CHAPITRE III
Milan est, avec Venise, la capitale de cette partie septentrionale de l'Italie que les traités de 1815 avaient donnée à l'Autriche, sous la dénomination de royaume Lombardo- Vénitien.
De toutes les provinces italiennes; la Lombardie était donc la plus mal partagée ; car, à la douleur de ne pouvoir réaliser l'indépendance et l'unité nationales, s'ajoutait la haine de l'oppression étrangère.
la gouvernement Lombardo-Vénitien se divisait en deux attributions distinctes : le gouvernement civil au sommet, confié à un vice-roi, et le gouvernement mili-
es réveil
(aire à un général de l'Empire. Milan avait en outre ses deux gouverneurs correspondants, placés immédiatement sous les ordres des gouverneurs généraux.
Les citoyens étaient admis au pouvoir municipal; chaque canton avait ses assemblées libres, appelées congrégations, et son conseil municipal, composé des habitants sous la présidence d'un podestat ou maire choisi aussi parmi les citoyens.
Ce n'était ni du gouvernement civil, ni du gouvernement militaire au premier degré que partaient les vexations dont la Lombardie était affligée : c'était d'une administration mixte, appuyée à la fois su? l'un et sur l'autre, la police, plus odieuse peut-être à Milan que partout ailleurs.
L'impartialité qui doit guider l'historien nous fait un devoir de dire que la direction supérieure, quoique livrée aux mains des étrangers, et constituée sur une méthode presque entièrement militaire, était représentée par des hommes humains et justes. Si l'Autriche pesait de tout le poids de ses armées dans les affaires de la Péninsule, si elle se montrait l'ennemie la plus redoutable de la nationalité italienne, et ceci est très-naturel, on la voyait souvent s'interposer entre la tyrannie des princes et les souffrances des sujets. A Rome, à Naples, à Parme, à Modène, partout les Autrichiens étaient considérés par les peuples comme des protecteurs à côté des despotismes locaux qui les écrasaient. Il n'en était pas de même dans la Lombardo-Vénétie. La présence des armées autrichiennes sur son territoir#
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n'étant pas accidentelle, mais constante, et présentant tous les caractères d'une oppression étrangère, les faisait d'autant plus détester.
Cette oppression, qui ne partait que fort rarement des hautes sphères du gouvernement, se révélait à tout moment dans la police, dont le personnel, à commencer par son directeur, était en majorité composé d'Italiens.
La politique autrichienne, toujours prudente, avait voulu sans doute, par cette organisation, détourner du gouvernement, en cas de besoin, et faire endosser à la police locale la responsabilité des actes odieux.
Chose étrange, mais vraie ! dans un pays conquis, les gouvernants qui se montrent le plus tyranniques, ce ne sont pas les étrangers, ce sont généralement les nationaux, ceux que le choix du vainqueur a tirés du pays même pour administrer leurs compatriotes ! Et il y a pour cela des raisons : l'homme, par sa nature, tend toujours à élever son individualité au-dessus des autres, et cette tendance se montre tout à fait à nu là surtout où la tyrannie peut venir en aide à ce travers du cœur humain, et choisir les instruments qui lui paraissent le plus propres à l'oppression. En outre, la tyrannie qui s'exerce par des mains qui devraient être amies, semble plus insupportable encore, et provoque des réactions implacables.
Donc à Milan, la police était presque entièrement italienne, et par conséquent impitoyable pour les Italiens. Elle s'ingéniait, non pas à satisfaire l'Autriche dans les Limites du mandat qui lui était confié, mais à la satisfaire au-delà; et, pour y réussir, elle ne reculait pas devant les
moyens les plus odieux. Le gouvernement autrichien, traduit par les rigueurs des agents milanais , n'avait plus seulement le caractère d'une domination étrangère, mais il prenait en outre celui d'une oppression barbare. Autant les fonctionnaires étrangers cherchaient à atténuer la fausse et criminelle position d'un gouvernement en-* vahisseur vis-à-vis d'un pays conquis, autant les fonctionnaires italiens s'étudiaient à opprimer leurs compatriotes. Ni les lettres, ni les libertés de la famille, ni les sentiments les plus légitimes n'étaient respectés. La pol ice était partout, elle souillait tout de sa présence, et les choses, en 1846, en étaient arrivéesà ce point, que chaque citoyen étaitcontraint de se défier même de sa famille.
