CIVILISÉE
« Le Gouvernement sarde, contraint, par la suite des événements, à rentrer dans la carrière où l'appela l'année dernière le vœu des peuples italiens déterminés à reconquérir leur nationalité, s'adresse avec confiance à
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l'opinion de l'Europe pour la juste appréciation de ses intentions et de sa conduite.
« 11 est superflu de rappeler l'origine et le cours delà révolution italienne, laquelle s'est produite comme effet de plusieurs causes longtemps accumulées, mûries par le temps et par les progrès de la civilisation. Son premier cri, son premier vœu, furent pour la réintégration de l'indépendance nationale. Le but auquel elle se montra, dans ces phases diverses, constamment fidèle, fut de renverser les obstacles opposés à l'accomplissement de ce vœu. Ces obstacles se résument tous dans la domination autrichienne sur les provinces de la Lombardo- Vénétie, et dans l'influence qu'elle a prétendu exercer plus ou moins ouvertement sur les différents États de la Péninsule. Il était donc naturel que la révolution italienne vît dans l'Autriche son principal ennemi, et réunît contre elle tous ses efforts.
« Les Gouvernements italiens pouvaient - ils , lors même qu'ils l'auraient voulu, renier ce vœu de la révolution italienne? Les considérations les plus graves conduisent à la persuasion qu'ils ne le pouvaient pas, et moins en Italie que dans tout autre pays. Les peuples qui venaient d'obtenir de leurs Gouvernements des institutions libérales dont le désir et le besoin se faisaient sentir depuis si longtemps, éprouvaient, avec le sentiment d'un amour énergique pour la liberté nouvelle, un sentiment non moins énergique pour l'indépendance nationale, persuadés qu'il n'y avait de véritable liberté que sur les bases de l'indépendance.
« Les gouvernements devaient-ils, par égard pour les prétendus droits de l'Autriche, s'opposer aux vœux si unanimement manifestés par les peuples? Ces droits se fondent sur la possession et sur les traités : mais, quant à la possession, il est toujours permis d'en rechercher l'origine ; et quant aux traités, il faut examiner comment ils ont été établis, et comment ils ont été observés.
« Il est nécessaire, avant tout, de considérer les origines très -diverses de la possession autrichienne sur les divers territoires dont se compose le royaume lombardo- vénitien. On ne saurait admettre que l'Autriche veuille exciper sérieusement des anciens droits que revendiquaient sur l'Italie les empereurs d'Allemagne. Ces droits, lors même qu'on les admettrait sous le rapport historique, ont été entièrement détruits par les stipulations mêmes sur lesquelles elle pourrait s'appuyer aujourd'hui pour soutenir ses prétentions.
« Reproduire ici les titres de l'Autriche à la possession de ces provinces qui formaient en outre les duchés de Milan et de Mantoue, ce serait remettre sur le tapis la dispute sur la légitimité de la réversibilité des fiefs à l'empire, ce serait recourir aux principes d'une jurisprudence tombée en désuétude, pour décider une question palpitante d'actualité ; et si l'on veut parler des provinces qui formaient autrefois les possessions de terre ferme de la République de Venise, le droit de
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l'Autriche sur ces pays paraît n'être fondé lur iutn chose que sur ces grands actes arbitraires que la conscience publique a toujours condamnés comme contraires à toutes les règles de la justice et de l'équité, actes par suite desquels il arrivait souvent que deux grand» puissances, après s'être emparées d'un petit pays, le tageaient entre elles comme compensation de territoire
« Le gouvernement sarde, qui croit d'un coté que les gouvernements italiens ne devraient pas reconnaît à l'Autriche le droit de conquête, croit aussi qu'ils» doivent pas regarder l'Autriche comme fondée dans te prétentions qu'elle s'arroge d'après les traités. Userait inutile de remonter aux traités anciens, attendu qu'ils ont perdu toute leur force par touite des dispositions subséquentes qui les avaient altérés profondément; A quant aux traités de 4815, auxquels l'Autriche se réfm principalement, il est reconnu de tout le monde qtf l'Italie a été contrainte de les subir, et que l'Autriche, ici comme ailleurs, ne s'est pas écartée de l'esprit de sa politique, qui consiste à absorber les diverses nationalités répandues dans ses États. Et ici, petit-on « dispenser de rappeler que l'Autriche met en avant l« traités de 1815, quand elle les a déchirés par l'occupation violente de Cracovie, contre laquelle les protestations de toute l'Europe résonnent eucore ? En outre, si les traités décident des questions pendantes entre
les peuples , ils ne peuvent décider de l'existence des peuples eux-mêmes, parce qu'ite ne peuvent pas effa*cer la langue, l'histoire, et faire qu'un fait passager, résultant de la force brutale, prévaille à perpétuité contre les lois imposées par la nature et la Providence. L'Italie doit exister par elle-même, non pas dans la géographie et dans la statistique, mais dans le congrès des nations civilisées.
