CHAPITRE XI
L'armée de Nugent, repoussée de Trévise par la résistance acharnée des volontaires romains, avait continué sa route du côté de Vérone, et, le 20 mai, elle s'arrêta devant Vicence, sur laquelle elle voulut venger son dernier échec.
Vicence est une ville de 30,000 âmes, assise à égale distance de Vérone et de Trévise, sur le faîte de la colline de Bérice. Elle est baignée par le Bacchiglione qui reçoit en cet endroit même les eaux du Retrone, petite rivière navigable pour les barques de moyenne grandeur. Cette place est le point d'embranchement des trois
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grandes routes de Vérone, de Padoue et de Trévise; elle occupe ainsi la position centrale des Etats vénitiens. Malheureusement, elle n'a pour se défendre contre les agressions de l'ennemi que les débris de ses antiques murailles. C'est donc une ville ouverte dé toutes parts, et difficile à défendre en cas d'attaque.
C'est là cependant que s'étaient retranchés, derrière des barricades élevées à la hâte, 3,500 hommes pour la plupart novices dans la guerre. Cette petite garnison, composée uniquement de volontaires et de gardes nationaux, se préparait à supporter l'attaque d'une armée six fois plus nombreuse et qui traînait à sa suite une grosse artillerie.
Les forces de Nugent montaient à 18,600 hommes et 35 pièces de canon.
La lutte était disproportionnée ; aussi le général autrichien se promettait une facile victoire, et dès le matin il avait écrit à Radetzki : « Cette nuit, Vicence sera rentrée en notre pouvoir. »
Vers le milieu de la journée, l'avant-garde apparut aux défenseurs de Vicence ; elle s'avançait au pas de course, espérant surprendre la ville désarmée. Les Italiens la laissèrent arriver à portée de fusil, mais là ils l'arrêtèrent par une décharge effroyable.
Dès cet instant, les Autrichiens ne firent même plus un pas en avant : en vain le gros de Tannée accourut-il se joindre à l'avant-garde; en vain les batteries autrichiennes tonnèrent-elles contre les barricades^ en vain Nugent lança, les uns après les autres, ses meilleurs
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corps qu il avait tenus en réserve; sept heures durant, la fusillade répondit au fracas du canon, et l'armée ennemie, décimée par les balles italiennes, dut enfin renoncer à sa tentative et battre en retraite.
Nugent, qui ne s'attendait pas à une pareille résistance, fit à Vicence ce qu'il avait fait à Palmanuova et à Trévise ; il passa outre pour marcher sur Vérone et opérer sa jonction avec Radetzki.
Au moment où son armée se trouvait en vue de Vérone, Nugent aperçut le feld-maréchal qui s'avançait à sa rencontre avec un corps d'Autrichiens ; Radetzki venait d'apprendre les combats de Trévise et de Vicence. Son premier acte fut de reprocher amèrement à Nugent de setre laissé battre par une poignée de conscrits; il lui ordonna de reprendre à l'instant même la route de Vicence pour laver par une victoire éclatante ce honteux échec.
Nugent obéit, et repartit aussitôt avec un renfort de sept pièces d'artillerie et deux régiments de chasseurs tyroliens.
Nous devons dire qu'il ne se mit en route qu'à contre-cœur. Lors du siège de Trévise, il avait appris que sa fille était tombée au pouvoir des Italiens au moment où elle rentrait en Allemagne accompagnée d'un de ses enfants ; avec elle les habitants de Trévise avaient pris comme ôtage le vieux maréchal* autrichien Bianchi, en retraite depuis longtemps déjà, et qui s'était fixé aux environs de la ville.
Or, quelques jours auparavant, le peuple de Trévise
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avait attaqué trois hommes soupçonnés d'être espions autrichiens, et les avait immolés à sa fureur. Cet acte, tout compréhensible qu'il fût, n'en était pas moins une tache sur la conduite du peuple. On peut dire toutefois que quelques rares crimes commis par les insurgés n'étaient rien à côté des innombrables atrocités commises par les Croates dans le Frioul. Toutefois, une faute n'en efface pas une autre, et le général Nugent devait craindre qu'on ne fît retomber sur sa fille le sang des défenseurs de Vicence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il n'en fut rien, et que le gouvernement vénitien prit sous sa protection les deux prisonniers de manière à garantir leur sûreté personnelle.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre la première et la seconde attaque de Vicence, le général Durando avait pu s'introduire dans la ville avec cinq mille hommes de troupes régulières. 11 terminait ainsi la longue série de ses marches et de ses contre-marches mystérieuses.
Quelques heures après lui, Manin et Tommaseo, accourus de Venise, entraient à Vicence avec le général Antonini et six cents hommes. Tous ces renforts n'élevaient pas la garnison à plus de dix mille hommes, ee qui la rendait encore une fois moins considérable que l'armée ennemie.
Le 23 mai, une estafette, venue de Montebello à francétrier, annonça aux défenseurs de Vicence que l'ennemi
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s'était de nouveau mis en marche sur la ville. Aussitôt la générale fut battue, et tous les combattants de lavantveille vinrent reprendre leurs postes, décidés, s'il le fallait, à se faire tuer jusqu'au dernier.
