CHAPITRE XIX
Le lendemain du jour où 1 émigration lombarde se dispersait au milieu des souffrances de tout genre, partie dans le Tyrol, partie vers le Tessin, les troupes autrichiennes venaient défiler à Milan et occupaient la ville au nombre de 30,000 hommes.
Le premier acte de Radetzki en entrant dans la capitale de la Lombardie, fut de la déclarer en état de siège et d'établir son quartier-général à l'hôtel Litta.
Le feld-maréchal , par cette mesure, s'investissait lui-même d'une autorité absolue sur toute la Lorabardo- Vénétie. Dès ce jour, en effet, lui seul devait gouver-
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ner sans appel , et proclamer des lois à la fois civiles, judiciaires et militaires.
Le prince Schwartzemberg fut nommé gouverneur de Milan; il annonça sa nomination par une proclamation menaçante. Il y déclarait que les agitateurs étaient chassés sans retour de la Lombardie ; qu'il ne serait tenu aucun compte des mesures prises pendant tout le temps que les Autrichiens avaient cessé de gouverner le pays. Toutes les tentatives de désordre devaient être punies de la peine capitale. La garde na- , tionale fut dissoute, les réunions interdites ; la mani- I festation des opinions contraires au nouvel état de choses devait entraîner la mort; Tordre était donné de remettre entre les mains des Autrichiens toutes les ar- i mes quelles qu'elles fussent; on accordait vingt-quatre heures de délai, et, passé ce temps, les citoyens qui n'auraient pas obéi à cette loi devaient être jugés et exécutés dans les vingt-quatre heures.
Toutefois, on fut forcé de prolonger le délai pour la restitution des armes ; il aurait fallu fusiller trop d'individus.
Radetzki, de son côté, voulut jouer le beau rôle : il , réduisit le prix du sel, il abolit la taxe personnelle, et suspendit les réclamations que l'Autriche pouvait faire sur les amendes imposées antérieurement au 22 mars. En outre, il laissa les colonnes lombardes, que Charles- Albert n'avait pas comprises dans l'amnistie, libres d§ se retirer devant les troupes autrichiennes ; il se contenta de demander au Piémont , en échange de cetU
uigitized
concession, la restitution des prisonnier». Il publia en même temps l'amnistie pour les déserteurs italiens, mais à la condition qu'ils regagneraient leurs corps dans un temps déterminé.
Malgré toutes ces mesures, la ville de Milan offrit le plus triste spectacle ; les Autrichiens qui l'occupaient voyaient autour d'eux toutes les maisons fermées et les rues désertes, comme s'ils n'eussent reconquis qu'une immense nécropole. Les seules boutiques ouvertes, pendant près d'un mois, furent les boutiques des marchands de comestibles.
Tous les Milanais fuyaient la ville, et, dans un jour, on délivra plus de quatre cents passeports pour l'étranger. La plupart de ces fugitifs, cependant, n'étaient point personnellement compromis ; mais la situation intolérable imposée à toutes les familles par une ordon nance de Schwartzemberg qui voulait que chaque par ticulier dénonçât à la police, sous une peine très-grave, les personnes qu'il recevait chez lui, dut déterminer cette nouvelle émigration. Ce fut en vain que Radetzki essaya de ranimer la ville en rétablissant la loterie et les jeux publics: ce fut en vain qu'il essaya de fonder un journal, la Gazette de Milan : il ne trouva chez les Milanais ni joueurs qui voulussent tenter les chances d une loterie immoralu, ni lecteurs disposés à profiter des bénéfices d'une presse aussi réactionnaire:
Malgré l'occupation de Milan par les troupes autrï-
m RÉACTIONS.
chiennes, la Lombardie septentrionale résista quelque temps encore. A Corne, une des premières villes envahies, une colonne d ouvriers s'était soulevée, et avait été demander à la nouvelle municipalité du travail ou du pain. A Brescia, plus de cinq jours s'écoulèrent avant qu'on vît paraître l'ennemi ; 3,000 étudiants et la garnison piémontaise qui occupait la forteresse se préparaient à la résistance; mais, quand le général d'Aspre apparut devant les portes de la ville, on vit la plupart des citoyens s'opposer à toute lutte et marcher, l'évêque en tête, au-devant de l'Autriche. Toutefois, les derniers défenseurs de Brescia ne quittèrent le terrain qu après avoir fait sauter derrière eux la citadelle.