« Le gouvernement sarde ne renie pas la responsabilité d'avoir commencé la guerre de l'indépendance italienne ; bien loin de là, il s'honore d'avoir eu le courage d'entreprendre une oeuvre aussi chanceuse. H savait qu'en le faisant il répondait aux vœux des peuples et travaillait au triomphe des plus saintes causes de l'ordre social et de l'humanité. Tous les gouvernements de la Péninsule étaient alors d'accord avec lui, tous avaient fourni leur contingent à la guerre, et tous ont ainsi prouvé que l'indépendance de l'Italie était le vœu de tous les peuples italiens.
JV.
« Le gouvernement sarde, entré le premier dans cette guerre, et ne consultant que le droit et le vœu de là nation, a contracté un devoir plus rigoureux, celui de la continuer, surtout depuis que la fusion des provinces lombardo- vénitiennes et des duchés avec les États sardes, tusion désirée avec unanimité par les populations, lui a imposé la défense et la délivrance des pays qui étaient
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le théâtre de la guerre. Secondé par de nobles efforts et par d'immenses sacrifices, il n'a pas abandonné sa tache lorsque, après les premiers succès sur le champ de bataille, il fut laissé seul sur ce terrain où des passions peu nobles avaient déjà répandu assez de semences de discorde. Des jours de désastres sont venus; la Sardaigne, trahie par la fortune, a dû plier sous le caprice des circonstances. Un armistice fut conclu entre les deux armées.
« La France, à qui le gouvernement sarde avait demandé des secours qui avaient été promis aux peuples désirant reconquérir leur nationalité, a proposé à son tour une médiation en commun avec l'Angleterre ; mais à peine la Sardaigne, par déférence pour ces deux grandes puissances et pour l'amour de la paix, avaitelle accepté la médiation, que l'Autriche commença à prouver qu'elle n'avait aucun désir sincère d'arriver à un arrangement honorable, et qu'elle voulait seulement profiter de l'armistice et de la médiation pour rétablir ses forces et parvenir à reconstituer son empire désorganisé. Telle a été la pensée qui était au fond de toute la politique de l'Autriche depuis le 9 août jusqu'à ce jour ; tel a été le motif de toutes les tergiversations patentes ou cachées avec lesquelles elle se joue, depuis bientôt sept mois, de la bonne foi de la Sardaigne et des bons offices des deux puissances médiatrices.
t L'Autriche a violé de plusieurs manières les stipu-
lations expresses de l'armistice, et la condition internationale des pays qu'elle ne devait occuper que militairement, conformément aux articles de l'armistice et au sens le plus naturel de la médiation. Elle Ta violé en retenant le parc du siège de Peschiera, sous le prétexte que les troupes sardes n'avaient pas été éloignées de Venise, mais en réalité dans le but d'empêcher la Sardaigne de recommencer la guerre. Elle l'a violé, en bloquant Venise par terre et par mer, bien que cette magnifique ville eût sanctionné la cessation des hostilités. Elle la violé, en rétablissant le pouvoir du duc de Modène avec tous les actes gouvernementaux qu'elle a fait publier dans les provinces lombardo-vénitiennes et dans les duchés. Elle l'a violé, en imposant d'exorbitantes conditions de guerre à des catégories de réfugiés dressées par la colère et la haine ; en donnant aux émigrés Tordre de rentrer, dans un délai fixé, dans leurs foyers, sous peine d'un séquestre de tous leurs biens équivalant à une confiscation. Elle l'a violé par son édit du 5 janvier 4849, par lequel le commissaire impérial ordonnait qu'il fût envoyé à Vienne des députés dans le but de réorganiser les provinces lombardo-vénitiennes. Elle l'a violé par toutes ces lois arbitraires, par ces menées perfides à l'aide desquelles elle veut faire croire que la révolution est complètement éteinte dans les provinces occupées par elle, et qu'on n'y connaît qu'une vive sympathie pour l'ordre de choses ancien. Elle l'a violé, en foulant aux pieds les droits éternels qui règlent toutes les sociétés, en permettant au
rir toutes les chances de la guerre contre un des plus puissants États du monde, dans le but de reconquérir l'indépendance nationale et de délivrer une partie de leurs frères de la plus cruelle oppression.
