‹ Histoire de l'Observatoire de Paris de sa fondation à 1793Chapitre 25 sur 61 · NIER · texte numérisé non relu

NIER

Picard part pour le Danemark en juillet 1671, accompagné de Villiard. Il en revient vers le milieu de 167'i, avec Villiard et Rœmer. Des affaires domestiques rappellent aussitôt en Anjou, d'où il part pour le Languedoc. Il est encore à Montpellier le 11 juin 1678. Le 9 juillet, il est à l'Observatoire.

En 1674, voyage à Lyon et en Provence; le départ a lieu le 7 mars. Il revient le 8 juillet, et en septembre il est occupé aux nivellements le long de la Seine et du Loing.

En janvier 1676, on le retrouve à l'Observatoire. C'est pendant cette année et la suivante qu'il s'occupe avec Cassini de la mire de Montmartre.

Au mois de janvier 1677, il observe dans sa maison de la rue des Postes. Il revient à l'Observatoire le 19 mars. En mai et juin, puis en septembre, il est occupé aux nivellements de Roquencourt. Une chute où il est blessé grièvement interrompt ses travaux.

Le 20 mars 1678, il observe Téquinoxe avec Cassini.

En juin 1679, il est en voyage en Bretagne avec La Hirc. En 1680, les deux observateurs sont à Rayonne le 8 septembre, puis à Bordeaux et à Royan.

Le 19 août 1681, nouveau voyage. Pendant que La Hire est dans la Flandre et l'Artois, Picard travaille sur les côtes de la Bretagne et de la Normandie.

Le i** janvier 1683, Picard et La Hire sont en conférence avec Cassini à l'Observatoire. Picard y continue ses observations jusqu'au ]i septembre de cette année. Il meurt le 12 octobre.

Sur les observations de Picard à l'Observatoire, consulter VHistoire céleste de Le Monnier.

LE REGIME DE l'oDSEH V ATOI R K . 20I

1679, ses appointements sont portés à 1600 livres; il reçoit en outre 4oo livres pour son voyage en Angleterre. .Enfin, la dernière année de son séjour en France, en 1680, il reçoit 8200 livres de pension et 1000 livres de gratification « en considération des découvertes qu'il a faites en astronomie ». En même temps Colbert faisait payer 3ooo livres d'une part, 2 5oo livres d'une autre à l'horloger Thuret, pour la construction du planisphère de Rœmer et de sa machine à éclipses (*).

Comment, en présence de cette progression rapide de la pension de Rœmer, soutenir que Cassini était parvenu à lui nuire dans l'esprit de Colbert et s'était opposé à la réalisation de ses idées? Peut-on croire que ni lui ni Picard n'ont pu obtenir la somme nécessaire à la construction d'un quart de cercle ou d'une lunette méridienne, quand les constructeurs ordinaires de l'Académie, Thuret, Tanguy, Butterfield, Lebas, Gosselin, sont à chaque instant portés dans les Comptes des Bâtiments pour des sommes considérables; est-il vrai que J.-D. Cassini se soit jamais montré jaloux des découvertes de Rœmer et qu'il ait cherché à lui nuire dans l'esprit du roi et de Colbert? Dans le récit des visites de Louis XIV et du roi d'Angleterre à l'Académie et à l'Observatoire, nous voyons Cassini faire admirer à ses illustres visiteurs les planétaires et la machine à éclipse de Rœmer; c'est lui qui l'avait présenté à l'Académie : ce n'est pas là le fait d'un concurrent jaloux.

Le vrai motif du retard apporté à l'exécution de la lunette méridienne est donné par Rœmer dans une lettre qu'il écrivait à Leibnitz le i5 décembre 1700 [Miscellanea berolinensia, continuatio H, 1727, p. 276). Après s'être excusé d'avoir tardé à répondre à une lettre antérieure, Rœmer ajoute :

«c E\ magna proinde cogitalionum farrajine, hac vice desumam articulum de Instrumento, cui uni aptum sediOcium jam per XXV annos exoptavi, sed nunquam oblinere Jicuit, omni ex parte voto salisfaciens. »

Rœmer se plaint de n'avoir pu, pendant vingt-cinq ans, trouver nulle part un emplacement tout à fait propre à l'installation de sa

(' ) Les Comptes des Bâtiments mentionnent en outre diverses sommes payées à des entrepreneurs pour travaux faits à l'appartement de Rœmer à l'Observatoire.

101 CHAPITRE Xlll.

lunette méridienne. II ny avait' pas en eflfel à l'Observatoire un endroit qui lui offrit deux inurs solides entre lesquels il eût pu placer son instrument et d'où il eût pu voir tout le ciel du nord au sud. A Copenhague, où il était le maître, Rœmer ne fut pas d'abord plus heureux et il dut se décider à établir son instrument dans sa propre maison (Obserçatoriiim domesticum) en attendant la construction de l'Observatoire qu'il appela Tusculanum. Rœmer n'a pas établi sa lunette méridienne à l'Observatoire de Paris, parce qu'il ny avait là aucun endroit pour l'y placer. Perrault, en i66^, ne pouvait prévoir une découverte dont la première idée date de 16^5.

Reste la dernière accusation de Delambre, la plus grave, car ce ne sont plus des personnes qui sont lésées dans leurs intérêts, c'est l'Astronomie elle-même qui est délaissée dans sa partie la plus sérieuse, ce sont les travaux d'un grand observatoire qui sont détournés de leur véritable voie pour la satisfaction d'une vaine gloriole de découvertes faciles. Picard et Auzout avaient demandé la construction de l'Observatoire pour y établir de grands muraux, des instruments propres à déterminer les ascensions droites et les déclinaisons des astres, les réfractions, les parallaxes et tous les fondements de l'Astronomie. Cassini fit ajourner les plans de Picard, poursuivit avec ardeur les recherches de rotations, de formation des taches solaires, de découvertes de satellites^ et négligea entièrement l'Astronomie véritable, pour courir après des notions, très curieuses sans doute, mais qui ne seront jamais que d'un intérêt très secondaire. |

Quel était donc le programme de Picard? Ce savant l'aiexposé à deux reprises devant l'Académie; une première fois dès \i 666, il propose de construire pour le Soleil et les Planètes des Tablas plus exactes et plus complètes que les Tables Rudolphines. En octobre 1669, il revient sur son programme avec plus de détails. Je transcris ici le procès-verbal de la séance dans laquelle il fit sa Communication (Registres des Procès-verbaux de ^ Académie des Sciences^ t. V, i66g, p. 226*; la date du jour n'est pas indiquée).

« La Compagnie estant assemblée on a continué à délibérer des choses auxquelles il est à propos de travailler cette année pour ravancement de

LE RÉGIME DE L*OBSER V ATOI RE . '203

l'Astronomie. Sur quoy M*^ Picard ayant esté prié de dire son avis a lu le mémoire qui suit :

« Je ne parleray point ici des observations dont on peut être adverly par les ÉphémérideSf je diray seulement à l'occasion d'une Eclipse de soleil qui doibt arriver sur la fîn d'avril prochain et qui doibt paroislre totale en Hybernie et en Ecosse ; qu'il serait bon de ménager quelques correspondances dans ces pays là pour beaucoup de particularitez qui seroient à observer.

» i^ D'autant qu'il paroist par le Journal des Observations que j'ai faictes jusques icy, que toutes les Tables du Soleil sont défectueuses, il est à propos de continuer avec un soing particulier de prendre les hauteurs méridiennes du Soleil. Et pour cet effet mettre le grand quart de cercle en estât d'y servir.

» 2® Il seroit aussi nécessaire de commencer dès à présent à faire autant qu'il sera possible une table des réfractions exprez pour Paris» suivant les différentes saisons, et mesme suivant les différents changements de temps, marquant en mesme temps les vents et la constitution du Thermomètre pour voir si les changements qui arriveront aux. réfractions ne seront point accompagnez de quelque marque certaine. J'ay quantité d'observations des hauteurs du Soleil prises à égale distance devant et aprez midy, dont il «erait bon de calculer l'heure pour voir la différence qu'il y aura ave<l'heure calculée et celle des horloges à pendule mises à costé, ce que j'ay faict pour rectifier les horloges, mais qui pourra servir à connoistre les réfractions.

» 3" Comme j'ay découvert l'Esté dernier qu'on pouvait voir les Esloiles fixes en plein Soleil, je serois d'avis de suivre journellement celles qui se trouveront propres à cela, tant pour trouver leurs ascensions droites immédiatement et indépendamment, ce qui n'avoit point encore esté faict que pour déterminer les Solstices aussi facilement qu'on peut avoir les Equinoxes et mesme trouver journellement les Equations du temps.

