‹ Histoire de l'Observatoire de Paris de sa fondation à 1793Chapitre 9 sur 61 · C. WoLF · texte numérisé non relu

C. WoLF

DE

FONDATION DE l' OBSER VATO I RE .

Les Astronomes de l'Académie à la Bibliothèque du Roi. — Requête d^Auzout à Louis XIV. — Premier projet de Colbert. — J.-D. Gasstnt en France. — Choix de l'emplacement de l'Observatoire et détermination de l'orientation du bâtiment. — Frais d'achat du terrain et de construction de l'édifice. — Médailles commemoratives.

La fondation de l'Observatoire fut la conséquence nécessaire et immédiate de la création de l'Académie des Sciences en 1666.

L'Académie des Sciences, ou la Nouvelle Académie, comme on l'appelait à cette époque, avait été installée dans des bâtiments de la rue Vivien appartenant à l'un des fils de Colbert, l'abbé du Bec, qui les louait au Roi pour le prix de 3ooo livres (*). En même temps, on y transportait la Bibliothèque du Roi et le Cabinet des Curiosités, établis précédemment à Fontainebleau, puis rue de la Harpe, dans une maison appartenant aux Cordeliers. C'est là que les seize Académiciens et leurs aides, au nombre de cinq, tinrent leurs séances deux fois par semaine, jusqu'à l'époque de 169g, où l'Académie, renouvelée et augmentée, vint s'installer au Louvre. « La maison de la rue Vivien, nous dit Ger-

(') Jacques-Nicolas Colbert, abbé du Bec (i665), coadjuteur, puis archevêque de Rouen ( 1680), mort en 1707, était le fils atné de Colbert.

main Brice (*), n'a qu'une fort commune apparence, et au dehors on aurait de la peine à croire qu'elle contienne tant de belles choses. »

C'est dans le jardin de cette maison que les astronomes de l'Académie, l'abbé Picard, Auzout, Buot et Huyghens, faisaient leurs observations. Jean-Dominique Cassini y fut conduit dès son arrivée à Paris, en 1669. « Il y avait, nous dit-il (Manuscrits de l'Observatoire), un grand quart de cercle (^). Il y avait aussi un Sextant de 6 pieds de rayon, et, vis-à-vis, un cadran à Soleil, le plus grand et le plus exact qu'on eût vu à Paris, tracé par Monsieur Buot('), et une méridienne tracée sur une bande de cuivre enchâssée dans une table de pierre et vérifiée par Monsieur Picard. L'aiguille aimantée n'en déclinait pas alors sensiblement. C'est un dommage qu'elle ait depuis esté déplacée par le Jardinier. »

Les Astronomes du Roi observaient aussi dans les galeries et les jardins du Louvre; mais les deux emplacements se prêtaient mal aux observations, les constructions voisines masquant presque complètement l'horizon. « De plus, nous dit Fontenelle, la salle de réunion des Académiciens était la plus petite de la Bibliothèque du Roi, et ils avaient peine à y trouver place pour leurs expériences de chimie et leurs dissections anatomiques. »

La pensée de fonder un Observatoire n'était pas nouvelle. Déjà en 1634, Morin proposait d'en établir un sur le Mont Valérien, où l'on aurait observé assidûment les astres, dans le but de former des tables exactes de la Lune, pour la détermination des longitudes (Delambre, Histoire de l^ Astronomie moderne, tome II, pages 242 et 263).

Auzout, en i665, se (ît l'éloquent interprète des besoins et des

(') Germain Brice, Description nouvelle de ce qu^il y a de plus remarquable dans la Ville de Paris^ seconde édilion. Au Palais, chez Jean Poliier, MDCLXXXVII, 2 vol. in-12, t. I, p. 88.

(^) Ce grand quart de cercle avait 9 pieds 7 pouces de rayon; Tabbé Picard s'en servait pour observer les hauteurs méridiennes du Soleil, comme un le voit par un Mémoire qu'il présenta à l'Académie en 1667.

(') Buot paraît avoir eu la spécialité des cadrans solaires. C'est lui qui traça les 3 grands cadrans du Château de Saint-Germain et qui gradua la boule de marbre de Misson qui est au Château de Versailles; celui de la Bibliothèque du Roi avait été orné de très belles peintures par Jean Cotelle pour le prix de 2407^ i5* {Comptes des Bâtiments du Roi, année 1667, colonne 280; année 1671, colonnes 49' et 5.)4 ).

doléances des Astronomes dans la Dédicace au Roi de ses Éphémérides de la Comète de 1664 -

