CHAPITRE XXVI
Les derniers remparts de la liberté étaient tombés en Italie. Seule, Venise résistait encore.
Cette héroïque cité, qui avait été la première à commencer la révolution, devait être la dernière à succomber.
Comme nous l'avons vu plus haut, le triumvirat de Manin, Cavedalis et Graziani, placé au milieu d'une foule d obstacles dont les deux plus considérables étaient l'isolement de Venise et la pénurie extrême des finances, avait dû cesser d'agir d'après sa propre autorité, et convoquer une Assemblée des représentants du
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pays qui pussent défendre la ville et sanctionner, au nom du peuple, toutes les mesures extraordinaires qu'on devait prendre pour conserver à la Péninsule le dernier boulevard de son indépendance.
Les élections des représentants furent dignes du peuple que Manin commandait; l'Assemblée fut convoquée le 15 février 1849.
Les triumvirs rendirent compte des actes accomplis pendant leur gouvernement ; l'Assemblée tout entière ratifia les sacrifices qu'ils avaient imposés à Venise, et, les premières séances terminées, les représentants, répondant aux vœux de la population qui considérait toujours Manin comme premier citoyen de Venise, le nommèrent chef du pouvoir exécutif avec le titre de président.
Pépé, que nous avons vu sortir de Venise à la tête de 8,000 hommes pour faire une diversion en faveur de Charles-Albert, avait été forcé de rentrer le 3 avril, lorsqu'il avait appris la désastreuse issue de la bataille de Novare. Il devait consacrer tous ses efforts à la défense des lagunes et de là cité.
Le 27 mars, le feld-maréchal Welden, chargé par l'Autriche des opérations militaires contre Venise, avait été nommé au commandement de l'armée de Hongrie et remplacé par le général Ilaynau. Le premier acte du nouveau commandant autrichien fut d'écrire au gouvernement de Venise une lettre brutale et arrogante. Cette lettre donnait communication de l'armistice conclu entre Radetzki et le Piémont, et engageait
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la ville à faire une soumission à des conditions honorâbles : « 11 est temps encore de rentrer dans le devoir, ajoutait cette lettre ; mais, pour peu que vous résistiez, vous n'obtiendrez plus les conditions que nous sommes disposés à stipuler aujourd'hui. »
Manin , qui avait réçu cette lettre , ne voulut rien faire de lui-même; il convoqua l'Assemblée dans une séance secrète, et lut aux représentants la lettre du général Haynau. Nous devons dire qu'il n'y eut pas un instant d'hésitation dans la Chambre; tous les représentants votèrent immédiatement, au milieu d'une majestueuse unanimité, le décret suivant :
« Sous la présidence du citoyen Minottro, l'Assemblée des représentants de Venise a décrété à l'unanimité, au nom de Dieu et du peuple :
« Venise résistera à tout prix aux Autrichiens. « Dans ce but, Manin est revêtu d'un pouvoir discré- « tionnaire. »
Les premiers actes de Manin en prenant le pouvoir dictatorial dont Venise le revêtait pour la troisième fois, fut d'assurer une alliance offensive et défensive avec la Hongrie. Kossuth lui avait écrit le triomphe de la cause hongroise, et cette lettre provoqua de la part des deux peuples qui combattaient les mêmes ennemis, une alliance plus honorable que fructueuse; car, à la fin d'avril, Venise, bloquée par les
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Autrichiens du côté de la terre et du côté de la mer , était incapable de recevoir ou d'envoyer des secoure pour le triomphe de la cause libérale ,
L'escadre autrichienne, commandée par l'amiral Dahlrup, profitant du départ de la flotte sarde, fermait toute issue du côté de l'Adriatique ; en mémo temps, les troupes autrichiennes, au nombre de 30,000 hommes, cernaient Venise du côté de la terre, et se préparaient à pousser vigoureusement le siège de la ville.