A côté des agents de police qui pesaient en temps de paix sur la capitale de la Lombardie, il faut ranger les soldats étrangers qui se livraient en temps de guerre aux derniers excès. Mais, de même que la police n'était pas autrichienne, de même aussi les plus barbares d'entre ces militaires n'appartenaient pas spécialement à l'Autriche ; beaucoup étaient Croates.
Élevés au milieu de la misère et de l'oisiveté la plus grande, les habitants de la Croatie n'ont d'humain que la forme. Pavés, dès le berceau, comme soldats de TAutriche, ils n'ont pas à lutter contre la nécessité, et ils croupissent au milieu de la fange et de tous les vices. Leur population, répandue par hordes au milieu de la
Croatie, offre un mélange effrayant de paresse, de sauvagerie et de cruauté. Les tribus nomades de l'Afrique leur sont de beaucoup supérieures sous tous les rapports.
On ne doit donc pas s'étonner que, chez ces êtres privés d'instruction, tous les instincts féroces de la brute, mêlés aux ardentes convoitises du sauvage, s'éveillent en temps de guerre. Ils s'enivrent alors de sang et de carnage comme des bêtes fauves, et ni la discipline, ni les châtiments les plus sévères ne peuvent triompher do leurnature indomptée. Leur ignorance est telle, qu'ils ne distinguent pas même dans le pillage la valeur des objets qu'ils s'approprient. On les a vus souvent, au milieu de leurs dévastations, repousser de véritables richesses pour se disputer des objets sans valeur dont le brillant les avait éblouis.
L'Autriche était donc, soit pendant la paix, soit pendant la guerre, si mal représentée par ses agents et par ses soldats, qu'elle ne pouvait apparaître aux yeux de laLombardie que comme une puissance barbare. Tous les excès retombaient sur elle, et il faut convenir qu'elle n'en était pas entièrement innocente. Bien loin de là, quand les fonctionnaires autrichiens, rappelant aux Italiens la modération de leur conduite, rejetaient sur des Milanais les calamités qui dévastaient la Lombardie, ils oubliaient qu'ils étaient les maîtres de couper le mal à sa racine. C'est en vain qu'ils protestaient de leur ignorance des mœurs italiennes et de la nécessité de se fier à des Italiens; c'est en vain qu'ils rejetaient toute l'horreur des crimes commis en leur nom ; aucune de
leurs excuses ne saurait être prise en considération, si Ton fait surtout la remarque que depuis plus de trente ans une police brutale et une armée féroce se disputaient tour à tour l'Italie septentrionale. D'ailleurs, la première faute du gouvernement autrichien était l'occupation de la Lombardie en dépit des antipathies les plus prononcées des habitants et des insistances de toute espèce.
On le voit, nous n'avons pas prétendu faire l'apologie de la domination autrichienne ; notre désir a été seulement de rendre justice, non pas au gouvernement, toujours coupable en pareil cas, mais personnellement aui fonctionnaires autrichiens, dont la conduite semblait être une protestation constante contre la mission rigoureuse qu'ils avaient à remplir.
En 1846,1e vice-roi était l'archiduc Régnier ; le feldmaréchal Radetzki avait le commandement militaire du royaume, le général Valmoden celui de Milan. Le gouverneur civil, président, était le comte de Spaur; le maire ou podestat était Casati, et la direction de la police était confiée à Torrezani, moins odieux peut-être que le comte Bolza, ce commissaire supérieur qui avait ordonné, en 1831, les horribles représailles que les Milanais ont appelées la boucherie des arènes.
En 1847, l'esprit indépendant et patriotique de la Ix>mbardie s'était peu à peu réveillé. Les réformes pon*
tificales avaient eu, comme nous l'avons dit, un grand retentissement, et la Toscane, la première à recevoir l'impulsion, n'avait pas tardé à la transmettre aux provinces lombardo-vénitiennes.
Le Piémont lui-même, sur les limites opposées, était entraîné par la force invincible des circonstances. Tant de mouvements ne pouvaient se produire autour des Milanais et les laisser indifférents : ils se livrèrent bientôt à l'enthousiasme que leur inspirait la conduite de Pie IX.
La police, émue de cette tendance générale, comprit que la résignation des Lombards-Vénitiens n'était que passagère, et elle s'inquiéta sérieusement. Des agents parcoururent les provinces pour indisposer les esprits contre le nouveau pape ; ils suscitèrent des complots, firent écrire des libelles, et mirent en œuvre tous les moyens qu'ils jugeaient efficaces pour perdre Pie IX dans la Lombard ie. Toutes ces tentatives furent impuissantes.
