommes exceptionnels d'être de bons administrateurs et de bons généraux, et ces hommes sont rares dans l'histoire. Le Piémont ne saurait avoir la prétention de produire par douzaine des Césars et des Napoléons subalternes; il l'aurait fallu, pourtant, si Ton voulait être à même d'obvier aux inconvénients d'un régime aussi funeste.
Aussi ne doit-on pas s'étonner des fautes successives que commirent le roi et ses représentants. C'est ainsi que le gouverneur de Gênes, lorsque la jeunesse tout entière de la ville se leva pour marcher au secours de
Milan, invoqua la légalité, et ne voulut point laisser partir les volontaires sans avoir reçu les ordres du roi. dette réponse n'était pas de nature à modérer l'ardeur des Génois ; ils répliquèrent que sous l'action des révolutions il n'était pas possible de se tenir rigoureusement dans la voie battue de la hiérarchie bureaucratique, et que, dans certaines occasions, le moindre relard entraînait des maux incalculables; puis, sans prolonger davantage une discussion aussi puérile, ils partirent pour le théâtre de la guerre.
Arrivés sur le Tessin, les mêmes volontaires rencontrèrent un autre corps qui avait dû, comme eux, courber la tête sous les fourches caudines des militairespréfets. Les volontaires de ce corps étaient de Lomellina. A la première nouvelle des événements, ils étaient allés demander des armes au gouvernement. Celui-ci leur avait répondu qu'il n'avait que cinq cents fusils à Novare, que ces cinq cents fusils étaient destinés à armer la garde civique, et qu'il ne pouvait rien faire pour eux. Ils partirent donc sans armes, et, chemin faisant, ils apprirent que ce même gouverneur avait fait désarmer une troupe de Milanais qui avaient campé près du lac Majeur pour coucourir à la défense de leur patrie.
De son côté, Charles-Albert, dans son désir jaloux de participer comme seul chef des troupes régulières à la délivrance des provinces lombardo-vénitiennes, s'aliénait un secours qui n'était pas à mépriser.
Ln nombre considérable de déserteurs italiens de l'armée autrichienne était dispersé sur presque toute
^(Wi COMBATS»
l'étendue de la haute Italie, et ce nombre, d'après les documents les plus authentiques, était évalué à 10,000 hommes environ. Il refusa de les admettre dans un régiment, et ces soldats abandonnés reprirent tous le chemin de leur pays natal.
Il en fut de même des trois mille hommes du régiment Haugwitz, qui vinrent d eux-mêmes s'offrir à défendre la cause nationale. Non -seulement leur demande fut rejetée, mais il n'est pas de moyens indirects qui ne fussent employés pour les empêcher de se réunir en corps et de verser leur sang pour la cause italienne.
On comprendra qu'une pareille politique et de pareils chefs devaient atténuer de beaucoup les résultats qu'auraient pu obtenir les forces de Charles- Albert. Son armée était double de l'armée autrichienne ; elle était animée par un enthousiasme indescriptible, tandis que les étrangers étaient démoralisés par la révolte générale. Un simple tacticien aurait compris qu'on pouvait finir la guerre d'un seul coup. Charles-Albert et ses généraux la traînèrent en longueur. La lenteur dans les mouvements, le mauvais état dans lequel l'armée piémontaise fut abandonnée par l'administration des vivres, les souQrauces des soldats et l impéritie des chefs devaient compromettre et perdre une cause que la révolution de la Lombard ie avait faite si belle.
On comprendra qu'en présence de l'armée autrichienne, dont les différents corps relevaient de la direction unique du vieux feld-maréchal, il fallait que, sans se confondre avec l'armée piémontaise, les divisions en-
Toyées par chapue Etal opérassent séparément, à la condition toutefois de nommer un général expérimenté auquel aurait été confiée la direction générale et suprême de la guerre.