‹ Histoire de l'Italie en 1848-49Chapitre 36 sur 50 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La décision du pape à 1 égard du ministère Mamiani n'avait dû être prise qu'avec la pensée d'une fuite prochaine.

C'est là une des plus grandes preuves de faiblesse qu'on puisse donner du caractère du souverain pontife; pour lui, le danger n'était que local, et il lui semblait qu'une fois hors du Quirinal, le fardeau qui pesait sur ses épaules disparaîtrait du même coup.

Pie IX avait d'ailleurs à ses côtés deux personnages tout prêts à tirer parti de cette faiblesse : c'étaient le cardinal Antonelli et le comte de Spaur. Il serait inu-

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tile de nous étendre sur le premier, il est assez connu; quant au second, sous l'apparence officielle d'un chargé d'affaires de la Bavière auprès de la cour de Rome , il n'était autre chose qu'un agent du cabinet autrichien.

Ces deux hommes avaient fini par persuader Pie IX de l'efficacité d'une fuite soudaine. Ils lui représentaient l'agitation romaine comme le résultat de quelques factieux. La population tout entière, disaient-ils, souffrait de la contrainte qu'une minorité turbulente imposait au souverain. A la première nouvelle de sa fuite, elle ne tarderait pas à se soulever contre les perturbateurs, et à chasser les quelques hommes qui jusque-là avaient seuls mené le mouvement.

Ces raisons, toutes fausses qu'elles étaient, ne laissèrent pas d'agir sur l'esprit du pape, déjà fortement ébranlé par la peur. L'envoyé de France, M. d'Harcourt, était venu, de son côté, offrir à Pie IX de le transporter sur un bateau à vapeur en tel lieu du territoire français qu'il voudrait choisir. Il était d'accord avec monsignor Antonelli et le comte de Spaur sur tous les points, à l'exception d'un seul : ces deux derniers auraient voulu que le souverain pontife allât se mettre sous la protection immédiate de l'Autriche.

Placé entre ces deux influences, Pie IX hésita longtemps; cependant, il finit par se décider pour le moyen terme. Le vaisseau le Ténare, qui louvoyait dans les eaux de Civita-Vecchia sous pavillon français, lui sembla le meilleur refuge. Toutefois, il résolut de laisser

tmt ET DÉCHÉANCE W Ml

s écouler quelques jours au milieu du calme, pour ne point exciter la défiance des Romains.

Ce fut en vain que monsignor Antonelli et le comte de Spaur cherchèrent à combattre cette décision, ce fut en vain qu'ils représentèrent qu'aller se réfugier sur le territoire français, c'était se mettre entre les mains d'une~ république où la religion était tombée en désuétude, et où le pouvoir monarchique, non-seulement n'avait pas le moindre prestige, mais était l'objet des antipathies les plus violentes. Le pape ne voulut voir aucune autre issue à sa situation, et toutes les raisons, quelque spécieuses qu'elles fussent, ne firent aucune impression sur son esprit agité.

Pendant que tous ces pourparlers avaient lieu au Quirinal, Rome entière* se tenait, depuis la nuit du 15 novembre, dans la plus complète sécurité. La population, satisfaite d'avoir obtenu la mise à exécution du programme Mamiani en faveur de la cause italienne, s'efforça, par son attitude, de prouver sa confiance envers le nouveau cabinet.

Le 16 au matin, Galetti, chargé de la composition du ministère, vint en soumettre les noms à l'approbation du souverain pontife. Il fut accueilli fort amicalement.

Un des membres proposés par la députation populaire, Rusconi, avait été remplacé par l'abbé Rosmini,

qui n'avait pas cru devoir accepter cette charge. Le pape, sans se faire prier, nomma Muzzarelli au département de l'instruction publique. Monsignor Muzzarelli avait été longtemps président de la chambre de la Rota ; mais, malgré son libéralisme et sa capacité bien connue de tous, il s était jusque-là tenu éloigné de la politique. A la nouvelle de sa nomination, il vint trouver Pie IX pour lui représenter qu'en sa qualité de doyen il jouissait d'une position acquise par vingt années d'exercice dans la magistrature, et que, malgré tout l'honneur d'un tel emploi, il craignait que le ministère ne fût bien précaire dans un temps aussi orageux. Le pape l'assura fort gracieusement qu'il ne perdrait point sa position actuelle, et le renvoya fort satisfait. Il en fut de même des autres ministres, à l'exception de Mamiani alors absent. Ils furent tous reçus avec bienveillance par le souverain pontife, et reçurent de sa bouche les félicitations et l'expression du contentement que lui causait leurprise de possession du pouvoir.