Trop bien instruits à la fois par leur expérience personnelle et par l'exemple des peuples voisins, les Milanais s'abstinrent de tous complots ; ils savaient que la trahison les rend stériles ; mais ils savaient aussi que le plus grand nombre de leurs compatriotes partageaient leurs idées, et cette connaissance, ils l'acquirent par des démonstrations. Une des plus importantes se produisit le 5 septembre 1847(1).
(1) Cette démonstration n'était pas la première. Le 4 janvier
Barthéleiny-Charles Romilly, évèque de Crémone, venait d'être promu par Pie IX à l'archiépiscopat de Milan. 11 était pour les Italiens la personnification du pouvoir réformateur. L'archevêque qui avait précédé monseigneur Romilly était autrichien; c'était le cardinal Gaisruck; les habitants devaient donc se réjouir doublement d'échanger un prêtre allemand contre un prêtre italien.
La municipalité avait déployé toutes ses ressources pour recevoir dignement le nouvel archevêque : des arcs-de- triomphe avaient été dressés dans la ville sur son passage; les rues était tapissées de bannières, et une illumination générale avait été recommandée aux citoyens à l'occasion de cet événement.
Le jour de l'entrée de monseigneur Romilly, une foule immense l'accompagna, et, lorsque le soir vint constater l'entente universelle avec laquelle on avait prodigué les illuminations, cette foule se sentit forte et comprit sa puissance. Les cris de : Vive Pie IX! résonnèrent comme par enchantement au milieu d une ville restée inerte sous le poids de trente-trois années d'oppression, et des chœurs, formés en secret dans la maison de plusieurs citoyens, entonnèrent en l'honneur du Pape l'hymne même que, quelques jours auparavant, la police avait rigoureusement interdit.
1847, il y avait eu déjà une sorte de manifestation au sujet des funérailles du comte Gonfalonieri, exilé au Spielberg. La municipalité de la viilc, son podestat Casa en tote, avait elle-même joué le premier rôle dans cette manifestation.
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Le commissaire comte Bolza apparut alors, et lança au milieu de la foule des gardes de police qui voulurent étouffer h coups de sabre et noyer dans le sang la joie universelle. Des scènes de brutalité s'accomplirent, et la boucherie de 1831 allait se renouveler, lorsque Tarchevéque descendit lui-même de son palais pour s'interposer entre les soldats et le peuple désarmé.
Cet événement mit toute la ville en émoi. Le gouvernement fut plus ému encore que les citoyens. L'unanimité spontanée avec laquelle cette manifestation s'était produite lui lit croire qu'il y avait un comité secret qui dirigeait les actions populaires, et le comte de Ficquelmont, chargé des affaires étrangères, s'écria : « Il y a ici une police supérieure à la nôtre. »
Cette démonstration n'avait pas présenté, au premier abord, un caractère politique; elle en prit un en donnant aux Milanais la conscience de leur force. Chacun sentait que le moment de réaliser une liberté si longtemps refusée approchait; mais personne encore n'avait osé le dire publiquement.
Un député de Bergame auprès de la Congrégation centrale, Jean-Baptiste Nazzari, se chargea de cette tâche périlleuse. Il fit porter à l'ordre du jour, dans une des séances de l'assemblée, une demande de réformes au gouvernement autrichien.
Cette demande portait sur la nécessité de mettre fin à
la profonde désunion qui existait entre les gouvernants et les gouvernés, et d'accorder des mesures capables d'apaiser le mécontentement populaire.
En tout autre moment, une démarche aussi hardie et des paroles aussi téméraires eussent fait condamner Nazzari au Spielberg. Mais, reculant devant un acte qui ne pouvait que rompre avant l'heure une situation violemment tendue, le gouvernement de Milan crut devoir répondre par un discours dont la modération étonna vivement les membres de la Congrégation centrale.
11 déclarait dans ce discours que le cabinet autrichien était très-disposé à aller au-devant des désirs de la Lombardie ; qu'il ferait donc en sorte de ne pas se laisser prévenir par le mécontentement populaire, et il terminait en rappelant à la Congrégation qu'elle devait, à l'avenir, s'abstenir de motions extraordinaires, et ne pas sortir de ses attributions en touchant à la politique.
Mais la seule action de Nazzari avait été suffisante pour remuer la ville entière, et les citoyens se pressèrent chez le député pour le féliciter de son énergie. Les dames elles-mêmes ne furent pas les dernières à le complimenter sur son courage civique.
