‹ Histoire de l'Italie en 1848-49Chapitre 44 sur 50 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Lt révolution toscane présente tant de points communs arec la révolution romaine, qu'on doit la considérer comme le résultat des idées libérales de Rome.

Les Toscans, en effet, entourés de tous côtés par la Romagne, ne peuvent recevoir d'impulsion étrangère que des États Romains ; la position du reste de leur territoire, bordé par les petits États de Lucques et de Modène, les empêche de faire cause commune avec Tltalie septentrionale.

S'il peut donc y avoir union entre deux États de la Péninsule, c'est assurément entre la Toscane et la

3U DERMÈAE& LUTTES.

Romagne ; la conformité des intérêts fait de ces États une contrée unie et compacte, sillonnée seulement par des fractions de convention.

Aussi, l'histoire de l'Italie nous présente les deux peuples agissant presque toujours l'un sur l'autre; les mœurs et les aspirations des habitants y sont à peu près les mêmes, et les deux gouvernements comme les deux nations doivent suivre la même route et obéir aux mêmes tendances.

Nous avons vu que lorsque Pie IX entra dans la voie réformatrice, le grand-duc de Toscane subissant, peut-être à son insu, l'influence de Rome, s'était empressé de donner à ses sujets les avantages d'une constitution libérale. Si l'amour du peuple fut pour beaucoup dans le mobile qui dicta la conduite de Léopold, l'influence du gouvernement pontifical y eut une plus grande part encore.

Ce qui est vrai pour la conduite des gouvernements doit être également vrai pour les intérêts des citoyens, et en 1848 plus qu'à toute autre époque on peut constater la vérité de cette considération.

Le gouvernement de Toscane avait essayé, comme le gouvernement pontifical, de revenir sur ses pas : le peuple toscan, comme le peuple romain, força la main de ses gouvernants, et les maintint, en quelque sorte malgré eux, dans la route où ils s'étaient engagés d'euxmêmes.

La grande question qui agita l'Italie centrale fut la nomination d'une Constituante de la Péninsule. Soit

pour y résister, soit pour la réaliser, les gouvernements et les peuples suivent la même conduite et emploient les mêmes moyens. A Rome, on avait personnifié la grande cause italienne dans le ministère Mamiani; en Toscane, les hommes qui la représentaient formèrent le ministère Montanelli. Ces deux cabinets, arrachés l'un et l'autre aux gouvernants par le peuple, réalisent à côté du pouvoir monarchique l'incarnation de l'influence populaire. Tous deux font cause commune contre la souveraineté, parce que tous deux ont à lutter contre la même politique et les mêmes obstacles.

Le ministère Montanelli était à coup sûr un ministère imposé au grand-duc Léopold ; aussi, dès qu'il prit possession du pouvoir, y eut-il antagonisme entre la monarchie et le cabinet. A Florence, toutefois, les conseillers de Léopold, moins ardents et moins nombreux qu'à Rome, permirent au ministère de s'emparer exclusivement du pouvoir; ils ne s'en aperçurent que quand il n'était plus temps. Leur dépit alors les fit recourir à des moyens condamnables : ils cherchèrent à soulever la population, non pas contre le cabinet, mais contre l'idée d'une Constituante italienne; et, pour y parvenir, tous les moyens leur parurent bons : l'or, les promesses, les menées secrètes, les séductions de tout genre leur servirent d'armes pour amener le peuple à se refuser à la réalisation des idées du nouveau cabinet, et provoquer une scission avec la politique qui guidait les populations de laRomagne. Cependant, nous croyons que le grand-duc fut étranger à ces menées.

Léopold devait s effrayer de l'assentiment de ses peu* pies à la Constituante italienne, mais il ne crut pas devoir leur opposer la résistance que Pie IX déploya contre les Romains; loin de là, les Chambres ayant été convoquées au commencement de janvier, il prépara, d'après l'influence de Montanelli, un discours conforme aux idées de ses ministres. S'il ne fut point convaincu par les raisons que ces derniers lui avaient soumises, il voulut au moins cacher sa faiblesse, et paraître faire cause commune avec un pouvoir dont il lui était impossible de se débarrasser.