Pendant ce temps, Mamiani accourait de Gênes, où il s'était réfugié, afin de venir recevoir, lui aussi, les témoignages d'affection du souverain pontife.

Ainsi, le 16 décembre, le ministère était composé ainsi qu'il suit :

Mamiani aux affaires extérieures, Galetti à l'intérieur, Campello à la guerre, Muzzarelli à l'instruction publique, Sereni à la justice, et Sterbini aux travaux publics.

H faut ajouter que ces nominations avaient été signées

par le cardinal Soglia, et publiées au nom du pape luimême.

Heureux des bonnes dispositions dans lesquelles il avait trouvé Pie IX, le ministère en profita pour aller demander, sur la proposition du cercle populaire, d'enlever aux Suisses la garde du Quirinal pour la confier aux gardes civiques. Le pape fit droit à cette demande, et, dès le soir même du 16, la garde suisse était relevée dans ses postes par la garde nationale.

Il était clair que le pape voulait, par cette conduite, donner le change sur ses projets. Jamais ministère imposé à un gouvernement ne fut accueilli avec plus de bienveillance par ce gouvernement lui-même, et telle était à ce moment encore la confiance qu'on avait en Pie IX, que sa bienveillance presque excessive n excita en aucune façon les soupçons des ministres.

Cependant, le pape cherchait à s'assurer de quelques défenseurs ; il avait confié le commandement des troupes pontificales au général Zucchi. De Bologne, le général Zucchi assura Pie IX qu'il était entièrement dévoué aux ordres de la cour.

Huit jours s'écoulèrent dans la paix la plus profonde ; l'entente la plus complète régnait entre les ministres et le pouvoir pontifical, lorsque, le 25 au matin, la nouvelle de la fuite de Pie IX circula dans la ville entière. Tous les citoyens accueillirent cette nouvelle avec les signes de l'incrédulité la plus marquée. Quelle raison, en effet, pouvait justifier la fuite du pape, et donner l'explication d'une mesure aussi imprévue? Les

m inactions.

Romains se crurent un instant le jouet d'une immense mystification; mais bientôt la nouvelle devint certaine, et alors Rome tout entière sembla plongée dans la stupeur.

Pour toute mesure, Pie IX s'était contenté d'écrire au marquis Sacchetti le billet suivant :

« Nous vous prions de prévenir de notre départ le ministre Galetti, en le chargeant, ainsi que ses collègues, de faire respecter les personnes attachées à notre maison, d'autant plus qu'elles ignorent complètement nos intentions. Nous recommandons en même temps aux ministres de tacher de maintenir dans la ville l'ordre et la paix.

• Le 24 décembre 1848.

« Le pape Pie IX.»

Or, voici comment avait dû s'opérer cette fuite soudaine.

Nous disons avait dû ; car, malgré les ouvrages publiés à ce sujet, rien n'est plus romanesque et plus mystérieux que la série des intrigues qui signalèrent cet acte étrange.

Le 25 novembre, dans la soirée, le pape, se dérobant du Quirinal par une issue secrète, montait dans une chaise de poste en compagnie de M. et de Spaur, il était déguisé, selon les uns en aumônier, selon les autres en secrétaire du chargé d'affaires de Bavière.

Le cardinal Àntonelli était parti de son côté avec M. Arnao, chargé d'affaires pour l'Espagne.

La voiture avait pu quitter Rome sans encombre, et se diriger vers la nuit sur la route de Civita-Vecchia, où il était convenu qu'on irait rejoindre le vaisseau français que M. d'Harcourt tenait aux ordres du pape. Pie IX était étourdi de sa fuite. Le comte de Spaur en profita pour faire changer de route au postillon, ce qui put s effectuer facilement au milieu de l'obscurité; et, lorsque la voiture de poste s'arrêta, le pape, au lieu de se trouver à Civita-Vecchia, se trouva à Gaëte, à quelques lieues de la frontière romaine, dans le royaume de Naples.