Cette seconde démonstration était de nature à désorienter la police, car elle était produite par les personnes les plus distinguées de Milan. Des courriers furent donc expédiés par le gouverneur à la cour d'Autriche, pour savoir quel était le parti à prendre en pareille circonstance.
Pendant qu'à Milan Nazzari se faisait l'interprète de
l'opinion publique, à Venise M. César Cantù avait soulevé un égal enthousiasme par un discours prononcé au Congrès scientifique de septembre. Quelque temps après, la Congrégation de la ville enregistra deux réclamations : Tune, de Tommaseo, sur la presse; l'autre, de l'avocat Manin, sur les réformes à réaliser. Cette dernière pétition fut contre-signée et appuyée par le député Morosini ; car Manin, à cette époque, n'était pas encore membre de l'Assemblée . Le gouvernement autrichien donna alors sa réponse aux courriers de Milan en faisant saisir et jeter Tommaseo et Manin dans les cachots.
La crise inévitable approchait donc rapidement; toutefois, on était loin de prévoir le terme auquel aboutiraient ces mouvements confus, lorsque les événements du 3 et du 4 janvier vinrent précipiter le cours des choses.
Pendant que les hommes intelligents de Milan protestaient en se pressant à la maison de Nazzari, le peuple cherchait, de son côté, à signaler par des faits éclatants son antipathie contre l'Autriche. Ne pouvant se refuser aux impots directs auxquels il était soumis, il voulut au moins se soustraire aux impôts indirects.
Des petites circulaires imprimées ou écrites parcourent les maisons, et particulièrement les théâtres et les cercles : elles faisaient connaître les bénéfices que le gouvernement réalisait grâce à l'impôt sur le tabac. Ces
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bénéfices ne s'élevaient pas pour les cigares à moins de deux millions de florins sur trois millions que les bureaux débitaient annuellement. Elles ajoutaient déplus que l'Amérique, lors de la guerre de l'Indépendance, n'avait pas hésité à s'abstenir de l'usage du thé, qui formait le revenu le plus lucratif du gouvernement oppresseur, et elles encourageaient les Milanais à suivre cet exemple .
L'adhésion universelle qui accueillit ces propositions est incroyable. Les deux premiers jours de la nouvelle année, on ne vit fumer dans les rues de Milan que les soldats, les gardes de police, et quelques individus ignorant le complot. Les gamins milanais, aussi audacieux et aussi remuants que les gamins de Paris, poursuivaient de cris et de huées tous les fumeurs, et surtout ceux qui appartenaient à la police. Beaucoup, parmi ces derniers, pour échapper aux insultes devenues de plus en plus sérieuses, furent forcés de jeter leurs cigares.
Après être restée deux jours sans donner le moindre signe d'existence, la police envoya, le 3 janvier, dans la soirée, une bande de soldats croates et hongrois qui envahit la Corsia di Servi, le cigare à la bouche et le sabre à la main. Cette troupe se jeta alors au milieu des citoyens assemblés, et, sur quelques provocations des gamins, frappa indistinctement toutes les personnes qu'elle rencontra sur son passage.
On remarqua que les sabres étaient tout nouvellement affilés, et que les Croates étaient plus qu'ivres. Plusieurs
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personnes prétendaient avoir été averties de ce guetapens dans la journée. On disait même que la police
transporter les blessés.
Quoi qu'il en soit, cette rixe dégénéra en véritable boucherie. On releva soixante et une victimes, dont douze étaient des vieillards et des enfants, et on compta cent treize blessures sur quarante individus, frappés presque tous à la tète.
Nulle résistance ne pouvait être opposée; les citoyens n'avaient pas d'armes ; la foule fut donc forcéé de se retirer au milieu du plus grand désordre, et la ville entière s'émut d'un pareil attentat.
Quand les troupes rentrèrent à la caserne, le gouverneur militaire, le général Walmoden, leur reprocha leur infâme conduite : — « Si vous aviez à vous venger des Milanais, dit-il, que ne leur douniez-vous des armes avant de les assassiner ? »
Le curé de la cathédrale, Oppizoni, vieillard octogénaire, à la nouvelle de cette affreuse scène, se fit transporter chez le vice-roi pour protester : — « Prince, s'écriat-il quand il fut arrivé en sa présence, j'ai été témoin de bien des malheurs ; j'ai assisté aux invasions de la Russie, de la Franco et de l'Autriche; mais jamais je n'ai vu égorger des citoyens désarmés. Je viens, comme chrétien et comme prêtre, dénoncer ces assassinats à Votre Altesse Royale. »
t* RÉVEIL.