« La curiosité, Sire, que tout le monde sçait que Vostre Maiesié a tesmoignée pour voir cet astre et pour sçavoir son mouvement m*a fait trauailler à le découvrir, et quoy que mes Observations n'ayent esté faites qu'avec des filets, des règles, des équeres et des bastons, j'ay esté contraint de m'en contenter. Si j'avois eu un lieu plus propre et les grands instruments nécessaires pour faire des Observations très exactes, i'en au rois fait et ie ne doute pas qu'elles ne m'eussent aidé à rencontrer mieux que ie ne feray. iMais, Sire, c'est un mal-heur qu'il n'y en ai pas un à Paris, ny que ie sçache dans tout vostre Royaume auquel ie voulusse m'asseurer pour prendre précisément la hauteur du Pôle, et c'est peut-estre la cause pour laquelle il n'y a pas un Royaume dans l'Europe dont les Cartes Géographiques soient si fautives, et où la situation de lieux soit si incertaine. Il n'y a pas un François qui ne doive lire avec quelque sorte de confusion les plaintes qu'en a fait depuis peu un très sçavant Italien (^ et souhaiter que ce que des Particuliers ont avec magnificence en d'autres pays ne manque pas au plus puissant Monarque de l'Europe, afin que s'il arrive d'autre fois des choses nouvelles à observer dans le Ciel les François ne cèdent pas en cela aux Estrangers, puisque Vostre Maiesté n'entend pas qu'ils leur cèdent en toute autre chose et qu'ils puissent contribuer comme les autres Nations par des observations les plus exactes qu'on puisse souhaiter à déterminer ce que la curiosité des Sçavants leur fait rechercher depuis si longtemps. Il y va, Sire, de la Gloire de Vostre Maiesté et de la réputation de la France et c'est ce qui nous fait espérer qu'elle ordonnera quelque lieu pour faire à l'avenir toutes sortes d'Observations Célestes et qu'elle le fera garnir de tous les Instruments nécessaires pour cet effet. C'est un des principaux desseins de la Compagnie des Sciences et des Arts qui n'attend plus que la protection de Vostre Maiesté pour travailler puissamment à la perfection de toutes les Sciences et de tous les Arts utiles. Son projet est si grand et pourra estre si glorieux à l'Estat, et si utile au Public, s'il est exécuté dans toute son étendue, qu'il est impossible de n'estre pas persuadé que Vostre Maiesté qui a des desseins si vastes et si magnifiques ne l'approuve et ne le favorise et ie la puis asseurer que toutes les Nations voisines sont depuis quelque temps dans une attente incroyable d'un si bel établissement. Si ie suis assez heureux que ce petit travail ne soit pas désagréable à Vostre Maiesté, ie luy présenteray dans peu de temps de l'Utilité des grandes Lunettes et la Manière de s'en servir sans Tuiau que j'ai inventée, où ie marqueray des usages qui méritent que les Rois s'en servent aussi bien que les Astronomes. J'ay cru qu'il estoit de mon devoir d'y travailler après avoir eu l'honneur de faire voir à Vostre Maiesté la Lune avec la belle Lunette dont le Roy d'Angleterre a fait présent à Mon-

(' ) Le P. Riccioli, dans le tome III de son Almageste, Livre 7, Chtip. 18.

sieur Frère unique de Vostre Maieslé, et afin que Ton sçache que les plus grandes Lunettes qui ayent esté faites jusques à présent ont esté faites premièrement dans vostre Royaume, et que l'on se hazarde d'en faire de si grandes qu'on voudra, jusques à deux et trois cents pieds si Ton peut, puisque la difficulté des Tuiaux n'empêchera plus de s'en servir. J'en feray , Sire, de ces longueurs, si Vostre Maiesté me le cômande, et je continueray de consacrer mes travaux à l'Utilité Publique et à la Gloire de Vostre Maiesté. (Éphéméride du Comète de la fin de l'année 1664 et du commencement de l'année i665, dédiée au Roy par M. Âuzout. Paris, i665). »

Colbert, toujours à la recherche des occasions de contribuer au progrès des Sciences et à la gloire de son Roi, accueillit avec empressement la proposition d'Auzout. « Il fit entendre aux Académiciens que pour un Observatoire, dont l'Astronomie ne pouvait se passer, ils n'avaient qu'à choisir un lieu qu'ils jugeraient propre pour y bien observer et qu'aussytost il y serait construit un édifice qui, non seulement surpasserait en grandeur, en beauté et commodité, les Observatoires d'Angleterre, de Danemark et de Chine, mais, ce qui estait tout dire, qui répondrait en quelque sorte à la magnificence du Prince qui le faisait bastir (*). »

Le dessein de Colbert n'était pas seulement d'élever un Observatoire pour l'Astronomie, le plan de l'édifice et de l'établissement en général fut plus grandement conçu ; on se proposait de réunir dans le même lieu tout ce qui aurait rapport aux Sciences ; l'Académie devait y tenir ses séances; l'édifice était destiné non seulement aux Observations astronomiques, mais à servir de dépôt à toutes les machines et aux modèles de Mécaniques présentés à l'Académie, ainsi qu'à ses Collections d'Histoire naturelle; il devait y avoir aussi des laboratoires de Chimie; enfin, tout autour du bâtiment principal, on se proposait de bâtir des logements particuliers pour tous les astronomes de l'Académie et les autres savants attachés à l'établissement projeté (2). Nous verrons plus tard pourquoi ce projet fut en partie abandonné.