Cette fuite n'avait donc été autre chose qu'un enlèvement comploté par le comte de Spaur et le cardinal Àntonelli. Le pape, ébahi d'un tel quiproquo, ne savait à quoi s'en tenir; mais il était si joyeux de ne plus fouler le sol de la Roraagne, qu'il accepta aveuglément les explications spécieuses de ses compagnons de voyage, et dès lors il répéta à qui voulait l'entendre, que c'étaient non pas les desseins des hommes, mais bien ceux de la Providence divine qui l'avaient conduit à Gaëte. Fut-il réellement dupe des intrigues du comte et du cardinal, ou feignait-il de 1 être? c'est ce que I on ne saura peutêtre jamais.

Pendant que Pie IX roulait sur la route de Terracine à Gaëte, le Ténare vit, à la nuit, arriver à son bord plusieurs personnages de distinction ; il mit aussitôt i la voile pour la France, Chemin faisant, M. d'Hareourt

7G HÉACTIOXS.

put apprendre qu'il avait été dupe de la comédie jouée par le cardinal Antonelli; car il reconnut bientôt qu'il n'y avait sur le Ténare que la veuve de Rossi et son fils, avec deux cardinaux et quelques gentilshommes de la Cour de Rome.

Parmi les justifications que le cardinal et le comte présentèrent au pape, il y en eut une qui dut lui paraître plausible. Gaëte, par sa position à quelque distance des États Romains, devait permettre de surveiller les mouvements du peuple. De plus, on pouvait agir en toute sécurité sous la protection du roi de Naples. La ville, d'ailleurs, était très- fortifiée, et à peine la nouvelle de l'arrivée de Pie IX parvint-elle à Ferdinand, que celui-ci s'empressa d'en faire doubler la garnison. 11 vint lui-même avec toute la Cour remercier le souverain pontife d'avoir honoré ses États de sa présence, et parvint à le décider à ne pas transférer le Saint-Siège à Malte, comme il en avait eu d'abord l'idée lorsqu'il était arrivé dans sa nouvelle résidence.

Si la stupeur de Rome fut profonde lors de la fuite de Pie IX, le calme le plus grand ne laissa pas d'y succéder. Cette population, qu'on disait si divisée et si fatiguée des libéraux, le premier moment d'étonnement passé, ne montra plus qu'une profonde indifférence. Les proclamations que le ministère et la Chambre des Députés firent afficher sur toutes les murailles de la

ville, pour engager les habitants à conserver leur tranquillité, furent superflues. La nation tout entière se reposa avec confiance sur les hommes qui étaient chargés de la diriger.

Les ministres s'empressèrent de faite publier la lettre adressée au majordome du palais, le comte Sacchetti, et voulurent en conserver l'original, afin de prouver que, même au moment de sa fuite, Pie IX les avait reconnus.

Mais à peine le pape était-il arrivé à Gaëte, qu'il rédigea un bref dans lequel il destituait le gouvernement qu'il avait sanctionné deux jours auparavant, et où il déclarait qu'il nommait une commission destinée à prendre la direction des affaires.

Les commissaires étaient : le prince Barberini, le général Zucchi, le prince Roviano, les marquis Ricci et Bevilaqua, le prélat Roberti, et le cardinal Castracane.

Mais cette commission, qui était chargée de dissoudre le ministère, d'annuler tous les actes du gouvernement Mamiani, et de proroger les Chambres, ne fît même pas mine de vouloir se réunir. Le décret de Pie IX était un acte inconstitutionnel : hors de son pays, un prince n'a pas le droit d'y dicter des lois ; et le décret eût été illégal même en dépit de ce principe, car il n'était contre-signé par aucun des ministres responsables. Cette vérité fut si bien reconnue, que deux des membres nouvellement nommés, le cardinal Castracane et monsignor Roberti , envoyèrent immédiatement un exprès à Gaëte pour prier le pape de modifier son décret

et de suivre les lois prescrites par le régime constitutionnel, en s' adressant au ministère et en interpellant les Chambres.

Pie IX ne répondit à ces deux commissaires que par des récriminations acerbes; mais il né put faire que la commission se réunît. Seul, le général Zucchi voulut soutenir le titre qui lui était confié ; mais comme, le 27 novembre, il avait donné sa démission, le conseil des ministres déclara que, s'il persévérait dans ses intentions, il serait considéré et traité comme rebelle. Cependant, malgré le bref du pape, le peuple romain ne s était point soulevé, les agitateurs eux-mêmes, pour employer l'expression du cardinal Antonelli, n'avaient cherché à faire aucun mouvement. Loin de là, dès le 26 novembre, on avait lu sur les murs de la ville des proclamations de tous les corps constitués qui engageaient les citoyens à conserver Tordre et la paix. On remarquait surtout la phrase suivante :

« Au milieu de la tristesse causée par l'absence du prince et du père commun, la Chambre haute joint à l'unanimité sa voix à celle de la Chambre des Députés et du ministère pour fortifier l'espérance des citoyens et les confirmer dans la volonté de maintenir l'ordre public. »

Ces paroles répondaient victorieusement aux assertions publiées par les journaux rétrogrades, qui prétendaient que le pape avait été chassé violemment de Rome par une poignée de factieux.