Garibaldi se battait encore. A Bergame, un combat s'engagea entre lui et les troupes autrichiennes; mais il fut forcé, après des succès insignifiants, de se retirer devant des forces supérieures et de gagner la petite ville de Castelleto. 11 dut la quitter le 10, et il arriva auprès d'Arona, ville piémontaise à laquelle il demanda une contribution de 7,000 livres payables en vivres et en munitions. Le H, après s'être emparé de deuxpyroscaphes, il descendit le Tessin, et vint battre une colonne d'Autrichiens à quelque distance; mais, l'ennemi augmentant sans cesse, il dut se retirer devant Lueino.
De nouveaux engagements eurent lieu le 22 à Stabio et à Laveno. L'intention de Garibaldi était de garder quelque temps encore les hauteurs de Varèse, et sa colonne, quoique attaquée par des forces supérieures, se maintint jusqu'au 26 août sur le territoire de cette ville.
Toutefois, la lutte était disproportionnée; le général battit en retraite le long des confins de la Suisse italienne, en se dirigeant vers Nice où était établie sa famille.
Ces dernières tentatives de résistance terminées, tout le territoire de la Lombardie retomba au pouvoir des Autrichiens ; les généraux se partagèrent le gouvernement militaire des provinces, et y firent exécuter les lois militaires dans tpute leur rigueur. La peine de mort était devenue presque uniquement la punition de tous les délits, quels qu'ils fussent. La sentence, prononcée par un seul juge, était sans appel ; on informait à peine sur la culpabilité des personnes arrêtées, car le règlement prescrit par Radetzki ne laissait que vingtquatre heures pour l'arrestation, le jugement et l'exécution.
Charles -Albert, de son côté, s'était retiré avec toute! ses troupes au-delà du Tessin ; il établit son quartiergénéral à Vigevano. De là, il rédigea deux proclamations, l'une au peuple et l'autre aux soldats, pour annoncer sa rentrée dans le Piémont. Il y excusait sa retraite par le manque de munitions de guerre et de bouche, et promettait toutefois de revenir bientôt.
A Turin, dès le 4 août, le prince Eugène de Savoie, qui gouvernait en l'absence de Charles-Albert, avait institué une commission extraordinaire de sûreté publique, sous la présidence du marquis d'Azeglio. Cette
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commission devait concentrer entre ses mains tous les pouvoirs du gouvernement, et dicter des lois absolues sur tous les points, sauf les règlements de police qu'elle était tenue d'observer. Elle avait même le droit de requérir les forces armées du royaume pour faire exécuter ses décrets.
Cette commission n'exista pas longtemps : après avoir pris plusieurs mesures tardives, parmi lesquelles la levée en masse, elle fut dissoute le 11 août, sur la considération que Charles-Albert, en rentrant dans le Piémont, reprenait naturellement la direction des affaires.
Néanmoins, ce ne fut pas Charles-Albert qui gouverna. Les dernières scènes auxquelles il avait assisté
avaient trop vivement impressionné son caractère ; il sentait toutes les fautes qu'il avait commises en perdant la cause italienne par des manœuvres maladroites. Le bruit des balles qui étaient venues à Milan briser les carreaux du palais Greppi retentissait encore à son oreille. Il ne voulut pas retourner à Turin, et il conféra, par une ordonnance, la continuation des pouvoirs à son fils, le prince Eugène de Savoie. Celuwsi reçut la démission du ministère Balbo, et fit conclure, le 8 août, un nouvel armistice de six semaines avec Radetzki. Contrairement à tous les usages reçus dans les suspensions d'armes, cet armistice stipulait des conditions malheureuses. La ligne de démarcation était la frontière des États respectifs telle qu'on la connaissait avant le 32 mars. L'armée piémontaise devait remettre toute!