(*) Notes et Dessins de Claude Perrault^ recueillis et annotés par Charles Perrault. Bibliothèque du Louvre. Mss. — Les dessins et manuscrits de Perrault ont été détruits dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre en 187 1. Ces notes avaient été fort heureusement relevées et publiées par P. Clément dans le Becueil des Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, Tome V, page 5i5.

(2) Mémoires pour servir à l* Histoire des Sciences et à celle de V Observatoire de Paris, par Cassini IV; Paris, 18 10, page 184.

En même temps, Colbert songeait à attirer en France pour les attacher à cet Observatoire les astronomes les plus célèbres de l'Europe, dont les découvertes devaient contribuer à la gloire du Roi dont la protection les aurait fait naître. Déjà, depuis 1666, Hujghens était fixé à Paris; il était logé à la Bibliothèque du Roi (*) et recevait en outre une pension de 6ooo^(^), qui lui fut régulièrement pajée jusqu'en août 1681, date de son retour en Hollande.

Nombre d'autres savants furent invités à venir résider en France. Chapelain, le conseiller habituel de Colbert dans ses relations avec les hommes de Lettres et de Sciences, s'adressa en son nom à Leibnitz, Hartsoeker, Tschirnhausen, Hévélius, Viviani et à Newton lui-même. On dut se contenter de les affilier à l'Académie des Sciences et de leur servir une pension.

Colbert fut plus ^heureux auprès de Jean-Dominique Cassini, dont le nom, perpétué par trois générations d'hommes éminents, est lié si intimement à celui de l'Observatoire de Paris, que l'histoire des quatre Cassini est à peu près l'histoire de cet établissement pendant cent vingt-cinq ans.

Né à Perinaldo, petite ville du Comté de Nice, le 8 juin lôaS, Jean-Dominique Cassini, après de fortes études de lettres, de théologie et de jurisprudence, était à vingt-cinq ans professeur d'Astronomie à rUniversité de Bologne. Peu après, délégué par le Sénat de Bologne auprès du pape Alexandre VII pour régler les différends élevés entre cette ville et celle de Ferrare, sur le cours du Pô et du Reno, puis chargé de régler le cours de la Chiana, affluent alternatif du Tibre et de l'Arno, enfin nommé par le Pape Intendant des fortifications du Fort Urbain, de la forteresse de Pérouse et du Pont-Félix, Cassini occupait en Italie une position considérable, et

(' ) « On nous montra, dit Lister, dans son Voyage à Paris ( Voyage de Lister à Paris en MDCXCVIII; traduit pour la première fois, publié et annoté par la Société des Bibliophiles français à Paris; MDGGGLXXIII, typographie Lahure), la demeure de Monsieur Huyghens. C'est un bel appartement, en bon air et donnant sur le jardin; mais il ne laissa pas d'y contracter la mélancolie dont il mourut en Hollande. Les premiers symptômes apparents de cette maladie furent de le Toir jouer avec un moineau apprivoisé, et négliger ses recherches mathématiques. »

(') Comptes des Bâtiments du Roi, tomes I et II. Passim . Le nom de Huyghens y est souvent défiguré et écrit Hugenet ou Huguenet.

il avait trouvé en même temps le moyen de se faire un nom célèbre dans les Sciences par ses observations et ses publications astronomiques. Aussi, dès 1668, Louis XIV l'affiliait à son Académie des Sciences et en même temps le faisait engager à venir se fixer en France. Le médecin Vaillant, Tacadémicien Auzout, et le comte Graziani, premier ministre du duc de Modène, furent chargés de cette négociation dans laquelle ne voulait pas paraître d'abord l'ambassadeur de France, César d'Estrée, évêque de Laon, plus tard cardinal en 1 674) de peur de déplaire au Pape Clément IX, au service duquel Cassini était attaché. Cassini ayant donné son adhésion, M. de Bourlémont, auditeur de Rote, traita celte affaire auprès du Saint-Père, qui consentit à une absence momentanée de son ingénieur, auquel il conservait ses émoluments. Le Sénat de Bologne lui gardait aussi sa chaire d'Astronomie; enfin Colbert lui envoyait 1000 écus pour son voyage, avec assurance d'une pension annuelle de 9000 livres pendant son séjour en France.

