CHAPITRE XXIV
Lors de la fuite du pape, nous avons yu que des protestations avaient été adressées par lui, non-seulement aux Romains, mais aussi à toutes les puissances de l'Europe. Les événements qui chassèrent Pie IX de Rome provoquèrent les notes et les correspondances de la diplomatie entre les différents États de l'Europe.
L'Espagne voulut prendre l'initiative du rétablissement du pape, et elle s'adressa aux cabinets de France, d'Autriche, de Portugal, de Bavière, de Toscane, de Sardaigne et de Naples.
Les communications des différents cabinets entre
eux sont trop importantes à connaître pour que nous n'en rapportions pas textuellement une partie.
Lors de la nomination de la junte, le ministre des affaires étrangères, Muzzarelli, avait envoyé à toutes les puissances, et particulièrement en Piémont, un ambassadeur chargé d'exposer les raisons de la conduite du gouvernement romain; il le chargeait de commenter ces paroles : B
« Les instructions réitérées envoyées à nos représen-
romain avait à cœur de voir régner la bonne harmonie entre lui et le Saint-Père, et quelles étaient les démarches que notre gouvernement avait faites pour se réconcilier avec le pontife La fermeté du gouvernement
romain, pour garantir et assurer les libertés constitutionnelles, se dévouer à la cause de la nationalité et de l'indépendance italienne, ainsi que pour repousser toute tendance exagérée de tout parti extrême, est un fait tellement notoire, que vous ne pouvez hésiter un seul instant à le rendre public avec toute tranquillité de conscience.
a La Constituante italienne, proclamée par acte du \ 6 courant, a pour base fondamentale le principe d'une fédération nationale appelée à garantir la liberté et Tindépendance italienne, sans porter préjudice à l'autonomie d'aucun État, et par cela même il est facile de voir qu'elle ne peut altérer en rien les questions pendantes entre les deux gouvernements de Piémont et de Rome.
« Une fois ceci admis et reconnu, vous voyez, Monsieur, que le gouvernement peut en toute confiance et franchement embrasser et nos principes et notre politique. Alors les deux gouvernements coopéreront d'accord au triomphe de la cause de la liberté constitutionnelle et de l'indépendance nationale. Rome comprend très -bien que les secours du Piémont peuvent la sauver de toute intervention étrangère et de toute attaque réactionnaire. Mais pour que Rome appelle à son aide le Piémont, il faut que ce dernier, à l'exemple du gouvernement romain, s'explique franchement et sans arrièrepensée; il faut que le gouvernement sarde s'unisse à Rome par une alliance loyale, et qu'il cesse toute hésitation équivoque qui ne fait qu'alimenter les soupçons et les calomnies. De cette manière, toutes les intrigues des réactionnaires se trouveront paralysées; de cette manière, le Saint-Père comprendra enfin que, pour se conserver la souveraineté temporelle, il ne lui reste qu'une seule voie, c'est celle d'une conciliation loyale et chrétienne. Nous voulons bien le pape, mais nous le voulons tel que le demandent l'esprit réel de la religion et de la liberté, les exigences des temps et de la civilisation, les besoins moraux et naturels de la nation. Nous voulons la séparation totale des deux pouvoirs, afin que l'exercice de l'un ne crée pas, comme par le passé, des obstacles à Pautre. Nous voulons le statut constitutionnel sans équivoque. Nous voulons enfin dans la Constituante italienne une fédération vraie et réelle qui délivre notre patrie commune de l'étranger.
m DERNIÈRES LUTTES.
«t Voici, Monsieur le Député, le programme du gouvernement romain. Vous en ferez l'objet des interpellations particulières et réservées qu'on pourrait adresser à votre gouvernement, et vous nous communiquerez sans délai le résultat que vous pourrez obtenir.