L'AUTRICHE ET LE PIEMONT. m
les forteresses qu'elle occupait en Lombardie et en Y énétie ; elle devait évacuer parèillement les duchés de Parme et de Modène, qu'elle avait occupés sur l'invitation des habitants. Les troupes et la flotte sarde, qui restaient encore à Venise, devaient livrer cette ville aux Autrichiens. Le grand parc d'artillerie que Charles- Albert avait dû abandonner à Pcschiera dans sa retraite précipitée, devait être rendu en échange de cette concession. Enfin, l'armistice déclarait que les personnes et les biens des citoyens de la Lombardo-Vénétie étaient abandonnés à la protection de l'Autriche,
Cet armistice exita une indignation générale. Venise, comme nous l'avons vu, protesta par la voix des commissaires sardes eux-mêmes. Les notables de Parme, de Plaisance et de Modène imitèrent cet exemple ; mais, trop faibles pour résister, ils durent se contenter de rédiger une protestation écrite. A Gênes, le comité de défense publique manifesta ouvertement sa colère. A Turin, le mécontentement, quoique plus sourd, n'en fut pas moins général .
Malgré la démission du ministère, le gouvernement sarde crut devoir calmer l'agitation par des mesures plus efficaces; une commission de secours fut instituée
qui avait signé l'armistice, fut mis à la retraite. On publia un décret de bannissement contre les jésuites, et le nouveau ministère, constitué le 19 août sous la présidence d'Alfieri, invita Casati à s entendre avec les anciens membres du gouvernement provisoire milanais
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pour établir à Turin le siège de la consulte lombarde. On constitua les troupeà lombardes sur le même pied et avec les mômes avantages que les troupes piémontaises; enfin, on décréta une enquête sur la conduite de plusieurs officiers supérieurs pendant les dernières journées de la guerre, et particulièrement sur celle du général de Sonnaz, qui s était abstenu de prendre part à la résistance dans la dernière lutte de Somma-Compagna.
Pendant que ces mesures étaient prises pour arrêter les conséquences de la colère générale, on faisait, d'un autre côté, tous les préparatifs qui pouvaient assurer le succès d'une guerre prochaine contre l'Autriche.
Ce n'était point les vivres ni les munitions qui avaient fait défaut à Charles-Albert dans sa retraite sur Milan; selle excuse ne saurait être admise lorsqu'un général traverse un pays ami. La véritable cause de l'impuissance de l'armée était dans la déplorable organisation de l'administration militaire. Le campement, les ambulances, la distribution des vivres, avaient été, pendant toute la campagne, livrés à des désordres incroyables, et le peu de soin que l'administration avait apporté dans la retraite se révélait à ce moment d'une manière incontestable par le nombre des soldats réduits à l'impuissance. On comptait dans les hôpitaux plus de douze
centshommes qui avaient étéen proie à la fièvre du besoin .
A Alexandrie, on prit toutes les mesures nécessaires à fortifier la ville en cas d'invasion. Les retranchements furent rétablis, et on en éleva de nouveaux. On mit des vivres et des munitions jusque dans les églises. A Gênes, on déploya les mêmes efforts ; toutefois, l'activité du gouvernement n était pas de nature à dissiper complètement le mécontentement de cette dernière ville; une agitation sourde régnait parmi les habitants. Le général Durando, qui avait ramené à Turin un corps de 10,000 Piémontais, fut nommé aide-de-camp de Charles-Albert avec le titre de lieutenant-général. On avait eu l'idée de fortifier Turin ; mais de projet dut être abandonné comme inutile; aussi reporta-t-on tous les efforts sur le Tessin, et, en concentrant toutes les forces à Novare, on établit une tête de pont à Casale. Toutefois, malgré l'activité de la défense, les Génois se laissèrent aller à une agitation sourde; le général Durando fut nommé commissaire extraordinaire à Gênes; il dut y entrer à la tête de troupes nombreuses.
La population, qui témoignait son estime aux soldats piémontais, voyait de mauvais œil tous les officiers supérieurs. Quelques jours avant l'arrivée de Durando, la brigade Ilegina était entrée dans la ville, le général Trotti en tête, et ce dernier avait été accueilli par des huées et des sifflets; il fallut que les soldats témoignassent au peuple que le général Trotti s'était bien comporté dans la dernière guerre, pour arrêter la manifestation de sa colère. Cette déclaration opéra un re-
virement complet , et les Génois applaudirent vigoureusement l'homme qu'un instant auparavant ils s'apprêtaient à lapider.