» 4° Il sera bon aussi de continuer avec une attache particulière les observations des Diamètres du Soleil et de la Lune pour tascher de descouvrir certaines irrégularités qui se rencontrent dans la suite des observations principalement du Soleil, car par exemple au Solstice dernier le Soleil a paru un peu plus grand qu'à celuy qui avait précédé, Et présentement il est plus petit de 4 à 5 secondes qu'il n'était il y a un an. Outre que par la proportion des distances du Soleil trouvées réciproquement par les diamètres observez pendant une mesme année, la ligne du mouvement annuel, quoyque fort approchante du cercle, est pourtant accompagnée de quelques irrégularitez desquelles on ne pourra rien juger qu'après une longue suite d'expériences. Outre ces observations qui sont à faire journellement, il y a un avis à donner qui me semble estre d'importance, Et qui concerne une chose qui seroit à faire en attendant que l'Observatoire fut achevé. On ne doute point que l'Observatoire ne doive servir au rétablissement de l'Astronomie et à fonder des Tables plus justes que les Rudol-

204 CHAPITRE Xlll.

phines, d'autant qu'outre les observations de Tycho-Brahé nous aurons encore la justesse des nostres après un intervalle de temps assez notable, nnais pour pouvoir comparer les expériences faites ici avec celles de Tycho- Brahé et substituer le méridien de Paris au lieu et place de celuy d'Uranibourg, il est nécessaire de sçavoir exactement la différence de longitude qu'il y a entre ces deux méridiens, et pour cet effet il faudrait avoir des déterminations des satellites de Jupiter correspondamment faictes entre ces deux lieux. II seroit niesme bien qu'on eut pris de nouveau la hauteur du Pôle du lieu où estoit Uranibourg tant pour comparer nos instruments avec ceux de Tycho que pour voir quelle foy on doibt avoir à ses observations, comme il fit luy même à Copernic envoyant exprez en Prusse pour vérifier la hauteur du Pôle que Copernic avait supposée et à laquelle il se trouva erreur de prez de trois minutes. »

Voilà quels étaient les desiderata de Picard. Vojons maintenant le plan des travaux que Cassini suivit et fit suivre à ses élèves.

Parmi les papiers de J.-D. Cassini conservés aux archives de l'Observatoire, j'en trouve un intitulé : Instructions à ceux qui traînaillent à r Observatoire (D. i . i3). C'est le programme, écrit en entier de la main de Cassini, des observations auxquelles devaient se livrer chaque jour de beau temps ses élèves, Couplet d'abord, puis Sédileau, Monti, Polhenot et plus tard Maraldi ; ces instructions techniques très détaillées peuvent se résumer en quelques lignes. Chaque jour, on devra observer le Soleil à son lever et à son coucher, en mesurer le diamètre apparent, puis continuer ces observations après le lever et avant le coucher à des hauteurs correspondantes. On fera de semblables déterminations pour les planètes et pour la Lune ; elles serviront à déterminer les réfractions et les parallaxes au voisinage de l'horizon ; on les fera encore sur des étoiles de première grandeur qui se voient le jour et la nuit, pour savoir s'il y a des différences entre les réfractions du jour et de la nuit. On observera les mêmes astres à leur passage au méridien pour en déduire les corrections des Tables.

Ainsi les points sur lesquels Picard a insisté, ce sont précisément ceux dont Cassini impose l'étude à ses élèves : les déterminations d'ascension droite et de déclinaison du Soleil, des étoiles et des planètes, les réfractions et les parallaxes, et la correction des Tables astronomiques.

Pour mettre en œuvre ce plan d'observations, Cassini avait fait construire, dès son arrivée à l'Observatoire, de nombreux instru-

LE RÉGIME DE l'oDSER V ATO IR E . 205

ments que nous connaissons déjà : deux quarts de cercle muraux, plusieurs quarts de cercle mobiles, un azimutal pourvu de deux cercles entiers, des machines parallactiques munies de mouvements d'horlogerie et de micromètres.

Sans doute, au moment de son arrivée en France, J.-D. Cassini était encore sous Tempire des idées qui prédominaient dansTAslronomie ancienne. Nous Tavons vu attacher une importance exagérée à l'établissement d'un grand gnomon, vouloir rétablir au sommet de la tour de TOuest le scaphe des astronomes d'Alexandrie. Mais il est certain aussi que, dès les premiers temps de son séjour à Paris, il sut se rendre à l'influence des idées de Picard, et c'est un mérite qu'il serait injuste de méconnaître. Le scaphe ne fut jamais construit; le gnomon ne servit qu'à régler les horloges et accidentellement à déterminer Tobliquité de l'écliptique. A l'aide de ses quarts de cercle, J.-D. Cassini fit à Paris les observations correspondantes à celles de Picard en Danemark et à celles de Kicher à Cajenne. Avec la collaboration de ses élèves, il rassembla les éléments d'un Catalogue d'étoiles, perfectionna les Tables du Soleil, étudia les réfractions, et en donna les premières Tables un peu exactes (').

Les observations faites par J.-D. Cassini et ses élèves à l'Observatoire de Paris depuis le mois de septembre 1671 sont contenues dans une série de registres conservés aux archives de l'Observatoire. Je transcris ici les indications données à leur sujet par M. Bigourdan dans Ylnventaire des manuscrits de la Bibliothèque de cet Observatoire :

Gassim I, Journal des observations faites à l'Observatoire royal de

Paris, 167C-1674; regisires in-fo aul.

» Ces registres dont la fin est ordinairement consacrée à des calculs, sont tous rédigés en latin, et les observations y sont inscrites dans l'ordre chronologique. Voici les dates des observations extrêmes de chacun de ces

registres :

1 1671. Sepl. 14 — 167^1. Janv. 3o.

2 1672. Févr. i — 1672. Mai a().

3 1672. Mai 27 — 1672. L^éc. 3i.

4 1673. Janv. i — 1673. Mars 3i.

5 1G73. Avril I — 1673. Juill. 2G.

6 1674- Avril 7 — 1674. Juin i5.

(') Lliypolhèse sur laquelle sonl fondées les Tables de réfraction de Cassini

» Ensuite H y a jusqu'à 1680 une lacune qui existe depuis très long^letnps, car Gassini IV, dés 1770, chercha vainement les registres correspondants.

» Gassini I, Journal des observations faites à V Observatoire royal de Paris, i68o-i683; i registre in-f» et divers cahiers, les uns in-f*, les autres in-4°.

» 1680 Janvier 1 — 1680 Mai 23. Gahiers et feuilles in -f" détachés qu'on a places en tête de D. 1. 8.

» 1680 Mai 18 — 1681 Décembre aS. 2cahiet*s in-4* formant le n* D.i. 7.

n ]68-2 Janvier i — i683 Avril 17. Registre bien complet formant le no D. 1. 8.

» G'est à partir du commencement de ce registre que les observations de Gassini I sont écrites en français.

» i683 Avril 18 — i683 Août 11. 4 cahiers in-f* placés à la fin de D. i. 8.

u Ge Journal se continue ensuite par les registres D. 3. i-3o et suivants. La copie faite par Gassini III (D. 2. i3-2i) commence au i^*^ janvier 1682.

» Journal des observations faites à V Observatoire de Paris, 1683-1798 ; 59 registres tous in-4'* à l'exception de D. 3. 19 qui est in-8'*. — Ge Journal fait suite à D. 1. 1-8 et on n'y trouve que de petites lacunes aisément explicables par de courtes absences; il présente donc une suite ininterrompue d'observations faites pendant plus de cent ans. Jusqu'à la fin de 1693 il est presque tout entier écrit de la main de Gassini I; alors apparaît l'écriture de Maraldi I qui devient de plus en plus prépondérante pour disparaître à l'époque où commence son registre particulier D. 2. 22 (1720). Gassini II le remplace alors. Vers 1738 paraît l'écriture de Lacaille ; en 1742, Gassini ÏII et Maraldi II écrivent presque toutes les observations. Puis paraissent successivement les écritures de Legenlil, de Ghappe, de Gassini IV et de ses aides.

» Maraldi I, Observations, i registre a ut. in-4". — Ge registre. contient les observations astronomiques faites du 29 août 1720 au 3o octobre 1724 et les observations météorologiques du i*' octobre 1718 au 22 janvier 1725. En tête de la partie astronomique, Gassini IV a écrit : « Ge registre paroit être un registre particulier de M"^ Maraldi. » Avant les premières observations astronomiques contenues dans ce registre, Maraldi I notait ses observations dans le Journal général D. 3. i-3o, D, 4 ; mais, dans la suite,

est sans douie contraire à la réalité; M. Dorna a cependant montré qu'elle est la plus simple et la plus convenable qu'on puisse faire jusqu'à desdistanccs zénitliales de 70'.

