CHAPITRE XVIII
Nous avons vu que les provinces vénitiennes avaient opéré leur fusion avec la Sardaigne. Venise elle-même, contrainte d'obéir aux réclamations de la majorité des citoyens, avait convoqué une assemblée des députés pour se prononcer sur cette grave question.
Dans la séance du 9 juillet 1848, après le ministre des finances Castclli, et le ministre de la marine Paolucci, qui s'étaient ouvertement déclarés pour la fusion, le poète Tommaseo prononça ces généreuses paroles :
« Ceux qui croient indispensable de précipiter la dé-
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libération supposent que le roi aurait tenu aux Vénitiens le langage suivant : Je puis vous délivrer de l'ennemi qui vous environne, je puis vous envoyer des hommes, des armes, de l'argent, je puis ressusciter dès à présent l'honneur de l'Italie; mais je ne veux pas le faire à moins que vous ne m'accordiez d'avance le prix de mon bienfait. Ces paroles, ce n'est pas moi qui les attribue au roi, ce sont ceux qui font semblant de l'exalter, de le protéger, comme s'il avait besoin de protection. Par des louanges imprudentes ceux-là couvrent son nom d'une telle tache, que tout son sang honorablement versé dans les batailles italiennes ne suffirait pas à la laver : car les actions généreuses dont le but n'est pas généreux ne sont que des spéculations usuraires, et celui qui est venu combattre sans établir d'avance aucune condition, n'a donné à personne au monde le droit de le traiter comme un marchand d'âmes humaines, comme un accapareur de peuples. Si jamais il devait y avoir une raison pour laquelle le roi pût nous priver de son secours, ce serait l'outrage qu'on lui fait par cette interprétation calomnieuse de sa volonté. Si une femme, se trouvant en danger de mort, disait spontanément à celui qui, sans mot dire, lui tendrait la main pour la sauver : Je vous donne mon honneur; le libérateur, indigné, pourrait lui répondre; Malheureuse ! qui te l'a demandé ?
« Venise, en proclamant son gouvernement comme
provisoire, n a-t-elle pas laissé à la nation la liberté de le changer? A-t-elle, par des menaces, par des embûches ou de simples exhortations, agi sur les provinces pour les faire adhérer à la République ? Et quand, après leur adhésion spontanée, elles ont elles-mêmes changé de drapeau avant le temps, ne se sont-elles pas exposées au délaissement dont elles se plaignent aujourd'hui? L'injustice et la cruauté de pareilles accusations sont si manifestes, que les répéter seulement suffit à les réfuter ; et dans la douleur qu'elles réveillent, ce qui console, c est de penser que les hommes qui se servent dç tels moyens et se laissent aller avec tant d acharnement contre un. pays désolé par la guerre, avouent hautement qu'il n'est pas si méprisable, ce principe républicain, puisqu'ils lui donnent tant d'importance. La seule raison qu'on apporte à l'appui de ce que je conteste, c'est' la nécessité urgente. Cette parole, traduite en langue vulgaire, n'a d'autre signification que celle-ci : — «Décidons-nous immédiatement, de crainte que, si l'on retarde, Charles-Albert, l'Italie et toutes les nations de l'Europe conjurées ne nous livrent à l'Autriche. » Les contrats que scelle la peur sont annulés par toute loi humaine et divine, et nous voudrions, délibérant entre le bruit du canon autrichien et le bruit du canon sarde, faire une chose qui engage non-seulement notre sort à nous, mais le sort de l'Italie, le sort de nos successeurs, qui, n'ayant plus ni crainte, ni espoir, nous demanderont compte de cette conduite, et feront un jour peser sur nous une responsabilité terrible !...