Le 3 septembre, les soldats rassemblés jurèrent fidélité à la Constitution piémontaise et à la cause de Tin» dépendance italienne. La cérémonie fut imposante à Turin, ainsi que dans toutes les autres villes. Charles- Albert, néanmoins, y prit fort peu de part : étranger à tous les actes du gouvernement, il vivait dans un sauvage silence, au milieu de quelques hommes qui semblaient prendre plaisir à entretenir la mélancolie royale. Presque toutes ses journées étaient employées à faire le voyage d'Alexandrie à ses hôpitaux militaires. Il passait son temps à visiter tour- à-tour les fortifications et les ambulances ; on eût dit qu'il venait retremper l'âpreté de son chagrin dans la vue de ses soldats blessés ou décimés par la fièvre.
Une commission fut nommée par le ministère et députée au roi, afin de le décider à rompre cette vie de sauvagerie et d'isolement. On l'engagea à se méfier des hommes qui l'entouraient et à déployer une force de résistance égale au malheur dont il était accablé; mais cette démarche n'obtint pas le succès qu'on en attendait. Charles-Albert était un homme trop faible pour résister à l'adversité.
Le ministère, à la suite de sa tentative, dut rassembler les membres de la consulto lombarde et s'entendre avec eux pour retarder encore la reprise des hostilités, afin de laisser au roi le temps de reprendre
le sang-froid nécessaire à la direction de la guerre. En même temps, le prince Eugène, d'accord avec le cabinet, prorogea Jusqu'au 15 octobre la convocation des Chambres piémontaises ; il donnait pour raison de cette mesure l'imminence d'une guerre prochaine et les embarras que devaient causer aux affaires les dis-» eussions habituelles de la tribune; mais le vrai motif, c'était la crainte de voir le roi trop vivement impressionné par les scènes violentes qui devaient suivre les délibérations dos Chambres.
Si Venise était assez forte pour résister encore aux Autrichiens après l'abandon des troupes lombardes, les duchés de Parme et de Modène ne pouvaient s'opposer à l'invasion ennemie.
Dès le 6 août, Modène avait été occupée par deux mille Autrichiens sous les ordres du prince Lichtenstein. A la première nouvelle de l'arrivée des troupes ennemies, les paysans des campagnes environnantes s'étaient rassemblés au nombre de quatre mille, et avaient essayé de s'emparer de la ville pour la défendre. Malheureusement, la garde nationale, craignant de se trouver trop faible devant les forces étrangères, s'était réunie pour chasser les derniers défenseurs de la ville. Le prince Lichtenstein y entra sans coup férir. Il fit afficher dans les rues une proclamation de François V qui annonçait son retour et décrétait une
m RtACnODTS.
amnistie générale. En effet, le duc rentrait à Modène le 40 août à 5 heures du soir; il fut reçu par l'évêque de Reggio.
A peine installé dans son palais, François V protesta de ses bonnes dispositions en faveur de l'indépendance italienne ; mais on dut savoir à quoi s'en tenir sur cette protestation, lorsqu'on le vit emballer tous ses meubles et son argenterie pour les faire transporter dans la citadelle. 11 en fit autant des objets précieux qui appartenaient à l'État. Ces mesures de prudence accomplies, le duc crut pouvoir exercer en toute impunité sa vengeance ; il commença par destituer tous les magistrats, et, après avoir nommé des hommes dont il se croyait entièrement sûr, il revint sur l'amnistie accordée, en déclarant qu'il voulait y faire quelque» exceptions.
Une proclamation, qui ne tarda pas à paraître, régla le nombre de ces exceptions ; elles comprenaient six catégories.
Nous copions textuellement les parties du décret qui déterminaient ces six catégories.