Les troupes autrichiennes n'arrivèrent en vue de la ville que vers les premières heures de la nuit. Elles s'arrêtèrent pour se former en ordre de bataille, et Nugent, après avoir délibéré s'il remettrait l'attaque au lendemain, se décida à commencer l'action dans la nuit même; il espérait ainsi surprendre l'ennemi.
Il fit donc préparer ses canons et ses mortiers; mais les Vicentinois veillaient. Au premier mouvement des Autrichiens, le signal d'alarme fut donné par toute la ville. Durando se montra alors ce qu'il était, c'est-àdire tacticien de premier ordre. Il prit les mesures les plus efficaces pour organiser une résistance énergique.
L'alarme avait été donnée à onze heures du soir; de onze heures du soir à minuit, Vicence attendait au mi- Heu de la plus vive anxiété. A minuit, les masses autrichiennes se dessinèrent dans la campagne; le feu s'engagea, l'action était commencée.
Les Autrichiens, qui, dès le premier abord, avaient espéré faire une surprise, s'étaient engagés dans plusieurs endroits dangereux; ils furent aussitôt balayés par la mitraille.
Ce n'était que la préface de la lutte; le combat nocturne prit bientôt, au milieu de l'obscurité, un aspect effroyable et lugubre. La lumière des torches, les luttes corps à corps, la nuit profonde déchirée d'inter-
valles en intervalles par les terribles éclairs des pièces
nœuvres, les maisons écroulées, les plaintes des mourants, tout cela formait un immense gémissement qui témoignait à la fois du courage des soldats et de l'immensité de la lutte.
Les troupes autrichiennes étaient postées à Agostino, à San-Felice, à la porte San-Bartolommeo. Le gros de l'armée formait le centre sur la route de Vérone. Les Croates, grâce à leur connaissance des lieux, purent trouver la première barrière du faubourg et s'emparer de la çaserne San-Felice; mais cette tentative n'aboutit à aucun résultat pour les assaillants.
Le bombardement et l'attaque durèrent neuf heures. Manin etTommaseo se montraient aux premiers rangs. Le jeune général Antonini lit plusieurs sorties vigoureuses. A la dernière, il eut le bras droit emporté par un boulet de canon. On le vit alors exciter de la main gauche les soldats qu'il commandait, et rester debout, l'œil en feu, la tête nue, jusqu'au moment où il dut s'affaisser sur lui-même.
Le 24 mai, à neuf heures du matin, les Autrichiens durent battre une seconde fois en retraite, laissant deux canons et cent cinquante-quatre prisonniers aux Italiens. La lutte avait été meurtrière de part et d'autre; cependant les pertes des assiégés furent bien inférieures à celles de leurs ennemis. Les habitants de Trévise saluèrent avec un frénétique enthousiasme leur drapeau criblé de balles. C'était pour la seconde fois qu'il»
voyaient le signe de l'indépendance italienne sortir triomphant d'une lutte disproportionnée avec les soldats de l'Autriche.
La blessure du général Antonini n'était par mortelle; il fut transporté à Venise, où les soins empressés des habitants hâtèrent sa guérison.
La journée du 24 mai devait être pour les provinces vénitiennes ce que furent les journées du 29 et du 30 pour la Lombardie, c'est-à-dire la période la plus brillante de la guerre italienne. Dès le mois de juin, les choses prirent une face nouvelle et malheureuse. La déplorable jonction de Nugent et de Radetzki, jonction à laquelle Charles-Albert ne s'était opposé qu'en envoyant à Venise un corps de deux mille hommes, lorsqu'il n'en était plus besoin, permettait à l'armée autrichienne de reconquérir tous ses avantages perdus.
A part Bassano, Trévise, Vicence, Padoue, Rovigo et Palmanuova qui tenait encore sous les ordres du général Zucchi, toute la terre ferme des États vénitiens était occupée par l'ennemi, qui recevait du Frioul de perpétuels renforts.
Quelques jours après la belle résistance des Vicentinois, Bassano, appuyée à l'extrémité septentrionale de l'Italie sur les contre-forts des Alpes, fut entourée et Moquée par les Autrichiens, et dut capituler.
A Venise, les finances, épuisées par une guerre hé-
roïque, étaient dans le plus déplorable état. Le gouvernement provisoire avait dû faire un emprunt force de dix millions de livres ; mais les provinces vénitiennes, qui s'étaient données déjà à Charles-Albert, se montraient assez rebelles à la perception de cet emprunt. Pour comble de malheur, le 31 mai, une lettre
1 ut adressée par les députés des comités départementaux dePadoue,Trévise, Vicenceet Rovigo, au gouvernement provisoire vénitien. Cette lettre demandait avec instance qu'on ouvrît les registres sur lesquels le peuple des provinces vénètes devait signer son adhésion au Piémont. Elle donnait trois jours de délai, et, les trois jours expirés, elle menaçait la capitale d'une séparation irrévocable.
Le gouvernement provisoire répondit à cette lettre, le
2 juin, par un décret où il déclarait qu'il en appellerait au peuple par une assemblée de représentants. Cette assemblée devait être convoquée pour le 18 du même mois.