Les nouvelles Chambres, inaugurées par 1 adhésion de tous les pouvoirs à la réalisation d'une Constituante italienne, firent de cette question le texte principal de leurs délibérations. Appuyées par les ministres, elle» formulèrent bientôt la pensée non - seulement d'une Constituante romaine, mais aussi d'une assemblée spéciale destinée à réviser toutes les lois du pays et à réunir entre ses mains tous les pouvoirs. Si Montanelli et Guerazzi présidèrent et encouragèrent les débats, quelques-uns de leurs collègues, effrayés de l'allure que prenaient les choses, se tournèrent un moment vers Léopold.

Le 25 janvier, la discussion qui roulait sur le projet de loi relatif à la nomination des représentants à la . Constituante italienne fut très-vive, La Chambre tout

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entière, après avoir décrété que cette élection se ferait sur la base du suffrage universel, vit la discussion devenir fort grave lorsqu'il s'agit de déterminer les pouvoirs qui seraient conférés aux représentants. Un ministre voulut parler du danger qu'il y aurait pour les gouvernements, et par suite pour Léopold, si loti n'imposait pas certaines limites au mandat des futurs constituants. Montandlli s'écria alors, dans une inspiration chaleureuse : « Voulez-vous être plus royalistes que le grand-duc lui-même? Avez-vous oublié que, dans cette enceinte, il a déclaré qu'il était prêt à tout faire pour la cause italienne? D'ailleurs, les députés envoyés avec un mandat restreint seraient impuissants à débattre les intérêts de la Péninsule. Les Romains, après tout, ont remis tous les pouvoirs actuels entre les mains de leurs représentants , et ne pas les imiter serait exclure la Toscane de la part qu'elle doit prendre à la constitution de l'Italie. »

Ces considérations étaient de nature à écarter toute discussion Ultérieure. Les ministres et les membres opposants, se sentant trop faibles pour y répondre, se rendirent bientôt.

La victoire que le parti libéral remporta dans ces débats consterna non-seulement les meneurs de la féactidn, niais aussi le grand-dutî lui-même. Quelquesuns de sed conseillers lui avaient persuadé sans beaucoup de peine que, en cédant à l'influence du ministère et en se prononçant pour la Constituante italienne, il n'avait fait autre chose qu'abdiquer le gouvernement de

la Toscane; ils lui montrèrent que la capitale, la garde nationale et les troupes elles-mêmes n'obéissaient plus qua Tordre des ministres ou des représentants, et ils l'engagèrent à ne pas suivre plus longtemps une politique contre laquelle le pape venait de protester si vivement, d'abord par sa fuite, ensuite par les manifestes nombreux qu'il avait adressés de Gaëte aux Romains et aux puissances étrangères; ils ajoutèrent même que l'idée de la Constituante italienne n'était que le produit de quelques factieux ; une partie du peuple n'y avait adhéré jusque-là que parce que le grand-duc avait paru faire cause commune avec la révolution ; ils lui représentèrent enfin que, en hésitant à se prononcer, il serait forcé de prendre parti pour les révolutionnaires romains contre le gouvernement du souverain pontife.

Léopold, consterné, prit alors le parti d'abandonner ses Etats comme l'avait fait Pie IX, afin de recouvrer à l'étranger la liberté d'action que le ministère lui avait enlevée dans son pays. Toutefois, il déguisa ses projets et sortit de Florence pour se rendre à Sienne, prétextant une visite qu'il avait à faire à des personnes de sa famille qui demeuraient dans cette dernière ville.

Comme il n'avait jusque-là manifesté son opposition que par des hésitations dont le pouvoir exécutif avait

ducale de Toscane.

Cependant le parti réactionnaire, encouragé et entraîné par les menées du parti clérical, qui recevait ses instructions de Gaëte, et abusant des sympathies du peuple pour la famille et la personne du souverain, essaya de mettre à profit l'absence du grand-duc, et, avant que celui-ci eût quitté définitivement ses Etats, il tenta à plusieurs reprises de produire une réaction contre les libéraux.