Cassini arriva à Paris le 4 avril 1669 et fut présenté au Roi le 6 par Colbert. « Le Roi, dit Fontenclle, le reçut comme un homme rare, et comme un étranger qui quittait sa patrie pour lui. Son dessein n'était pas de demeurer en France ; et au bout de quelques années le Pape et Bologne, qui lui avaient toujours conservé les émoluments de ses emplois, le redemandèrent avec chaleur; maïs Monsieur Colbert n'en persista pas moins à le leur disputer, et enfin il eut le plaisir de vaincre et de lui faire expédier des lettres de naturalité en 1673 (*). »

C'est une opinion très répandue que Jean-Dominique Cassini fut appelé par Louis XIV pour diriger le nouvel Observatoire. Tous les Auteurs qui ont parlé de sa venue en France, tous les Historiens de l'Académie ont répété tour à tour la même affirmation ; or, ni dans les lettres de Chapelain à Colbert où il parle de cette affaire, ni dans la vie de Cassini écrite par lui-même, il n'est question de la direction de l'Observatoire. Lorsque Colbert, le

(') Cassini dans sa jeunesse avait été intimcmenl lié avec Imperiali Lercari, qu'il retrouva plus tard dans une circonstance assez singulière. Après le bombardement de Gônesen 1684, Lercari, doge de cette ville, dut venir à Versailles faire sa soumission au Roi. Cassini en cette occasion lui servit de secrétaire. C^est ce doge, qui, interrogé sur ce qu'il avait trouvé de plus remarquable à Versailles, fit la réponse célèbre : « C'est de m'y voir. »

8 mars 1670, écrit au duc de Chaulnes pour faire conserver à Cassini sa place d'ingénieur des fortifications, il dit simplement que Cassini a été appelé par le Roi pour servir Sa Majesté, dans l'Académie qu'elle vient d'établir {Lettres de Cotbert, t. V, p. agS). La même phrase est reproduite dans les lettres de naturalité accordées à J.-D. Cassini en 16^3 {voir Chap. VI). Nulle part, il n'est question de Cassini comme directeur de l'Observatoire. Ce ne sont là, il est vrai, que des preuves négatives; mais une affirmation positive est donnée par le brevet de Directeur général de rObservatoire accordé à son petit-fils César-François Cassini de Thury en 177 1 {voir Chap. XV); c'est pour celui-ci que fut créée cette place, qui n'avait pas existé jusque-là. J'aurai plusieurs fois occasion de revenir sur ce point important de l'histoire de Cassini, dont la méconnaissance a dicté à beaucoup d'auteurs des appréciations très injustes sur le rôle de Jean-Dominique (*).

Lorsque Cassini arriva à Paris, l'Observatoire était déjà élevé jusqu'au premier étage.

c On avait pensé d'abord à placer l'Observatoire sur le tertre de Mont* martre, comme le plus proche de Paris qui fust assez élevé pour bien découvrir tout Thorizon. Mais on trouva que les fumées qui s'élèvent continuellement de Paris, situé au midy de Montmartre, estaient un obstacle perpétuel à toutes sortes d'observations. De sorte qu'il fut conclu qu'il fallait choisir une situation toute opposée à celle-là et qui eust Paris à son Nord, pour avoir le Levant, le Midy et le Couchant entièrement libres et dégagés de toutes les fumées et de toutes les vapeurs qui s'élèvent continuellement de la ville. Cela fut cause que l'on se détermina à placer l'Observatoire à Tissue du Faubourg Saint-Jacques, sur une place de 7 arpéns ou environ, que les anciennes fortifications de la ville ont rendue un peu plus élevée que le reste du terrain, et d'où sans monter davantage on découvre tout l'horizon du Levant, du Midy et du Couchant. Elle a encore cet avantage qu'on y arrive par les deux plus grandes rues qu'il y ait à Paris, la rue Saint-Jacques en continuant tout le long du Faubourgdu mesme nom, et la rue de la Harpe, en continuant le Faubourg Saint-Michel. » (Note de Claude Perrault, dans \eRec. des Lettres de Colbert, t. V, p. 5i5.)

(') Comme exemple des erreurs commises à l'égard de Cassini, je citerai une phrase de {Histoire de la Pliysique de Aug. Heller : « Im Jahre i683, trait cr von der Leitung der Sternwarte zurUk. » En l'année i683, Cassini se démit de la direction de rObservatoire [Aug. Heller, Geschichteder Physik, 2 Bande, Stuttgart, 1884 ; t. Il, p. 209]. Cette année est précisément une de celles où Cassini déploya le plus d'activité.

Les terrains furent achetés au nom du Roi par Colbert du sieur de Vallès pour la somme de 66o4 livres tournois suivant acte passé devant les notaires du Roy au Châtelet de Paris, Sainfray et Le Fouyn (*).