Ce ne fut pas, du reste, la seule manifestation par

FUITE ET DÉCHÉANCE DU PAPE. 17f

laquelle le pouvoir constitutionnel voulut faire preuve de tolérance. Sur la proposition du député Pantaleoni, la Chambre des Députés décida d'envoyer une députation à Gaëte pour supplier le pape de rentrer dans ses États. A cette députation se joignirent des membres du Sénat et de la municipalité, parmi lesquels on remarquait le prince Corsini, maire de Rome; mais un commissaire napolitain arrêta les députés à la frontière, et, malgré toutes leurs instances, ils durent revenir 6ur leurs pas. Le pape avait même refusé formellement de les recevoir.

Devant cette obstination, la Chambre législative, après de longues discussions, prit la délibération suivante:

<* Considérant que les États Romains jouissent des droits et des garanties d'un État constitutionnel ;

« Que la constitution a pour base tout ensemble la distinction et la connexion des trois pouvoirs;

« Que là où un de ces pouvoirs fait défaut, le régime constitutionnel est faussé et ne peut plus fonctionner ;

« Que, dans la nuit du 24 novembre dernier, le pontife s'est éloigné de Rome, et n'a investi personne de ses pouvoirs ;

« Que son décret daté de Gaëte du 27 novembre, par lequel il institue une commission gouvernementale, manque des formes constitutionnelles qui servent à garantir l'inviolabilité du peuple et l'inviolabilité du souverain;

<• Que cette commission n'a donné nul signe de son acceptation, et que, par cela même, elle n'est pas constituée de fait ;

« Que les deux Chambres délibérantes, d'accord avec le ministère et le corps municipal, voulant éviter tout désordre, ont envoyé des députations au souverain pour le supplier de rentrer à Rome et de reprendre la direction des affaires de l'Etat ;

« Que ces députations n'ont pas été admises dans l'État napolitain , et que leurs démarches auprès du prince, ainsi que des démarches subséquentes, sont restées complètement infructueuses;

« Que toute députation a été rigoureusement interdite, ce qui enlève aux députés le droit exprimé dans le statut fondamental ;

« Que, de cette manière, on ne sait si le pape jouit de sa liberté entière, de la spontanéité de ses actions et de conseils impartiaux;

<r Qu'aucun État, aucune ville, ne peuvent rester sans un gouvernement régulier, et que les propriétés et les droits des citoyens ne sauraient être privés de tutelle....

« Les Chambres,

« Obligées d'obvier aux dangers imminents de l'anarchie et des guerres civiles, et de maintenir l'ordre public; obligées également de conserver intacts le statut fondamental, l'État et ses droits constitutionnels;

« Fortes de leur devoir, et obéissant à la nécessité absolue qui leurest imposée par un tel état de choses,

« Décrètent :

« 1° II sera constitué une junte provisoire de l'État.

« 2° Cette junte sera composée de trois personnes choisies en dehors de la Chambre des Députés, nommées à la majorité absolue de cette même Chambre , et approuvées par le haut conseil.

<c 3° La junte exercera, au nom du souverain et à la majorité des voix, tous les droits relevant du chef du pouvoir exécutif dans les limites de la constitution, et suivant les formes et les principes du droit constitutionnel. \

«r 4° La junte cessera ses fonctions dès l'instant du retour du pontife, ou même dès le moment qu'il croira devoir députer ou investir par un acte légal une personne pour remplir ces pouvoirs, et lorsque cette personne entrera de fait dans l'exercice de ses fonctions.»

Ce décret, approuvé le 11 décembre 1848, témoigne assez que la révolution romaine fut la plus modérée de toutes les révolutions, et que Rome ne se détacha du pape que quand le pape se fut détaché de Rome.

Les trois membres de la junte étaient : le sénateur de Rome, prince Corsini; le gonfalonier d'Ancône, comte Camerata, et le sénateur de Bologne, comte Zucchini. Ce dernier ayant renoncé à ce poste, fut remplacé par Galetti.