« Mais quelque parti que vous preniez, je vous prie de songer à une chose, c'est que ni le roi, ni d'autres princes ne pourraient vous débarrasser à l'instant de l'ennemi, vous fournir de l'argent et des troupes; que, par conséquent, vous seriez forcés pendant quelque temps encore de vous défendre et de vous soutenir vousmêmes. Et, quand il y aurait en cela aucune nécessité, il y aurait toujours une dette sacrée d'honneur. Songez à votre défense comme si ni Charles- Albert ni d'autres ne pouvaient vous secourir, ou bien vous périrez. Et, pour ne pas périr, il faut que le nouveau gouvernement fasse tout ce que le nôtre n'eut pas le temps ou les moyens de faire : il faut raviver l'ardeur attiédie des esprits; rendre plus forte la puissance du sacrifice; faire des actions généreuses un aliment journalier de l'âme. Il faut encore combattre les habitudes d'inertie, de mollesse, de luxe et de légèreté, et ne pas se préoccuper du titre de gouvernement provisoire au point de ne pas fonder des institutions durables. Il reste encore beaucoup à faire : ne croyez donc pas qu'en tranchant aujourd'hui la question de votre sort, vous ferez disparaître l'orage. Vous auriez un poids sur la conscience et une humiliation de plus, mais pas un devoir ou une douleur de moins. Voyez la Lombardie : malgré sa fusion avec la Sardaigne, ne recommence-t-elle pas ses sacrifices comme si elle était seule et non pas à l'ombre d'un roi? Croyez-le, si cette ombre d'un roi devait unir et rendre heureuse l'Italie, moi, le premier, je le proclamerais seigneur de Venise, etj 'écrirais son titre avec
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mon sang. Que Dieu accomplisse mes souhaits envers cette terre chérie et éloigne mes pressentiments douloureux ! »
Malgré des raisons aussi éloquemment présentées, la Chambre tout entière manifesta son impatience. Les intrigues albertistes avaient séduit tous les députés. Plusieurs orateurs, toutefois, ne répondirent qu'en tremblant à Tommaseo.
Manin, pour mettre un terme à une situation qui ne pouvait qu'être funeste au pays, s'élança à la tribune dans un suprême effort :
« Au moment, s ecria-t-il, où l'ennemi est devant nos portes, au moment où Venise est en danger, un parti doit céder devant l'autre : ce parti sera le mien. Je m'adresse à mes frères politiques, républicains dévoués et généreux, et je leur dis : Accomplissez un sacrifice suprême; oubliez que cette enceinte renferme des royalistes et des démocrates, et soyons tous Italiens. »
Cet effort l'avait épuisé-, il perdit connaissance à la tribune même, et il fut emporté au milieu des acclamations enthousiastes de tous les députés. Le ministre Castelli monta à la tribune, et s'écria : « Vive Manin 1 maintenant la patrie est sauvée! »
Il eût fallu dire : perdue. La fusion fut votée à la presque unanimité des voix, et, cinq mois après la pro-
niL. *7
î!8 HE ACTIONS.
clamation de la république, Venise, le 4 juillet , le déclarait d'elle-même esclave de la monarchie piémon-
taise.
Manin et Tommaseo, en cédant devant les adversaires de la république vénitienne, n'avaient pas voulu changer d'opinion. Ils résignèrent leurs fonctions.
Le lendemain, l'assemblée, qui s'était réunie pour procéder à la composition d'un nouveau pouvoir exécutif, Ht passer le nom de Manin à une grande majorité; mais celui-ci ne voulut point accepter cette charge. « Je ne pourrai jamais être vle ministre d'un roi, dit-il, que pour servir la république. »
L'assemblée décréta néanmoins qu'il avait bien mérité de la patrie. Le nouveau ministère fut composé de Paleocapa, Camerata, Paolucci et Cavedalis, sous la présidence de Castelli.
On vit alors s'opérer dans la Vénétie un revirement étrange. Le peuple et tous les citoyens qui, jusque-là, s'étaient épris d'un amour sincère pour la république, et ne pouvaient même pas souffrir qu'on prononçât devant eux le nom de Charles-Albert, firent des démonstrations universelles en faveur de la fusion. Venise la républicaine était devenue en quelques jours albertiste, et les mêmes hommes qui, la veille, avaient poussé les cris de Vive Manin! Vive la République! crièrent le lendemain : À bas la République ! Vive Charles-Albert! La crainte de compromettre l'indépendance italienne avait étouffé tout autre sentiment; on préférait l'indépendance à la ré-
publique.
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Mais bientôt on remarqua que la joie du peuple n'était en quelque sorte que factice ; la ville, qui naguère retentissait des acclamations joyeuses de tous les habitants, devint morne et triste. Il semblait que chacun, en proie à une défiance indicible, revenait sur son enthousiasme irréfléchi, et avait le pressentiment d'un malheur prochain.
Ce silence fut attribué par les réactionnaires au rétablissement de Tordre et à l'influence du régime monarchique; mais on sut bientôt à quoi s'en tenir sur sa véritable portée. Les troupes napolitaines régulières, qui étaienf venues avec le général Pépé, manifestèrent alors la volonté de rentrer à Naples. Ces soldats, envoyés pour la défense de la cause italienne, prétendaient qu'on les avait trompés; qu'on voulait les mettre au service de Charles-Albert. Ils se refusaient à servir l'ambition de la monarchie piémontaise, toute constitutionnelle qu'elle fût.