Le 28 janvier, une troupe, composée en grande parw tie de paysans et d'étrangers, envahit brusquement les rues de Florence. Ce rassemblement, poussant des cris sauvages, et ne manifestant d'autres principes que ceux d'une haine irraisonnée contre l'état de choses existant, attaqua quelques gardes civiques et jeta la consternation chez tous les citoyens; mais l'intervention de la force publique dissipa bientôt cette première tentative.

Les rétrogrades ne s'en tinrent pas là. Pendant qu'une partie des évêques de la Toscane signait une pétition à la Chambre contre la liberté de la presse, ils essayèrent de renouveler l'agitation dans la capitale.

Le 3 février au soir, des ouvriers du chemin de fer qu'on établissait près de Florence se présentèrent toutà-coup au nombre d'une centaine, brandissant des faulx, des pioches, et proférant des menaces de mort contre le ministère. Ils suivirent ainsi les rues qui conduisaient à la cathédrale, en criant de toutes leurs for-

ces : Vive Léopold II ! Nous ne voulons pas de Cons-

tituante ; mort aux républicains ! Leur démarche, loin de soulever la population florentine, ne fit que jeter l'effroi partout où ils passaient. Quelques hommes de la garde civique s/étant réunis, marchèrent contre eux, et les trouvèrent rangés en bataille devant la cathédrale, La lutte paraissait inévitable ; mais, malgré le petit nombre de leurs adversaires, les émeutiers ne furent pas plutôt assurés qu'ils allaient être attaqués sérieuse* ment, qu'ils se dispersèrent aussitôt.

Ces jdeux échecs étaient de nature à compromettre le pays. Les rétrogrades jugèrent donc que la population de Florence ne voyait pas leurs mamfestatfous de bon œil, et cherchèrent à soulever les provinces,

. Le 6 février, un muuveineut éclata è Sienne même. Le grand-duc, au retour d'une promenade, ^it un aase* fort rassemblement entourer sa voiture et répéter les cns de : Vive la monarchie! A bas la Constituante I Tout semblait devoir se terminer là, lorsqu'une partie de la population, attirée par le bruit, tomba sur le rassemblement, et le força de se disperser après une lutto assez longue.

Cet incident, dont Léopqld avait été le témoin, lui causa une grande frayeur ; il crut voir dans la démarche de la population un témoignage de haine contre sa personne, et l'impression qu'il en ressentit le fit tomber malade.

Il écrivit alors au ministère qu'il lui était impossible de retourner à Florei^e, et demanda un des memltffl

du cabinet pour *e concerter avec lai sur la direction des affaires.

Montanelli, pour répondre à l'invitation du prince, partit dans la soirée du 6, et se rendit en toute hâte à Sienne.

La journée du 8 février s écoula sans accident remarquable. Le 8 au matin, Montanelli, déjà de retour, avait déclaré à ses collègues qu'il n'avait pas trouvé le prince, et qu'à son arrivée à Sienne la famille royale avait abandonné la ville depuis quelques heures ; en revanche, il avait une lettre dans laquelle la fuite de Léopold était annoncée au ministère et aux différent* pouvoirs de l'État. Cette lettre était conçue dans les termes suivants :

k Depuis huit jours que je suis à Sienne, je sais de plusieurs parts que de nombreuses rumeurs prétendent, et dans la capitale et ailleurs, que mon éloignement de Florence fait naître des craintes et des appréhensions d'une nature encore plus grave; je puis et je dois donc faire connaître ouvertement la cause véritable de cette retraite.

« Le désir d'éviter de graves perturbations, le 22 janr vier, m'a décidé à approuver la présentation, en mon nom, à la discussion et au vote des assemblées législatives, du projet de loi pour l'élection des représentants toscans à la Constituante italienne,

3î0 DERNIÈRES LUTTES.

<* Tandis que la discussion des articles avait lieu d'une manière approfondie à la Chambre des Députés et au Sénat, je me réservais d'en suivre la marche et de réfléchir sur un doute qui s'élevait dans mon esprit, à savoir, que je pouvais encourir ainsi par cette loi l'excommunication spécifiée dans le bref de Sa Sainteté du 1er janvier 1849, daté de Gaëte.