A ce décret tout légal, le pape répondit par la protestation suivante (1) :

(t) On nous pardonnera les nombreuses citations de ce chapi-

« Le pape Pie IX,

« Élevé par la disposition divine et d'une manière presque merveilleuse, malgré notre indignité, au souverain pontificat, un de nos premiers soins a été de travailler à procurer l'union entre les sujets de l'État temporel de l'Église, de raffermir la paix entre les familles, du leur faire du bien de toutes façons, et de rendre l'État florissant et paisible, autant que cela dépendait de nous. Mais les bienfaits dont nous nous sommes efforcé de combler nos sujets, les institutions les plus larges par lesquelles nous avons condescendu à leurs désirs, bien loin, disons-le franchement, d'inspirer la gratitude et la reconnaissance que nous avions tout droit d'attendre, n'ont valu à notre cœur que déplaisir et amertume réitérés de la part des ingrats dont notre œil paternel voudrait voir le nombre diminuer toujours. Maintenant, tout le monde sait de quelle manière on a répondu à nos bienfaits, quel abus on a fait de nos concessions, comment, en les dénaturant, en travestissant le sens de nos paroles, on a cherché à égarer la multitude, de sorte que, de ces bienfaits môme et de ces institutions, certains hommes se sont fait une arme pour les plus violents excès contre notre autorité souveraine et contre les droits temporels du Saint-Siège.

tre ; mais la révolution romaine a été tellement dénaturée à l'étranger, qu'on ne saurai! trop invoquer les actes écrits pour la rétablir dans son intégrité.

FUTE ET DÉCHÉANCE DU PAPE. Sfc

v Notre cœur se refuse à rappeler en détail les derniers événements à partir du 1 5 novembre, jour où un ministre qui avait notre confiance a été barbarement égorgé en plein midi par la main d'un assassin qu'a ap~ plaudi, avec une barbarie encore plus grande, une troupe de forcenés ennemis de Dieu et des hommes, de l'Église et de toute institution politique honnête. Ce premier crime a ouvert la série des crimes commis le jour suivant avec une sacrilège impudence. Ils ont déjà encouru l'exécration de tout ce qu'il y a d ames honnêtes dans notre État, en Italie, en Europe; ils encourront l'exécration des autres parties du monde; c'est pourquoi nous pouvons épargner à notre cœur l'immense douleur de les raconter ici. Nous avons été contraipt de nous soustraire du lieu où ils ont été commis, de ce lieu où la violence nous empêchait d'y porter remède, réduit que nous étions à pleurer avec les gens de bien, à déplorer avec eux de si tristes événements, et l'impuissance plus affligeante encore de déployer tout acte de justice contre les auteurs de ces crimes abominables.

« La Providence nous a conduit dans cette ville de Gaète, où, nous trouvant dans notre pleine liberté, nous avons, contre les violences et attentats susdits, renouvelé solennellement les protestations que nous avions faites à Rome même, dès le premier moment, en présence des représentants accrédités auprès de nous des Cours de l'Europe et des autres nations lointaines. Par le même acte, sans déroger en rien aux institutions par

nous créées, nous avons eu soin de donner temporairement à nos Etats une représentation gouvernementale légitime, afin que, dans la capitale et dans tout l'État, il fût pourvu au cours régulier et ordinaire des affaires publiques, ainsi qu'à la protection des personnes et des propriétés de nos sujets. Par nous a été en outre prorogée la session du haut conseil et du conseil des députés qui récemment avaient été appelés à reprendre leurs séances interrompues. Mais ces déterminations de notre autorité, loin de faire rentrer dans la voie du devoir les perturbateurs et les auteurs des violences sacrilèges que nous venons de rappeler, les ont poussés à de plus grands attentats; car, s'arrogeant ces droits de souveraineté qui n'appartiennent qu'à nous seuls, ils ont, au moyen des deux conseils, institué dans la capitale une représentation gouvernementale illégitime, sous le titre de junte provisoire et suprême d'État, ce qu'il ont publié par acte du 12 de ce mois. Les devoirs de notre souveraineté, auxquels nous ne pouvons manquer, les serments solennels par lesquels nous avons promis, en présence du Seigneur, de conserver le patrimoine du Saint-Siège, et de le transmettre dans son intégrité à nos successeurs, nous obligent à élever la voix solennellement et à protester devant Dieu, à la face de tout l'univers, contre ce grand et sacrilège attentat. C'est pourquoi nous déclarons nuls, sans force aucune ni valeur légale, tous les actes mis au jour par suite des violences qui nous ont été faites, protestant notamment que cette junte d'État établie à Rome n'est