Je transcris ici les principaux paragraphes de l'acte de vente, en supprimant seulement l'énoncé des titres de propriété du sieur de Vallès.

7 Mars 1667.

Vente au Roy par le S' de Vallès

d'un terrain pour l'Observatoire.

Par devant les notaires du Roy au Châtelet de Paris ci sous-signé fut présent Antoine de Vallès, escuyer, demeurant à Paris, rue des Charités Saint-Denis, Parroisse S*-André-des-Arts, lequel a volontairement vendu, cédé, quitté, transporté et délaissé par ces présentes dès maintenant et toujours et promet garantir de tous troubles et empeschements générallement quelconques au Roy Notre Sire ce acceptant pour Sa Majesté et ses successeurs roys, Messire Jean Baptiste Colbert, Chlier Baron de Seîgnelay et autres lieu\ conseiller du Roy ordinaire en tous ses conseils, Commandeur et grand Trésorier des ordres de Sa Majesté, Controlleur général des fînances, surintendant et ordonnateur général des bâtiments, arts et manufactures de France, demeurant à Paris en son hostel sciz rue des Petits Champs parroisse S*-Eustache, pour ce présent et comparant. C'est à savoir une pièce de terre sur laquelle est situé un moulin à vent, et auprès d'ycelui une petite maison couverte de tuille contenant cinq toises de longueur sur deux toises et demye de largeur pour le logement du meusnier, la ditte pièce de terre contenant sept arpens dont six en terres labourables et un arpent sur lequel est une marre servant de décharge aux eaux du grand regard avec le mur de clôture le long du grand Chemin, contenant trente cinq toises de longueur sur six pieds de hauteur compris la fondation, le tout situé hors la fausse Porte Saint-Jacques au lieu dit le grand Regard tenant d'une part : aux héritiers de la veuve Béguin d'autre au Grand Chemin tendant de Paris à Orléans d'un bout au Chemin de Paris à Chevreuses et d'autre au dit Sieur vendeur, et retenu par ordre du Roy pour le

(*) L'existence de cet acte de vente aux Archives nationales (0^1691) m'a été signalée par M. Bigourdan. Le prix de vente augmenté des taxations, 6659^0*8^, est porté en recette dans les Comptes des Bâtiments du Roy, année 1667, colonne 172, et en dépense 6604^, colonne a 16. Il avait déjà été porté en dépense à Tannée 1666, colonne i53.

Service de Sa Majesté, ainsi que le tout se poursuit et comporte

sans en rien réserver apartenant au dit Sieur vendeur

Estant la ditte

pièce de terres en la censive du Seigneur dont elle est mouvante et chargée envers lui de tels cens que ce peut devoir que le dit vendeur n'a pu dire ne déclarer de ce enquis. Pour toutes et sans autres Charges, debtes, ypothèques ni redevances quelconques, franche et quitte des arrérages du dit Gens du Passé, pour en jouir par Sa Majesté comme de chose à elle apartenant.

Cette vente ainsi faite à la charge du dit Cens et autre moyennant la somme de six mil si\ cent quatre livres Tournois à laquelle les dits sept arpents de terre et choses cy-dessus vendues ont esté prisées et estimées par les sieurs Mazières et Bergeron experts communs entre ledit Seigneur Surintendant et le dit Sieur de Vallès comme appert par leur raport du dernier Janvier dernier qu'il a exibé demeuré à la minutie des présentes après avoir esté paraphé du dit Seigneur Surintendant, du dit Sieur de Vallès et à leur réquisition des Nottaires soussigné pour y avoir recours sy besoin est, laquelle somme de six mille six cent quatre livres de l'ordonnance du dit Seigneur Surintendant a esté à cet instant baillée, payée, comptée, nombrée et délivrée réellement présent les nottaires sous-signez, au dit Sieur de Vallès par Messire Antoine le Ménestrel conseiller du Roy en ses conseils, trésorier général de ses bâtiments pour ce présent et comparant dont le dit Sieur de Vallès s'est tenu et tient pour content a quitté et quitte Sa Majesté le dit Sieur Trésorier général et tous autres, transportant en outre à Sa Majesté, tous droits de propriété

outre le prix cy-dessus le dit Seigneur

Colbert par gratiffîcation a accordé au dit Sieur de Vallès les démolitions et débris du dit moulin pour en disposer à son profit ainsi qu'il advisera bon estre; fait et passe à Paris en l'hostel du dit Seigneur sus déclaré, l'an mil six cent soixante et sept le septième jour de Mars avant midi, ce fait en la présence de Messire Jean Varin conseiller du Roy en ses conseils intendant général des dits batimens de Sa Majesté pour ce comparant et ont signé la minutte des présentes demeurée vers Le Fouyn nottaire.

Signé : Sainfray et Le Fouyn.