Un des trois forts qui formaient le second rayon de la défense de Venise, Malghera, à quelque distance de Mestre, fut le premier attaqué ; il n'avait pour tous défenseurs que les jeunes artilleurs vénitiens et quelques corps dont l'ensemble montait à peine au-dessus de 2,000 hommes. Les tranchées furent ouvertes le 30 avril. Les Autrichiens les avaient commencées au-delà de la portée du canon. L'ancien ministre de la guerre, Paolucci, avait été chargé de la défense de Malghera. Voyant que le feu de son artillerie ne pouvait atteindre les travaux de l'ennemi, il ordonna qu'on ne tirât plus à une aussi grande distance. Cet ordre, tout sage qu'il fût, lui valut la colère et les accusations des défenseurs de Malghera, et Manin dut le remplacer dans la direction de la défense par le colonel Ulloa.
Le 3 mai, le maréchal Radetzki vint, accompagué des archiducs d'Autriche, pour presser les travaux; il se figurait (erreur commune aux réactionnaires de tous les pays) qu'à la première attaque vigoureuse Venise, tyrannisée par quelques hommes, allait aussitôt opérer
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un soulèvement eh faveur de l'Autriche. Il comptait que Malghera ne pourrait résister à ses troupes et à l'immense parc (l'artillerie que le général Haynau avait amené devant la ville.
Le 4 mai 1849, les Autrichiens commencèrent un feu terrible sur Malghera ; soixante canons tonnèrent à la fois ; les meilleurs artilleurs autrichiens pointaient les pièces. On s'attendait à voir les jeunes défenseurs de Venise hésiter devant une aussi vive attaque. Il n'en fut rien; la forteresse répondit par un feu aussi bien dirigé et peut-être plus violent. Comme elle n'était séparée de Venise que par le célèbre pont qui traverse les lagunes dans toute leur longueur, les braves volontaires de Malghera étaient encouragés par la présence 'de toute la population vénitienne, qui applaudissait à leur énergique résistance : des femmes et des enfants accoururent au milieu des dangers de tout genre pour prêter leur secours aux blessés. Le colonel Ulloa avait déployé une extrême vigueur, et, au bout de huit heures de bombardement, les Autrichiens, voyant leurs premières munitions épuisées, durent cesser le feu.
Il fallait que IVvJetzki obtînt un armistice pour s.e procurer de nouvelles munitions ; mais, alin de déguiser la véritable cause de cette suspension d'armes, il écrivit à Manin que, prenant en pitié le sort malheureux que Venise allait subir si elle résistait davantage,
il engageait paternellement ses habitants à se rendre à une dernière sommation. La capitulation proposée aux Vénitiens comprenait les articles suivants : Soumission absolue, reddition de tous les forts, de tous les vaisseaux et de toutes les richesses de Venise, et remise des armes qui appartiennent soit à l'Etat, soit aux particuliers. En revanche, il accordait à toutes les personnes qui voulaient quitter Venise quarante-huit heures pour se retirer, et leur assurait la retraite soit par terre, soit par mer. Une amnistie générale était accordée à l'armée, mais pour les sous-officiers et les soldats seulement. Manin répondit :
« Excellence, le lieutenant feld-maréchal Haynau, par sa note du 26 mars dernier, a déjà fait au gouvernement provisoire de Venise une sommation contenant les mêmes détails que la lettre qui mW parvenue hier de votre part. Les représentants de la population vénitienne ont alors été convoques, et, sur la communication du général Haynau, l'Assemblée a décrété à l'unanimité la continuation de la résistance et m'a chargé de l'exécution de ce décret; je ne puis donc donner à Votre Excellence d'autre réponse que celle que m'ont présentée les mandataires légitimes de mon pays. »
A ces paroles fermes Manin ajoutait : « qu'ayant imploré 1 intervention de l'Angleterre et de la France, il espérait que l'entremise de ces deux puissances pouvait terminer amiablement la lutte et éviter une effusion de sang peut-être inutile. *>
Radelzki répondit à cette lettre par des expressions qui témoignaient de la plus vive colère, « Toute espérance du gouvernement provisoire de Venise, disait-il, est vaine et illusoire; elle n'a d'autre but que d'induire en erreur les pauvres habitants. Dès ce moment donc, je cesse toute correspondance ultérieure. Je déplore que Venise doive subir le sort de la guerre. «Comme confirmation de ces paroles, les hostilités commencèrent aussitôt.