autre chose qu'une usurpation de nos pouvoirs souverains, et que la dite junte n'a et ne peut avoir, en aucune façon, aucune autorité. Que tous nos sujets sachent donc que, quel que soit leur rang ou condition, à Rome et dans toute l'étendue de l'État Pontifical, il n'y a et il ne peut y avoir aucun pouvoir légitime qui n'émane expressément de nous; que nous avons, par le molu proprio souverain du 27 novembre, institué une commission temporaire de gouvernement, et qu'à elle seule appartient l'exclusive direction de la chose publique pendant notre absence, jusqu'à ce que nous en ayons nous-même autrement ordonné. »

Cette protestation, par laquelle le souverain pontife avait voulu hâter le mouvement de la population romaine en sa faveur, produisit, il est vrai, une agitation dans toute la Romagne; mais cette agitation était exactement contraire à celle qu'on attendait.

L'opinion publique s'indigna de l'obstination des Chambres à vouloir se maintenir dans la limite d'une constitution si constamment combattue par Pie IX. Les pouvoirs établis, d'ailleurs, se dissolvaient chaque jour. On fut forcé de constituer un gouvernement provisoire pour maintenir la direction des affaires. ■

De toutes parts des adresses arrivaient à Rome et demandaient qu'on mît fin à un régime qui tombait de 'ui-même. Dans les derniers jours de décembre, le gou-

3ft6 h Ê ACTION S.

veraement provisoire décréU la dissolution des Chambres, qui, en fait, était déjà accomplie, et convoqua le peuple dans ses comices électoraux pour élire, d'après le suffrage universel, une Assemblée constituante.

Le décret du gouvernement provisoire était une mesure devenue indispensable au salut des États Romains. Il était appuyé sur les considérations suivantes :

« La junte d'État, d'accord avec le ministère, a donné tous ses soins à la rédaction de la loi sur la convocation de l'Assemblée générale des députés du peuple. Cette convocation était urgente, en raison des réclamations universelles de l'État et de la gravité de notre condition politique actuelle.

« Elle a donc travaillé à obtenir que cette loi fût reçue et décrétée par les Chambres, afin que le suffrage universel donnât un mode de gouvernement capable de résister au choc imminent des divisions et à la dissolution sociale.

« Mais la junte et le ministère ont vu tous leurs soins perdus.

a Les Chambres délibérantes ont allégué que, faute d'être en nombre légal, elles ne pouvaient, non-seulement approuver, mais même discuter cette loi.

a Un autre obstacle est venu de la démission du prince-sénateur Corsini, qui a privé la junte d'un de ses membres.

« D'autre part croissait l'urgence, et les périls devenaient de plus en plus graves, à proportion du retard.

FUITE KT bfiCHÊANCt vu »...

« Différer une disposition qui s'offre comme l'unique moyen de salut, c'est perdre l'État et trahir la confiance îles populations. En conséquence, les membres du cabinet et les membres restants de la junte suprême ont compris qu étant au pouvoir en présence d'un si grand péril, il est de leur devoir de triompher des difficultés, et de soutenir provisoirement le poids du gouvernement jusqu'à la convocation de l'Assemblée, laissant intacts les droits de tous. »

La légalité qui pouvait manquer à cette mesure est suppléée par la loi suprême du salut public; cette loi justifie tout.

Les comices furent convoqués. pour le 21 janvier; le nombre des représentants- était fixé à deux cents ; tout citoyen âgé de 21 ans était électeur, et tout citoyen âgé de 25 ans éiigible. L'ouverture de la Chambre était fixée au 5 février.

Certes, au milieu des crises où la population romaine était alors plongée, il faut reconnaître que la résolution prise par le gouvernement provisoire était la seule convenable. Le peuple tout entier était appelé à se choisir, par l'organe de ses représentants, le gouvernement qui lui semblerait le mieux approprié à ses besoins. Cette conduite de la révolution s'appuyait donc tout entière sur les règles de la politique la plus scrupuleuse.

D'après le texte du décret, l'Assemblée Constituante se ïéunit le 5 février, et la séance fut ouverte par le discours suivant du membre de la commission provisoire, le ministre de l'intérieur Armellini,

KÉACT10NS.