LE REGIMC D£ L OBS£RVATOIBE. a07

il n'a plus fait de même, de sorte qu'il peut manquer un ou plusieurs de ces registres particuliers de 1724 à l'époque de sa mort (1728). »

Volcî ce qu'écrivait J.-D. Cassîni vers 1696 :

« On travaille depuis 24 ansi à rObservaloire a faire une description ei^acte des étoiles fixes et a déterminer leur situation par rapport à l'Equinoctialeta TEcIiptiqucOet ouvrage sera utile a TAstronomie, a la Géographie, et a la Phisique, et il servira encore a faire connoistre s'il y a d'autres Etoiles qui paroissent et qui disparoissent, outre celles que nous connoissons déjà et qui ont cette propriété. La description des étoiles est presque achevée, et il ne reste à déterminer que celles qui passent proche du Zenit. Pour la finir il faudrait avoir un instrument qui seroit propre pour ces observations et pour toutes les autres qu'on fait tous les jours au méridien; cet instrument coûterait environ mille francs.

» Il faudrait encor faire bâtir dans la cour de l'Observatoire un petit endroit avec un toit ouvert d'où l'on puisse avec cet instrument faire proche du Zenit les observations qui ne se peuvent pas faire dans un Heu couvert. (Archives de r Observatoire y D. 1. i3.)

L'existence de ces observations et leur importance étaient bien connues des astronomes au conmienceiuent du xviii** siècle. Le Monnieren l'jSS faisait ressortir devant!' Académie la nécessité de les publier. Dans son Projet d'une Histoire céleste (*), après avoir rappelé les observations de Picard, après avoir déploré la perte de celles de MM. Auzoul et Rœmer, il ajoutait :

c Feu M*" Cassini a fait aussi un très grand nombre d'observations astronomiques à l'Observatoire royal, dont une grande partie a déjà été publiée dans les Mémoires de l* Académie : mais il y en a sans doute encore un grand nombre, dans ses registres, qui ne m'ont point été communiqués; c'est pourquoi, comme je les crois en très bon ordre, je ne doute pas que l'Académie ne les comprenne dans ['Histoire céleste dont

j'ai formé le projet Il n'est pas nécessaire, à ce qu'il semble, de

répéter ici la nécessité de publier toutes ces observations; l'on sent assez combien serait considérable la perte de ces ouvrages, qui ont coûté tant de veilles, de fatigues et de dépense; et c*est peut-être le sort qu'elles risquent d'éprouver si l'on ne prend les mesures les plus certaines pour les faire passer à la postérité. »

Très malheureusement, le premier Volume de V Histoire céleste

( * ) Le Monnier, Projet d^une Histoire céleste qui doit comprendre toutes les observations astronomiques faites en France depuis 1666, lu à l'Académie le 10 mai T736 et reproduit en tète de VHistoire céleste, iD-/|*> Paris, MDCCXLI.

'io8 CHAPITRE XIII.

de Le Monnier a seul été publié ; il ne contient que les observations de Picard à l'état brut. L'Académie n'eut pas sans doute les moyens de continuer cette publication, qui eût évité la perte de plusieurs années d'observations de Gassini, signalée plus haut.

a En 1756, Pingré annonça le projet de réunir et de discuter les observations astronomiques faites de 1601 à 1700 Mûri pendant trente ans,

ce projet fut exécuté de 1786 à 1790. A celte dernière époque, le manuscrit, présenté à l'Académie, fut l'objet d'un Rapport très favorable de Le Monnier et de Lalande, à la suite duquel l'Assemblée nationale accorda 3 000 livres pour la publication de l'ouvrage; mais l'impression en fut interrompue, en 1796, par la mort de Pingré. » (Bigoirdan, Comptes rendus, 1898, t. GXXVI, p. 71a.)

Le manuscrit de Pingré et l'exemplaire unique de la partie déjà imprimée ont été heureusement retrouvés par M. Bigourdan, astronome de l'Observaloire de Paris, qui vient d'en terminer la publication, sous les auspices de l'Académie des Sciences. Les observations de J.-D. Cassini ont donc attendu plus de deux cents ans avant de voir le jour. C'est la seule excuse que puissent invoquer ceux qui l'accusent de n'en avoir pas fait.

J'ai cité, dans le Chapitre précédent, ce que dit Fontenelle du Catalogue d^ étoiles de Maraldi.

11 est donc bien certain qu'à cc^lé de ses découvertes d'Astronomie physique, Jean-Dominique Cassini a fait quantité d'observations de position des astres, qu'il a contribué par lui-même et par les travaux de ses élèves et de ses successeurs à édifier les fondements de l'Astronomie. Comment se fait-il que l'opinion générale ne lui attribue que les premières? Comment se fait-il que Delambre ait pu dire qu'après cent quarante années d'existence, l'Observatoire de Paris n'avait pas produit le plus petit Catalogue d^ étoiles? La raison en est bien simple. Les observations de rotation des planètes, des taches solaires, les découvertes de satellites étaient immédiatement communiquées à l'Académie, publiées dans ses Mémoires^ annoncées au public par le Journal des Suivants et les Mémoires de Trévoux. Il n'en pouvait être de même des observations de position qui exigent une forme de publication spéciale. Mais pourquoi l'Observatoire, au xvii® et

LE RÉGIME DE l'oBSERVATOIRE . aog

au xYiii" siècle, n'a-t-il pas publié les observations de ses astronomes ? Cassini IV a déjà répondu à cette question :

« Parce que les astronomes n'en avaient pas les moyens. Un tel ouvrage demande des coopérateurs et des frais, soit de rédaction, soit d'impression. Or, il n*y avait aucun fonds affecté à l'Observatoire à cette destinalion. » (Cassini IV, Mémoires pour servir,. ,, p. i86 et 190.)

Nous touchons ici à un des points les plus fâcheux de l'organisation de l'Observatoire, telle qu'elle fut établie par Colberl. On avait élevé à grands frais un palais à l'Astronomie; on y avait appelé les premiers savants de l'Académie et les étrangers les plus distingués parleurs travaux mathématiques et astronomiques. A chacun d'eux, la munificence royale distribuait les pensions et les gratifications avec une générosité digne du prince. Mais Colberl n'avait pas songé à assurer la perpétuité de cette fondation, en dotant l'Observatoire d'une rente annuelle à l'abri des fluctuations de la faveur royale. Aussi, dès qu'il eut disparu^ et surtout quand les revers militaires, qui assombrirent les dernières années du règne de Louis XIV, vinrent épuiser le Trésor royal, les astronomes de l'Observatoire durent subir le contre-coup des malheurs publics. Les Comptes des Bâtiments du Roi, qui n'ont pourtant été publiés que jusqu'en 1706, nous montrent le tableau désolant de cette pénurie. A partir de 1689, '^^ appointements des astronomes Cassini, La Hire, Sédileau, Pothenot, Couplet et Cusset sont réduits au tiers. En 1690, ces savants ne reçoivent que des acomptes et, dans les années suivantes, les appointements des astronomes ne sont plus payés. Seuls, le concierge de l'Observatoire Couplet et le portier continuent à toucher leurs gages. Quelques centaines de livres seulement sont affectées à Tentretien de l'édifice. Le vitrier, la veuve Janson et son fils, le serrurier Raguin, sont chargés de l'entretien des bâtiments de l'Observatoire et des autres maisons royales situées à Paris. L'horloger Thuret reçoit annuellement 3oo livres pour l'entretien des horloges (').

Comment, dans de pareilles conditions, des astronomes, livrés d'ailleurs sans direction à leur propre initiative, auraient-ils pu

(*) Sur le dénûment de rObservatoire, voir Cassini IV, Mémoires pour servir , p. 186 et 190.

210 CHAPITRE XllI.

songer à publier leurs observations? Ce fut le grand malheur de rObservatoire de Paris de n'avoir pas eu, dès Torigine, un plan de travail imposé par une autorité supérieure, dont Texécution aurait été confiée à un directeur responsable, et un fonds inaliénable affecté à l'entretien des observateurs et des instrumenls, ainsi qu'à la publication des observations. Ce qu'il faut regretter, ce n'est pas que Cassini ait été appelé à l'Observatoire, mais bien plutôt qu'on n'ait pas nommé immédiatement un directeur, que ce directeur eût été ou Picard ou Cassini. Une Académie dont tous les membres ont des droits égaux est impuissante à diriger \\n Observatoire. Nous verrons le même fait se reproduire plus tard, lorsque le Bureau des Longitudes fut appelé à régir l'Observatoire. L'histoire de l'Observatoire sous cette direction semble calquée sur celle du même établissement au temps des Cassini. Si, ))endant les premières années, le zèle et le talent des astronomes du Bureau, Méchaîn, Delambre, Bouvard, Arago, Mathieu, suffisent à assurer le service des observations^ la production s'affaiblit beaucoup lorsque l'âge a éteint leur ardeur et que les instruments, bien incomplets d'ailleurs, sont aux mains d'élèves sans direction. Mieux inspiré que l'ancienne Académie, le Bureau reconnut de lui-même la nécessité de les soumettre à un chef unique et nomma Arago directeur des observations le 9 avril i834. Mais, tout comme au xvii® et au xviii*' siècle, et pour la même cause, les observations ne furent pas publiées ou ne le furent qu'à l'état brut. Ce fut Le Verrier, directeur indépendant de toute tutelle, qui assuma la charge de réduire les observations de ses prédécesseurs et de les publier sous une forme utile aux astronomes.