• MUZZARELLI. i
Malgré son libéralisme et son dévouement bien connus pour Tin dépendance italienne, Gioberti, alors ministre du Piémont, ne tint aucun compte de la liberté que les Romains avaient de se choisir la forme de gouvernement qui leur était convenable, et il chercha à contribuer pour sa part au rétablissement de la monarchie temporelle du pape. Il répondit donc à M. Bertrand de Lis, ministre de la reine d'Espagne à Turin, par une note où l'on remarquait les passages suivants :
« J'ai lu avec attention la dépêche très -importante, en date du 21 décembre dernier, que le cabinet de Madrid vous avait chargé de communiquer au gouvernement de Sardaigne pour lui proposer de faire cesser la situation déplorable où se trouve le souverain pontife.
« J'ai remarqué qu'une semblable dépèche a été éga~ lement adressée aux cabinets de France, d'Autriche, de Portugal, de Bavière, de Toscane et de ISaples. Le gouvernement espagnol, par l'effet des sentiments reli-
gieux qui l'animent vis-à-vis du chef de la chrétienté , sentiment» dignes d'une nation éminemment catholique , aurait le projet d'ouvrir entre les représentants des puissances catholiques sus-énoncées, un congrès en Espagne ou ailleurs, pour traiter des moyens de nature à produire, dans le plus bref délai possible, une réconciliation entre le pape et ses sujets, afin que le Saint-Père puisse rentrer dans le libre exercice de tous ses droits spirituels , et jouir de l'indépendance qui lui est nécessaire pour le gouvernement de l'Église.
« Je me suis fait un devoir de soumettre cet important document au roi, mon auguste souverain, et de le porter ensuite à la connaissance du ministère. Sa Majesté avait à peine appris la nouvelle des malheureux événements de Rome, qu'elle s'est empressée d'exprimer au pape toute la part qu'elle prenait à sa grande affliction. Le roi n'a pas cessé, par tous les moyens, de lui témoigner son plus vif intérêt pour atteindre précisément le but que le gouvernement de Madrid s'est proposé. Le roi et son gouvernement, animés pour Sa Sainteté du même esprit de vénération profonde qui guide le cabinet de Madrid, s'estimeraient en conséquence infiniment heureux de pouvoir s'associer aux conférences proposées par l'Espagne, et de se voir en mesure ainsi de coopérer, par tous les moyens à leur disposition, au grand résultat que le roi en attend non moins ardemment que tout autre prince ou gouvernement catholique. Le cabinet espagnol assure que dans
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ce congrès on aurait à s'occuper uniquement de la question religieuse, en faisant abstraction de la politique intérieure des États Pontificaux.
« Mais le ministère de Sardaigne, appréciant la pensée vraiment religieuse du cabinet de Madrid, doit néanmoins faire observer qu'il ne lui paraît pas probable que, dans une réunion composée des plénipotentiaires de toutes les puissances énoncées, il puisse être établi une juste séparation entre les affaires religieuses et les affaires politiques. Si Ton considère que c'est pour des causes politiques que le pape a abandonné Rome, et qu'en conséquence sa rentrée parmi ses sujets se trouve entravée par des difficultés ciWIes qu'il faudra avant tout nécessairement aplanir, la question temporelle se trouve plus étroitement liée à la question spirituelle, et l'une est mêlée à l'autre, de telle sorte que, dans la discussion, on ne pourrait pas discuter les droits spirituels sans toucher aux droits temporels du pape. En conséquence, il y aurait nécessité de traiter les deux questions dans le même congrès, ce qui serait en opposition directe avec les vues des puissances italiennes.
« Déplus, entre les gouvernements appelés à envoyer des plénipotentiaires aux conférences, on voit le gouvernement autrichien. Il n'est pas douteux que, dans ce moment, les États de la Péninsule italienne n'admettraient pas l'intervention do l'Autriche dans une semblable union, même alors que les négociations pourraient être restreintes à la partie spirituelle, com-
ROME, NÉfiOCIATIOiNS. i\\
plètement isolée de la partie temporelle. 11 faut ajouter à ces considérations que, dans la situation générale des esprits en Italie et au sein des États Pontificaux, l'intervention des puissances sus-énoncées indisposerait à l'excès les sujets du pape, et les aliénerait de telle sorte, qu'en supposant même la réconciliation obtenue entre eux par ce moyen, cette réconciliation aurait le caractère de la violence étrangère; elle menacerait alors d'être peu stable et de courte durée ; elle manquerait son but, et elle tournerait au préjudice de la religion. Le gouvernement du roi, appréciant néanmoins les idées qui ont suggéré à la haute piété de S. M. la reine d'Espagne et à son digne gouvernement le projet à lui communiqué, serait d'avis de faire de bon accord tous ses efforts pour atteindre d'une autre manière le même but si désiré pour le bien de la religion.