Les événements devaient prouver en effet que Venise, en comptant sur l'intervention de l'Angleterre et sur le concours de la France, s'abusait étrangement. Lord Palmerston, qui était à la tète du cabinet anglais, répondit aux sollicitations de Manin par une lettre sèche et dure. Le noble lord, malgré ses protestations de dévouement à la cause du progrès, disait que l'Angleterre ayant été une des puissances signataires des traités de 1815, elle ne pouvait prendre les armes en faveur de Venise, et il engageait les Vénitiens à faire leur soumission à l'Autriche. Le ministre de France, M. Drouyn de Lhuys, avait été sollicité vivement par une lettre de l'archevêque de Paris. Dans cette lettre, on remarquait des phrases dictées par les sentiments les plus nobles et les plus généreux. Monseigneur Sibour, après avoir énuméré les conditions que l'Autriche imposait à Venise, et ses droits à une indépendance consacrée par quatorze siècles de combats et de gloire, s'écriait : « Venise ne peut pas accepter de pareilles conditions ; elle est résolue à s'ensevelir tout entière sous ses ruines
hal.
avant d'y souscrire. La France, l'Europe civilisée peu* vent-elles permettre quelles lui soient imposées? Il n'y a donc plus d'union ni de solidarité entre les peuples! Il n'y a donc plus, par-dessus les droits secondaires que peuvent donner des traités anciens ou des triomphes récents, les droits éternels de la justice ou de l'humanité ! Il n'y a donc plus de principes inviolables pour garantir ce qu'il faut juste à un peuple de dignité, de force et de liberté pour ne pas mourir! » Pourquoi faut-il qu'un langage dicté par la plus généreuse inspiration se soit tu depuis devant la peur et les questions d'intérêt matériel?
Quoi qu'il en soit, la réponse de M. Drouyn de Lhuys fut plus polie que celle de lord Palmerston i mais, sous des formes honnêtes, elle n'était autre chose que la commentaire des paroles du cabinet anglais.
Pendant ce temps, le siège de Malghera continuait toujours; l'artillerie autrichienne tonnait sans cesse eontre la petite place; les troupes ennemies, malgré la fièvre et le canon des Vénitiens, poussaient le siège avec une vigueur qui tenait de la rage. Le colonel Ulloa résistait de son côté avec une suprême énergie. Quand aea boulets ne pouvaient atteindre les Autrichiens, il inondait leurs travaux en fermant les écluses des canaux de Mastre et de Losellino, et en élevant par là leur niveau de façon à noyer lea ennemis. Malgré tant d'oba-
CHUTE DE VEiNISE. m
tacles et la longueur d'un siège qu'ils avaient espéré terminer dans une journée, les Autrichiens, après vingtcinq jours, ouvraient le feu de leurs secondes parallèles. Le comte de Thurn, qui avait pris la direction de l'artillerie, avait remplacé Haynau, appelé par le cabinet de Vienne à dévaster la Hongrie .
Le 24 mai, à la pointe du jour, pent cinquante bombes à feu vomirent l'incendie et la mort sur Malgbera ; les assiégés répondirent par les détonations de cent soixante canons; cette lutte était effrayante. Depuis longtemps l'Europe n'avait pas retenti d'un tonnerre aussi formidable. Pendant trois jours le combat se soutint avec furie. Les Autrichiens avaient tous les avantages; Malghera leur servait de point de mire, et les Vénitiens, acculés dans un petit espace, et décimés par les bombes autrichiennes, étaient forcés d'éparpiller leurs feux sur toute la campagne. Le 26 au matin, la petite forteresse n'était plus qu'un monceau de ruines : ses remparts écroulés, ses bastions démolis pierre à pierre, ses débris inondés du sang des victimes, laissaient à découvert les défenseurs héroïques de Malghera.
Ulloa, cependant, voulait tenir encore; mais Manin, de concert avec Pépé, ordonna la retraite sur Venise. Cette retraite ne fit que témoigner, une fois de plus, la science et la valeur du jeune colonel. Pendant toute la journée du 26, les canons de Malghera répondirent encore aux Autrichiens. La retraite fut opérée à minuit. Ulloa quitta le dernier les décombres fumants de
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Malghera. Les pièces furent enclouées, et on jeta à l'eau toute la poudre qu'on n avait pu emporter.