« Après avoir pesé toutes les éventualités, examiné les causes éloignées et rapprochées des derniers événements, le gouvernement reste convaincu que sortir de la situation présente n'est pas moins nécessaire pour la haute Italie que pour toute la Péninsule, et qu'agir autrement serait exposer à de très-graves dangers les conditions les plus essentielles de l'ordre politique et social.
« Au résumé de toutes ces considérations, le gouvernement sarde a vu qu'il ne lui restait qu'un seul parti à prendre : le parti de la guerre, et il l'a pris.
« Après tant et de si flagrantes violations commises par l'Autriche, la Sardaigne, dont les pouvoirs constitués n'ont ni reconnu, ni ratifié cet armistice, était cer^' tainement en droit de se croire dispensée de le dénoncer. Mais elle décline ce droit, voulant montrer jusqu'à la fin son respect pour les coutumes reconnues comme inviolables parmi les nations civilisées.
« Le 42 de ce mois, le gouvernement sarde a dénoncé à l'Autriche la cessation de l'armistice.
« L'Europe jugera entre les deux gouvernements. Elle dira si, d'un côté, on pouvait pousser plus loin le
respect d'une convention subie, la patience et la longanimité, et, de l'autre côté, la violence, les infractions et l'insulte. Elle ne voudra pas refuser ses sympathies, dans la lutte qui va recommencer, à la partie qui va combattre pour les droits imprescriptibles des peuples et pour la sainte cause de l'humanité.
« Le gouvernement sarde prend à témoins de la justice de sa cause toutes les nations civilisées ; il en appelle à ces hautes puissances qui déjà lui ont généreusement prêté leurs bons offices ; il en appelle à tous les peuples qui , jadis ou récemment, ont combattu et combattent encore pour l'indépendance, et savent combien sa privation est amère, combien sa conquête est difficile ; il en appelle à la Germanie elle-même, à qui les rapports de langue, de voisinage et de mœurs avec l'Autriche, ne doivent pas faire oublier combien elle est hostile à la recomposition d'une forte nationalité allemande. Nous en appelons surtout, et avec plus de chaleur et de confiance, aux populations de la Péninsule italique, qui toutes, malgré les fautes et les erreurs des siècles passés, sont toujours unies par les souvenirs, par les sentiments, par les espérances et par le cœur.
a La guerre de l'indépendance nationale recommence donc. Si elle ne se rouvre pas sous des auspices aussi favorables que la dernière, la cause à soutenir est toujours la même. Cette cause est sainte comme le droit
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de tous leB peuples à posséder le sol où Dieu les aplacés ; elle est grande comme le rtom et les souvenirs de l'Italie. Certes, les vœux de l'Italie nous accompagneront sur ces champs de bataille où déjà l'armée subalpine, avec son roi magnanime, avec les courageux fils de ce roi, a donné des preuves si éclatantes de valeuîf de constance et d'intrépidité > où nos frères de la Lombardie, de la Vénétie, des duchés, ont souffert pendant sept mois les outrages les plus cruels, les tortures les plus poignantes.
v Oui, nous en avons la noble confiance, nous vengerons les douleurs de la patrie, nous affranchiront toute la portion de l'Italie qui porte le cruel joug dt l'étranger, nous délivrerons l'héroïque Venise, nous assurerons enfin l'indépendance italienne.
« Signé par tous les ministres î Chiodo, président dtt conseil, ministre de la guerre et de la marine; de Fef* rari, ministre des affaires ^étrangères ; Ratazzi, ministre de l'intérieur; Ricci, ministre des finances; Sineo, garde deB sceaux, ministre de la justice ; Cad orna, mi* nistre de l'instruction publique ; Tecchiû, ministre dei travaux publics ; Huila, ministre de l'agriculture et du commerce. »
Ce manifeste était accompagné des deux proclamations suivantes, adressées, l'une par le général*m^jor Chnanowski, nommé, en remplacement du général
Bava, à l'armée subalpine; l'autre, par Charles- Albert aux Savoyards.
« Quartier général d'Alexandrie, le Umars.
« Soldats ! les jours de la trêve sont écartés et nos vœux exaucés. Charles-Albert revient se placer à la tête de vos rangs de braves. L'armistice est dénoncé, et les jours de gloire vont recommencer pour les armes italiennes.