« Je fis part de mes doutes à quelques-uns des ministres, en leur déclarant que le péril intrinsèque de la question paraissait dépendre principalement du mandat qui serait conféré aux députés de la Constituante, et dont il n'était pas fait mention dans fe projet de loi. Û

« Mais, dans la discussion dm* Chambre des Dépotés, fut soulevée la question relative aux pouvoirs à donner aux députés de la dite assemblée, et il fut approuvé et décidé à l'unanimité que leur mandat devait être réputé illimité ; alors les doutes prirent de la consistance dans mon esprit, et je crus devoir soumettre la question à plusieurs personnes d'autorité et de compétence.

<r Toutes ces personnes convinrent respectivement que, par un tel acte, on encourait la censure de l'Église. Toutefois, la nouvelle étant répandue avec une grande apparence de vérité que le pape , non-seulement ne se proposait pas de condamner la Constituante italienne, mais que, interrogé même à cet égard, il n'avait pas désapprouvé le vote de la Constituante, je voulus moimême procéder, dans cette très-importante affaire, par

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le» voies les plus sûres j et avoir une opinion solennelle et sans appel : je consultai donc, par lettre du 28 janvier dernier, le souverain pontife, au jugement duquel, en cette matière, comme souverain catholique, je devais me soumettre entièrement.

« La réponse de Sa Sainteté, par des circonstances imprévues, m'est parvenue plus tard que je ne le croyais, et telle est la raison pour laquelle j'ai, jusqu'à présent, suspendu la sanction finale de cette loi, sanction que le statut attribuait au prince.

« Maintenant, la lettre désirée est actuellement arrivée; elle est entre nos mains; màis les expressions du Saint-Père sont si claires et si explicites, qu'elles ne laissent pas l'ombre d'un doute ; la loi de la Constituante italienne ne peut pas être sanctionnée par moi. La Constituante étant un acte de nature à mettre ma couronne en péril, j'ai cru ne pas pouvoir agir différemment.

« Jusqu'ici, n'ayant en vue que le bien du pays et l'éloignement de toute réaction, j'ai accepté un ministère qui avait proclamé déjà la Constituante et qui l'a proclamée dans son programme; j'y ai fait allusion dans mon discours d'ouverture des assemblées législatives.

« Mais comme il s'agit d'exposer aujourd'hui, par cet acte, moi-même et mon pays aux plus grands malheurs, celui de me faire excommunier et de faire encourir à tant de bons Toscans les foudres et les menaces de l'Église , je dois refuser d'adhérer à la

Mi DERNIÈRES LUITES.

loi, et je le fais avec toute la tranquillité de ma conscience.

« Dans l'exaltation qui anime aujourd'hui tous les esprits, il est facile de prévoir que mon retour à Florence pourrait actuellement m'exposer à des calamités telles, qu'elles m'empêcheraient d'exercer la liberté d'esprit qui m'appartient. Par ce motif, je m'éloigne de la capitale, et j'abandonne Sienne afin qu'on ne dise pas que cette ville a été, à cause de moi, le théâtre de réactions hostiles. Mais j'espère que le bon sens et la conscience de mon peuple sauront reconnaître toute la gravité et l'importance de la raison qui m'oblige à donner mon veto, et j'ai la confiance que Dieu prendra soin de ma chère patrie.

« Je prie enfin le ministère de donner toute publiacité à ma déclaration, afin que tous connaissent le motif qui me fait refuser une sanction à la loi et à l'élection des représentants toscans à la Constituante ita* lienne. Si cette publicité n'était pas faite dans son intégrité et avec sollicitude, je me verrais forcé de la faire publier là où la Providence voudra que je me transporte. »

Cependant l'assemblée s'était réunie. Montanelli annonça aux représentants que le grand-duc s'était enfui de Sienne en toute hâte, et qu'il laissait au ministère le soin de diriger la barque de l'État. Cette now-