Le comte Borromeo, grand dignitaire du royaume, arracha le même jour ses décorations, en disant : — « Ma toison d'or a été trop souillée aujourd'hui du sang de mes compatriotes pour que je puisse la porter désormais. »
Le lendemain, on apprit que la police avait fait arrêter deux cents personnes, et que plusieurs blessés avaient été incarcérés et privés des soins nécessaires; deux d entre eux succombèrent à la gangrène qui se mit dans leurs blessures.
Le -podestat Gabriel Casati se rendit, à la tête de la municipalité, chez le gouverneur civil et chez le comte de Ficquelmont pour demander raison d un pareil attentat. On lui promit d'en informer le maréchal Radetzki et de faire consigner les troupes, mais à la condition que le pouvoir municipal garantirait la tranquillité de la ville. Casati s'engagea à assurer le calme, et il tint parole.
A l'occasion de cette démarche, l'archevêque Romilly, prêchant quelques jours après dans la cathédrale de Milan au milieu d'un nombreux concours de fidèles, termina son discours par ces paroles :
« Frères, prions Dieu, afin qu'il rende plus justes et plus humains ceux qui nous gouvernent. »
La municipalité avait obtenu l'autorisation de publier une proclamation afin de blâmer la conduite des soldats, tout en engageant la ville à se tenir momentanément tranquille. La police ne se tint pas pour battue; elle publia et fit afficher sur tous les murs de Milan un
avis provocateur. Elle y déclarait audacieusement que les citoyens eussent à ne pas se mêler aux rassemblements du peuple, car on ne ferait en pareil cas aucune distinction de rangs ou de personnes.
Cette recommandation était en quelque sorte l'épitaphe funèbre du conseiller royal, Carlo Manganini, qu avait été tué par les Croates dans la journée du 3 janvier.
xMalgré la proclamation de la municipalité, la rumeur devint telle, que le vice-roi promit d'écrire à l'empereur, et d'appuyer de sa main la réclamation des Milanais aux pieds du trône impérial. Il assurait de nouveau le bon vouloir du cabinet autrichien pour la Lombardie, et conjurait les citoyens de respecter l'ordre et le gouvernement en attendant la réponse impériale.
Cette réponse ne se fit pas longtemps attendre, mais elle était exactement contraire à ce qu'avait promis le vice-roi. Loin d'exaucer les vœux des Lombards et d'apparaître comme un gage de bonne volonté, elle semblait une provocation et un défi. Néanmoins, malgré la contradiction de cette missive avec son langage, le vice-roi la fit afficher dans les rues.
En voici le texte :
« Les événements qui ont eu lieu à Milan dans les journées des 3 et 4 courant, sont parvenus à ma connaissance. J'ai dû m'apercevoir qu'il existe dans le royaume Lombardo-Vénitien une faction qui tend à ital. i;
Si RÉVEIL.
renverser 1 état actuel de l'ordre politique. J'ai déjà fait
tout ce qui était nécessaire pour le bien et la satisfaction des désirs de mes provinces italiennes; je ne suis pas disposé à faire davantage. Votre Altesse fera connaître mes sentiments à mes sujets du dit royaume. J'ai confiance dans la majorité de la population pour éviter à l'avenir des scènes aussi regrettables. En tous cas, je compte sur la valeur expérimentée et sur la fidélité de mes troupes.
« Ferdinand. »
En même temps que cet acte était affiché dans les rues de Milan, le feld-maréchal Radetzki publiait dans les casernes l'ordre du jour suivant :
« Soldats!