Nous n'en avons pas fini avec les attaques dirigées contre Cassini ; ce n'est pas seulement comme directeur supposé de l'Observatoire, ni en raison de l'influence néfaste qu'il aurait exercée sur l'Astronomie en France, que J.-D. Cassini a été calomnié. Il est peu de savants dont le caractère ait été aussi étrangement défiguré par ses historiographes, dont les erreurs aient été aussi cruellement et aussi injustement relevées. Arago, qui pourtant le traite encore favorablement, a fait suivre la Notice qu'il lui consacre

LE RÉGIME DE l'oBSER VATOIRE . ail

dans le Tome III de ses Œuvres, de la liste de ses erreurs, chapitre, dit-il, qui dans la biographie de Cassini pourrait être assez étendu :

« En i652, longtemps après la publication de l'ouvrage de Copernic et des immortelles découvertes de Kepler, Cassini mettait encore la terre au centre du monde. »

Arago oublie qu'en i652, Cassini avait Si^ ans, que depuis 1649 seulement il était à Bologne, où il étudiait sous la direction des Pères Riccioli, Grimaldi et Bettini, tous adversaires à cette époque de l'hypothèse de Copernic. Pouvait-il penser autrement que ses maîtres?

ff A l'occasion de la comète de la même année i65-2, il soutenait qu'elle était d'une formation récente et composée d'émanations provenant de la terre et des autres planètes. »

Ici Arago, qui cite l'opinion de Cassini d'après Cassini luimême {Mémoires pour servir,,,, Vie de Cassini, p. 260), a oublié de tourner la page. 11 aurait lu que :

a Depuis la publication de cet ouvrage, ayant eu le loisir de comparer ensemble les observations diverses de cette comète, dont le mouvement avait paru singulièrement inégal, Cassini reconnut qu'il pouvait se réduire à l'égalité sur une ligne circulaire fort e\centrique à la terre; et ayant vu dans les dernières observations cette comète passer par le zénit et n'avoir point de parallaxe sensible, il estima fort raisonnable l'hypothèse ancienne d'Apollonius Myndien, qui supposait les comètes des astres perpétuels dont le mouvement est si excentrique à la terre qu'elles ne sont visibles que lorsqu'elles approchent de leur périgée. »

. Autre grief d'Arago contre Cassini :

fl II plaçait, chose bizarre et incroyable, le centre des mouvements de la comète de 1664 dans l'étoile de première grandeur Sirius. Il prétendait que la destination des astres cométaires était de raviver chez les hommes le goût de l'Astronomie. »

Arago oublie qu'il régnait à cette époque, parmi les astronomes, une grande variété d'opinions sur la nature et la marche des comètes. Roberval ne les regarde que comme des exhalaisons de la sphère élémentaire, Grandami comme une partie du ciel condensée par l'action des astres. Mais Phélippaux soutient qu'une

comète est une planète, n^appartenant à aucun tourbillon et passant de l'un dans Tautre. Enfin, en 1682, Jacques Bernoulli professait que les comètes tournent comme satellites autour d'une planète placée au delà de Saturne, sur les confins du tourbillon du Soleil, laquelle tourne comme nous autour du Soleil, mais que nous ne voyons pas à cause de son éloignement ( Conamen novi systematis Cometarum, Amsterdam, 1682). On n'a jamais fait un crime à Bernoulli de cette opinion ; en quoi est-elle moins bizarre que celle de J.-D. Cassini? Les astronomes n'avaient alors aucune notion un peu exacte sur la distance réelle des étoiles.

Jusqu'ici ce ne sont qu'erreurs de jeunesse, que Cassini reconnut lui-même plus tard, et dont Arago aurait pu se dispenser de parler. Mais voici qui est plus grave :

a II eut le malheur de rejeter l'explication que Rœmer donna de certaines irrégularités dans les éclipses des satellites de Jupiter, qui résultaient de la vitesse de la propagation de la lumière. »

Je laisse à M. J. Bertrand le soin de répondre à cette accusation. Voici ce qu'il dit dans son Livre : U Académie des Sciences et les Académiciens, page 3i :

a C'est par ces considérations ingénieuses que Rœmer osa Gxer à 22 minutes le temps employé par la lumière à traverser le diamètre de l'orbite terrestre. Un paradoxe aussi hardi heurtait, non seulement l'opinion commune, mais l'une des assertions les plus résolues et les plus tranchantes de Descartes; les savants devaient y résister; encore que la loi de Rœmer paraisse nettement dans les moyennes, lorsqu'en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail des observations une preuve plus précise et plus certaine, l'ordre fait place à la confusion, et de continuelles anomalies, en altérant les résultats prévus, semblent les convaincre d'erreur. Cassini, qui, entrant dans la pensée de Rœmer, en avait vanté d'abord la nouveauté et la force, alléguait contre elle des

objections considérables La découverte de Rœmer, aujourd'hui

solide et inattaquable, a été confirmée par tous les progrès de la Science ; les objections pouvaient cependant et devaient être faites, et Cassini, en suspendant son jugement, ne fait paraître aucun esprit de dénigrement ou de jalousie. »

<t Enfin, dit Arago, Cassini eut le tort de s'attribuer fort légèrement l'honneur d'avoir dirigé la mesure de la terre, exécutée par Picard. Une telle mesure se fonde en théorie sur des opérations connues de toute anti-

LE RÉGIME DE l'oBSER VATOIRE. 2f3

quilé, et le mérite appartient à celui qui, sur le terrain, a déterminé la longueur des bases, formé les triangulations et obtenu les latitudes des points extrêmes. »

Arago est ici l'écho d'une opinion très répandue chez les astronomes et les géographes. Pour la mesure de la Terre, c'est Picard qui a tout fait; et celte croyance s'explique par le fait que Picard, le premier, a donné une valeur exacte du degré, qui a permis à Newton de vérifier sur la Lune sa loi fondamentale du carré de la distance, si bien que le nom de Picard, et c'est justice, est toujours associé à celui de Newton dans l'histoire de cette découverte. Les géographes, de leur côlé, reportent à l'auteur de la Méridienne de France vérifiée, Cassini 111, tout le mérite de la description topographique de la France. Or, si l'on applique aux travaux des astronomes français du xvii* siècle la règle même posée par Arago : « le mérite appartient à celui qui, sur le terrain, a déterminé la longueur des bases, formé les triangulations et obtenu les latitudes des points extrêmes», que trouve-t-on? Que l'abbé Picard, en 1669, a mesuré un arc de méridien entre Sourdon et Malvoisine, soit à peu près un degré, en s'appuyant sur la base de Villejuif; que Cassini, de i683 à 1701, a mesuré l'arc compris entre Paris et CoUioure, soit plus de 6 degrés, en s'appuyant sur la base de Picard et sur une base de vérification au sud de Perpignan; Cassini n'avait-il pas le droit de dire qu'il avait mesuré le plus grand arc terrestre en France? Et n'est-ce pas sous sa direction que l'on commença la description topographique de la France? Les Mémoires de V Académie et les Comptes des Bâtiments du Roi en font foi ; Cassini, d'ailleurs, rend pleine justice à Picard dans son Mémoire de 170 1 :

« Rien n'a jamais été fait en ce genre avec plus de soin et d'exactitude que ce qui fut exécuté par M*" Picard au nom de rAcadémie royale des Sciences immédiatement après son institution dans les trois premières années » {Mémoires de V Académie, 1701, p. 177) (*).

Il est vrai de dire que, de la mesure du méridien par J.-D. Cassini et de la Hire, on tira d'abord la conclusion que la Terre était

(*) Voir aussi la conversation de Cassini avec Louis XIV à la fin de i68z, que j'ai rapportée au Chapitre IX.

2l4 CHAPITRE XIII.

allongée vers les pôles; c'est encore là, dit Arago, une des erreurs de Cassini; maïs, pour juger loyalement les questions scientifiques, nous devons commencer par nous débarrasser de nos idées actuelles et nous bien imprégner des opinions reçues à l'époque que nous voulons juger. Or, au temps de Cassini, la Mécanique de Newton était une science toute nouvelle qui n'avait pas pénétré dans renseignement, ni même dans l'esprit des savants dont cette science n'était pas l'habituelle occupation (*). L'idée d'une Terre allongée vers les pôles ne choquait pas plus les esprits que ne les choquait, il y a cinquante ans, l'hypothèse d'Arago qui attribuait la source éternelle de la chaleur et de la lumière du Soleil à une mince couche de gaz incandescent, enveloppant un noyau froid et obscur. Nous ne pouvons faire un crime à Arago d'avoir ignoré les principes de la théorie mécanique de la chaleur; il ne faut pas davantage reprocher à Cassini d'avoir hésité à accepter les théories de Newton et de Huyghens sur la forme de la Terre (2),

Après bien d'autres, mais sous une forme beaucoup plus élégante, M. J. Bertrand, dans son Livre U Académie et les Académiciens, a répété contre J.-D. Cassini une accusation plus grave peut-être que toutes les précédentes. Ce n'est plus sa science, ni ses opinions erronées sur des points encore obscurs à son époque qui sont incriminées, c'est son caractère.