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velle mit toute la Chambre en rumeur. Les députés se livraient déjà aux plus vives discussions, lorsqu'une délégation du Cercle populaire entra dans la salle et demanda la formation immédiate d'un gouvernement provisoire. Devant cette manifestation, la plupart des représentants du centre quittèrent leurs places et s'en* fuirent au milieu du plus grand désordre. Guerazzi alors, s élançant à la tribune, condamna avec véhémence la lâcheté des hommes qui abandonnaient leur poste au moment du péril ; il déclara que des places ne pouvaient pas rester vides dans l'Assemblée, et que les membres du ministère remettraient leurs pouvoirs eptreles mains de la consulte d'État pour revenir s'asseoir sur le banc des députés. En effet, les ministres, Guerazzi et Montanelli en tète, vinrent prendre la place des absents. Le député Fossi proposa alors la création d'une commission gouvernementale destinée à régir provisoirement l'État et à nommer un nouveau ministère. Cette motion fut couverte d'applaudissements, et l'Assemblée, passant à l'élection de la commission provisoire, composa aussitôt un triumvirat représenté par Guerazzi, Montanelli et Manzoni.

Les trois députés acceptèrent et rédigèrent immédiatement la proclamation suivante, qui fut distribuée et affichée aussitôt par toute la ville : *

« Toscans, le prince à qui vous prodiguiez des trésors d'affection vous a abandonnés dans ces moments suprêmes de péril. Le peuple et les assemblées législatives ont appris ce fait avec un sentiment d'amertume profonde.

m DERNIÈKES LUTTES.

<c Les princes passent, les peuples restent. Le peuple et les assemblées ont compris leurs devoirs et ont agi comme il convenait. Le peuple et les assemblées nous ont élus pour régir le gouvernement provisoire de la Toscane ; nous avons accepté, confiants en Dieu et en notre cause ; nous procéderons avec droiture, force et courage.

a Toscans, restez unis, et cet événement sera léger comme la plume tombée de l'aile de l'oiseau qui passe.

« Que personne ne tente, sous aucun prétexte, de troubler la sûreté publique; que le peuple garde le peuple; la liberté porte un drapeau sans tache, que la Toscane se le rappelle. Maintenant, gardiens, par la volonté du peuple, de la civilisation, de la probité, de la justice, nous sommes décidés à réprimer avec force les menées iniques des hommes violents et rétrogrades.

« Défenseurs de l'indépendance, nous veillerons à l'organisation d'une armée libre et honorée. Vive la liberté ! »

Le nouveau gouvernement s'occupa aussitôt de réorganiser l'État. Les Chambres législatives, après avoir reconnu le triumvirat, avaient donné démission de leur pouvoir et s étaient retirées presqu'aussitôt. Guerazzi, Montanelli et Manzoni nommèrent immédiatement un ministère composé des noms suivants : A. Mordeni, à l'extérieur; Marmocchi, à l'intérieur; Romanelli, à

la justice et aux cultes; Franchini, à l'instruction puplique; Daleia, à la guerre; Adami, aux finances et aux travaux publics.

Le nouveau ministère devait être présidé tour à tour par chacun des membres du gouvernement provisoire.

Le cabinet fut à peine installé, qu'on s'occupa d'organiser l'administration et de régulariser le mouvement de l'État. Plusieurs commissions furent instituées à Florence et dans les provinces. On veilla à ce que l'inventaire des palais royaux et des objets qui appartenaient à la famille grand-ducale fût dressé et mis sous la protection du nouveau gouvernement.

Du 9 au 1 2 février 1 849, les décrets de la commission gouvernementale, contre-signés par les ministres, se succédèrent sans interruption. La garde civique fut réorganisée sur une nouvelle méthode ; les troupes furent déliées de leur serment et adhérèrent au gouvernement provisoire.

La fuite de Léopold, contraire à toutes les lois d'un État constitutionnel, fit considérer le prince comme déchu de sa couronne. Le peuple, se consultant sur la place principale de la ville, demanda qu'on proclamât la république; on lisait dans les rues, sur des inscriptions couvertes de caractères monstres : Vive le gouvernement provisoire! Vive le peuple souverain l A l'unité et au triomphe de la démocratie!

