‹ Histoire de l'Italie en 1848-49Chapitre 42 sur 50 · NU V ARE · texte numérisé non relu

NU V ARE

pliaient de toutes parts et se retiraient sur Novare au milieu d'un indescriptible désordre.

Le triomphe des Autrichiens était assuré : libres désonnais de porter toutes leurs forces sur le centre et la droite, ils prirent le centre de l'armée piémontaise par le flanc, et renfoncèrent. L'aile droite, attaquée également de flanc, se retira, mais en assez bon ordre, soutenue par un régiment de la garde et par une batterie d'artillerie légère amenée par le ducde Savoie lui-même.

La journée était perdue ; le malheureux Charles-Albert avait combattu ainsi que ses fils avec le courage du désespoir; deux généraux piémontais, Péroné et Passalaqua, restaient sur le champ de bataille. Le roi avait cherché la mort sur les points les plus exposés au feu de l'ennemi ; il voulait" ne pas assister aux conséquences de sa défaite. Les dernières balles sifflèrent sur sa tête; la nuit le surprit sous les murs de Novare, ranimant encore par sa présence les derniers efforts de la défense expirante. Le général Durando, ne pouvant le convaincre, fut forcé de l'emporter dans ses bras hors de la lutte. « Général, criait le malheureux roi, ce jour est mon dernier jour; laissez-moi mourir. » Enfin, sauvé malgré lui, il oublia que toutes les ressources n'étaient point perdues, et, réunissant les généraux survivants, il voulut abdiquer sur le champ de bataille.

« Messieurs, leur dit-il, je m^auia sacrifié à la cause

italienne; pour elle, j'ai exposé ma vie, mon trône, et l'existence de mes enfants; je n'ai pu réussir; j'ai compris que ma personne pourrait être aujourd'hui le seul obstacle à une paix désormais nécessaire ; il m'est interdit de la signer; mais, puisque je n'ai pu trouver la mort, j'accomplirai un dernier sacrifice; je dépose ma couronne, et j'abdique en faveur de mon fils, le duc de Savoie, i

Certes, une pareille action devait laver par sa grandeur toutes les taches imprimées à l'honneur de Charles- Albert; mais c'était encore une faute. Si la bataille de Novare était perdue, il restait des troupes et des bras en assez grande quantité dans le Piémont pour tenir Radetzki en échec. L'aile droite et une partie du centre n'avaient pris aucune part au combat; la division lombarde n'avait pas été atteinte, grâce à l'immobilité de Ramorino, et le corps du général LaMarmora montait toujours à 15,000 hommes. Les places fortes du Piémont étaient remplies de troupes abondamment pourvues de munitions et de vivres ; d'un autre côté, la Lombardie et la Toscane pouvaient envoyer des renforts considérables, auxquels la République romaine aurait ajouté ses défenseurs. Dans la Vénétie, le général Guillaume Pépé, qui, pendant les trois premiers mois de 4849, avait formé et communiqué au gouvernement piémontais plusieurs plans de campagne, avait résolu, dès la dénonciation de l'armistice, de tenter un dernier effort dans la Vénétie, et, le 19 mars, il s'était embarqué pour Chioggia avec 8,000 hommes et douze pièces

de campagne. Son intention était de rejoindre à Rovigo une division romaine de 12,000 hommes. Avec ces forces il eût soulevé les provinces vénitiennes et marché en armes sur la Lombardie. Un premier engagement déjà s'était produit à Conca, et Pépé, vainqueur, avait poursuivi les Autrichiens l'épée dans les reins jusqu'aux collines Sainte-Marguerite. S'il était donc grand et héroïque d'abdiquer la couronne du Piémont sur le champ de bataille, il eût été préférable d'imiter la conduite de Radetzki dans la précédente campagne, et de se retrancher en attendant les secours qui devaient arriver de tous les points de l'Italie.

A Turin, les nouvelles les plus fausses circulaient dans le public. Le passage du Tessin par l'armée autrichienne était expliqué comme le succès d'une ruse qui devait attirer le feld-maréchal dans le Piémont pour l'y écraser en toute impunité. Lorsqu'arriva l'annonce de la bataille de Novare, personne ne crut que cet échec devait terminer la lutte; malheureusement, un armistice qui avait été conclu par le nouveau roi Victor-Emmanuel ne laissa aucun doute à cet égard. L'agitation fut immense; on parla de marcher en masse contre l'ennemi ; les députés menaçaient déjà de mettre en accusation les généraux qui avaient dirigé la campagne. Mais le ministre Buffa, montant à la tribune, opéra une puissante diversion dans les esprits par la lecture

m DERNIÈRES LUTTES.

d'une lettre du lieutenant-général du royaume, le prince

de Savoie.