(') La première édition des Principia de Newton est de 1687; le Mémoire d*Huyghcns sur la forme de la Terre, De gravitatis causa, de 1691.

(*) Cassini IV, dans \t% Fastes de l'Astronomie {Arch, de VObs., D.i.aS-aG), ouvrage manuscrit extrêmement curieux, où il a résumé l'histoire de l'Astronomie depuis les temps les plus reculés avec une érudition qu'on ne peut comparer qu'à celle de Lalande, fait à ce sujet une remarque fort judicieuse. Son arrière-grand-père s'est trompé en admettant que les degrés du méridien en France vont en croissant de longueur du Nord au Sud. Mais l'unique cause de cette erreur provient de ce qu'il a appuyé toute sa triangulation sur la base de Picard, considérée comme exactement mesurée par cet astronome, et qui en fait était en erreur de i3 toises sur i3ooo. Nous savons aujourd'hui, je l'ai démontré en 1897 [voir Chap. VII, la Méridienne de V Observatoire, et Comptes rendus de VAcad. des Se, t. CXXV, p. 99], qu'en réalité, ce qu'on a appelé Verreur de Picard n'existe pas : la divergence des nombres de toises trouvés par lui en 1669 et par les Commissaires de l'Académie en 1766 provient uniquement de la difTérence de longueur des toises employées dans les deux opérations. Mais le raisonnement de Cassini IV conserve toute sa valeur : en adoptant pour longueur de la base de Villejuif le nombre de toises donné par Picard, J.- D. Cassini appuyait toute sa triangulation sur une base erronée.

LE RBGIMK DE l'oBSER V ATOl RE . '2l5

Voici le portrait que trace de J.-D. Cassini l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences :

« Homme d'esprit et homme de qualité, facile et agréable d'humeur, habitué à la représentation et à l'éclat extérieur, Gassini obtint aisément la faveur du Roi; habile à la ménager, il excellait à charmer son imagination, à exciter sa curiosité et à la satisfaire, quel qu'en fût Tobjet, avec une merveilleuse assurance.

» Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers quelle région elle se dirigeait. Cassini, qui ne l'avait observée qu'une fois, le lui dit immédiatement. La comète suivit une autre route, mais le Roi ne s'en informa pas et se souvint seulement que pour un homme aussi habile que iM*" Cassini les astres n'avaient pas de secrets.

» Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d'ailleurs à proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître prés de lui

de bien petits compagnons Cassini, qui fut le premier directeur de

l'Observatoire, cherchait surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait peu se soucier de préparer par d'obscurs travaux les découvertes de ses successeurs. » (J. Bertrand, L'Académie des Sciences et les Académiciens, de 1666 à 1793, p. 21 et suiv.)

Il est impossible de dire plus spirituellement ce qu'un autre historiographe de l'Observatoire n'a pas craint d'écrire avec une brutalité difficile à excuser : u En jugeant aujourd'hui Cassini, à deux siècles de distance, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu'il y avait en lui du charlatan. » {Revue des Deux Mondes, février 1868, p. 70 1.)

Or, l'anecdote de la comète, origine unique de ce jugement, a été rapportée par Cassini lui-même dans V Abrégé des Observations et des réflexions sur la Comète de 1680, présenté au Roy en 1681. Ëh bien, la prédiction de Cassini ne lui fut pas du tout inspirée par le désir de satisfaire la curiosité du roi, quel qu'en fût l'objet, avec une merveilleuse assurance. Ce ne fut pas une prédiction de charlatan : elle était fondée sur une idée théorique et savante que Cassini avait déduite de ses observations antérieures, et qui, par un singulier hasard, est de nouveau revenue au jour dans nos spéculations actuelles sous le nom de Famille de comètes,

« J'ay observé, dit Cassini, depuis seize années, quatre comètes, qui semblent avoir quelque rapport à celle de l'année 1677, dont nous avons la description exacte de Tycho-Brahé; mais je n'en ay jamais vu aucune qui s'y puisse mieux rapporter que celle de cette année : c'est pourquoy

2l6 CHAPITRE XIII.

aussitost que je la pus observer, l'ayant trouvé dans le mesme lieu du ciel, où celle là avait esté vers le commencement de son apparition; j'osay prédire à V. M. qu'elle suivrait la même trace, et passerait par les mesmes

constellations; comme font à peu prés les planètes Nous avons vu

passer par ces mesmes constellations les comètes des années i665, yi 6177, comme si elles avaient voulu continuer la route qui avait été commencée

par celle de l'année 1577 Un passage si fréquent par le mesme endroit

du ciel m'avait fait penser qu'il y pouvait avoir pour cela quelque détermination semblable à celle qui détermine les planètes à passer par la zone

du Zodiaque Je commençai donc à avoir de l'attention à cette zone du

ciel que j'appelay le Zodiaque des Comètes. » (Abrégé des observations et des réflexions sur la Comète de 1680, p. xxiij et p. xxv.)

Je ne veux pas affirmer sans doute que Cassini ait précédé les astronomes modernes ni revendiquer pour lui la découverte des systèmes de comètes associées. Ma seule prétention est de prouver que J.-D. Cassini ne fut pas le charlatan infatué de son propre mérite, jaloux des découvertes d'autrui, qu'il a été de mode de présenter au public depuis le commencement de ce siècle. Après avoir vécu, pour ainsi dire, dans l'intimité de ce grand homme par l'étude de ses travaux et de ses manuscrits, je suis arrivé à me faire de J.-D. Cassini un portrait bien différent et tout à fait en accord avec celui que nous ont tracé ses contemporains. Fonlenelle termine ainsi l'éloge de ce savant (Fontenelle, t. V des Œuvres, p. 363) :

« M*" Cassini mourut le \\ septembre 171a âgé de quatre-vingt-sept ans et demi, sans maladie, sans douleurs par la seule nécessité de mourir. Il était d'une constitution très saine et très robuste, et quoique les fréquentes veilles nécessaires pour l'observation, soient dangereusement fatiguantes il n'avait jamais connu nulle sorte d'infirmité! La constitution de son esprit était toute semblable; il l'avait égal, tranquille, exemt de ces vaines inquiétudes, et de ces agitations insensées, qui sont les plus douloureuses et les plus incurables de toutes les maladies. Son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gayeté ordinaire. Un grand fond de Religion, et ce qui est encore plus, la pratique de la Religion aidaient beaucoup à ce calme perpétuel. Les Cieux, qui racontent la gloire de leur Créateur, n'en avaient jamais plus parlé à personne qu'à lui, et n'avaient jamais mieux persuadé. Non seulement une certaine circonspection, assés ordinaire à ceux de son Pais, mais sa modestie naturelle et sincère lui avait fait pardonné ses talents et sa réputation par les Esprits les plus jaloux. On sentait en lui cette candeur et cette simplicité, que l'on aime tant dans les grands hommes, et qui cependant y sont plus communes que chés les autres. II communiquait sans peine ses découvertes et ses vues, au hazard

LE RÉGIME DE l'OBSERVATOIRE . 217

de se les voir enlevées, et désirait plus qu'elles servissent au progrès de la science qu'à sa propre gloire. Il faisait part de ses connaissances, non pas pour les étaler, mais pour en faire part. Enfin on lui pourrait appliquer ce qu'il a remarqué lui-même dans quelqu'un de ses ouvrages que Joséphe avait dit des anciens patriarches, que Dieu leur avait accordé une longue vie, tant pour récompenser leurs vertus que pour leur donner mo^en de perfectionner davantage la Géométrie et l'Astronomie. »

A cet éloge, lu à TAcadémie le 1 6 novembre 1 712, le Président, M*" Tabbé Bignon, ajoutait, après avoir rappelé en quelques lignes les grands travaux de Gassini :

« Mais, au milieu de ses connaissances si prodigieuses, nous lui avons vu une modestie plus miraculeuse encore. L'Univers l'admirait, les siècles idolâtres lui auraient élevé des temples; lui seul semblait ignorer son mérite. Qui fut jamais si simple dans ses manières, si retenu dans ses discours, si timide dans ce qu'il savait le mieux, si doux avec ceux qu'il connaissait le moins? L'élévation de son génie cédait à la bonté de son cœur; plus aimable encore qu'il n'était admirable, et plus humble que savant, u { Mémoires pour servir, , ., p. 3 10.)