« Cette manière consisterait à agir directement auprès du souverain pontife pour le persuader de retourner à Rome, et à l'inviter à faire observer efficacement les lois constitutionnelles qu'il a données à ses peuples. Dans le concours des bons offices que les agents diplomatiques des diverses cours catholiques croiront devoir pratiquer pour cet important objet, on devra soigneusement éviter toute espèce de bruit ou de publicité, et surtout ce qui pourrait ressembler à une coalition quelconque.
« 11 serait enfin à désirer vivement que ces mêmes gouvernements catholiques envoyassent à Rome des
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personnêë prudentes qui donnassent de la forée au parti modéré, afin d'empêcher qu'on n'en arrivât à une scission complète avec le souverain pontife. Le gouvernement de Sa Majesté croit que ce serait Tunique moyen favorable pour régler les affaires dans les intérêts du Saint-Père, de la religion et des États Pontificaux. C'eat dans ce sens qu'il a déjà donné ses instructions aux représentants du roi à Gaëte et à Rome.
« Le président du conseil,
« GlOBERTI. »
On voit que, de ce côté, le ministre de la Sar-> daigne, enchaîné par son libéralisme, cherchait à opérer le rétablissement du pâpe par la voie impossible de la conciliation. Le cabinet autrichien ne voulut pas suivre la même marche, et il traça de la façon suivante la politique qu'il voulait suivre en cette circon* stance.
La note qu'on va lire était adressée au ministre ati* trichien accrédité comme ambassadeur auprès du gouvernement français, où M. Drouyn de Lhuys avait alors la direction des affaires étrangères :
te Parmi les questions de nature â fixer l'attention des puissances qui se porte sur l'Italie, la position anormale du souverain pontife Pie IX s'offre tout d'abord : Pie IX, autrefois regardé par acclamation générale comme le bienfaiteur et le libérateur de l'Italie
HOME, SÊGOCIATIONS. S4S
est aujourd'hui contraint de se soustraire par la fuite aux criminels attentats commis dans sa capitale, et à se réfugier sur une terre étrangère : triste spectacle que celui présenté par les crimes des hommes qui, abusant du sentiment de nationalité avec lequel ils ont prétendu agir, ont méconnu les droits les plus sacrés, bien qu'il fût évident que, à la face de la chrétienté qui se soulèverait contre eux, de tels attentats ne seraient pas tolérés.
a En fait, deux intérêts combinés démontrent la nécessité de mettre un terme à l'exil du souverain pontife et au pouvoir du parti qui a usurpé son autori té. Le monde catholique est en droit de réclamer pour le chef visible de l'Eglise la plénitude de liberté indispensable pour le gouvernement de la société catholique, cette vieille monarchie qui a ses sujets dans toutes les parties du monde. Les peuples catholiques ne permettront pas que le chef de leur Église soit dépouillé de son indépendance et devienne le sujet d'un prince étranger. Ils ne souffriront pas qu'il soit dégradé par une faction qui, sous l'égide de son vénérable nom, cherche à ruiner et à détruire son pouvoir. Pour que l'évêque de Rome, qui est en même temps le chef souverain de l'Église catholique, puisse exercer ses hautes fonctions, il faut qu'il soit souverain de Rome.