Cet acte de vente présente une parlicularité assez singulière; on y voit que le sieur de Vallès n'avait pu indiquer de quelle censive relevait le terrain qu'il abandonnait au Roy, et les notaires ne paraissent pas s'en être autrement préoccupés. Ce n'est que beaucoup plus tard, en 17 12, que Messieurs du Séminaire d'Orléans réclamèrent au Roy les droits de lots, ventes et indemnités qui

leur étaient dus en raison de cette vente, par suite de Tunion du Séminaire d'Orléans au Prieuré de Notre-Dame-des-Champs, dans la censive duquel se trouvaient ces terrains (*). L'affaire traîna en longueur jusqu'en 1718, où, les droits du Séminaire d'Orléans ajant été dûment établis, le Roy dut lui faire payer la somme de dix-huit cent soixante et onze livres deux sous huit deniers, le iT) juillet 1718. Il faut donc augmenter de cette somme le prix dachat du terrain.

Le premier soin de Colbert fut d'entourer ce terrain d'un mur de clôture. Les Comptes des Bâtiments du Roi donnent l'indication suivante à l'année 1668, col. 207 : « aS May-12 Juin, à Mazière et Bergeron, accompte de la closture d'une place située hors la porte Saint-Jacques (4 paiements), i85oo livres. »

De leur côté, les Astronomes de l'Académie s'occupèrent de déterminer l'orientation du monument qu'on allait bâtir dans cet enclos.

a Si une espèce de pompe et cérémonie peut être comptée pour quelque chose en ces matières, rien ne fut plus solennel que les Observations qui se firent le ui juin [667, jour du Solstice. Le Roi, pour favoriser pleinement les Sciences et particulièrement TAstronomie, avait résolu de faire bâtir un Observatoire et la place en était déjà marquée au Faubourg Saint-Jacques. Gomme ce bâtiment devait être tout savant, et qu'il était principalement destiné aux observations astronomiques, on voulut qu'il fût posé sur une ligne Méridienne, et que tous ses angles répondissent à certains Alimuths. Les mathématiciens se transportèrent donc sur le lieu le 21 juin. Ils tirèrent une Méridienne et huit Alimuths avec tout le soin que leur pouvaient inspirer des conjectures si particulières. Ils trouvèrent la hauteur méridienne du Soleil de 64"4i' ^u moins, ce qui donne pour la hauteur du Pôle à l'Observatoire 48<>49'3o* en supposant que la vraie déclinaison du Soleil fût de 23" 3o' et la réfraction à cette hauteur d'une demi-minute seulement. On trouva que la déclinaison de l'Éguille Aimantée était de i5' à l'Occident; toutes ces observations furent la consécration du lieu; les fondements de rédifice furent aussi jettes cette année,

(') Le Prieuré de Notre-Dame-des-Champs, fondé en Tan io84 par les Bénédictins de Marmoutier prés de Tours, occupait primitivement tout l'espace compris entre la rue d'Knfer, Ja rue du Faubourg-Saint-Jacques (partie sud de Ja rue Saint-Jacques actuelle), la rue de la Bourbe et la rue actuelle de i'Abbé-del'Epée. Lorsque ce terrain fut cédé aux Carmélites en 1602, le titre du Prieuré fut transféré au Collège de Marmoutier, près la Sorbonne, et plus tard, en 167a, ce titre fut réuni au Séminaire d'Orléans.

FONDATION DE l'oBSERV ATOIRE . Il

et l'on en frappa une médaille avec ces mots : Sic itur ad Astra. (Histoire de V Académie Royale des Sciences y 1. 1, p. 43.) ^

Les procès-verbaux de l'Académie Royale des Sciences nous donnent les noms des mathématiciens qui firent ces premières observations. (( Le Mardy 21 juin 1667, jour du solstice, MM'* Auzout, Frénicle, Picard, Buot et Richer furent dès le matin à l'Uranoscope ou à l'Observatoire, pour tracer une ligne méridienne sur une pierre que M. Couplet avait fait poser pour prendre la hauteur méridienne. » Duhamel (*), dans son Histoire de V Académie j ajoute quelques détails :

c Cum Observatorii Regii locus jam esset designatus, eo Mathematici 2! Junii annoi667 solsticii die se contulerunt, ut lineam meridianam in lapide quadrato ad eam rem destinalo et cura D. Couplet collocato, delinearent. Duplicis sextantis ope octo solis altitudines et octo azimutha ante meridiem, post meridiem quoque solis altitudines sumptae et azimutha totidem quse prioribus respondebant. Qua quidem ratione octo linea: meridianae sibi mutuo parallelic sunl delineatœ; duœ tantum ex iis paululum versus Occ.identem, quantus fere est apex circini, ad se mutuo inclinabant; très ex iis linaeis paulo altius lapidi sunt incisSi ut a:dificii situs ad cœli plagas, uli par erat, componeretur.