Le 3 août, le ministère, ne pouvant se refuser à des réclamations devenues chaque jour plus impérieuses, fit partir 700 hommes pour Naples, en promettant qu'on embarquerait bientôt le reste des troupes avec l'artillerie et les munitions. Il ne resta dans la ville que les volontaires et quelques soldats réguliers qui voulurent seuls servir le nouveau gouvernement.
Cependant une députation de l'assemblée avait été
envoyée à Charles-Albert pour qu'il reconnût la ville de Venise et les Etats Vénitiens comme siens.
L'annexion fut opérée dans les règles, le 6 août, par un décret du Sénat et de la Chambre des Députés. On déclara qu'il y aurait une consulte spéciale pour les provinces vénètes, comme pour celles de la Lombardie. Le 7 août, trois commissaires, parmi lesquels était Castelli, prirent possession de la ville au nom du roi. Ils décrétèrent les articles suivants :
1° La liberté de la presse, le droit de réunion et la garde nationale sont garantis et conservés au peuple vénitien dans la forme et l'étendue existantes.
2° Le pouvoir exécutif sera exercé par le roi, par l'intermédiaire d'un ministère responsable envers Ja nation, qui sera représentée par un parlement.
3° Les actes publics seront publiés au pom de Sa Majesté le roi Charles- Albert.
4° Les lois et règlements actuels sont maintenus en vigueur, ainsi que ceux qui étaient établis avant la dernière occupation de l'étranger.
5° Le gouvernement du roi n'aura pas le pouvoir de conclure les traités politiques ou commerciaux, de créer de nouvelles lois, ni de modifier celles qui existent, sans se concerter dans ce but avec la consulte spéciale composée des membres du gouvernement provisoire actuel.
6° Les bases du protocole du 1 3 juin dernier, concernant la loi électorale pour la Constituante, seront main-
tenues dans ia ville et dans la province de Venise, comme dans les provinces lombardes et vénètes.
COLLI, ClDRARlO, CàSTELLI.
Ce décret était précédé d'une proclamation dans laquelle les trois commissaires semblaient assurer que Venise n était libre que depuis le jour où elle avait accompli sa soumission au royaume de Sardaigne.
Comme pour répondre aux paroles insensées des commissaires sardes, qui avaient déclaré Venise réunie à perpétuité au Piémont, deux jours après on apprit par des bruits confus que Charles-Albert venait de livrer Milan à l'Autriche.
Déjà, le 27 juillet, le maréchal Welden avait écrit au gouvernement provisoire de la ville que Charles-Albert fuyait devant Radetzki, et que, si l'on voulait traiter à des conditions avantageuses, il était temps de le faire, avant que la Lombardie tout entière ne fût au pouvoir des Autrichiens.
Castelli et ses collègues, croyant devoir se défier de la bonne foi du maréchal Welden, tinrent secrète la communication qu'il venait de leur faire; mais bientôt il fut impossible de douter de la triste réalité. Dans la matinée du 11 août, un parlementaire du lieutenantmaréchal autrichien vint apporter la copie de l'armistice conclu au sujet de Yé\n nation de la Lombardie
par les troupes sardes. Les commissaires voulurent résister encore; ils déclarèrent qu'ils n'ajouteraient foi a la capitulation de Milan que lorsque la nouvelle leur viendrait de la Sardaigne même. Cette triste conduit* d'échappatoires ne put pas toutefois durer. 11 fui, bientôt avéré que Charles-Albert, en évacuant la Lorakr die, avait livré la province de Venise aux Autrichien! Les commissaires sardes réparèrent alors leur triste diplomatie par d'énergiques protestations contre l'armistice du 5 août. Mais il était trop tard pour que la population voulût demeurer plus longtemps sous le gouvernement constitutionnel.
Pendant toute la journée du 11, des rassemblement* considérables s'étaient formés sur la place Saint-Marc. La nuit ne put les dissiper; il semblait même qu'elle venait ajouter à l'indignation générale. L'irritation était extrême: au milieu des cris : A bas la monarchie' Y tte Manin! retentissaient d'épouvantables menace* contre les commissaires.