Le 27 au matin, une patrouille de chasseurs styriens envoyés en éclaircurs s'approcha de la petite citadelle et la trouva abandonnée. Aussitôt les troupes s'en emparèrent, et Ton envoya un détachement du génie au fort de San-Juliano, que les Italiens avaient évacué du même coup. Mais cette dernière place avait été minée, et les Autrichiens étaient à peine installés, que le magasin de poudre éclata et fit sauter la citadelle avec tous les hommes qui l'occupaient. Le comte de Thurn, à la vue de ces monceaux de ruines qui attestaient la résistance d'Ulloa, fut saisi d'un vif sentiment d'admiration. Tous les Autrichiens rendirent justice à la valeur des assiégés, et un correspondant de la Gazette (TAugsbourg s'écria : « 11 faut rendre honneur à l'honneur! la garnison de Malghera s'est vaillamment conduite, tous ici le reconnaissent; aucune troupe du monde n'aurait pu prolonger la résistance plus longtemps qu'elle ne l'a fait. »
Le triomphe des Autrichiens ne fit qu'exciter l'ardeur de Venise. L'Assemblée, après avoir décrété que l'armée par sa bravoure, et le peuple par ses sacrifices, avaient bien mérité de la patrie, renouvela son décret du 2 avril 1 849, et déclara qu'elle résisteraità tout prix.
Des négociations avaient été entamées avec l'Autriche ; mais sur le refus de M. de Bruck, plénipotentiaire
du cabinet de Vienne, de reconnaître l'indépendance de Venise, la ville se résolut à prolonger la lutte.
La prise de Malghera laissait aux Autrichiens le passage du pont du chemin de fer; mais Ulloa, en se retirant, avait fait sauter derrière lui dix-neuf arches de cette magnifique construction. On avait disposé sur les quatre places qui s étendent de Venise jusqu'à l'endroit où l'autre communication avait été interrompue, plusieurs batteries destinées à répondre à l'artillerie autrichienne. Ce n'était plus Malghera qui se défendait, c'était Venise tout entière ; Venise, avec sa population de femmes, de vieillards et d'enfants, acceptant toutes les souffrances d'une ville assiégée, déjà réduite par la famine et bloquée de toutes parts. Néanmoins, la cité pouvait prolonger longtemps encore la lutte. Isolée au milieu de la mer par ses lagunes où les sables mouvants ne permettent l'approche ni des bâtiments, ni des troupes de terre, Venise formait le centre d'une circonférence que les Autrichiens ne pouvaient franchir, et dont le rayon le plus rapproché les tenait encore à quatre kilomètres de ses défenseurs.
Il était donc certain que le blocus et la famine étaient beaucoup plus à craindre encore que le canon des Autrichiens. Il fallait donc à tout prix organiser une commission annonaire qui réglât dans la ville la distribution des vivres. Manin plaça à la tête de cette commission Valentino Pasini. Les mesures prises par le gouvernement fûrent tellement calculées, qu'à un jour près on pouvait savoir combien de temps se prolongerait la
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résistance. La commission avait pris les mesures nécessaires pour que le prix du pain ne changeât pas pendant tout ce temps.
Vers le milieu du mois de juillet, les Autrichiens, décimés par la fièvre, suspendirent leur attaque et changèrent leur plan. L'artillerie ennemie , reconnaissant l'inutilité de son feu, et voyant que ses boulets parvenaient à peine à l'extrémité du faubourg del Canareggio, recourut à un expédient qui donnait à la portée des pièces une extension considérable. En imprimant aux canons et aux mortiers une inclinaison d'un quart de cercle, les projectiles lancés peuvent parcourir la distance de 5,000 mètres.