Jusque vers la fin du xviu® siècle, le nom de Gassini resta entouré du respect universel des savants. En 1 776, le i3 novembre, à la séance solennelle de rentrée de l'Académie, Gondorcet, en présentant le buste de ce grand homme par Lemoyne, s'exprimait ainsi :

a A tous les honneurs auxquels son nom, sa fortune et sa science lui donnaient droit de prétendre dans sa patrie, J. D. Gassini préfera la gloire d'être un des restaurateurs de l'Astronomie. Il consentit sans peine à n'avoir d'autre considération que celle qu'il a acquise par ses découvertes. Cette modestie a passé à ses enfants. Nous voyons aujourd'hui dans l'Académie la quatrième génération de cette famille si chère aux sciences; et cette manière de s'illustrer a du moins cet avantage, qu'elle ne peut appartenir qu'au petit nombre des familles où le mérite est héréditaire comme le nom et les titres. »

Aux yeux de l'Académie et de Gondorcet, J.-D. Gassini avait donc été le restaurateur de l'Astronomie en France. La calomnie n'avait pas encore osé proclamer que sa venue à l'Observatoire avait été un désastre pour l'Astronomie.

Il manquait une sanction officielle à ces témoignages d'universelle admiration. Elle fut donnée en 1787 par le roi Louis XVI

'2l8 CHAPITRE XIII.

qui décida que la statue de Cassini serait cette année-là au nombre de celles des grands hommes dont le pays devait honorer et perpétuer la mémoire. Cette statue devait être érigée « non seulement en Fhonneur du premier Astronome de l'Europe au xvii* siècle, comme ayant illustré les premiers temps de l'Académie des Sciences, mais encore pour honorer et récompenser les services rendus par ses descendants (*) ».

L'exécution de la statue de Cassini fut confiée au sculpteur Moitié, qui en exposa le plâtre au Salon de 1790; mais le marbre n'en fut terminé qu'en 181 1, après la mort de l'artiste survenue en 1810. Averti par Cassini IV de la présence de cette statue à l'Exposition de 181 1, le Bureau des Longitudes en fit la demande le 6 février pour l'Observatoire. Elle fut placée dans la grande salle du premier étage où Arago faisait son cours public d'Astronomie ; elle passa ensuite dans l'Amphithéâtre. Elle est revenue aujourd'hui dans la galerie du premier étage, où elle a pour pendant la statue de Laplace.

Quant au plâtre, Cassini l'acheta en 181 1 des héritiers de Moitte; mais, pour un motif que j'ignore, il fut porté au palais de l'Institut et regardé longtemps comme la propriété de ce Corps savant. Cassini le réclama en i844 et, son droit de propriété ayant été reconnu, il en fit don à la ville de Clermont (Oise), voisine du

(') Lettre du Comte d'Angiviller à Cassini IV, du 8 décembre 1787, citée par Devic, V^ie de Cassini IV, Introduction, p. xiii. — La résolution du Roi de faire exécuter chaque année les statues de quelques-uns des grands hommes qui avaient illustré la France fut prise dès 1776 et annoncée à l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture par une lettre du C* d'Angiviller à M. Pierre, Directeur de cette Académie.

« A Versailles, le 4 janvier 1775.

« Rien ne pourrait être plus satisfaisant pour moy, Monsieur, au commencement de l'Administration que le Roy a bien voulu me confîer, que d'avoir à annoncer à l'Académie la protection dont S. M. daigne l'honorer et d'avoir à

vous en faire passer l'assurance II m'a donc authorisé à déclarer à l'Académie

que son intention est de faire exécuter, chaque année, quatre ou cinq tableaux

Il y joint deux statues en marbre, et il veut que ces statues présentent à la nation l'image de ceux qui l'ont honorée. Son choix s'est arrêté cette année sur Sully et sur le chancelier de l'Hôpital. Pour l'année prochaine, il a fait choix de Fénélon et de Descartes. » {P.-V, de l'Acad. R. de P. et de Se., pat* Anatole de Montaiglon, t. YIII, p. 176.)

En 1793, ces statues étaient au nombre de vingt-quatre.

LE RÉGIME DE l'OBSERVATOIRE . 219

château de Thurj^ et patrie de Geneviève de Laistre, sa bisaïeule. (Devic, Vie de Cassini IV, Pièces justificatives, p. 53 1 et suiv.) Pourquoi, après tant et de si glorieux témoignages d'admiration pour le caractère et le savoir de Jean-Dominique Cassini, le portrait qu'avaient tracé de ce grand homme ses contemporains et ses successeurs immédiats a-t-il été, pendant un demi-siècle, si étrangement et si cruellement défiguré par des savants pourtant bien en état de le juger avec équité? Nous verrons bientôt, en parlant de la réforme de l'Observatoire en 1785 par Cassini IV, les motifs de la défaveur que Ton a essayé de jeter sur les travaux de cette illustre génération d'Astronomes.

LE REGIME DE l'oBSER YATOIRE

(SUITB.)

Les Collaborateurs, les Élèves et les Aides de J.-D. Cassini, de Jacques Cassini et de François Cassini de Thury. — Les observateurs des passages de Vénus sur le Soleil en 1761 et 1769.

L'Observatoire, soumis au même régime que l'Académie dont il était une dépendance, dut subir les modifications que les règlements successifs de ce Corps savant amenèrent dans sa constitution. A l'origine, les astronomes titulaires sont Auzout, qui ne vint guère à l'Observatoire que le jour de l'inauguration, ayant quitté Paris dès 1668, l'abbé Picard, et peu après J.-D. Cassini. Ils ont pour aides et élèves Claude- Antoine Couplet et Jean Richer. Les mathématiciens de l'Académie, Buot, Roberval, observent à la Bibliothèque du Roi, mais on ne les voit point à l'Observatoire, où Huyghens, Perrault, Niquet etCarcavi, au contraire, viennent souvent travailler avec Cassini. A ces noms s'ajoutent, sur la liste des Académiciens astronomes, ceux de Rœmer en 1672, Philippe de la Hire en 16^8, Sédileau en 1681, Laurent Pothenot en 1682, Cusset en i685, Jacques Cassini, Gabriel-Philippe de la Hire, Jacques-Philippe Maraldi en 1694 (*), de Chazelles en lôgS et Pierre Couplet des Tartereaux en 1696. En dehors des Académiciens, l'Histoire et les Mémoires de l'Académie signalent, comme ayant observé accidentellement avec Cassini, Jean-Elie Leriger de la Faye en i685, Nicolas Facio de Duilliers, de i683 à i685;

(') Maraldi était à l'Observatoire dès 1687; il est à remarquer qu'il n'eut dans celte première période aucune part aux gratificaiionsque le roi accordait annuellement aux observateurs.

LE RÉGIME DE l'OBSERVATOIRE . aai

Varîn, des Hayes et de Glos s'étaient exercés à l'Observatoire sous la direction de Cassini, et y avaient vérifié leurs instruments en 1681, avant leur départ pour l'Afrique et l'Amérique. De même les Pères Jésuites, missionnaires de l'Académie, Mathématiciens du Roi, qui déterminèrent les longitudes et la longueur du pendule à seconde au Cap, à Madagascar, à Siam et en Chine : ce furent les Pères de Fontaney, Tachard, Gerbillon, Le Comte, Visdelou et Bouvet.

En i683, J.-D. Cassini et Philippe de la Hire commencèrent les travaux de triangulation pour le tracé de la méridienne de France inauguré par l'abbé Picard. Les Comptes des Bâtiments du roi Louis A IV nous font connaître les noms de leurs collaborateurs dans la mesure de la méridienne et les appointements attribués aux astronomes pour ce travail. Au tome II, année 1 683, col. 377-878, nous lisons :

a 2 Aoust : aux cy-aprés nommez qui vont tracer la ligne méridienne et travailler à la mesure de la terre, sçavoir :

au sieur Sédilot (Sédileau ) Coo livres.

au sieur Potenol (Pothenol) 600 —

au sieur Varin 600 —

au sieur Deshayes 600 —

au sieur Pernin 600 —

au sieur Lefèvre 600 —

au sieur Chazelle (de Ghazelles) 600 —

au sieur Gassini, pour son voyage i5oo —

à luy, pour frais extraordinaires i5oo —

au sieur de La Hire, pour son voyape 1000 —

à luy pour frais extraordinaires 1000 —

9 De plus, il a été payé : « au sieur Loir (Loire, d'après J. Gassini), mathématicien, pour sa peine et dépense au voyage qu'il a fait jusqu'à Perpignan pour préparer les triangles des observations que le sieur Gassini doit faire depuis Bourges jusqu'à Perpignan pour la ligne méridienne » 800 livres en 1684 et 1780 livres en 1686 (col. 497 et 1009).