« Aussi, les États catholiques réunis ont-ils tous le même intérêt à soutenir la souveraineté temporelle de la papauté. D'autre part, les pays qui touchent aux
États de l'Église ont le plus grand intérêt à veiller à ce que ces États ne deviennent pas le siège d'une anarchie flagrante qui pourrait mettre en danger leur propre sûreté. Sans aucun doute, il appartient à l'Autriche et à la France, en qualité de puissances catholiques de premier ordre, d'élever la voix et de protester contre les crimes dont le Saint-Père a été victime. Nous pensons en outre que le roi de Naples, au double titre de souverain catholique et de voisin des États de l'Église, a le droit d'entrer dans une combinaison ayant pour objet le rétablissement du souverain pontife dans la métropole de la chrétienté, et la restauration de ses droits souverains. Tandis que les autres princes de la Péninsule ont été plus ou moins remués par la faction qui a graduellement miné leurs trônes, le roi de Naples a pu défendre son indépendance contre les attaques de la révolution.
« Le Saint-Père lui-même, en choisissant pour asile le royaume de Naples, a donné à Sa Majesté Sicilienne une preuve évidente de sa confiance personnelle en elle, soit à raison de ses qualités, soit à cause de la force du gouvernement du roi Ferdinand. C'est justice de reconnaître ces faits et de répondre à cette confiance par une conduite honorable. Nous sommes convaincus de» lors qu'il y aurait injustice et qu'il serait contraire aui vœux de S. S. de refuser notre consentement au roi de Naples (y ayant droit à tant de titres), poûr participer à cette affaire. Quant au parti à prendre pour mener ces choses à bonne fin, nous sommes d'avis que les gou-
vernements d'Autriche , de France et de Naples, aprèa s'être consultés avec S. S. à ce sujet, devront faire conjointement et simultanément au gouvernement provisoire de Rome une communication à ces fins, savoir : Considérant que les intérêts de l'Église catholique, à laquelle appartient la majorité de leurs sujets, demandent impérieusement que le chef visible de l'Église possède la plénitude de liberté et d'indépendance nécessaire pour l'exercice de sa mission apostolique; considérant qu'aux termes des traités qui lient les dites puissances, il a été décidé que la souveraineté et l'intégrité des États de l'Église seraient données au souverain pontife ; considérant que le Saint-Père a protesté solennellement contre les actes criminels qui l'ont mis dans la nécessité de quitter sa capitale, afin de conserver sa liberté d'action, et qu'il a protesté également contre l'usurpation de ses droits de souveraineté; considérant que S. S. a réclamé l'assistance, pour le rétablissement de ses droits, des gouvernements d'Autriche, de France et de Naples, qui croient de leur devoir de faire savoir au gouvernement provisoire romain qu'ils sont décidés à donner au souverain pontife l'assistance morale, et au besoin matérielle, dans le but de le mettre en état de rentrer à Rome, et d'être réintégré dans les droits de souveraineté à lui afférents ; par suite de cette détermination, ils font savoir au gouvernement provisoire qu'ils vont user des moyens les plus efficaces pour amener dans le plus bref délai un résultat pour lequel ils se sont mis d'accord.
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« 11 est possible que cette manifestation de puissances qui ont des moyens d'agir énergiquement, encourage la majorité du peuple romain, aujourd'hui tenue en respect par une minorité factieuse, à faire un terrible effort pour secouer un joug honteux, et rétablir, avec la personne du Saint-Père, Tordre et la tranquillité dans les murs de Rome. Il ne nous appartient pas de préjuger les conditions que le Saint-Père pourra agréer, attendu qu'il est, après tout, le meilleur juge de ce qu'exige une juste appréciation de ses droits et de sa dignité. Si cependant, après un certain délai dont la du* rée devra être préalablement fixée, la déclaration des puissances ne produisait pas l'effet par elles attendu, il faudrait recourir immédiatement aux moyens matériel!. Les rôles, à notre avis, pourraient être distribués comme suit : les forces navales de la France paraîtraient devant Civita-Vecchia ; une partie de l'armée napolitaine passerait la frontière des États de l'Église, pendant que les troupes autrichiennes passeraient le Pô. L'action subséquente des diverses forces dépend des circonstances; mais elle cessera dès l'instant où le pape aura repris les rênes du gouvernement, et où il se croira assez consolidé pour n'avoir plus besoin des secours étrangers. Telles ont été les pensées que nous avons soumises à l'envoyé de M. Drouyn de Lhuys.