ÉPOQUE CONTEMPORAINE 2O
Cest le début de mademoiselle Bozzacchi dans le rôle de S wa ni Ida.
Depuis quatre ans, rien de nouveau. Pelipas et Saint- Léon se sont retirés du théâtre. Mérante reste pour le moment le seul directeur du ballet. C'est lui qui a composé le joli divertissement de la Coupe du roi de Tliulé. C'est lui le créateur des principaux rôles dans Jovita^ dans Marco Spada et dans le Papillon. Petipas, qui débuta dans la Sylphide en iSSg, a parcouru une longue et brillante carrière. C'est à lui que l'on doit la chorégraphie de Sacountala, de Gra^iosa et du Marché des Innocents. Berthier, excellent danseur comique, digne successeur de Beaupré, a pris aussi sa retraite. Voilà bien des vides à combler.
L'ouverture de la nouvelle salle de l'Opéra donnera certainement une impulsion puissante aux travaux lyriques et chorégraphiques. La troupe de la salle provisoire va s'enrichir peu à peu de sujets de premier ordre, comme elle l'a déjà fait. Comprenant mieux que personne combien rintérét de son entreprise est lié à l'intérêt du public, M. Halanzier, excellent administra-
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tear, nous étonnera par des prodigalités bien entendues. Malgré l'énorme surcroît de dépenses que va lui occasionner l'éclairage et l'entretien d'un palais qui n'a pas moins de 1 1,237 rnètres de superficie bâtie, c'est-à-dire près du triple de l'ancien Opéra, il voudra rassembler peu à peu dans cette cage splendide de M. Garnier les oiseaux chanteurs les plus rares de l'univers. Sa troupe sera dorée comme les colonnes et les plafonds de son théâtre et comme le fond de sa caisse. Il arrêtera d'une main résolue le travail de désunion qui menaçait de se produire entre l'orchestre, les chœurs et les sujets ; il soumettra tout son monde à la sévérité du rhythme ; il s'opposera aux coupures que certains artistes pratiquent parfois dans les chefs-d'œuvre, sans mauvaise intention d'ailleurs, mais pour ménager leurs moyens. Si le Conservatoire ne lui fournit pas les recrues qu'il désire, il en formera dans ses propres classes. C'est ainsi qu'est arrivé Villaret après un an d'études. Il rétablira l'émulation dans les classes de danse et de mimique, et donnera les avancements au concours et non à la faveur. Il remettra au répertoire, pour Tédi-
jy[ELLE FANNY ESSLER
ficalion du présent, quelques chefs-d'œuvre des maîtres du passé, comme Gluck, Sacchini ou Spontini. Dans un temps prochain, nous verrons tout cela, et l'art sera sauvé, à condition toutefois que l'État voudra bien se décider le plus tôt possible à encourager une ou deux scènes lyriques secondaires qui permettront aux compositeurs inconnus (si Dieu le veut !) de devenir des maîtres à leur tour et d'aborder notre grande scène avec une éducation faite. Que l'Italie nous serve d'exemple. L'Italie représente chaque année une quarantaine d'ouvrages inédits. Plusieurs compositeurs de talent sont déjà sortis de cette utile concurrence. M. Ponchielli a commencé par deux chutes; son troisième ouvrage, / Lituanie est en ce moment un succès de vogue ; et la voijt publique désigne ce jeune auteur comme le successeur de Verdi.
En Italie, la multiplicité des théâtres d'ordre épars dans les anciennes capitales permet à ces établissements de vivre et de produire des compositeurs et des chanteurs, et même d'en fournir à l'Europe et à l'Amérique. Chez nous, il n'y a que Paris, et à Paris il n'y a que l'Opéra. Si la
grande scène parisienne ne donne pas d'ouvrages nouveaux, ou si elle n'en donne que de médiocres, tous les théâtres de province souffrent à la fois et courent le risque d'une faillite générale. Les municipalités profitent malheureusement de la circonstance pour empirer la situation en retranchant les subsides. Les populations perdent alors le goût des belles choses. Ne pouvant se procurer un divertissement plus honnête, elles sont entraînées, malgré elles, vers les cafésconcerts, l'opérette et la politique d'estaminet. L'État a plus d'intérêt qu'il ne le croit à ce que notre Académie nationale de musique soutienne sa gloire deux fois séculaire.
On me répondra que les grands maîtres ne se créent pas à volonté ; mais il n'y a pas si longtemps, ce me semble, que nous avons vu Rossini, Hérold, Boïeldieu, Auber et Meyerbeer. Et puis, à défaut de grands maîtres, on se contente provisoirement d'auteurs de talent instruits dans leur art, qui se perfectionnent en produisant. Nombre de musiciens de mérite se voient aujourd'hui poussés vers les œuvres futiles ou malsaines par le besoin de gagner leur vie. La
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protection ncgaiive que l'État leur accorde par la liberté des théâtres, les voue forcément à la polka et à la contredanse. Ce régime crée à la longue un mauvais goût universel et (qu'on me passe le mot) il encanaille toute une génération. Entendez parler certains jeunes gens d'aujourd'hui, et vous reconnaîtrez l'argot des petits théâtres qui déshonore et rend impossibles quantité de mots de la vraie langue française. L'argot s'est étendu de la parole à la musique, et ce n'est pas seulement dans le texte de nos opérettes qu'on voit appliquer les conséquences de la règle cacographique en usage « n' fallait pas qu'y aille. »
Il est de principe que les subventions généreusement accordées par le pays à quelques scènes typiques doivent servir à maintenir l'art dans les limites du beau et du bien. Les cahiers des charges sont les chartes des théâtres privilégiés. S'ils restaient sans exécution, les directeurs ne seraient pas les seuls coupables. La nécessité de maintenir les bonnes traditions est la seule raison qui autorise les encouragements pécuniaires accordés par l'Etat à une industrie
privée. Un directeur subventionné ne s'écartera jamais des obligations qu'il a consenties c^and il sera bien convaincu que l'administration supérieure est résolue, comme c'est son droit et son devoir, à faire exécuter les contrats. Tout le monde alors sera content, et le public qui paie le budget des théâtres, et l'administration qui le distribue, et les directeurs qui le reçoivent pour contribuer au triomphe de l'art, en même temps qu'ils travaillent à se faire une fortune honnête et bien acquise.
F/G\: 'BE UHISTOI^E "DE L'OPÉ'JiA