« L'amnistie ne comprend pas :
« 1° Les premiers promoteurs de l'insurrection et tous ceux qui ont fait partie des gouvernements provisoires;
« 2° Tous ceux qui ont proclamé l'union des États d'Esté avec le Piémont;
« 3° Tous ceux qui ont porté l'acte d'union des dits États au gouvernement sarde ;
« 4# Tous ceux qui ont réclamé ou signé l'acte
d'union avant l'arrivée des commissaires de Charles- Albert;
« 5° Les auteurs, écrivains et gérants responsables d'écrits diffamatoires contre la maison d'Esté, ou les princes alliés, ou même les princes amis ;
« 6° Tous ceux qui ont commis des violences, homicides, concussions, extorsions et tous autres délits, soit communs, soit sous le rapport politique. »
En même temps paraissait un décret qui convoquait une garde nationale. On remarquait, entre autres choses, que les compagnies ne pouvaient se réunir que sur un ordre écrit du ministre de l'intérieur, et qu'en dehors de cette règle tout rassemblement de cette même garde nationale devrait être considéré et traité comme un attentat.
Ces deux proclamations furent lacérées par le peuple de Modène. Les membres du conseil suprême eux-mêmes se refusèrent à exécuter le décret relatif à l'amnistie. François V, pour toute réponse, fit placer deux canons devant les portes de son palais.
Le prince Lichtenstein fut forcé d'intervenir entre le despotique roitelet et son peuple. 11 lui fit des représentations très-véhémentes, parmi lesquelles la chronique cite ces dernières paroles : « Ce n'est plus l'heure d'agir ainsi; apprenez que l'empereur Ferdinand, lui, est entré à Vienne chapeau bas, par respect pour le peuple. »
A Parme, les Autrichiens, sous la conduite du comte
4tt INACTIONS.
de Thurn, avaient envahi la ville malgré la protestation
des notables du duché, qui s'étaient adressés à la France et à l'Angleterre. Le comte de Thurn avait institué un gouvernement provisoire sous la présidence du comte de Gerfeld-Schenbourg.
Ce gouvernement provisoire était destiné à gouverner le duché en attendant l'arrivée du prince Charles-Louis.
Le duc ne voulait pas rentrer dans ses États ; il avait fixé sa résidence à Weiss-Tropp, et ce fut de cette ville qu'il prétendit gouverner son duché. En conséquence, il envoya à Parme et à Plaisance une proclamation dans laquelle il reconnaissait le gouvernement provisoire institué par le comte de Thurn, comme fonctionnant légalement en . son nom ; il déclarait de plus que tous les actes accomplis pendant son absence étaient nuls sans exception ; il les considérait comme des attentats à son pouvoir, et il annonçait manifestement qu'il ne voulait gouverner son duché qu'à l'aide des baïonnettes autrichiennes.
Cette pièce était tellement violente, que le comte de Gerfeld-Schenbourg crut devoir y ajouter de sa propre autorité des paroles atténuantes. Néanmoins, la proclamation de Charles-Louis fut mal reçue par tous les citoyens. A Parme, une rumeur sourde l'accueillit} à Plaisance, l'agitation fut plus vive, les affiches furent lacérées, et le comte de Thurn, craignant une révolte des habitants, envoya plus de sept mille soldats occuper la ville. Cependant des rixes nombreuses ayant eu lieu entre les troupes et le» citoyens, le comte de Thurn
frappa Plaisance d'une imposition, et la chargea d'entretenir les soldats. La troupe coûtait à Plaisance plus de 10,000 francs par jour. Les habitants se voyant menacés d une ruine complète, envoyèrent une députation à Charles-Albert pour le prier de remédier à un tel état de choses. Cette députation déclarait que les duchés de Parme et de Plaisance s'étant réunis librement et spontanément au gouvernement sarde, ils avaient le droit d'en attendre protection. Elle protestait de plus contre l'évacuation des troupes lombardes et l'invasion de l'Autriche.
En réponse à cette députation, le général de La Marmora publia une protestation contre la violation de l'armistice ; et, comme il était venu s'établir à quelque distance des frontières, il signa cette protestation du titre dégénérai commandant l avant-garde des troupes italiennes.
. La déclaration n'ayant eu aucun effet, le général de La Marmora publia une autre pièce qui fut distribuée dans les villes du duché; il invitait tous les soldats et les citoyens à venir se réunir à Chiavari, où il avait établi son quartier général. Le comte de Thurn, en réponse à ces actes, décréta la mise en état de siège de Plaisance, et, pour justifier cette mesure, il prétexta des attroupements que l'arrivée des commissaires sardes avait provoqués dans la ville.
