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CHAPITRE IX

Dans la guerre, il est des circonstances où 1 on ne saurait suivre les routes battues de la tactique militaire, et les luttes qui succédèrent à l'insurrection lombardevénitienne doivent être comptées parmi celles-là.

A vrai dire, l'état des choses était tel, qu'il s'agissait, non de conquérir l'Italie, mais de la conserver à l'insurrection. Ce n'était pas une guerre que la Lombardo-Vénétie entreprenait contre l'Autriche, c'était tout simplement le dernier acte de 1 expu lsion des troupes étrangères .

D'un côté, une armée démoralisée sillonnant de ses pelotons fugitifs la surface de l'Italie septentrionale: de

l'autre, une population indisciplinée, mais victorieuse et enthousiaste : telle était la situation au lendemain des révolutions du mois de mars 1848.

11 est clair que, en pareil cas, vouloir réduire la lutte à des opérations stratégiques, c'était, de la part de Charles- Albert, compromettre le sort de l'Italie et le remettre de nouveau en question.

Lorsque les troupes à la tête desquelles on marche contre l'ennemi se composent pour la plupart de volontaires, c'est-à-dire d'hommes qui n'ont pour chance de succès que leur courage individuel et l'enthousiasme d'une première victoire , on doit, sans admettre le moindre retard, marcher en avant, et terminer le combat d'un seul coup. Mais temporiser, mais perdre des semaines, des mois entiers en observations, c'est affaiblir le courage et la patience de ces corps indisciplinés.

C'est là pourtant ce que fit Charles- Albert.

On pourra nous répondre que l'armée italienne ne se composait pas seulement de volontaires ; que sa force réelle, au contraire, reposait dans les troupes régulières de la Sardaigne, et que, marcher toujours en avant les yeux aveuglés par l'enthousiasme, c'était offrir au feldmaréchal un moyen sûr d'anéantir d'un seul coup toutes les forces de l'Italie.

On ne songe pas que Radetzki, à cette époque, était incapable de résister à une armée de cent mille hommes. 11 n'avait qu'un corps de vingt mille soldats, qui tous étaient prêts à se débandera la première attaque. Si l'on ajoute à ces considérations, que, le 46 mars, il battait

en retraite au milieu des populations soulevées, on conviendra que la méthode la meilleure était la plus expéditive. 11 fallait le poursuivre sans trêve ni répit jusqu'à ce qu'on l'eût rejeté au-delà des Alpes et réduit à mettre bas les armes sur le champ de bataille. '

Cette première occasion fut perdue par la lenteur avec laquelle les troupes piémontaises envahirent la Lombardie. L'ennemi, qui jusqu'alors n'avait eu aucune chance de salut, devait mettre évidemment à profit le premier avantage pour s'établir sur le pied de la défensive.

Il est une règle qui domine la tactique militaire. Un général d'armée doit évaluer ses chances et les chances de son adversaire. Si elles sont à peu près égales, il doit observer et ne procéder qu'avec prudence; si elles sont inférieures, il doit se tenir sur la défensive et préparer une retraite; si elles sont supérieures, il doit marcher en avant et les réaliser au plus vite. Dans ce dernier cas, le moindre retard peut lui faire perdre une partie de ses avantages.

Or, il est certain que, à la fin de mars, Charles-Albert avait toutes les chances pour lui, et que, indépendamment de sa science stratégique, inutile alors, Radetzki n'en avait pas une seule. Le feld-maréchal devait même ignorer si Vérone et Mantoue étaient encore en son pouvoir. Toute l'Italie, à cette époque, croyait ces deux villes insurgées ; il n'y avait donc pas à hésiter.

Le lecteur nous pardonnera d'avoir à lui exposer de pareilles banalités. L'histoire force la main de l'histo-

31i COMBATS.

rien, et, quand les hommes qui se placent à la tête des faits commettent des fautes aussi monstrueuses, l'écrivain doit leur rappeler les lois les plus vulgaires du plus vulgaire bon sens.

Nous voulons bien admettre que de graves obstacles, mais pas insurmontables, empêchèrent Charles- Albert de mettre ces règles à exécution. Cette première chance perdue, sa conduite était encore très-simple.

Masser les colonnes de volontaires qui accoururent de toutes parts en Lombardie aux premiers jours de mai , les lancer en avant en les faisant suivre des troupes régulières, sur lesquelles elles auraient pu se replier en cas de vigoureuse résistance , et pousser ainsi l'armée autrichienne dans ses derniers retranchements, où l'Italie tout entière l'aurait bloquée, telle était la conduite Jl tenir pendant le temps qui s'écoula du 1er au 10 avril.

Il n'en fut rien encore, et on laissa Radetzki s'appuyer sur les Alpes et se retrancher entre le Mincio et l'Adige, dans le triangle formé par Vérone, Mantoue et Peschiera, au cœur de l'Italie septentrionale. Pendant ce temps, l'armée piémontaise s'avançait lentement sur la ligne du Mincio.

Au 10 avril, le plan des opérations devait donc encore forcement changer. Des forces suffisantes devaient garder le Mincio ; une partie de l'artillerie et des troupes

régulières y aurait été employée, pendant qu'on dirigerait, avec un corps d'armée et quelques batteries, les volontaires du Piémont et de la Lombardie sur le Tyrol, pour en soutenir l'insurrection, et tâcher de surprendre les derrières de Radetzki par le lac de Garde et les contre-forts des Alpes. Au midi, les troupes régulières de la Toscane et les corps de volontaires auraient pu s'avancer, appuyés d'un côté par l'armée piémontaise, et de l'autre par les troupes régulières de Naples et de Rome qui auraient occupé à l'est les provinces vénitiennes. De cette façon, l'armée autrichienne, prise entre les deux irruptions enthousiastes des volontaires, et flanquée à Test et à l'ouest par la ligne de bataille de Charles- Albert et de Durando, aurait été forcée, ou d'éparpiller ses forces dans la campagne, ou de se renfermer dans les places fortes dont on aurait pu facilement intercepter toutes les communications.

Ce plan, qui n'est peut-être pas stratégique, offrait des chances incontestables ; il permettait à l'insurrection de cerner l'ennemi dans un cercle de feu. Les volontaires, en cas de défaite, pouvaient se replier sur les montagnes et fermer la vallée étroite de l'Adige, seule communication qui restât alors avec l'Autriche pour Radetzki. Peschiera, très-faible du côté du lac de Garde, aurait été emportée d'assaut dans une nouvelle tentative, et le formidable triangle eût été rompu.

Ce fut dans ces conditions que s'ouvrit la campagne. 11 semble même qu'on s'arrêta un moment au plan que nous venons de décrire. Le gouverneuient provisoire de

Milan avait en effet envoyé ses volontaires sur le Tyrol, pour renforcer les montagnards insurgés. Les troupes napolitaines, avec celles de Durando, étaient dirigées sur les provinces vénitiennes pendant que l'armée piémontaise manœuvrait sur le Mincio.

Voici, en effet, la proclamation que publiait, au nom du gouvernement provisoire de Milan , Pompeo Litta, chargé du dé partement de la guerre :

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