Castelli, alors, vint de lui-même auprès de Mania: f U populace est irritée, lui dit-il; elle vous réclame à grands cris. Nous n'avons pas l'intention de résister aux manifestations générales, et nous venons remettn le pouvoir entre vos mains. »
Pour toute réponse, Manin se présenta sur le baleer. du palais ducal. A sa vue, les clameurs s'apaisèrent, ft il annonça au peuple que les commissaires renonçant à la direction des affaires, les représentants «assembleraient le 1 i pour procéder à la formation d'un nou-
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▼eau ministère; il déclara en même temps qu'il gouvernerait lui seul jusqu'à ce moment.
Ces paroles calmèrent l'effervescence générale; le peuple avait dans Manin une confiance absolue ; il se retira au milieu du plus profond silence.
Dès le 13 août, l'Assemblée créa une dictature qu'elle remit entre les mains de Manin. Mais celui-ci ne voulut pas continuer à gouverner seul. Il demanda qu'on lui adjoignît deux membres ; et comme Tommaseo était alors parti en ambassade à Paris pour réclamer l'intervention française, il se donna pour collègues le colonel Cavedalis et le contre-amiral Graziani. Le premier hé* sita à accepter; il craignait que son allure fière ne parût hostile au peuple ; mais , sur l'instance de Manin et des Députés eux-mêmes, il se rendit bientôt.
Cependant les derniers événements de la Lombardo- Vénétie, en suspendant l'intervention piémontaise, avaient privé du même coup Venise de l'assistance de la flotte sarde. La ville, déjà cernée par les Autrichiens du côté de la terre, n'ayant plus que sa marine pour protéger ses lagunes, devait craindre d être bientôt bloquée du côté de la mer. Aussi jugea-t-on urgent de réclamer l'intervention d'une puissance européenne.
Tommaseo, nous l'avons dit, était allé solliciter le secours de la France. Manin, de son côté, écrivit à différentes puissances, et plus particulièrement à lord
Palraerston. Le célèbre Mazzini, qui était alors à Venise, voulut associer ses efforts individuels à ceux du gouvernement; il chercha à procurer des renforts au dernier rempart de l'indépendance dans l'Italie septentrionale.
Le Gouvernement français envoya quelques vaisseaux pour renforcer la flotte vénitienne, et déclara qu'il allait s'entendre avec l'Angleterre pour obtenir de l'Autriche des conditions raisonnables. Quoique Radetzki fût alors vainqueur sur toute la surface de la Lombardo- Vénétie, l'occasion paraissait favorable pour obtenir son assentiment aux conditions que les cabinets français et anglais devaient proposer. Une nouvelle révolution, plus terrible que la première, avait éclaté à Vienne, et l'empereur, forcé de fuir à lnspruck, pouvait craindre que l'Italie aussi ne se soulevât pour la seconde fois.
Pendant que toutes ces négociations s'opéraient, le gouvernement vénitien, à bout de ressources, était forcé de décréter un nouvel emprunt de dix millions sur toutes les provinces lombardo-vcnitiennes. Le triumvirat s'engageait pour Venise, et César Correnti, représentant du comité de défense de Milan, pour la Lombardie. L'emprunt fut divisé en vingt mille actions • de 500 livres, portant intérêt au taux de 5 pour 100; le palais ducal de Venise, avec tous les chefs-d'œuvre qui l'ornaient, était désigné comme gage de l'emprunt.
Cette nouvelle levée d'argent était d'autant plus nécessaire, que les Autrichiens pressaient leurs attaques
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contre la ville et ne laissaient aucun relâche aux assiégés. Venise ne manquait pas de bras : tous les citoyens étaient prêts à la défendre ; mais il lui fallait aussi des armes et des munitions. Le triumvirat appliqua tout son zèle à surmonter tant d'obstacles. Cavedalis surtout déploya, dans l'organisation de la défense, une économie et une habileté admirables. Malheureusement, l'appel fait à l'Italie septentrionale ne produisit pas tous les résultats qu'on en attendait. On reçut beaucoup d'adresses chaleureuses, de protestations de dévouement, mais fort peu d'argent. Il fallut que le gouvernement donnât cours forcé aux nouveaux billets émis par la banque. Ce décret, proclamé le 19 septembre, rapporta à l'État trois millions de livres, et le papier qui représentait la valeur de cet emprunt fut appelé par tous les citoyens Monnaie patriotique.
Cela ne suffit point encore; il fallut qu'on autorisât le Mont-de-Piété à s'emparer, au nom de l'État, de tous les objets d'or et d'argent de luxe, et à ne pas les laisser dégager avant le mois de février 1849.