Les constructeurs d'instruments Chapotot, Sevin et Butterfield reçoivent 678 livres pour prix des instruments fournis à Cassini ; on sait que dans cette première expédition, il ne mesura que la partie méridionale de la méridienne de Paris à Bourges ; ses collaborateurs étaient Sédileau, Varin, Des Hayes, Pernin et de Ghazelles. En même temps, de la Hire préparait la mesure de la partie

septentrionale jusqu'à Béthune, avec Taide de Pothenot et Lefèvre (*).

Le Règlement de l'Académie du 26 janvier i6gg créait trois places d'astronomes pensionnaires, elles furent occupées par J.-D. Cassini, Ph. de la Hire et Lefèvre (^); trois d'associés, Gabriel-Philippe de la Hire, Jacques Cassini, fils de Jean-Dominique, et Maraldi son neveu, et trois d'élèves. L'élève de Cassini fut d'abord Monti ('); après le départ de celui-ci, sa place fut donnée à Guillaume Delisle, le géographe. L'élève de Philippe de la Hire était Lieutaud, qui ne s'occupa que de la Connaissance des temps et ne paraît pas avoir jamais observé.

En 1716, l'Académie reçut un nouveau règlement, qui supprimait les places d'élèves, ou, plus exactement, changeait le nom d'élèi^e en celui A^ adjoint^ et en réduisait le nombre à douze, deux

( ' ) Voir au Chapitre X d'autres détails sur ces expéditions. (^) Ce dernier était chargé de la Connaissance des temps^ il n'observa qu'accidentellement. Sur ses démêlés à l'Académie avec de la Hire, voir J. Bertrand,

P- 297- (^) Liste de Messieurs de l'Académie Royale des Sciences depuis l'établissement

de cette compagnie jusqu'en 1699. Hist. de VAcad., t. II, p. 38i. — Cassini, dans sa Vie écrite par lui-même, nous apprend qu'il avait laissé en Italie une maison et des domestiques, tant à Bologne qu'au Fort Urbin, sous la conduite de M. Monti

{Mémoires pour servir , p. 289). C'est probablement le fils de cet Intendant

qui vint plus tard à Paris et entra à l'Académie comme élève de Cassini. En 1702, il était retourné en Italie, où il devint, dit-on, cardinal en 1743. — Monti est très peu connu comme astronome. Les Biographies ne parlent que d'un Philippe Monti, prélat romain, né à Bologne en 1675, mort en 1753, qui fut créé cardinal par Benoit XIV en 1743. Ce personnage est-il le même que Philippe Monti, l'élève de Cassini? Les documents suivants permettent de l'affirmer. Le fascicule D. i.i3 des Archives de l'Observatoire contient un Catalogue des Œuvres de Cassini (1699) par Monti, qui s'intitule: lllustrissimus et Rêver endissimus vir Philippus de Montibus, Regiœ scientiarum Academiœ Alumnus^ nunc Protonotarius Apostolicus et Sacri CoUegii Secretarius. — Monti ayant été élevé au Cardinalat, l'Académie lui adressa ses félicitations, et il y répondit par une lettre datée de Rome le 27 décembre 1743, qui fut lue par de Mairan à la séance du mercredi 5 janvier 1744 et transcrite au procès-verbal de cette séance. Elle commence ainsi : « A giusto titolo ho sempre ascritlo a mia somma gloria d'esser stato, durante il mio soggiorno in Parigi, annoverato trà i mcmbri d*un corpo cosi célèbre ail' età présente, e la sarà alla futura quai' é l'Accademia délie Scienze... » {Procès-verbaux manuscrits de VAcad. des Se.)

LE RÉGIME DE l'oBSERV ATO I RE. 223

pour chacun des six diflerents genres de sciences auxquels s'applique TAcadémie.

Les deux astronomes adjoints furent Jacques Lieulaud et Delisle le cadet (Joseph-Nicolas). Lieutaud, nous l'avons dit, s'occupait uniquement de la rédaction de la Connaissance des temps. Nous voyons Joseph Delisle observer à l'Observatoire le passage de Mercure du 9 novembre i7îi3, une éclipse de soleil en 1724; mais il travaillait le plus souvent au Luxembourg et à l'hôtel de Taranne. Ces deux adjoints étaient donc de peu de secours à l'Observatoire, dont le personnel se trouvait par trop réduit. Aussi en 1723, sur les instances de l'Académie, le roi accorda une pension de i5oo livres pour trois nouveaux astronomes qui devaient être nommés par M. Bignon, président, a Le sieur Grandin, qui s'est toujours appliqué aux Mathématiques et depuis quelques années à l'Astronomie, souhaiterait être mis au nombre de ces astronomes et avoir part à la pension. Il est connu de M. l'abbé Bignon, de MM. Cassini, Maraldi et Lieutaud, astronomes. » (Archives de r Académie, carton 33.) Malgré cette recommandation, Grandin ne fut pas nommé; les élus furent Delisle de la Crojère, Godin et Camus, qui figurent chacun pour 5oo livres sur l'état des dépenses de Couplet en 1720. {Ibid,, carton 34, chemise 25.) Le premier observa au Luxembourg avec son frère qu'il suivit en Russie; Camus (Charles-Etienne-Louis) était surtout mécanicien; il prit part avec Maupertuis à la mesure du degré de Laponie et, avec Bouguer, Cassini de Thury et IMngré, à la vérification de la base de Picard entre Villejuif et Juvisy. 11 est plus connu par ses démêlés avec Le Monnier au sujet de la toise du Nord que par ses observations astronomiques. Cependant, les listes des adresses des Académiciens, que donne la Connaissance des temps à partir de 1729, nomment l'abbé Camus parmi les habitants de l'Observatoire en 1729, 1730 et 1731 (*). Son adresse est ensuite au Vieux Louvre. Le seul des trois nouveaux astronomes qui se rendit utile à l'Observatoire fut Godin, qui y observa régulièrement de 1726 à 1733, où il partit pour le Pérou avec Bouguer et La Condamine.

Godin fut certainement logé à l'Observatoire, au moins dans les

(') Voir Chapitre XII, p. 179.

premières années qui suivirent sa nomination, mais toutes mes recherches pour savoir quel était son appartement sont restées infructueuses. Je n'ai trouvé d'autre document qu'une lettre de la femme de Godin, du 23 novembre 174^, adressée à M. Orry, contrôleur général des finances. Sur l'ordre de ce ministre, Maraldi, concierge de l'Observatoire, réclamait à M™* Godin les clefs de son logement que l'on voulait donner à Bouguer, sous prétexte que Godin s'était fixé au Pérou sans intention de retour; M"* Godin protestait contre cette allégation. Quel était ce logement? Ce ne peut être celui qui fut effeclivement donné à Bouguer au deuxième étage, car ce dernier appartement était occupé depuis l'origine et encore après le départ de Godin en i^So par le Cabinet des Machines, puis par M. de Fillcrval. (Voir Chapitre Vil.)

La Connaissance des temps donne l'adresse de Godin à l'Observatoire en 1729, puis à la rue des Postes, près de l'Estrapade, de 1780 à 1735 inclusivement. Après quoi, Godin étant parti au Pérou, son adresse esta l'Observatoire. Faut-il admettre que, pendant l'absence de son mari, M™* Godin était venue se réfugier a l'Observatoire? L'anecdote que je viens de citer permet de le supposer.

Pendant les années de 1729 à 1733, la Connaissance des temps donne l'adresse du chevalier de Louville à l'Observatoire. Mais il est probable que ce n'est que son adresse à Paris, comme devait en avoir une tout académicien. En fait, il habitait Carré près d'Orléans, où il mourut le 10 septembre 1732. On ne le voit qu'accidentellement à l'Observatoire.

A l'époque des expéditions de Laponie et du Pérou, qui avaient fait sortir de France presque tous les Astronomes de l'Académie, nous ne trouvons à l'Observatoire que Jacques Cassini et les membres de sa famille, César-François Cassini de Thurj son fils, et J.-D. Maraldi, ou Maraldi 11, neveu de Maraldi I, qui était venu à Paris à l'âge de 18 ans, en 1727, deux ans avant la mort de son oncle. Au rez-de-chaussée, habitait Pierre Couplet des Tartereaux, qui ne paraît pas avoir jamais observé. On peut donc dire qu'à cette époque, Jacques Cassini, en raison de son âge et de sa position prépondérante à l'Académie, était de fait directeur de l'Observatoire, bien qu'il n'en eût pas le litre; et, en effet, c'est

LE RÉGIME DE l'OBSER V ATOl RE . 2^5

SOUS sa direction que fut restaurée la méridienne du deuxième étage, que fut construit le cabinet extérieur des quarts de cercle muraux.