« J'ai à vous annoncer une nouvelle douloureuse : le roi Charles-Albert, après avoir intrépidement affronté les balles ennemies, après avoir été témoin des revers de nos armées, n'a pas voulu céder à la fortune; il a préféré couronner sa vie par un nouveau sacrifice; le 25 mars, le roi a abdiqué sa couronne en faveur du duc de Savoie. La reconnaissance des peuples et notre affection pour lui seront éternelles. Serrons-nous donc autour du nouveau roi, digne rival de la valeur paternelle dans les combats, et gardien intègre des franchises constitutionnelles sanctionnées par son auguste père.

« Vive le roi Victor-Emmanuel!

« Eugène de Savoie. »

Cette lecture provoqua une explosion d'enthousiasme et d'attendrissement. Autant Charles-Albert avait été suspect une heure auparavant, autant les députés semblèrent se laisser emporter à l'admiration la plus exagérée en apprenant l'abdication chevaleresque du roi vaincu.

Voici sur quelles bases l'armistice était conçu.

L'armée autrichienne devait occuper jusqu'à la paix définitive la rive gauche de la Sesia; la place d'Alexandrie aurait une garnison mi-partie sarde et mi-partie autrichienne ; les corps lombards seraient dissous ; les postes occupés par les troupes sardes hors du Piémont évacués, et la Sardaigne paierait les frais de la guerre,

NOVAHE. 4«7

Le 27, un nouveau ministère fut constitué par Victor-Emmanuel II, sous la présidence du général Delaunay. La Chambre refusa de reconnaître ce nouveau ministère; elle se déclara en permanence, et ordonna au gouvernement de continuer la guerre. Elle voulait qu'on portât l'armée active sur Alexandrie , et qu'on rassemblât à Gènes une armée de réserve. Elle accusait d'avance le ministère de haute trahison, s'il permettait l'entrée d'Alexandrie à une garnison autrichienne avant que l'armistice fût approuvé par les représentants.

Une députation fut désignée pour aller exprimer au jeune roi l'indisposition que causait l'armistice au pays entier, et son refus d'y adhérer. Victor-Emmanuel accueillit la députation avec bienveillance; mais il répondit que la guerre ne pouvait se faire sans troupes, et que l'armée piémontaise dispersée, battue, démoralisée, chassée de ses retranchements, n'existait plus, a Trouvez-moi, ajoutait le monarque, un 6eul soldat qui veuille livrer bataille, et moi je serai le second. »

On le voit, on ne pouvait perdre d'une façon à la fois plus maladroite et plus poétique la cause de l'Italie entière.

Cependant, à Gênes, la population, étrangère aux scènes émouvantes qui agitaient Turin, réclamait hautement contre l'armistice, et, le 31 mars, une insurrection formidable éclatait dans la ville. La nomina-

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tion du nouveau ministère et la nouvelle de la dissolution des Chambres, dissolution décrétée la veille par le roi à cause de leur révolte contre le ministère, avaient déterminé le soulèvement. Le peuple, sous la conduite du général Avezzana, s'arma, couvrit de barricades les rues escarpées et tortueuses de la cité, chassa la garnison de ses murs, occupa la forteresse, et nomma des comités révolutionnaires.

Le général La Marmora accourut à marches forcées avec 10,000 hommes. Son premier acte fut de couper tout chemin à la division lombarde que les Génois avaient appelée à leur secours; cela fait, il bloqua Gênes par terre, s'empara de son enceinte extérieure, et resserra l'insurrection dans le labyrinthe des rues qui composent le centre de la ville.

La population fit néanmoins une vive résistance. Le 6 avril, sur la demande de la municipalité, La Marmora accorda une suspension d'armes que les insurgés violèrent au bout d'une heure par une sortie; la canonnade et le bombardement recommencèrent alors avec une nouvelle violence, et durèrent vingt-quatre heures. Le 7, un nouvel armistice fut conclu par la municipalité. Elle demandait le secours de la garde nationale pour apaiser la révolte. 11 était impossible aux Génois de tenir plus longtemps ; le 11, à midi, la ville dut ouvrir ses portes à l'armée.

Le roi Victor- Emmanuel, pour effacer l'odieux d'un bombardement qui aurait pu le mettre sur la même ligne que le roi de Naples, accorda une amnistie gé-

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nérale, et permit aux chefs des révoltés de s'embarquer en toute sécurité.

Ce ne fut pas, du reste, la seule résistance que rencontra l'armée autrichienne : la guerre s était produite de nouveau sur plusieurs points.

Le 15 mars, Brescia s'était soulevée. Elle combattit huit jours durant sous le bombardement delà citadelle autrichienne. Le général Haynau dut amener 4,000 hommes pour réduire les habitants ; il donna deux heures à Brescia pour capituler ; la ville répondit en sonnant le tocsin et en dressant des barricades. Ce ne fut qu'après avoir été foudroyée par un nouveau bombardement que la cité vit entrer les troupes autrichiennes. Haynau, en guise de représailles, leva une contribution de 6 millions sur les revenus de la ville.