Pise et toutes les villes de la Toscane s'étaient empressées d'adhérer à la commission provisoire ; le ministère nomma au commandement de toutes les places

des hommes dévoués à la cause italienne. A côté des milices toscanes on organisa une légion étrangère avec les réfugiés des différents pays.

Quelques troubles eurent lieu néanmoins dans plusieurs endroits, particulièrement à San-Frediano; mais Montanelli alla lui-même dissiper, par sa présence, les rassemblements qui voulaient troubler la tranquillité publique.

Les réactionnaires, de leur côté, voulurent profiter du tumulte qui se produit en pareille circonstance, et cherchèrent à susciter au nouveau gouvernement d'innombrables embarras. Plusieurs propriétaires, profitant de la misère publique, s'entendirent pour augmenter les loyers; des fumeurs sourdes et des calomnies contre le gouvernement provisoire étaient répandue* de toutes parts; il fallut alors déployé* une grande activité et beaucoup d énergie pour maintenir la révolution sans tache. Les proclamations se succédèrent à cet effet, et l'on annonça qu'on allait procéder à la contocation de l'Assemblée Constituante destinée à régler définitivement la forme du gouvernement du pays.

Cette assemblée, d'après le décret, devait être assise sur la base du suffrage universel. La Chambre du sénat et la consulte étaient supprimées. Léopold, qui s'était enfui d'abord à Porto- San-Stephano, et qui de lâ s'était réfugié auprès du pape à Gaëte, protesta contre les mesures du gouvernement provisoire; il déclara que tous les actes votés depuis son absence devraient être considérés comme entièrement nuls, et il donfia le com«

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mandement de ses troupes au général de Laugier, en le priant de ramener les rebelles à la soumission, mais d éviter autant qu'il serait possible l'effusion du sang.

Le général de Laugier, obéissant aux ordres de Léopold, réunit quelques centaines d'hommes sur la frontière septentrionale de la Toscane, et se prépara à soulever le pays entier contre le nouveau gouvernement ; mais, malgré tous ses efforts et quelques tentatives du eftté de Livourne, il ne put réunir qu'un corps d'armée très-peu considérable.

Voulant alors tenter d'autres moyens, il rédigea et fit distribuer dans les provinces une proclamation dans laquelle il annonçait que l'armée piémontaise se répandait sur les frontières des États de Carrare et de Massa pour soutenir à main armée la cause de Léopold.

Cette proclamation jeta le trouble dans toute la Toscane; le gouvernement provisoire reconnut l'urgence d'imposer silence au général de Laugier; on le déclara traître à la patrie, et une armée sous les ordres du général d'Apis partit pour combattre les rebelles.

Guerazzi lui-même voulut diriger l'expédition ; il partit de Florence, laissant à ses collègues le soin de veiller à la conduite des affaires, et il s'avança avec les troupes vers la petite ville de San-Pietra, que de Laugier avait occupée et mise en état de siège.

La marche de l'etpédition fut rapide : le colonel Pe*

tracchi entra à Varezzio sans coup férir, et au milieu dés acclamations enthousiastes de la population. Au 24 février, à l'approche de Guerazzi, les Toscans de Laugier déclarèrent qu'ils ne voulaient point combattre contre leurs compatriotes, et déposèrent aussitôt les armes. Guerazzi proclama, au nom du gouvernement provisoire, une amnistie entière pour les rebelles, à l'exception du général de Laugier, qu'il menaçait de traduire devant un conseil de guerre. Cette amnistie hâta le triomphe du gouvernement. Le général de Laugier ne put que s'enfuir au plus vite pour se dérober à la colère de ses soldats eux-mêmes. Le 25 février, tout était rentré dans l'ordre.