En 1732, J. Cassini avait 55 ans; son (ils, né en 17147 terminait à peine ses études (la première observation astronomique de François Cassini de Thury est de 1 736) et Ph. Maraldi venait de mourir. Aussi fut-il nécessaire d'avoir recours à des auxiliaires pour les observations. Au mois de décembre de cette année, « le Koi accorda à Cassini 5oo livres sur l'Etat des dépenses de l'Académie pour être distribuées à ceux qui l'aideraient dans ses travaux w.Ce subside lui fut continué pendant quinze années. Le premier aide fut Le Gros, qui observa du i*' janvier 1733 jusqu'au i*** mai 1737, où il passa aux travaux de vérification de la Méridienne. Cet observateur recevait par an 200 livres, plus 36o livres pour sa pension. Puis vinrent Beauchamp et Saunac, de novembre 1736 à mai 1737 et de novembre de cette même année au mois de mai 1738. Leur traitement était de 36o livres par an. Comme Le Gros, ils étaient, dans la belle saison, « employés sur les dépenses du voyage ». Je ne sais si aucun d'eux fut logé à l'Observatoire.

L'Observatoire était donc, à ce moment, l'école où J. Cassini formait les observateurs qui, leur éducation terminée, partaient pendant la belle saison pour les travaux de la Méridienne et de la Carte de France. Nous retrouvons Saunac et Le Gros comme aides de Cassini de Thury dans les opérations de la Méridienne {La Méridienne de France vérifiée : Discours préliminaire, p. 11). Saunac est employé à la mesure des bases (Ibid,, p. 44)* Et avec eux, Beauchamp, et Crante dont nous allons parler, sont désignés, dans la Description géométrique de la France, comme Ingénieurs du Roi chargés du lever de la Carte générale du Royaume.

C'est grâce à ce même subside annuel de 5oo livres que l'abbé de ia Caille entra à l'Observatoire au mois de mai 1736. Il y fut logé et y demeura jusqu'au i" janvier 1740, sauf une interruption de 8 mois pour un voyage dont nous allons parler. Sa pension était de 600 livres par an.

Mais La Caille était à l'Observatoire dans de tout autres conditions que les aides dont je viens de citer les noms. Présenté à C. W. i5

Jacques Cassini par Grandjean de Fouchy (*), soa caractère et sa science lui conquirent immédiatement Festime et Tamitié de cet astronome, qui le fit entrer dans sa famille pour en faire Témule et le modèle de ses fils et de son neveu. A son école, La Caille devint bien vite un astronome consommé, mais il fut par cela même perdu pour rObservatoire. Avec Maraldi, dès le mois de mai 1730, il consacra toute son activité au lever géométrique des côtes, de Nantes jusqu'à Bayonne. Puis nous le trouvons occupé aux opérations de vérification de la Méridienne dont il fut, on peut le dire, le principal auteur. Il ne revint plus dès lors qu^ accidentellement à TObservatoire, qu'il abandonna définitivement en 1742, époque à laquelle il installa ses instruments au Collège Mazarin.

Au mois de juin 1739, Jacques Cassini prit pour aide un sieur Grante, qui fut logé à l'Observatoire et reçut un traitement annuel de 600 livres^ Comme ses prédécesseurs, il collabora aux travaux de la Méridienne de Francç, revenant observer à Paris pendant la mauvaise saison. 11 quitta définitivement l'Observatoire le i"** avril l'ji^ pour entrer dans l'Armée. Après lui, et jusqu'en 1749, J. Cassini n'eut d'autre aide qu'un jeune homme nommé Seguin, qu'il payait à raison de ?.4 livres par mois (*).

En 1739, Le Monnier, de retour de son voyage en Laponie, vint souvent travailler à l'Observatoire. Il y apporta son quart de cercle de deux pieds et s'en servit dans la tour dé l'Est concurremment avec l'ancien quart de cercle mural que de la Hîre avait fixé dans l'embrasure de la fenêtre de son appartement; en même temps, il installait dans la tour de l'Ouest un instrument dès passages qu'il avait fait venir d'Angleterre; il en donne la description dans V Histoire céleste. Ses observations à l'Observatoire commencèrent le 8 janvier 1 740. L'instrument des passages était très peu stable et de-

( ' ) L'auteur du Discours historique placé en tète du Journal du Voyage au Cap (Carlier) dit que La Caille fui proposé à Cassini par un ccclésiaslique respectable, M. Léger, plus lard curé de Saint-André-des-Arts, qui avait des relations avec le père du jeune savant et avec feu M. Cassini. D'après lui, les prennières observations de La Caille sont de mai 1737.

(') Ces détails sur les auxiliaires de J. Cassini sont cnopruntés à une Note de cet astronome intitulée : Mémoire au sujet de Vemploy que fay fait des deniers guej'ay reçus de l'Académie {Archives de l'Obs.y D. i. i3)*

LE RÉGIVB DE l'OBSEEV ATOIRË . 227

mandait d' incessantes rectifications. On s'en servait souvent dans des azimuts très éloignes du nM^ridien. On vérifiait sa direction en pointant sur des mires éloignées, une maison de THaj, le moulin de Fontenaj.

Le Monnier continua à observer à l'Observatoire jusqu'au 3 novembre 1742, mais d'une manière très discontinue; en 174^, Maraldi, Le Monnier et Cassini observent le passage de Mercure sur le Soleil.

Peu après, en 1744» Grandjean de Fouchy vint habiter l'ancien logement de Picard. Il j resta jusqu'en 1757 et s'occupa surtout de la continuation des observations météorologiques de la Hire et de Maraldi. li aida souvent aussi les Cassini dans la série ininterrompue d'observations qu'ils firent aux quarts de cercle muraux. Les observations météorologiques furent continuées après lui par Chappe et Jeaurat.

En 1748, Le Gentil, âgé alors de aS ans, fut présenté par Grandjean de Fouchy à J. Cassini qui l'accueillit et le logea à TObservatoire; il y observa dès lors avec assiduité les déclinaisons des étoiles et les oppositions de Jupiter et de Saturne au quart de cercle mural qui avait été établi en 1782 dans le cabinet accolé à la tour de l'Est {Mémoires de ^ yicadémie pour 1730 et 1754). En 1753, nous voyons Cassini de Thury observer le passage de Mercure du 6 mai à l'Observatoire avec Maraldi, Le Gentil et l'abbé Chappe dont le nom apparaît pour la première fois.

Nous savons déjà qu'en 1 767, cet astronome vint occuper le logement du deuxième étage qu'abandonnait Grandjean de Fouchy.

Jérôme de la Lande habita aussi, mais passagèrement, à l'Observatoire. Nous l'y trouvons en 1764 et 1755. En 1706, il est au Luxembourg et en 1737 place de la Croix-Rouge.

En 1760, Le Gentil, l'abbé Chappe et Pingre sont partis pour aller observer le passage de Vénus de 1761, le premier aux Indes, le second en Sibérie et Pingre à l'ile Rodrigue. Cassini de Thury se trouvait à cette époque à Vienne en Autriche où il fit l'observation du passage. Maraldi était resté seul à l'Observatoire où il s'adjoignitBelleri pour la même observation. Les astronomes cependant ne manquaient pas à l'Académie, mais chacun d'eux avait son observatoire. Le passage de Vénus de 1761 fut observé par Le Monnier

^lS CHAPITRE XIV. — LE RÉGIME DE l'oBSERVATOIRE.

et La Condamine au château de Saint-Hubert (*) en présence du Roi (*); par La Caille, Baillj et Turgot de Brucourt, à Carrières près Charenton, les bâtiments du Collège Mazarin ne permettant pas l'observation commode du phénomène ; parLalandeau Luxembourg; par Delisle, Messier, Beaudoin et Libour à l'hôtel Clunj; au Collège Louis-le-Grand, par les P. de Merville et Clouet; par Grandjean de Fouchj, assisté de dom Noël, Passement, le Suédois Ferner et Baër (') au Cabinet de physique du Roi à la Muette, et enfin à l'École militaire par Jeaurat qui n'était pas encore de l'Académie.

Le passage du 3 juin 1769 fut observé à l'Observatoire par Cassini de Thury et Maraldi, auxquels s'adjoignirent le duc de Chaulnes et Du Séjour. Le lendemain eut lieu une éclipse de Soleil (jue Cassini et Maraldi observèrent avec Du Vaucel et Du Séjour.

Les autres astronomes de l'Académie se dispersèrent à peu près comme en 1761 : Le Monnier et de Chabert au château de Saint- Hubert en présence du Roi, Lalande et Tabbé Marie, successeur de La Caille, au Collège Mazarin; de Fouchy, dom Noël, MM. deBory, Bailly et l'abbé Bouriol, à la Muette.

(<) Le château de Saint-Hubert, aujourd'hui démoli, était un rendez-vous de chasse, situé à 10 kilomètres de Rambouillet, près des £ssarts-lc-Roi.

(-) Le Monnier avait le titre d'astronome du Roi et, dit Bernoulli, ce nVlait pas un vain titre que cette charge, car le roi voulait souvent observer lui-même {Lettres astronomiques, p. i^a).

(') Ferner était professeur d'Astronomie au service du roi de Suéde; Baër, professeur et aumônier de Tambassade de Suède.

LE RÉGIME DE l' OBSERVATOIRE

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