Côme et Bergame se soulevèrent à leur tour. Malgré les fusillades des Autrichiens, les villes lombardes comptaient encore d'héroïques défenseurs. Côme, toutefois, capitula lors de la défaite de Novare; quant à Bergame, il lui fallut, après quatre jours de bombardement, apprendre la ruine de Brescia pour céder aux armes étrangères ; elle dut payer aussi 2 millions de contribution.

Cependant, malgré l'énergie avec laquelle on avait réprimé toutes les manifestations de rébellion du peuple sarde, il était à craindre qu'on ne reprochât éternellement à Charles-Albert la perte de la bataille de Novare, quoiqu'il eût abdiqué noblement sa couronne.

4'JO DERMÈKE8 LUTTES.

11 fallait une autre victime à l'indignation publique,

et cette victime fut le général Ramorino.

Aussitôt la campagne terminée, Ramorino fut fait prisonnier par les Piémontais, et jeté dans la citadelle de Turin, sous la prévention d'avoir contribué à Tinsuccès de l'expédition et perdu par trahison la cause italienne.

Ramorino n'était coupable que de faiblesse et d'incapacité, mais sa mort était nécessaire pour expier une faute que chacun considérait comme un crime. Après avoir comparu le 5 mai devant un conseil de guerre composé des généraux Latour, Maffei di Boglia, Broglia, Taffini, De Laugier et Sonnaz, il fut condamné à un supplice infamant.

Toutefois, en considération de son titre de représentant, on voulut bien commuer pour lui la peine civile en peine militaire; mais on rejeta son pourvoi, et il fut fusillé à distance de la citadelle.

Ses dernières paroles attestèrent le ciel de son innocence et de l'injustice de son exécution.

Les négociations entreprises pour réaliser la paix entre la Sardaigne et l'Autriche furent très-compliquées. Radetzki, revenu sur ses premières intentions, imposait au Piémont des conditions désastreuses; il surfaisait la contribution de guerre de 120 millions, et voulait occuper Alexandrie, c'est-à-dire le cœur militaire du

sovare. m

Piémont, jusqu'au paiement du dernier écu delà rançon nationale. 11 exigeait du même coup que le statut constitutionnel des États Sardes rayât tout ce qu'il contenait de libéral et de démocratique. La France et rAngleterre, sur la demande du ministre de la guerre, intervinrent dans les négociations. Malgré l'entremise de leurs ambassadeurs, il fallut cinq mois au Piémont pour conclure la paix avec l'Autriche. Le cabinet piémontais, présidé alors par M. d'Azeglio, accepta toute la rigueur des lois imposées à la nation vaincue par l'empire victorieux ; mais il exigea une amnistie pleine et entière pour les Lombards, les Vénitiens et les habitants du duché de Parme. Cette capitulation fut ratifiée à Milan le 47 août 1849. Lè Piémont, qui renonçait au royaume de la haute Italie, laissait rétablir la situation telle qu'elle était avant le mois de mars \ 848.

Charles-Albert n'avait pas voulu rester dans ses États. Séduit par l'exemple de Charles-Quint, il prit tristement la route de l'exil, et endossa le froc du moine. 11 alla mourir à 0 porto le 28 juillet 1849, et ses cendres furent transférées dans l'abbaye de Haute- Combe, auprès du lac de Bourget. 11 terminait ainsi une carrière honorable comme roi et comme soldat, mais malheureuse comme général; il a mérité que la postérité, oubliant ses fautes, ne voie en lui que le champion généreux de l'indépendance italienne. , Quelques semaines auparavant, il avait couronné le côté généreux de sa vie par une réponse remarquable faite à une députation du sénat piémontais qui était

venue lui rendre ses derniers hommages dans sa retraite.

« La nation, dit-il, a pu avoir de meilleurs princes que moi, ïnais elle n'a jamais eu de monarques qui Taient autant aimée. Pour la rendre libre, grande, indépendante et heureuse, j'ai fait tous mes efforts, j'ai accompli spontanément et dans la joie de mon âme tous les sacrifices. Mon intérêt personnel n'a point pesé dans la balance des intérêts publics. Mais les sacrifices ont une limite qu'on ne peut franchir sans manquer à l'honneur. J'ai vu le moment fatal où il ne me restait, pour toute ressource, que des expédients auxquels mon âme répugne hautement. J'ai envié le sort de Péroné et de Passalaqua; comme eux, j'ai cherché la mort, mais je n'ai pu la trouver. Alors j'ai compris que le parti suprême était d'abdiquer la couronne.

* La divine Providence n'a pas permis à mes efforts d'accomplir la régénération italienne; cependant j'ai la confiance que cette régénération n'est que différée, et que tant de tentatives impuissantes, tant d'exemples de vertu, tant de preuves de générosité et de valeur données à la nation, ne resteront pas sans résultat. L'adversité de mon pays ne sera que passagère : puissent ses malheurs faire que les peuples italiens soient une autre fois plus unis, et ils seront invincibles !

« Le 31 mai 1*4».

« Charles-Albert. »

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