En Piémont, toutefois, l'œuvre de reconstitution
s'opérait rapidement. Turin, Alexandrie, Vercelli, Novare, Mortara et Casale étaient en bon état et remplies de munitions de guerre et débouche. L'armée s'élevait, à la fin de 1849, à cent cinquante mille hommes. La banque de Gênes était parvenue à établir une balance exacte entre son actif et son passif : l'un et l'autre, au 6 octobre, montaient à 16 millions.
Le ministère, d'accord avec les membres de la consulte lombarde, avait imploré l'appui de la France et de l'Angleterre, Lesdeux cabinets répondirent qu'ils avaient entamé une négociation avec l'Autriche, et qu'ils ne pouvaient intervenir à main armée avant la fin de cette entremise pacifique.
Sur ces entrefaites, la Chambre avait été réunie. Gioberti, qui était devenu un des plus ardents promoteur! de la Constituante italienne, en fut nommé président. Le ministère, qui jusque-là avait tenu secrètes la plupart de ses opérations, devait rendre compte de sa conduite depuis le mois d'août. De violentes discussions signalèrent les premières séances. Il y avait eu des troubles à Gênes; une partie de la population s'était soulevée en demandant à grands cris la reprise des hostilités et la nomination de membres piémontais à la Constituante italienne.
D'un autre côté, la Chambre des Députés interpellait vivement le ministère pour l'engager à suspendre l'armistice; l'occasion était on ne peut plus favorable, car une partie de la Lombardie septentrionale s'était insurgée. Mais, à toutes les interpellations, le ministère ré-
uigitized
pondit par des paroles évasives, et plusieurs députés durent comprendre que le soulèvement lombard était républicain. Le cabinet sarde ne voulait pas prêter main-forte à des misérables qui ne reconnaissaient point les droits de Charles-Albert au gouvernement de la haute Italie. D'ailleurs, les rapports du ministère avaient été regardés comme très-incomplets; aussi, poussé d'expédients en expédients, il fut forcé de déclarer qu'il avait des raisons secrètes de maintenir l'état de choses actuel, tout précaire et tout anormal qu'il fût.
L'armistice était prolongé de huit en huit jours. Le * Piémont se trouvait donc dans la nécessité de se confier à la loyauté du gouvernement autrichien, car Radetzki avait déclaré qu'il n'attaquerait pas le premier. Le feld-maréchal avait de bonnes raisons pour ne pas recommencer la lutte. De nouveaux soulèvements de l'Autriche , et plus particulièrement de la Hongrie , avaient mis le désordre dans ses troupes; un grand nombre de soldats désertaient, et plusieurs hussards hongrois, arrivés à Turin, déclarèrent que tout le régiment n'attendait qu'une occasion favorable pour faire défection à Radetzki. Ces considérations n'étaient pas de nature à modérer l'ardeur des députés; aussi le ministère, acculé dans ses derniers retranchements, annonça qu'il ferait une ouverture secrète devant une commission nommée par la Chambre, et qu'il lui soumettrait sa conduite. Le 6 novembre, la commission se réunit, et, après avoir écouté les explications des mi-
WAL. i9
4St HEACT10N3.
n istres , elle chargea le député Buffa du rapport qui devait être fait à l'Assemblée.