« Le 29 juillet, vers onze heures du soir, dit M. Anatole de la Forge , à la plume duquel nous avons emprunté plus d'une fois de poétiques détails sur l'histoire de Venise, la ville, à peine éclairée par les rayons de la lune sur laquelle passait à chaque instant de grands nuages noirs, présentait l'aspect particulièrement mélancolique d'une place de guerre endormie. Tout était tranquille autour d'elle; la. population reposait daus une sécurité profonde sous la garde des forts et des batteries dont on entendait le tir par intervalles. Saint- Marc et ses coupoles, ses porches surchargés d'azur et d'or, ses clochetons, ses colonnades, ses statues et son lion ailé, Saint-Marc était presque enveloppé aussi dans les ténèbres; de ce lieu seulement on distinguait deux petites lumières vacillantes qui brillent nuit et jour au front de la madone, pieuse image dessinée en mosaïque
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sur la muraille du temple. Quelques barques attardées glissaient en silence sur la lagune ; tout enfin respirait le repos dans cette nuit mémorable. Tout à coup, l'horizon s'illumine, une pluie de bombes, d'obus et de boulets éclate sur la ville endormie ; en un instant la population, su prise par ce terrible réveil, fut sur pied. Au milieu de l'épouvante et de la confusion générales, il y eut quelques heures d'angoisse inexprimable. De tous côtés on n'entendait que les éclats de la mitraille, la chute des projectiles traversant les toits des maisons jusqu'au premier étage; puis, sous le feu de ce bombardement formidable, les malheureux habitants à demi vêtus couraient pêle-mêle dans l'obscurité, cherchant en vain un abri. Ce triste tableau navrait le cœur. Certains quartiers plus spécialement ravagés par l'artillerie autrichienne, tels que ceux du Canareggio, San-Giacommo, San-Samuel et San-Barnaba, durent être abandonnés. Les rues et les canaux étaient remplis d émigrants qui, avec leurs effets les plus précieux, allaient se réfugier dans la partie la moins exposée de Venise : un grand nombre de ces malheureux campèrent sur la place Saint-Marc, sur la rive des tisclavom etàCastello. »
Manin avait fait ouvrir les portes du palais des do* ges, vers lequel la foule s était précipitée. L'attitude de la population, malgré la frayeur soudaine causée par
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ce bombardement, fut admirable; les Autrichiens, qui avaient préparé un grand coup, s'étonnaient le lendemain matin de ne pas voir flotter le drapeau de la capitulation sur le sommet de Saint-Marc.
Personne à Venise ne songeait à se rendre : tous les ' habitants de la ville, entassés dans un petit espace, s'encourageaient les uns les autres à supporter la faim et les souffrances de toutes sortes jusqu'au dernier moment. Le cardinal-patriarche Monico, qui avait fait, comme nous lavons vu, cause commune avec le parti rétrograde, ne se sentant aucune envie de participer aux dangers de la cause italienne, voulut mettre à profit son influence religieuse et engager le gouvernement provisoire à traiter de la capitulation.
Lorsque le peuple apprit cette nouvelle, il se laissa aller à la dernière colère ; une foule immense se porta en masse devant l'archevêché, en proférant des cris de mort contre le prélat. Le palais fut envahi, les fenêtres brisées, et, avant que le gouvernement ne pût s'interposer, on avait jeté une grande partie des meubles dans le canal. Le cardinal Monico, réfugié dans son oratoire, s'attendait d'un instant à l'autre à être victime de la colère populaire; enfin, Tommaseo put intervenir et dissiper les cohortes nombreuses des assiégeants. Le cardinal Monico, d'ailleurs, avait pu s'assurer du peu de sympathie que Venise éprouvait pour le gouvernement autrichien; car sa proposition, écrite et répandue dans toute la ville, avait à| peine trouvé quatre-vingts signatures.
Cependant, le bombardement continuait sans interruption ; le consul d'Angleterre faillit être tué par un boulet autrichien ; la maison de Manin, les palais de la Tille, les églises, les édifices, étaient sillonnés par les bombes ennemies.
A la faim, au bombardement, aux souffrances de toute nature, vint alors se joindre un autre fléau plus terrible que ceux qui avaient dévasté jusque-là l'héroïque cité : le choléra. Cette épidémie se manifesta avec une violence extrême ; elle était propagée surtout par le manque d'air et les privations des habitants entassés les uns sur les autres. Des maisons entières qu'avait épargnées le feu de l'ennemi, furent changées en tombeaux par le choléra. Quelques lignes tracées à la craie sur 'leurs portes annonçaient la mort des habitants.