« Sa Majesté l'Empereur étant déterminé à défendre le royaume Lombardo-Vénitien comme toute autre partie de ses États, aussi bien contre une attaque ennemie intérieure qu'extérieure, suivant ses droits et son devoir, m'ordonne, par la voix du président du conseil aulique de guerre, de communiquer aux troupes qui se trouvent en Italie sa détermination, sûr que sa volonté trouvera un appui solide dans la valeur et la fidélité de l'armée. Soldats I vous venez d'entendre les paroles de l'empereur ; je suis fier de pouvoir vous les rapporter. Contre votre valeur et votre fidélité se briseront les efforts du fanatisme et cette manie perfide des
miun. ss
innovations, oomme Be brise le verre fragile contre les rochers solides.
c Elle est encore ferme entre mes mains, cette épée que je porte depuis soixante-cinq ans, et qui a fait ses preuves dans plus dune bataillle ; je saurai l'utiliser encore quand il s'agira de défendre la tranquillité d'un pays si heureux jusqu'à ce jour, et qui est menacé actuellement d'une misère inévitable par des factieux frénétiques.
a Soldats 1 votre empereur compte sur vous, et votre capitaine se fie à vous. C'en est assez ! Qu'on ne nous force donc pas à déployer le drapeau glorieux de l'aigle à deux têtes, car on verrait que la force de ses griffes n'est pas encore éteinte.
« Que notre devise soit : Aide et protection aux citoyens tranquilles et fidèles ; haine et destruction implacable à l'ennemi qui ose, en traître, attenter à la paix et au bonheur des peuples.
« Milan, 15 janvier 1848. »
Ce ne fut pas à Milan seulement que se produisirent des faits de ce genre. Les mêmes scènes furent renouvelées dans plusieurs autres villes de l'Italie septentrionale, et plus particulièrement à Pise, à Padoue et a Brescia. Nous jugeons inutile de les rapporter ici ; nous nous oontentons de les rappeler, afin d'indiquer que, au début de l'année 1848, les provinces italiennes placées
sous la domination de l'Autriche commençaient à secouer la torpeur qui les avait si longtemps paralysées. Le despotisme ne se manifeste jamais plus vivement que lorsqu'on cherche à vouloir s'en délivrer.
Forts de l'indignation générale et des protestations illustres qui avaient traduit auprès du gouvernement autrichien la réprobation inspirée par les scènes du 3 janvier, les Milanais, qui avaient commencé par se refuser à fumer les cigares des manufactures impériales, continuèrent par repousser Jes billets des loteries qui étaient placées sous le patronage du gouvernement autrichien (1).
La Corsia di Servi, jusque-là le rendez-vous de tous les promeneurs, fut désertée par une entente unanime. Les Milanais ne la nommaient plus que Corso scelerato. Toute la foule se porta vers la rue qui conduisait à la porte de Rome» et à laquelle on avait donné le nom de Corso Pio IX. Cette rue, jusqu'alors, avait été une des plus solitaires de Milan. Toute la ville se fût affiliée à une société secrète, qu'il n'y aurait pas eu d'entente plus unanime. Les citoyens y affluaient de toutes parts. A la coiffure et aux chapeaux ordinaires avait succédé la mode des chapeaux a la Calabraise, et les habits de drap étaient remplacés par des habits de velours dont
(1) Ces loteries, d'ailleurs, n'avaient pas seulement le caractère d'immoralité qu'offrent toutes les loteries, elles présentaient de plus celui d'une spoliation. L'administration ne recevait que des florins d'Auguste, et ne payait qu'avec dos florins de Vienne, et les premiers valent deux tiers de plus que les seconds.
l'étoffe provenait des manufactures nationales. La spontanéité avec laquelle une population de 200,000 âmes se soumettait aux idées les plus bizarres, pourvu qu elles fussent hostiles à l'Autriche, apparaît comme un fait inouï dans l'histoire des peuples. La police, de plus en plus effrayée, et désespérant de mettre la main sur le comité secret qui, à son avis, semblait diriger les manifestations, arrêta un grand nombre d'individus. Son inquiétude était telle, qu'elle incarcérait les personnes les plus distinguées de la ville. On disposait du sort des prévenus sans aucune forme de procédure. C'est ainsi que le marquis Rosaly, le comte Battaglia et le marquis Soncino-Stampa, surpris au milieu de leur sommeil, furent jetés dans des voitures et dirigés provisoirement sur Lubiana. On les considérait comme faisant partie des meneurs du mouvement. Les perquisitions opérées dans le domicile des proscrits ne purent cependant aboutir à aucun résultat.
Le podestat avait fait de nouvelles réclamations auprès du gouvernement ; mais celui-ci sentait trop bien l'accroissement de l'indignation populaire pour y accéder. Les arrestations se multiplièrent; les Milanais y répondaient par des manifestations plus nombreuses chaque jour; leur mot d'ordre était : persévérance.
Les révolutions de Sicile et de France n'étaient pas de nature à diminuer l'ardeur de la ville; l'insurrection était dans l'air, elle n'attendait qu'une occasion pour éclater.