9 Acus magnetica bis linxis applicata paululum versus Occidentem declinare visa est, sed non amplius quam i5 minutis ab bis deflectebat.

» Altitudo solis meridiana G4 grad. 41 ni. reperta est, ex qua si subduxeris 23 grad. 3om.(si ea sit vera declinatio solis), restabunt 4^ grad. 49 n^. pro altitudine poli, seu loci illius latitudo. Quod si declinatio solis sit 23 gr. 29 m., in Observalorio poli altitudo erit 4^ gr. 5o m. vera nimiruni, non apparens tantummodo.

9 Eodem anno Observatorii fundamenta jacta sunt, quod testatur numismatis tum incisi inscriptio liis verbis :

Sic itur ad Astra Turris siderum speculatoria Anno MDCLJCVII. »

Ces procès- verbaux officiels de Topération sont incomplets en ceci qu'ils n'indiquent pas comment les Académiciens ont pu tracer les azimuts sur la pierre préparée par Couplet. Il faut les compléter par ce que nous apprend Delisle dans sa Notice manuscrite sur Picard {Arch. de V Observatoire, A. i . 1-10) :

« On fît porter pour cela à TObservatoire Je sextant de TAcadémie de 6 pieds de raïon, tout en fer excepté le limbe qui estait de cuivre. M. Picard

(*) DuuAMBL, liegiœ scientiarum Academiœ Historia^ anno 2667, p. a8.

avail aussi apporté le sextant qui lui appartenait, qui estait apparemment celui dont il s'estait servi dans l'observation de réclipse de Soleil du 8 avril i652. Ces deux instrumens servirent à tracer la méridienne par le moïen des azimuts que l'on marquait par Tombre d'un fil à plomb, en mesme tems que Ton observait des hauteurs égales du Soleil devant et aprez midy. À midy, on observa la hauteur méridienne d'où l'on conclut la hauteur du pôle en supposant la déclinaison et sans avoir égard à la réfraction (*) ni à la parallaxe.

» Les deux sextants dont je viens de parler n'étaient point encore à lunette; ce n'aiant été que dans le courant des mois de juillet, Aoust et Septembre 1667 que M. de Roberval s'avisa de substituer des lunettes à la place des pinnules anciennes [ainsi que je crois l'avoir prouvé dans la Vie de M, de Roberval (*)]. »

Le Monnier, dans son Histoire céleste, dit également que les sextants dont on fît usage à cette occasion n'avaient que des alidades à pinnuLes.

Le plan de l'Observatoire fut dressé par Claude Perrault, qui fit exécuter un modèle en bois du bâtiment pour être mis sous les yeux du Roi et des Académiciens. Ce modèle fut payé 620*" à d'Anglebert (Co/w/?^e5 des Bâtiments du Roi, t. I, col. 276). La maçonnerie en fut exécutée par André Mazière et Antoine Bergeron, qui construisaient aussi le Louvre. La surveillance des Iravaux était confiée à Antoine de Sainte-Marie, préposé aux bâtiments royaux; après sa mort en i6^5, elle passa à Foucault {Comptes des Bâtiments du Roi),

« Dans la construction de l'Observatoire^ nous dit Germain Brice {Description de la Ville de Paris..,, 8* édition, in-12, t. III, p. iSa; MDCGXXV), on a employé que des pierres d'élite, posées par assises égales et continuées dans toute l'étendue des faces de l'édifice, ce qui était sagement pratiqué par les Anciens, comme une chose qui servait beaucoup à la longue durée des bâtiments. . .. Dans toute la construction de l'Observatoire on a emploie ni fer, ni bois, et l'on a voûté partout, avec un extrême soin. »

Lister fait la même remarque :

« C'est un bel édifice dont les voûtes et les escaliers tournans sont

(') Foolenelle dit le contraire dans VNistoire de l'Académie, (') C'était une prétention de Delisle d'attribuer à Roberval Tapplication des lunettes aux cercles divisés. Les preuves qu'il en donne dans ses manuscrits ne sont nullement probantes, et son opinion n'a point été adoptée; cette invention doit être mise au compte de Picard et d'Auzout.