La situation, toutefois, n'en était pas meilleure. Le parti rétrograde, qui jusque-là avait à peine donné signe d'existence, commençait à relever la tête. Il comptait dans ses rangs le patriarche de Venise et le consul anglais Dawkins. Le premier était ce même cardinal Monico que nous avons vu proclamer si généreusement
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son enthousiasme pour la révolution de Venise au mois de mars. Il était devenu l'un des plus ardents défenseurs de la cause italienne. Le second, plus modéré toutefois, et reconnaissant la grande honnêteté des gouvernants, se contentait de faire de son hôtel le rendezvous des rétrogrades.
D'un autre côté, le parti radical extrême commettait la faute de contrôler, dans un moment aussi critique, tous les actes du gouvernement. Le siège de ce parti était le Circolo Italiano. Placé entre ces deux influences, le triumvirat eut à lutter contre de nombreux obstacles : les oppositions sourdes, les manifestations dangereuses, et quelquefois même des luttes éclataient dans Venise. Manin se présenta aux membres du cercle italien, décidé à le dissoudre s'il était nécessaire. Mais nous devons dire que les radicaux se rendirent promptement aux raisons que leur donna le triumvir de la nécessité de respecter l'ordre dans un moment aussi critique pour Venise.
Les affaires de la guerre avançaient lentement. Les gouvernements étrangers, malgré toutes leurs négociations, ne pouvaient aboutir à une solution. Trois faits seulement signalèrent la campagne qui termina Tannée 1848 : ce fut l'attaque de Cavanella, l'engagement de Malghera, et la prise de Mestre par les Vénitiens. Dans ces trois rencontres, le général Pépé, qui avait été chargé du commandement militaire de Venise, vit s'élever sous ses ordres un jeune homme de grand mérite, et qui promettait de devenir un jour un des meilleurs géné-
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raux d'Italie; nous voulons parler du colonel Ulloa. Venu de Naples avec les troupes napolitaines, il avait, dans toutes les rencontres avec les Autrichiens, déployé la plus grande valeur et fait preuve du plus beau génie militaire. Après avoir franchi tous les grades, il arriva en moins d'une année à être nommé général, et à attirer sur lui les yeux de l'Italie.
Cependant, malgré le dévouement de quelques citoyens, la situation du triumvirat devenait de jour en jour plus précaire. Lord Palmerston, par l'intermé*diaire du consul anglais, avait représenté officieusement à Manin qu'il ne pouvait obérer Venise de nouveaux emprunts.
La Chambre des Députés avait clos ses séances le 4 octobre 1848, en confirmant la dictature de Cavedalia, de Manin et de Graziani. Le gouvernement crut devoir convoquer, au mois de décembre, une nouvelle assemble destinée à rester en permanence pour veiller à la sûreté publique. Nous reproduisons ici le décret for»mulé en vertu de cette résolution ; il importe de faire connaître le mode de gouvernement à l'aide duquel Venise parvint à maintenir jusqu'au mois de novembre 1849 le drapeau de l'indépendance italienne.
« Le gouvernement provisoire de Venfse,
« Considérant que notre situation politique réclame
l'existence d'une assemblée permanente de représentants
munis de pouvoirs illimités,
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« Décrète :
« Une assemblée permanente des représentants de l'État de Venise est instituée. Elle aura le pouvoir de décider toutes les questions relatives à la situation intérieure ou extérieure de l'État.
« Les règles suivantes sont établies pour l'élection des représentants :
« 1 . L'Assemblée est composée des représentants élus par le suffrage universel direct, à la majorité relative des votes.
«2. La population est la base de la représentation ; il y aura un représentant pour mille cinq cents habitants.
« 3. Les élections seront faites dans les districts électoraux qui sont désignés au tableau suivant, et entre lesquels le territoire actuellement libre de l'État est partagé. Le nombre de représentants à élire dans chaque district sera proportionné à la population. A mesure que d'autres parties du territoire deviendront libres, des districts électoraux additionnels seront établis.
(Ici se trouve la liste des districts électoraux, comprenant les diverses paroisses des communes de Venise, Chioggia, Burano, Murano, Malamocco et Palestrina, dont les populations respectives donnent cent huit représentants.)
« 4. Sont électeurs, tous les citoyens qui auront atteint leur vingt et unième année le jour dfe l'élection.