« Soldats ! le moment est suprême ; courez à la bataille qui sera pour vous une gloire certaine. A l'exemple de vos princes qui combattent dans vos rangs, à la voix de votre roi qui vous conduit, courez, prouvez à l'Europe que vous n'êtes pas seulement le boulevard de l'Italie, mais encore les vengeurs de ses droits.
« Aj l'approche de vos armes, les populations opprimées changeront leurs plaintes en cris de joie, et vos frères sauvés voleront dans vos bras partager l'ivresse du triomphe obtenu.
« Soldats ! plus grand sera votre élan, et plus prompte sera la victoire; plus vive sera la lutte, et plus tôt vous rentrerez couronnés de lauriers au Sein de vus familles, fiers d'avoir une patrie libre, indépendante, heureuse.
«Chrzanowski. »
« Braves Savoyards !
« L'armistice est dénoncé, et, dans peu de jours,
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nous reprendrons la lutte contre notre implacable ennemi.
« Dans cet instant solennel, votre roi s'adresse à vous avec confiance ; car votre antique valeur et votre fidélité inébranlable furent, dans tous les périls, les plus j sûrs soutiens de noire maison. !
« Vous saurez conserver dans nos nouveaux combats la réputation glorieuse qui fait de vous l'émulation de toute l'armée; vos brillants bataillons nous conduiront à la victoire.
« Braves enfants de la Savoie, la lutte sera glorieuse, et bientôt chacun de nous s'écriera avec orgueil au sein de sa famille : « J'étais un des libérateurs de j l'Italie ! » 1
« Alexandrie, le iG mars.
« Du quartier général principal, 1 « Charles-Albert. •
Radetzki, de son côté, publia un manifeste dans lequel il justifiait les mesures que le Piémont considérait comme violatrices de l'armistice, et qu'il terminait par ces paroles où, s'il n'avait point raison contre la Lombardo-Vénétie, il avait, en revanche, raison contre la prétention de Charles-Albert à la constitution d'un royaume de la haute Italie.
« La maison de Savoie, disait-il, par une politique tout autre qu'honnête, a souvent saisi le moment des
graves luttes dont l'Autriche était occupée, ainsi qu'il advint lors de la guerre de succession, pour attirer à elle des fractions de la Lombardie. Mais Charles- Albert est le premier qui ait osé prétendre à la possession de tout le royaume. Sur quels droits appuie-t-il sa prétention? Sur aucun. L'Autriche possède la Lombardie en vertu des mêmes titres que ceux auxquels la maison de Savoie doit le titre et la propriété de l'île de la Sardaigne. Serait-ce sur le droit de conquête ? — Charles-Albert n'a jamais conquis la Lombardie. Il a saisi le moment où le pays était dégarni de troupes pour y faire une irruption déloyale; mais il en a été honteusement chassé. Serait-ce sur le droit de la libre élection du peuple et de la soi-disant fusion?
« Cette fusion n'est qu'un acte de rébellion, et un acte extorqué violemment et illégalement à un parti, un acte dont les trois quarts de la population n'ont pas la moindre notion, la moindre idée. Charles- Albert n'a jamais joui des sympathies delà Lombardie. Il n'en jouit pas actuellement, les généraux eux-mêmes le confessent. On avait compté sur son armée, sur son assistance ; de là des calculs de satisfaction pour son ambition et sa vanité. Quand l'armée a été battue, les sympathies ont tourné en haine et aux plus indignes traitements.
« A qui veut connaître V amour des Lombards pour Charles-Albert, nous dirons: Visitez le palais Greppi à Milan, et vous y trouverez les traces de cet amour dans les trous de balles dont est criblée la chambre
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(ju'occvpait Charles- Albert. Nous ajouterons : U s'est enfui honteusement la nuit de la capitale de ses fL dèles alliés lombards. Un roi si méprisé ne peut être un roi du choix du peuple ; jamais roi ne fut traité aussi indignement que Charles-Albert par les Milanais. Comment peut-il avoir existé, comment peut-il eooister encore, à Vavenir, affection et attachement entre lui et les Lombards ? Les deux partis se trompent : l'un espère jouer Vautre, et ces deux alliés, en cas de défaite de l'Autriche, ont la pensée de se dé* barrasser facilement Vun de Vautre. »
Ainsi, il appartenait à Radetzki de dire le dernier mot contre l'intervention d'un prince italien dans les affaires de l'Italie; son manifeste, appuyé tout entier sur ces considérations, est une démonstration admirable, non pas en faveur de l'Autriche, mais en faveur des peuples de la Péninsule au cas où ils voudraient reconstituer leur nationalité.