11 est certain que l'engouement des Lombards pour la fusion avait gagné la Vénétie elle-même. Les agents albertistes persuadaient au peuple que la réunion à la Sardaigne allait faire venir des secours en armes et en argent de Turin. Cette raison était mauvaise, si Ton examine que Charles-Albert, lors de l'invasion de Nugent dans le Frioul, n'avait pas pu ou voulu empêcher une jonction qui devait être nécessairement fatale à ses troupes. Le gouvernement sarde avait donné tout ce que Ton pouvait attendre de lui. La fusion, survenant |
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après Uni de preuves d'impuissance, n était doue autre chose qu'une faiblesse coupable.
Cependant Radetzki, humilié par la défaite de Goito, et furieux d'avoir vu s'ajouter à ce premier échec la malheureuse affaire de Vicence, avait juré d'obtenir une revanche éclatante. Il prit en personne le eommandementdes troupes, et quitta Mantoue aux premiers jours de juin à la tète de l'armée de Nugent. Ce fut ainsi qu'il arriva avec un renfort d'artillerie à quelque distance de Padoue. Là, après avoir fait reposer ses troupes, il se dirigea sur Vicencè, dont les soldats allaient faire le siège pour la troisième fois.
La garnison de Vicence n'avait pas été renforcée. Le manque de troupes à Venise en était la cause. Quant à l'armée de Radetzki, elle se composait cette fois de quarante mille hommes et de cent dix-huit pièces d'artillerie.
Le 10 juin au matin, Vicence se trouva investie de toutes parts comme une forteresse de premier ordre.
Cette fois, la lutte sembla dépasser les forces humaines. Depuis le matin jusqu'à quatre heures du soir, les assiégés résistaient avec une vigueur inouïe. Mais ce ne futpoint à Vicence même que dut se décider le combat, c'était hors de la ville, sur les collines qui dominent la place du coté du sud.
Cette position, importante pour les assiégants en ce quelle leur permettait de bombarder et d'incendier Vicence, avait été l'objet des soins de Durando. Malheureusement, au lieu de faire couper la route qui menait
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aux hauteurs et de fermer ainsi le passage à l'artillerie autrichienne, il setait contenté de la faire garder par uu corps suisse et deux pièces de canon.
La lutte fut plus vive à cet endroit que partout ailleurs; les bataillons autrichiens, se succédant les uns aux autres à l'assaut des collines, purent, non sans un long combat, et après s être abrités derrière l'immense barricade formée par les cadavres de leurs frères, s'emparer de la position. Dès lors les Autrichiens tenaient • entre leurs mains le sort de Vicence. Radetzki fit aussitôt braquer des pièces de canon prêtes à incendier la ville.
Le général Durando, qui, à part le reproche mentionné plus haut, s'était admirablement conduit, crut de son devoir de proposer une capitulation, et fit arborer le drapeau blanc. Mais les défenseurs de Vicence, furieux, le criblèrent de balles, et déclarèrent qu'ils voulaient mourir tous jusqu'au dernier. 11 fallut la nuit qui survint pour que Durando déclarât qu'il lui était impossible de tenir la place et qu'il n'avait plus de munitions. Radetzki, admirant une pareille résistance, ne posa d'autres conditions à Durando que celle de ne pas combattre l'Autriche de trois mois.
La lutte avait duré dix-huit heures, et le feld-maréchal avait dit à son état major :
<c Avouez, Messieurs, qu'on ne peut refuser une capitulation honorable à des hommes capables d'une défense aussi héroïque. »
Lorsque les vaincus défilèrent, armes et bagages, de-
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vant les Autrichiens, ceux-ci montrèrent assez par leur attitude qu'ils honoraient le courage de ces héros. On leur rendit les honneurs militaires.
Voici le bulletin qui fut publié à Venise à ce sujet.
t Venise, H juin, dix heures du matin.
a Ce matin, le comité départemental de Padoue a proclamé le bulletin suivant :
Comité départemental provisoire de Padoue.
« Citoyens, Vicence a capitulé après une défense valeureuse.
« Les événements de la guerre ne se prévoient pas facilement; Vicence a résisté cinq jours.
« L'honneur de l'Italie, celui de cette ville même dépendent du courage que vous allez mettre à vous défendre.
« L'ennemi peut vous attaquer d'un moment à l'autre. Vous devez lui résister sur les murailles depuis bien longtemps fortifiées. — De la détermination ! . . .
« Le comité compte sur vous pour les mesures qu'il a adoptées; il est dévoué à votre volonté, et repose avec sécurité sur la valeur du colonel Bartolucci, qui déclare ne pas vouloir céder tant qu'il lui restera des moyens de défense. »
(Suivent les signatures J
« Vénitiens, quels que soient les futurs événements de la guerre, la mer est à nous; notre ville et nos logements sont suffisamment fortifiés, et, comme vous le savez, imprenables ; mais, avant tout, il faut de la fermeté, de la confiance, de la concorde, de Tordre et de la tranquillité.
« Le Président, Manin.