Le 7, Buffa, montant à la tribune, fit un discourt très-véhément contre les membres du cabinet, et dé* clara que les communications secrètes étaient honteu* ses pour le gouvernement. — La commission, dit-il, a reconnu que le ministère était incapable de conduire à bonne fin les affaires de la guerre; que s'il fallait prendre en considération la conduite du pouvoir exécutif après deux mois de repos, et pendant tout le temps que l'état de choses se perpétuerait, toute reprise d'hostilités , heureuse ou malheureuse, deviendrait de plus en plus impossible; qu'enfin nulle paix ne pouvait être plus honteuse que l'armistice. Aussi, à la majorité de huit voix sur six, la commission a->t^elle rédigé la dé<* cisioo suivante :
* ta commission de la Chambre, après avoir entendu les communications confidentielles à elle faites par le ministère actuel, déclare ne pas vouloir approuver les mesures prises en vertu de la politique du cabinet. La cemmissioo n'entend pas révoquer en doute la loyauté et le patriotisme des ministres ; mais elle ne saurait avoir confiance dans le cabinet entier comme être moral. »
Le ministre de l'intérieur répondit avec violence à ce discours ; il déclara que la commission outrepassait son mandat; il ajouta qu'il n'aurait pas été assez sot pour l'appeler à juger les actes du cabinet. Un mot plus iar> jurieux fut môme prononcé contre l'assemblée. Les ru-
L'AUÎMCHE ET Lfi HÊMONT. 4SI
meure détinrent telles alors, que le ministère dut déclarer que la Chambre serait juge de ces motifs secrets, à la condition , toutefois , que rien ne transpirerait au dehors.
Deux séances successives furent employées à la discussion; enfin, rassemblée se contenta de déclarer qu'elle n'adoptait pas les conclusions de la commission, mais sans qu'elle approuvât le ministère. A la première séance publique, on vit se produire de nombreuses protestations contre cette conclusion.
Cependant, fatigué des luttes qu'il avait à soutenir, et voyant que sa présence aux affaires nç faisait qu'accroître l'indignation générale, le ministère déclara, le 4 décembre, qu'il donnait sa démission, et qu'il souhaitait de meilleurs jours à la Sardaigne. Un nouveau ministère fut reconstitué sous la présidence de Gioberti. 11 était composé des membres de l'opposition; on y remarquait surtout le député Buffa.
Les premiers actes de ce nouveau cabinet furent, comme on devait s'y attendre, de reconnaître la Constituante italienne, et de réduire les appointements des ministres, afin de diminuer les charges du budget. Le ministre Buffa , envoyé à Gènes , pacifiait en même temps la ville; il déclarait que le gouvernement avait reconnu la Constituante, et qu'il se mettait en mesure de recommencer la guerre le plu* l6t possible.
Charles- Albert, à son tour, avait réuni près de lui les principaux généraux piémontais et étrangers pour délibérer sur la reprise des hostilités.
Parmi ces derniers, on remarquait les généraux Ramorino et Chrzanowski. Le premier, trop célèbre par la malheureuse tournure qu'il avait donnée jadis à la révolte entreprise par Mazzini dans l'Italie septentrionale; le second, réputé pour ses beaux faits d'armes en faveur de la cause polonaise.
Charles-Albert avait nommé au commandement de ses armées le général Bava , auquel revenait la plus grande partie des succès de la campagne précédente. La troupe et la garde nationale étaient dans un état florissant, et plus de 150,000 fusils avaient été distribués à cette dernière.
Vers la fin de janvier 1849, le Piémont protesta, par la voix de son ministre Gioberti , contre la violation par les Autrichiens de l'amnistie signée à Somma- Compagna le 5 août 1848.
Le principal grief du cabinet de Turin portait sur l'oubli complet des engagements relatifs à l'amnistie des citoyens lombards compris dans l'insurrection milanaise.
Iladetzki, en effet, avait imposé des contributions exorbitantes à tous les réfugiés, et, pour les réaliser, il avait accordé le mois de janvier aux Lombards afin de rentrer dans les domaines impériaux dont, à son dire, ils s étaient illégalement éloignés. A l'expiration de ce terme , il devait être procédé au séquestre des biens meubles et immeubles des contrevenants.
Ce n étaient pas les seules mesures contre lesquelles le cabinet sarde protestait, il voulait aussi manifester hautement sa réprobation contre les actes dune cruelle sévérité qui faisaient condamner les citoyens lombards à la peine de mort pour les plus légers délits.
Au 1er janvier, Radetzki défendit de délivrer des passeports pour le Piémont , et les communications officielles et privées furent ainsi interrompues.
Le ministère avait dissous les Chambres à la fin de décembre 1848; le 1er février 1849, une autre assemblée se trouvait convoquée à Turin, et Charles- Albert y prononça un discours qui faisait prévoir la reprise prochaine des hostilités.