FONDATION DE l'OBSERVATOIRE. |3

construits avec beaucoup de talent. En dedans, en dehors, les pierres sont assises avec plus de régularité qu'en aucun autre bâtiment moderne que j'aie vu. Il n'y est entré ni bois, ni fer, mais tout est en pierre, voûte sur voûte. »

Cette opinion qu'il n'est entré aucun morceau de fer dans la construction de Perrault était donc bien répandue. Mais Cassini IV, dans le Journal de ses observations de 1777 {Arch, de CObs., D. 5. I, p. i5) rapporte que, « en faisant les démolitions nécessaires pour la réparation de la voûte de la tour du Nord, on a reconnu que, contre Topinion reçue, on a employé dans la construction de l'Observatoire du fer et du plâtre ». Il dit encore ailleurs : <( Il passait pour constant dans le public qu'il n'était entré ni fer ni bois dans la construction de l'Observatoire. Dans la grande restauration de cet édifice, lorsqu'il fut question d'élever des piliers dans la salle de la méridienne pour soutenir les nouvelles voûtes supérieures, on trouva de chaque côté de la méridienne, et à la distance d'environ 4 mètres, deux forts tirans en fer, parallèles à la méridienne, et joignant les deux murs de la face méridionale et de la partie septentrionale de la salle. On a depuis également établi dans les voûtes supérieures de pareilles plates-formes ou bandes de fer, toujours nécessaires à ces constructions ». (J.-D. Cassini, Description d^une nouvelle boussole, . ., Mém. de V Institut^ t. V, p. i5o, en note; fructidor an XII.)

Il paraît aussi que Vaudoyer, architecte de l'Observatoire de 1800 à 1825, aurait rencontré un tirant en fer en faisant élargir une baie de porte (CAotx d* édifices publics projetés et construits en France depuis le commencement du XIX"^ siècle^ publiés par MM. Gourlier, Blet, Grillon et feu Tardieu, in-f"*, p. 20, en note; Paris 1837-44)* La haie dont il est ici question doit être la porte de la grande galerie du premier étage donnant sur la terrasse dallée, que l'on fil élargir en l'an IX pour laisser passer le grand télescope de Caroché. Il paraît donc, d'après ces témoignages, qu'il faille rejeter au nombre des légendes l'opinion qu'il n'était entré ni bois ni fer dans la construction de l'Observatoire (*).

(') On pourrait cependant supposer que la tradition rapportée par G. Brice et par Lister était l'expression d'un fait vrai à l'origine et que les tirants en fer ne furent introduits que plus tard, peut-être pour combattre le déversement du mur de la façade méridionale, dont nous allons parler et qui ne devint sensible que

l4 CHAPITRE I.

Malgré les soins apportés à celle conslriiclion, elle fut menée rapidement, car, les fondations ayant été jetées en 1667, Jean- Dominique Cassini put venir habiter l'Observatoire dès le i4 septembre 1671 et le gros œuvre fut terminé en i6"2, sauf le pavage de la terrasse supérieure, qui ne fut achevé qu'en 16"".

Cependant les travaux coururent risque d'être interrompus en 1670. Au mois d'août de celle année, Colbert accuse au Roi un manque de 1 /\/\o ^35 livres pour continuer les travaux de Versailles, du Louvre et autres bâtiments royaux (*). « Les dépenses des bâtiments ne pouvant se faire qu'avec de l'argent le plus clair, on pourrait licencier les ouvriers du Louvre, Arc de Triomphe, Observatoire, Tuileries, etc. »

En dépit de la solidité des murs et en raison peut-être de celle rapidité de la construction, des tassements fâcheux se produisirent, qui amenèrent des mouvements dans le mur de la partie orientale de l'édifice cl beaucoup plus tard aussi dans la façade méridionale; peu de temps après la construction ou pendant la construction même, il fallut reprendre la partie orientale en sous-œuvre (Cassim IV, Mémoires pour servir.,,, p. 43). Cassini n'indique pas l'époque.

Les Comptes des bâtiments du Roi sous le règne de Louis XIV, publiés par M. J. Guiffre^^ en 1881, nous permettent d'établir, d'une façon au moins très approximative, les sommes dépensées pour la construction de l'Oljservatoire. Le relevé que j'en ai fait est résumé dans le Tableau suivant. Je rarrêlc à l'année i683, parce que, après cette époque, il ne fut plus fait aucune grosse dépense pour l'Observatoire; â peine le Trésor Royal pourvoyait-il à l'entretien des bâtiments. La visite du Roi à l'Observatoire prouve d'ailleurs qu'à celte époque l'édifice était entièrement terminé.

longlciiips après la murt de Perrault. Si cet aixliilecle, eu elVel, eiU vuulu employer de telles armatures pour s'opposer à la poussée de la grande voûte et au mouvement du mur oriental, le seul qui se produisit de son temps, il les eût placées perpendiculairement à la méridienne et non pas parallèlement aux génératrices de la voiHc. Mais je n'ai trouvé nulle part trace d*un pareil travail, qui aurait dû être exécuté avant le dallage de la salle de la méridienne par Jacques Cassini en 1729 {voir Cliap. VII).

(') Voif'y au sujet des dépenses de V'ersailles, la belle et courageuse lettre adressée par Colbert à Louis XIV; Comptes des Bdtiments du lioî, Introduction, p. XXIX, et aussi Lettres de Colbert, t. V, p. xxxvii et 2G8.

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