« Citoyens représentants du peuple, l'œuvre de notre rédemption est achevée. Quel spectacle majestueux que celui d'une Assemblée Nationale ! Pour la première fois elle siège à Rome. Soyez les bien venus, citoyens représentants du peuple, nous sommes fiers de vous saluer, et le gouvernement provisoire s'incline devant vous.

« Aujourd'hui, nous sommes tous Romains, nous nous appelons Romains, nous appartenons à l'Italie; enfin, nous sommes à nous-mêmes, car les peuples ne sont plus la propriété ni la proie- d'une caste, ni l'apanage d'un sacerdoce. Dieu a créé libres les peuples, infâme est celui qui applique aux couronnes le cachet du droit divin, comme si Dieu pouvait se contredire l Oui, reprenons notre nom de Romains, car Rome est la partie la plus sainte, la plus historique, la plus privilégiée de l'Italie, et nous sommes fiers de ce nom.

a Pie IX, nom historique de l'époque contemporaine, était entré dans une voie glorieuse, celle de la nationalité érigée sur les ruines de la diplomatie. Succédant à tn pontife détesté, instruit par les désastres passés, élevé dans le monde et non dans les cloîtres où l'on ne professe pas la religion, mais le bigotisme, Pie IX ne pouvait pas rester insensible aux exigences des besoins du temps ; de là l'amnistie, une quasi-liberté de la presse, la création des municipalités, la consulte

et une constitution imparfaite. Tout faisait présager que Pie IX réconcilierait la papauté avec l'espèce humaine. Mais la loi de gravitation morale est inexorable. Pour réussir, il ne suffit pas de commencer, il faut persévérer. •

« Pie IX n'était pas assez pénétré de sa mission. A chaque concession il croyait avoir fini. Les peuples avaient beau crier : En avant, en avant ! il éprouvait du repentir; des scrupules Té pou vantaient; il regardait comme sacrilège la liberté laïque. Assiégé comme il Tétait par la diplomatie et par les rétrogrades, il devait donc reculer, et il n'attendit que l'occasion. Cette occasion se présenta : ce fut la guerre de l'indépendance. Il avait renfermé toute sa gloire dans l'union douanière de l'Italie. Il espérait soumettre l'Italie à la tiare; mais, quant aux nécessités de la guerre, la théocratie prétendit rester neutre. De là la note fatale du 29 avril, premier divorce du souverain avec son peuple. Désormais la lutte était engagée entre les deux principes constitutionnel et théocratique. Homme sans génie, il n'avait pas compris la Constitution. Tout ministère est devenu impossible à raison de l'antagonisme des deux principes; de là une crise ministérielle sans fin, puis la restauration imposée au mois d'août, et enfin la catastrophe du 15 novembre. Mais toutefois, après sa fuite, qui était une violation du Statut, la révolution n'éclata que lentement; elle ne fut proclamée qu'après les protestations du pape et des ordres lancés d'un coin d'un pays ennemi. Nous restions daai un état anormal, que

. A cette session , aucun des députés nommés par les États Romains n'était absent, à l'exception des généraux Ferrari et Garibaldi. *

Cinq autres Italiens, mais non des États Romains : Cernuschi, Salicetti, Cannonieri, Dal'ongaro etMazzini n'entrèrent à l'assemblée que longtemps après sa convocation, et, par conséquent, bien après la proclamation de la République.

Beaucoup d'historiens, soit par ignorance, soit par haine, se sont complus à présenter la constitution de la République romaine comme l'œuvre des étrangers, et surtout de Mazzini ; rien n'est plus faux et même plus absurde. Mazzini n'arriva à Rome que le 6 mars, et, à part les quatre autres députés dont nous avons parlé, et qui encore furent élus par la population romaine, toute l'assemblée se composait de membres qui agpartenaient exclusivement à la Romagne.

Qu'on cesse donc de dire que les événements qui signalèrent la révolution de Rome sont le résultat des menées d'une troupe d'étrangers; une pareille assertion ferait preuve de l'ignorance la plus complète.

Nous n'ajouterons aucun commentaire à cet exposé des faits ; nous confions la vengeance des mensonges répandus à ce sujet par les rétrogrades à la confusion qui doit résulter pour eux d'une calomnie aussi peu fondée et d'une ignorance aussi honteuse des faits contemporains.

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