L'indignation dans quelques villes de la Toscane s'était heureusement prononcée contre la tentative des rebelles. A Pise, le peuple avait demandé la mort de la mère du général de Laugier qui demeurait dans la ville. Guerazzi, ne voulant pas que le triomphe de la cause italienne fût terni par un crime, adressa aux habitante une proclamation dans laquelle on remarquait cette phrase :

« Ayant appris, disait-il, que quelques personnes du peuple, indignées par l'impie, attentat de César de Laugier, ont manifesté l'intention d'arrêter sa mère demeurant à Pise, il est of donné, sous peine de la colère du gouvernement, de respecter religieusement cette dame, attendu que c'est une assez grande douleur pour la malheureuse d'avoir porté dans ses flancs un traître à la patrie. Le gouvernement, dans la peine que lui fait

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une aussi grande scélératesse, se console par la pensée que le traître ne porte pas un nom italien. »

Cependant, malgré la victoire remportée sur les rebelles, le gouvernement provisoire rencontrait sous ses pas de nombreux obstacles; quelques-uns même de ses partisans le blâmaient de ne pas envoyer au plus tôt à Rome les trente-sept membres que la Toscane devait nommer à la Constituante italienne.

Le gouvernement, ne voulant pas prendre sur lui de décréter la forme définitive de l'État, voulait remettre entre les mains des représentants du pays le soin de se décider sur des mesures aussi importantes. Toutefois, reconnaissant la nécessité de se réunir au nouveau gouvernement romain qui lui avait déjà plusieurs fois donné des preuves de sympathie, il prit toutes les mesures nécessaires pour amener l'alliance entre les deux peuples, et, le 27 février, il proclama la conclusion d'un traité solennel avec la république romaine. Ce traité comprenait les clauses suivantes :

1° Union des deux territoires par la suppression de la ligne de douanes qui sépare les deux États ;

2° Égalisation des tarifs pour le territoire toscoromain, quànt à ce qui regarde l'introduction, l'exportation et le transit des marchandises ;

3° Réunion du double système postal et des règlements qui le régissent avec l'affranchissement facultatif, ii ai,. si

332 DKH.MÊRES LUTTES.

Rome. Elle ne fit ni l'une ni l'autre chose, et, sentant bientôt qu elle allait être impuissante à- gouverner le pays, elle se prorogea le 2 avril, après avoir remis, quatre jours auparavant, tous les pouvoirs de l'État entre les mains de Guerazzi, qu'elle investissait ainsi d'une sorte de dignité dictatoriale.

Mais là où l'élite de la nation n'avait pu rien faire, devait échouer un dictateur, tout puissant qu'il fût. Guerazzi, d'ailleurs, avait eu les mains liées par un double décret qui, en lui confirmant sa charge, lui interdisait de déterminer la forme du gouvernement de la Toscane et l'union avec Rome.

Il songea bien à implorer l'intervention française, et il nomma, à cet effet, Montanelli ambassadeur à Fans. Mais dix jours s'étaient à peine écoulés, qu'une rixe des volontaires livournais précipita la restauration.

Le 1 2 avril , quelques jeunes gens de Livourne se trouvant chez un aubergiste de Florence, après avoir fait un dîner assez copieux, refusèrent de payer la carte. L'hôtelier insista avec violence ; mais les Livournais, passant du refus à la colère la plus aveugle, l'accablèrent de coups et le laissèrent étendu sur le carreau.

La population prit fait et cause contre les assassins. Ceux-ci appelèrent à leur secours la légion livournaise, et un combat s'engagea à Florence. Bientôt les L'ivournais, battus, furent forcés de quitter la ville, et la garde nationale, qui croyait que Guerazzi s'était déclaré pour les Livournais, l'enferma dans le fort de Gino. Une commission exécutive se forma aussitôt; elle était

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composée de partisans du grand-duc. A peine fut-elle installée , quelle ordonna la dissolution de la garde nationale, celle de l'Assemblée Constituante, fit disperser les cercles, et déclara qu elle ne reconnaissait d'au, tre gouvernement que celui de Léopold.

Dès ce jour, la restauration était opérée à Florence. Néanmoins, le grand-duc ne voulut pas rentrer immédiatement dans ses États, et ce ne fut que lorsque les Autrichiens occupèrent la Toscane qu'il vint reprendre les rênes du gouvernement.

Livourne résista quelque temps encore à la réaction; mais elle dut céder enfin. Ce ne fut, toutefois, qu'à la condition de la liberté de Guerazzi, liberté que le grand-duc accorda en commuant, pour le célèbre tribun, la peine de mort en celle de l'exil.

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