Chaque jour amenait avec lui le dénouement prochain de la résistance. Les vivres commençaient à faire défaut; quelques sorties heureuses des assiégés avaient d'abord ravitaillé la ville, mais les Autrichiens, mis sur leurs gardes, veillèrent à ce que désormais les habitants ne pussent plus rien espérer de ce côté. . L'Assemblée crut de son devoir de suspendre ses délibérations. Les représentants , persuadés que la résistance allait faire de la ville une immense nécropole, se réunirent le 3 août, et prirent la décision sui-" vante :
« L'Assemblée concentre tous les pouvoirs entre les mains du président du gouvernement, Daniel Manin,
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les soldats insurgés. Arrivée sur le pont du Ri alto, la petite troupe fut accueillie par une fusillade très-vive. Tout le monde hésitait. Manin, s'avaneant alors vers les rebelles, et découvrant sa poitrine , s'écria : « Si vous voulez ma vie , prenez-la; mais auparavant il faut que vous m'écoutiez. » Cet acte héroïque et, il faut le dire aussi, le courage d'Ulloa, dissipèrent les insurgés, et Venise put espérer rester pure de toute guerre civile jusqu'au dernier moment.
Enfin, le 24 août, on négocia la capitulation. Venise ne pouvait ni vivre ni se défendre un jour de plus. Manin, une fois les négociations terminées, remit ses pouvoirs entre les mains du conseil municipal , et il se prépara, avec quarante des principaux citoyens de Venise, à prendre la route de l'exil.
Ainsi tomba, après dix-huit mois de luttes, ce dernier boulevard de la cause italienne.
Voici le texte de la capitulation de Venise.
1® La soumission aura lieu entièrement d'après les conditions de la proclamation de S. E. M. le comte Radetzki du 4 4 août de cette année. 2° La reddition complète, en tant qu'il en est parlé dans cette proclamation, s'effectuera dans le terme de quatre jours à partir d'après demain, de telle sorte qu'il sera institué une commission militaire, composée : d'une part, de LL. EE. M. le général de cavalerie de Gorzkouwski, M. le général
d'artillerie baron de Hess, ainsi que de M. le colonel chevalier Schlitter, adjudant-général de S. E. le feld- 111 are chai comte Radetzki, et M. le chevalier Schiller, chef de l'état-major général du deuxième corps d'armée de réserve ; d'autre part, de M. l'ingénieur Cavedalis, qui s'adjoindra un officier supérieur de marine.
Après que les délégués vénitiens eurent exposé la nécessité de quelques explications relativement aux dispositions contenues dans les articles 4 et B de la proclamation précitée, il fut déclaré que, parmi les personnes qui auraient à quitter Venise, on comprendrait premièrement tous les officiers I. R. ayant pris les armes contre leur souverain légitime, puis tous les militaires étrangers» de quelque grade qu'ils soient revêtus; enfin les personnes civiles nommées dans la liste qui serait remise aux délégués vénitiens.
Vu la circonstance qu'il circule actuellement à Venise une masse de papier-monnaie qu'on ne pourrait retirer à la partie pauvre de cette nombreuse population sans le préjudice le plus sérieux pour son existence ; vu en outre la nécessité de régler cet objet avant l'entrée des troupes I. R., il est statué que le papiermonnaie, qui se trouve en circulation sous la dénomination de carta communale, sera réduit à la moitié de sa valeur nominale , et qu'il aura , avec la valeur réduite sus-indiquée, cours forcé à Venise, à Chioggia, et dans d'autres localités comprises dans l'arrondissement de la ville (Estuari) (1) , jusqu'à ce qu'il soit
tl) Rayon tfe territoire fortifié de Venise.