« 5. Sont considérés comme citoyens aptes à exercer le droit électoral :
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« A. Ceux qui ont été domiciliés dans le territoire de l'État pendant six mois et qui n'ont pas conservé ailleurs le droit de cité ;
« B. Ceux qui sont enrôlés au service de l'État et qui n ont pas conservé ailleurs le droit de cité.
« 7. Tous les citoyens qui auront accompli vingtcinq ans le jour de l'élection sont éligibles.
« 8. Sont cependant inéligibles ceux qui auraient été poursuivis pour toute offense sérieuse, pour vol, abus de confiance, ou toute autre offense à la morale publique, à moins qu'ils n'aient obtenu un verdict complet d'acquittement; et quant aux personnes attachées au service militaire de l'État, seront inéligibles celles qui auront été dégradées en vertu d'une sentence, ou qui sont actuellement poursuivies pour lâcheté, ou qui ont subi une poursuite de ce genre sans avoir été complètement acquittées.
« Les cas d'inéligibilité ci-dessus n'atteignent pas les personnes condamnées ou poursuivies pour délits politiques sous le dernier gouvernement.
a 10. Le droit électoral doit s'exercer personnellement.
(Les articles depuis 1 1 jusqu'à 42 contiennent des dispositions diverses sur l'inscription des électeurs, la formation des listes électorales, les décisions sur les réclamations jjes personnes qui ne seraient pas portées sur les listes paroissiales, le mode de voter et de compter les votes, la manière dont les militaires devront
voter.)
<r Les élections auront lieu simultanément dans tous les districts électoraux, le 20 janvier 1849.
« 43. Si la même personne est choisie par plus d'un district électoral, elle sera invitée par la commission centrale à déclarer par écrit, dans les vingt-quatre heures, quel district elle désire représenter. Faute d'une telle déclaration, on la considérera élue par le district qui lui aura donné le plus grand nombre de voix.
s 44. Aussitôt après la fin des élections, le gouvernement, par un décret spécial, convoquera l'assemblée pour la vérification des pouvoirs, la nomination d'ttu président et l'établissement du règlement intérieur.
« 4B. Si l'assemblée décide que l'élection d'un représentant est irrégulière, il y aura immédiatement une nouvelle élection dans le district où il a été élu. Cela devra être également observé toutes les fois que, pour un motif quelconque, il y aura une vacance dans la représentation d'un district.
a 46. L'assemblée pourra délibérer toutes les fois que l'on constatera la présence de la moitié plus un du nombre de représentants indiqué par l'art. 3.
« 47. Les pouvoirs conférés aux représentants auront vigueur pendant six mois, à partir du jour delà première séance de rassemblée.
• Signé : Manin,
ûhakiaiii,
Cavedalis. f
Conformément au texte du décret, l'assemblée véni* tienne se réunit le 1 5 février 1 849. Manin rendit compte de la conduite du gouvernement provisoire vis-à-vis les puissances étrangères ; Cavedalis en fit autant pour la guerre, et Graziani pour la marine. Nous jugeons inutile de revenir ici sur la conduite du triumvir, nous nous contenterons de dire qu'elle obtint l'approbation de l'assemblée ; mais avant d'interrompre l'histoire des faits qui se sont accomplis à Venise, nous croyons qu'il est indispensable de donner un tableau des finances de la République à cette époque.
Lors de la retraite des commissaires piémontais, il ne restait pas même 900 mille livres dans les caisses du gouvernement, lorsque les dépenses journalières allaient au-delà de 100 mille livres par jour. Dès lors, une banque nationale fut établie; elle produisit 3 millions. On ouvrit un emprunt national de 10 millions, qui n'avait rapporté à l'époque, au gouvernement, que 516 mille 175 livres. Deux emprunts forcés, au moyen du papier monnaie émis par la banque, ne produisirent, avec un nouvel emprunt de 12 millions, qu'une somme bien inférieure à celle qu'on en attendait. Un appel fut fait aux habitants pour créer une commission chargée de changer le papier-monnaie contre de l'argent, et cette commission ramassa 450 mille livres, auxquelles le t gouvernement ajouta 300 mille livres prises, moitié sur
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ses propres fonds, moitié au Mont-de«-Piété. Un subside de 600 mille francs par mois, qui avait été voté par le parlement de Turin, n avait pas encore été reçu à cette époque.
Ainsi, au 4 er janvier 1849, les dépenses se résumaient, pour toute la période du 12 août au 31 décembre, en 14 millions 500 mille livres, tandis que, du 22 mars au 12 août 1848, malgré le moindre espace de temps, on n'avait dépensé que 21 millions.