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retiré et remplacé par les soins du conseil municipal, ce qui se devra faire dans un bref délai. L'amortissement de ce nouveau papier-monnaie se fera entièrement aux frais de Venise et de l'arrondissement précité, au moyen d'une contribution additionnelle de 25 centimes par an par chaque lire d'impôt foncier, ainsi qu'au moyen dç toutes les autres ressources financières qui pourront être nécessaires pour accélérer cet amortissement. Il ne sera point imposé de frais de guerre pour cet impôt, et ou aura égard à ceux qui sont déjà imposés à quelques Vénitiens au sujet de leurs propriétés sises sur la terre ferme. En ce qui concerne la soi-disant caria palriolica, qui est totalement retirée de la circulation, ainsi que les autres titres de la dette publique, on statuera plus tard les dispositions convenables.
Le 21, la reddition de la place et de l'arrondissement se feront de la manière suivante :
V Départ des bataillons lombards commandés par Meneghetti, de la ville de Venise et du Vénitien, pour se rendre sur la terre ferme, c'est-à-dire par Fusina.
2° Occupation des forts, le 25, tels que San-Secondo, Piazzale, San-Giorgio, San-Angelo, et celui de la s ta • tion du cÀerain de fer.
3* Départ des corps Eugeanei et des corps du Sile, le 26, par Fusina.
4* Occupation de la ville, remise de l'arsenal et de la flptte. Le 27, réunion des officiers au fort sur le Lido.
5* Départ des corps Friulani, de la Brenta et du Galateo, le 28, et dissolution des deux régiments.
6° Occupation de Chioggia, de Buranno et des districts respectifs de ces localités, le 29.
T 30 août, départ des Napolitains par mer, et occupation du fort de San-Nicolo et du Lido.
8° 31 août, départ des officiers et remise du fort sur le Lido.
Nous avons entrepris l'histoire de l'Italie en 1848; nous avons raconté tous ses efforts pour conquérir son indépendance ; la dernière ligne de ce livre doit s'arrêter aux derniers soupirs de la liberté italienne. Notre récit n'est point l'oraison funèbre de ce peuple courageux; en retraçant les luttes accomplies pour la liberté, il présente plutôt le gage du triomphe promis par l'avenir.
C'est une croyance générale que l'Italie, épuisée par vingt, siècles de productions merveilleuses et d'enfantements héroïques, n'est plus maintenant qu'une nation énervée et abâtardie. Rien n'est plus faux que cette idée : l'Italie est toujours la mère du génie et des grands hommes. Son soleil n'a pas changé; le climat fécond qui a donné au monde Virgile, Dante et le Tasse, est encore aujourd'hui ce qu'il fut autrefois. L'Italie est Vestée Y aima parens des chefs-d'œuvre et des héros.
Oto CONCLUSION .
Pour le constater, il suliït de jeter un coup d'oeil sur les plus nobles de ses enfants modernes. C'est à elle que le XIXe siècle doit les inimitables poëmes de Manzoni, la prose ravissante de Silvio Pellico, les magnifiques tableaux de Léopold Robert, et les puissantes conceptions de Rossini ; c'est chez elle que tous les grands génies de l'Europe actuelle viennent encore puiser l'inspiration.
La peinture; la poésie, la musique, ces trois grandes manifestations de tout ce qu'il y a de généreux, de noble et de puissant dans l'humanité, vont toujours chercher dans la patrie de Raphaël et du Titien la couronne et le triomphe.
Mais l'Italie démembrée, asservie, déchirée en lambeaux par la brutalité des barbares, n'est point aujourd'hui ce qu'elle pourrait être si elle avait réalisé son unité. L'esclavage qui pèse sur elle, la misère, fille de l'esclavage, le triomphe du pabre aveugle sur l'intelligence, le silence auquel elle est contrainte, sont autant d'obstacles au développement de sa féconde nature. Aussi l'antagonisme est nettement posé entre l'art et la force, entre le génie et l'oppression. L'intelligence y lutte contre le fer, etelle triomphera tôt ou tard, car Tin - . telligence seule peut émousser la pointe des baïonnettes. Tôt on tard l'Italie constituera son unité ; cette unité, qu'elle appelle tantôt par le bruit des armes, tantôl par le silence des conspirations ; cette unité, qui doit créer une nation de plus au milieu des nations puissantes de la civilisation moderne ; cette unité, enfin,